prendre tous les fiefs de France et de montrer que la plupart sont
alors entre les mains de familles étrangères, que tous les noms, tous
les blasons sont faux. _Anjou n'est pas Anjou_; ce ne sont plus les
Foulques, les infatigables batailleurs de la lande bretonne; ce ne
sont plus les Plante genêts, plantés dans la Loire, transplantés
glorieusement en Normandie, en Aquitaine, en Angleterre. _Bretagne
n'est pas Bretagne_; la race indigène du vieux clan, Noménoé, s'est
mariée en Capet, et les Capets bretons en Montfort; vrai vaisseau de
Thésée, où toute pièce change et le nom subsiste. _Foix n'est plus
Foix_; la dynastie des Phébus, gracieuse, spirituelle, à la béarnaise;
ce sont les rudes Graillis de Buch, farouches capitaines, mêlés de
l'âpreté des landes et d'orgueil anglais.]
Ces rapprochements de populations diverses, hostiles, sous une même
dénomination, ne sont nulle part plus choquants que dans cet étrange
empire de la maison de Bourgogne. Nulle part, pas même en Bourgogne,
le duc n'était vraiment le seigneur _naturel_[290]. Ce mot si fort au
moyen âge et qui imposait tant de respect, était ici trop visiblement
un mensonge. Les sujets de cette maison la regrettèrent tombée; mais
tant qu'elle fut debout, elle ne maintint guère que par force ce
discordant assemblage de pays si divers, cette association d'éléments
indigestes.
[Note 290: Le blason de la maison de Bourgogne n'a nul rapport à ses
destinées, ni à son caractère. La croix de Saint-André rappelait des
souvenirs austères, l'époque de ferveur où un duc, se faisant moine de
Cluny, malgré le pape, trente de ses vassaux prirent l'habit, l'époque
où Cîteaux, prêchant la croisade par toute la terre, les princes
bourguignons allèrent combattre avec le Cid et fonder des royaumes sur
la terre des Maures.--Le lion noir sur or de la Flandre rappelait aux
Flamands leurs vieux comtes, qui fortifièrent les villes, tracèrent le
fossé entre France et Empire, fondèrent la paix publique, ou bien
encore leur aimable dynastie de Hainaut, qui sut _dire_ aussi bien que
_faire_, qui fit et conta la croisade, s'y dévoua deux fois et
couronna la tour de Bruges du dragon de Sainte-Sophie.]
Partout d'abord deux langues, et chacune de vingt dialectes, je ne
sais combien de patois français que les Français n'entendent pas;
quantité de jargons allemands, inintelligibles aux Allemands; vraie
Babel, où, comme dans celle de la Genèse, l'un demandant la pierre, on
lui donnait le plâtre; dangereux quiproquo, où les procès flamands se
traduisant bien ou mal en wallon ou en français[291], les parties
s'entendant peu, le juge ne comprenant pas, il pouvait, en bonne
conscience, condamner, pendre, rouer l'un pour l'autre.
[Note 291: Je parle surtout du Conseil supérieur.]
Ce n'est pas tout. Chaque province, chaque ville ou village, fier de
son patois, de sa coutume, se moquant du voisin; de là force
querelles, batteries de kermesses, haines de villes, interminables
petites guerres.
Entre les Wallons seuls, que de diversités! De Mézières et Givet à
Dinan, par exemple, du féodal Namur à la république épiscopale de
Liége. Du côté de la langue allemande, on peut juger de la violence
des antipathies par l'empressement avec lequel les Hollandais, au
moindre signe, accouraient armés dans les Flandres.
Chose étrange qu'en ces contrées uniformes et monotones, sur ces
terres basses, vagues, où toute différence s'adoucit et se pacifie, où
les fleuves languissants semblent s'oublier plutôt que finir, que là,
justement dans l'indistinction géographique, les oppositions sociales
se prononcent si fortement!
Mais les Pays-Bas n'étaient point le seul embarras du duc de
Bourgogne. Le mariage qui fit la fortune de son grand-père l'avait
établi à la fois sur la Saône, la Meuse et l'Escaut. Du même coup, il
s'était trouvé triple, multiple à l'infini. Il avait acquis un empire,
mais aussi cent procès, procès pendants, procès à venir, relations
avec tous, discussions avec tous, tentations d'acquérir, occasions de
batailler, de la guerre pour des siècles. Il avait, en ce mariage,
épousé l'incompatibilité d'humeur, la discorde, le divorce
permanent... Mais cela ne suffisait pas. Les ducs de Bourgogne
allèrent augmentant toujours et compliquant l'imbroglio: «Plus ils
étoient embrouillés, plus ils s'embrouilloient[292].»
[Note 292: Ils essayèrent pourtant de simplifier par des moyens
violents, par exemple en dépouillant la maison de Nevers. V. surtout
_Bibliothèque royale, mss. S. Victor, 1080. fol. 53 96_.--Sur la
politique de cette absorbante maison de Bourgogne, il est curieux de
lire aussi le procès d'un bâtard de Neufchâtel, qui, dans l'intérêt de
cette maison, fabriquait des actes contre Fribourg. Der
Schweitzerische Geschichtforscher, I. 403.
La ruine de Liége, en 1468, me donnera occasion d'en parler au long.
Quant aux rapports de nos rois avec les La Marck, voir, entre autres
choses, l'autorisation que Charles VII leur donne de fortifier Sedan,
novembre 1455. _Bibliothèque royale, mss. Du Puy, 435, 570._]
Par le Luxembourg, la Hollande et la Frise, ils avaient entamé un
interminable procès avec l'Empire, avec les Allemagnes, les vastes,
lentes et pesantes Allemagnes, dont on pouvait se jouer longtemps,
mais pour perdre à la fin, comme dans toute dispute avec l'infini.
Du côté de la France, les affaires étaient bien plus mêlées encore.
Par la Meuse, par Liége et les La Marck, la France remuait à volonté
une petite France wallonne entre le Brabant et le Luxembourg. Vers la
Flandre, le Parlement avait droit de justice; il le faisait sentir
rarement, mais rudement.
La France avait encore sur le duc une prise plus directe. Avec quoi ce
cadet de France, créé par nous, guerroyait-il la France? avec des
Français. Il demandait de l'argent aux Flamands, mais s'il s'agissait
d'un conseil ou d'un coup d'épée, c'était aux Wallons, aux Français,
qu'on avait recours. Les conseillers principaux, Raulin, Hugonet,
Humbercourt, les Granvelle, furent toujours des deux Bourgognes. Le
valet confident de Philippe le Bon, Toustain, était un Bourguignon;
son chevalier, son Roland, Jacques de Lalaing, était un homme du
Hainaut.
Si le duc de Bourgogne n'emploie que des Français, que feront-ils? ils
contreferont la France. Elle a une chambre des comptes; ils font une
chambre des comptes. Elle a un Parlement; ils font un Parlement ou
conseil supérieur. Elle parle de rédiger ses coutumes (1453); vite,
ils se mettent à rédiger les leurs (1459).
Comment se fait-il que cette France pauvre, pâle, épuisée, entraîne
cette flore Bourgogne, cette grosse Flandre, dans son tourbillon?...
Cela tient sans doute à la grandeur d'un tel royaume, mais bien plus à
son génie de centralisation, à son instinct généralisateur, que le
monde imite de loin. De bonne heure chez nous la langue, le droit, ont
tendu à l'unité. Dès 1300, la France a tiré de cent dialectes une
langue dominante, celle de Joinville et de Beaumanoir. En même temps,
tandis que l'Allemagne et les Pays-Bas erraient au gré de leur rêverie
par les mille sentiers du mysticisme, la France centralisait la
philosophie dans la scolastique, la scolastique dans Paris.
La centralisation des coutumes, leur codification, éloignée encore,
était préparée lentement, sûrement, sinon par la législation, au moins
par la jurisprudence. De bonne heure, le Parlement déclara la guerre
aux usages locaux, aux vieilles comédies juridiques, aux symboles
matériels si chers à l'Allemagne et aux Pays-Bas; il avoua hautement
ne connaître nulle autorité au-dessus de l'équité et de la
raison[293].
[Note 293: Le caractère rationaliste et _anti-symbolique_ de nos
légistes n'est marqué nulle part plus fortement que dans l'acte
suivant, adressé à la ville de Lille: «Clarissima virtutum justitia,
qua redditur unicuique quod suum est, si judiciali quandoque indigeat
auctoritate fulciri, non _frivolis_ aut _inanibus_ tractari, mediis
_ratione carentibus_, et quibus a recto possit diverti tramite, sed in
viâ veritatis suæ fidelis ministræ, debet fideliter exhiberi. Si vero
contrarium quodvis antiquitas aut _consuetudo_ tenuerit, regalis
potentia corrigere seu reformare tenetur. Ea propter notum facimus...
quod, cum ex parte... scabinorum, burgensium, communitatis, et
habitatorum villæ nostræ Insulensis, nobis fuerit declaratum quod in
dicta villa ab antiquo viguit observantia seu _consuetudo_ talis: Quod
si quis clamorem exposuerit, seu legem petierit dictæ villæ contra
personam quamcunque super debito vel alias de mobili quæ denegetur
eidem, dicti scabini (ad excitationem baillivi vel præpositi
nostri...) per judicium juxta prædictam legem antiquam pronunciant
quod actor et reus procedant ad Sancta, proferendo verba...: «Nescimus
aliquid propter quod non procedant ad Sancta, si sint ausi.» Et
ordinatio, seu modus procedenti ad dicta Sancta, quod est dictu
facile, juramentum fieri solet ab utraque partium, sub certis
_formulis_ ac in idiomate extraneis, et insuetis, ac difficillimis
observari. Super quibus... si quoquo modo defecerit in idiomate, vel
in forma, sive fragilitate linguæ, juranti sermo labatur, sive _manum
solito plus elevet, aut in palma pollicem firmiter non teneat_, et
alia plura frivola et inania... non observet, causam suam penitus
amittit. Nos considerantes quod talis observantia seu consuetudo,
nulla potest ratificari temporem successione longæva, sed quanto
diutius justitiæ paravit insidias, tanto debet attentius radicitus
exstirpari, Constituimus... aboleri... ordinantes quod ad faciendum ad
sancta Dei Evangelia juramentum solemne modo et forma quibus in
Parlamente nostro, Parisiis et aliis regni nostri curiis, est fieri
consuetum... per dictos scabinos admittantur. Anno 1350, mense
martii.» Ord. II 399-400.]
Telle fut l'invincible attraction de la France; le duc de Bourgogne,
qui s'efforçait de s'en détacher, de devenir Allemand, Anglais, fut de
plus en plus français malgré lui. Vers la fin, lorsque les évêchés
impériaux d'Utrecht et de Liége repoussèrent ses évêques, la Frise
appela l'empereur, Philippe-le-Bon céda définitivement à l'influence
française. Il tomba sous la domination d'une famille picarde, des
Croy, et leur confia, non-seulement la part principale au pouvoir,
mais ses places frontières, les clefs de sa maison, qu'ils purent à
volonté ouvrir au roi de France. Enfin, il reçut, pour ainsi dire, la
France elle-même, l'introduisit chez lui, se la mit au coeur et se
l'inocula en ce qu'elle avait de plus inquiet, de plus dangereux, de
plus possédé du démon de l'esprit moderne.
Cet humble et doux dauphin, nourri chez Philippe le Bon des miettes de
sa table, était justement l'homme qui pouvait le mieux voir ce qu'il y
avait de faible dans le brillant échafaudage de la maison de
Bourgogne. Il avait bien le temps d'observer, de songer, dans son
humble situation: il attendait patiemment à Genappe, près Bruxelles.
Malgré la pension que lui payait son hôte, à grand'peine pouvait-il
subsister, avec tant de gens qui l'avaient suivi. Il vivotait de sa
dot de Savoie, d'emprunts faits aux marchands; il tendait la main aux
princes, au duc de Bretagne, par exemple, qui refusa sèchement. Avec
cela, il lui fallait plaire à ses hôtes; il lui fallait rire et faire
rire, être bon compagnon, jouer aux petits contes, en faire lui-même,
payer sa part aux Cent Nouvelles et dérider ainsi son tragique cousin
Charolais.
Les Cent Nouvelles, les contes salés renouvelés des fabliaux, lui
allaient mieux que les Amadis et tous les romans que l'on traduisait
de nos poèmes chevaleresques[294] pour Philippe le Bon. La pesante
rhétorique[295] devait peu convenir à un esprit net et vif comme celui
du dauphin. Et tout était rhétorique dans cette cour: il y avait,
non-seulement dans les formes du style mais dans le cérémonial et
l'étiquette[296], une pompe, une enflure ridicules. Les villes
imitaient la cour; partout il se formait des confréries bourgeoises
de parleurs et de beaux diseurs qui s'intitulaient naïvement de leurs
vrais noms: _Chambres de rhétorique_[297]. Les vaines formes,
l'invention d'un symbolisme vide[298], étaient bien peu de saison, au
moment où l'esprit moderne, jetant ses enveloppes, les signes, les
symboles, éclatait dans l'imprimerie[299]. On conte qu'un rêveur,
errant au vent du nord dans une pâle forêt de Hollande, vit l'écorce
ridée des chênes se détacher en lettres mobiles et vouloir
parler[300]. Puis, un _chercheur_ des bords du Rhin trouva le vrai
mystère; le profond génie allemand communiqua aux lettres la fécondité
de la vie; il en trouva la génération: il fit qu'elles s'engendrassent
et se fécondassent de mâle en femelle, de poinçons en matrices: le
monde, ce jour-là, entra dans l'infini.
[Note 294: Le faible mérite de ces romans, chroniques, etc., ne doit
diminuer en rien notre reconnaissance pour Philippe le Bon et pour son
fils, qui ont été les véritables fondateurs de la précieuse
Bibliothèque de Bourgogne. Un contemporain écrit en 1443: «Nonobstant
que ce soit le prince sur tout autres, garni de la plus riche et noble
librairie du monde, si est il enclin et désirant de chascun jour
l'accroistre comme il fait; pourquoi il a journellement et en diverses
contrées, grands clercs, orateurs, translateurs et escripvains à ses
propres gages occupez, etc.» Chronique de David Aubert, _Bibliothèque
royale, mss. 6766_, cité par Laserna-Santander, Mémoire sur la
Bibliothèque de Bourgogne (1809), p. 11. V. aussi sur le même sujet la
Notice de M. Florian-Frocheur, 1839; et l'Histoire des Bibliothèques
de la Belgique, par M. Namur. 1840.]
[Note 295: C'est le défaut du plus grand écrivain de l'époque, de
l'éloquent Chastellain. Commines, tout autrement fin et subtil, ne put
tenir à la cour de Bourgogne; il alla prendre sa place naturelle, près
de Louis XI.]
[Note 296: Cette étiquette, toute différente du cérémonial symbolique
des temps anciens, n'en a pas moins servi de modèle à toutes les cours
modernes. On en trouve le détail dans les Honneurs de la cour, écrits
par une grande dame, et imprimés par Sainte-Palaye, à la suite de ses
Mémoires sur l'ancienne chevalerie, II, 171-267. Le fait suivant
montre combien l'étiquette était inflexible. Au mariage du duc de
Bourgogne: «Je vis que madame d'Eu souffrit que monsieur d'Antony, son
père (Jean de Melun, sire d'Antoing), à nue tête lui tînt la
serviette, quand elle lava devant souper, et s'agenouillât presque
jusqu'à terre devant elle; dont j'ouis dire aux sages que c'étoit
folie à monsieur d'Antony de le faire et encore plus grande à sa fille
de le souffrir.» Cérémonial de la cour de Bourgogne, édit. de Dunod,
p. 747.]
[Note 297: Les _Rederiker_, comme Grimm l'a parfaitement établi, ne
sont pas des _Meistersaenger_. Leurs Chambres n'offrent qu'un
travestissement des moeurs françaises; leurs noms de fleurs semblent
empruntés à nos Jeux floraux. Dans le Meistergesang, point de prix
proposé; point de hiérarchie; au contraire, les Chambres de rhétorique
avaient des empereurs, des princes, des doyens, etc. Elles proposaient
des prix à ceux qui amèneraient le plus de monde à leurs fêtes, aux
poëtes qui improviseraient à genoux sans se relever, etc.
Laserna-Santander, Bibliothèque de Bourgogne, 152-200. Jacob-Grimm,
Ueber den altdeutschen Meistergesang, 156.]
[Note 298: Rien ne caractérise mieux le triste esprit de cette époque
que les devises en rébus. La ville de Dôle met un soleil d'or dans ses
armes, supposant que _Dôle_ rappelle _Délos_, l'île du soleil. La
maison de Bourbon ajoute à ses armes le _chardon_ (cher don).
Batissier, Bourbonnais, II, 264. Un Vergy qui possède les terres de
Valu, Vaux et Vaudray, prend pour devise: J'ai valu, vaux et vaudray.
Reiffenberg. Histoire de la Toison d'or, p. 2-4. Voir aussi mes
Origines du droit trouvées dans les formules et symboles, p. 214-222.]
[Note 299: Au milieu du siècle, lorsqu'on se remit, après les guerres,
à songer, à chercher, à lire, des livres commencèrent à circuler qu'on
croyait encore manuscrits, mais d'une régularité d'écriture
extraordinaire, de plus, à bon marché, en grand nombre: plus on en
achetait, plus il en venait. Ils se trouvaient (chose merveilleuse)
identiques, c'est-à-dire que les acheteurs en comparant leurs bibles,
leurs psautiers, y trouvaient mêmes formes, mêmes ornements, mêmes
initiales sanglantes, comme la griffe du diable. Mais, tout au
contraire, c'était la moderne révélation de l'esprit de Dieu. Le Verbe
attaché d'abord aux murailles, fixé aux fresques byzantines, s'était
de bonne heure détaché en tableaux, en images de Christ, décalqué de
véroniques en véroniques. L'esprit était muet encore; captif dans la
peinture, il faisait signe, et ne parlait pas. De là d'incroyables
efforts, de gauches essais pour faire dire aux images ce qu'elles ne
peuvent dire; la rêveuse Allemagne surtout subit la torture d'un
symbolisme impuissant. Van Eyck finit par s'en lasser; il laissa les
Allemands suer à peindre l'esprit, se mit à peindre naïvement des
corps, et s'enfonça dans la nature. La peinture étant convaincue en
ceci d'impuissance, un art nouveau devenait nécessaire pour exprimer
l'esprit, pour le suivre dans ses transformations, ses analyses, ses
poursuites variées. Je reprendrai ailleurs cette grande histoire.]
[Note 300: C'est la tradition hollandaise que je ne crois devoir ni
adopter ni rejeter.
V. Lambinet, Daunou, Schwaab, et d'autre part Meerman, Léon Delaborde,
etc. Au reste, des deux découvertes (la mobilité des caractères et la
fonte), la première était une chose naturelle, nécessaire, amenée par
un progrès invincible, ainsi que je le montrerai. La grande invention,
c'est la fonte; là fut le génie, la révolution féconde.]
Dans l'infini de l'examen. Cet art humble et modeste, sans forme ni
parure, agit partout, remua tout avec une puissance rapide et
terrible. Il avait beau jeu sur un monde brisé. Toute nation l'était,
l'Église autant qu'aucune nation; il fallait que tous fussent brisés
pour se voir au fond et bien se connaître. Grain d'orge ne saurait,
sans la meule, ce qu'il a de farine[301].
[Note 301: On connaît la ballade anglaise du martyre de _Grain
d'orge_, moulu, noyé, rôti, etc.]
Notre dauphin Louis, liseur insatiable, avait fait venir sa librairie
de Dauphiné en Brabant[302]; il dut y recevoir les premiers livres
imprimés. Nul n'aurait mieux senti l'importance du nouvel art, s'il
était vrai, comme on l'a dit, qu'à son avénement il eût envoyé à
Strasbourg pour faire venir des imprimeurs. Ce qui est sûr, c'est
qu'il les protégea contre ceux qui les croyaient sorciers[303].
[Note 302: _Ms. Legrand._]
[Note 303: Taillandier, Résumé historique de l'introduction de
l'imprimerie à Paris, Mémoires des antiquaires de France, t. XIII.
Académie des inscriptions, t. XIV, p. 237.]
Ce génie inquiet reçut en naissant tous les instincts modernes, bons
et mauvais, mais par-dessus tout l'impatience de détruire, le mépris
du passé; c'était un esprit vif, sec, prosaïque, à qui rien
n'imposait, sauf un homme peut-être, le fils de la fortune, de l'épée
et de la ruse, Francesco Sforza[304]. Pour les radotages
chevaleresques de la maison de Bourgogne, il n'en tenait grand compte;
il le montra dès qu'il fut roi.
[Note 304: Sforza et le dauphin, son admirateur, s'entendaient à
merveille. Sforza ne dédaigna point de faire un traité avec ce fugitif
(6 octobre 1460). _Ms. Legrand._]
Au grand tournoi que le duc de Bourgogne donna à Paris, quand tous les
grands seigneurs eurent couru, jouté, paradé, un inconnu parut en
lice, un rude champion, payé tout exprès, qui les défia tous et les
jeta par terre. Louis XI, caché dans un coin, jouissait du spectacle.
Revenons à Genappe. Dans cette retraite, il partageait son loisir
forcé entre deux choses, désespérer son père et miner tout doucement
la maison qui le recevait. Le pauvre Charles VII se sentait peu à peu
entouré d'une force inquiète et malveillante; il ne trouvait plus rien
de sûr[305]. Cette fascination alla si loin, que son esprit
s'affaiblissant, il finit par s'abandonner lui-même[306]. De crainte
de mourir empoisonné, il se laissa mourir de faim[307].
[Note 305: Lire dans la Chronique de Martinienne, si curieuse pour ce
règne, une lettre que le dauphin écrivait, pour qu'elle tombât entre
les mains de son père: «J'ai eu des lectres du comte de Dampmartin que
je faingtz de hayr. Dictes luy qu'il me serve toujours bien.»]
[Note 306: Quelques-uns disent que Charles VII songeait à placer la
couronne sur la tête de son second fils. Le comte de Foix assura
néanmoins qu'il n'a pas même voulu lui donner la Guienne en apanage.
Il écrivit à Louis XI à son avénement: «L'année passée, estant le Roy
vostre père à Mehun, les ambassadeurs du Roy d'Espagne y estoient qui
traictoient le mariage de mondit sieur vostre frère avec la soeur du
roy d'Espagne; il fut ouvert que les Espagnols requéroient que le Roy
vostre père donnast et transportast le duché de Guyenne à monsieur
vostre beau-frère; à quoy le Roy vostre dit père respondist qu'il ne
luy sembloit pas bien raisonnable et que vous estiez absent, que
estiez frère aisné et que estiez celuy à qui la chose touchoit le plus
près après lui.» Lenglet.]
[Note 307: Charles VII fut singulièrement regretté des gens de sa
maison: «Et disoit on lors que lung desditz paiges avoit esté par
quatre jours entiers sans boire et sans manger.» Chronique
Martiniane.]
Le duc de Bourgogne ne mourut pas encore; mais il n'en était guère
mieux. Il devenait de plus en plus maladif de corps et d'esprit. Il
passait sa vie à mettre d'accord les Croy avec son fils et sa femme.
Le dauphin pratiquait les deux partis; il avait un homme sûr près du
comte de Charolais. Son exemple (sinon ses conseils) suscitait au duc
un ennemi dans son propre fils; les choses en vinrent au point, entre
le fils et le père, que l'impétueux jeune homme faillit imiter le
dauphin, et fit demander à Charles VII s'il le recevrait en France.
La lutte du duc et du roi n'est donc pas près de finir. Que Charles
VII meure, que Louis XI soit ramené en France par le duc, sacré par
lui à Reims, il n'importe, la question restera la même. Ce sera
toujours la guerre de la France aînée, de la grande France homogène
contre la France cadette, mêlée d'Allemagne. Le roi (qu'il le sache ou
non), c'est toujours le roi du peuple naissant, le roi de la
bourgeoisie, de la petite noblesse, du paysan, le roi de la Pucelle,
de Brézé, de Bureau, de Jacques Coeur. Le duc est surtout un haut
suzerain féodal, que tous les grands de la France et des Pays-Bas se
plaisent à reconnaître pour chef; ceux qui ne sont pas ses vassaux ne
veulent pas moins dépendre de lui, comme du suprême arbitre de
l'honneur chevaleresque. Si le roi a contre le duc sa juridiction
d'appel, son instrument légal, le Parlement[308], le duc a sur les
grands seigneurs de France une action moins égale, mais peut-être
plus puissante, dans sa cour d'honneur de la Toison d'Or.
[Note 308: V. entre autres pièces curieuses, l'assignation au comte
d'Armagnac qui aurait tenu ses enfants en prison jusqu'à leur mort
pour s'emparer de leur bien, _Bibliothèque royale, mss. Doat, 218,
fol. 128_.]
Cet ordre de confrérie, d'égalité entre seigneurs, où le duc, tout
comme un autre, venait se faire admonester, _chapitrer_[309], ce
conseil auquel il faisait semblant de communiquer ses affaires[310],
c'était au fond un tribunal où les plus fiers se trouvaient avoir le
duc pour juge, où il pouvait les honorer, les déshonorer par une
sentence de son ordre. Leur écusson répondait d'eux; appendu à
Saint-Jean de Gand, il pouvait être biffé, noirci. C'est ainsi qu'il
fit condamner le sire de Neufchâtel et le comte de Nevers, refuser,
exclure, comme indignes, le prince d'Orange et le roi de Danemark. Au
contraire, le duc d'Alençon, condamné par le Parlement, n'en fut pas
moins maintenu avec honneur parmi les membres de la Toison d'Or. Les
grands se consolaient aisément d'être dégradés à Paris par des
procureurs, lorsqu'ils étaient glorifiés chez le duc de Bourgogne,
dans une cour chevaleresque, où siégeaient des rois.