Jacques y paraît transfiguré dans les splendides vitraux sous le
costume de saint Jacques, patron des pèlerins; dans ses armes, trois
coquilles de pèlerinage, triste pèlerinage, les coquilles sont noires;
mais entre sont postés fièrement trois coeurs rouges, le triple coeur
du héros marchand. Le registre de l'église ne lui donne qu'un titre
«Capitaine de l'Église contre les infidèles[266].» Du roi, de
l'argentier du roi, pas un mot, rien qui rappelle ses services si mal
reconnus; peut-être, en son amour-propre de banquier, a-t-il voulu
qu'on oubliât cette mauvaise affaire qui sauva la France[267], cette
faute d'avoir pris un trop puissant débiteur, d'avoir prêté à qui
pouvait le payer d'un gibet.
[Note 265: V. la Description de l'église patriarcale, primatiale et
métropolitaine de Bourges, par Romelot, p. 182-190.]
[Note 266: «29 juin 1462 (?) obiit generosi animi Jacobus Cordis,
miles, Ecclesiæ capitaneus generalis contra infideles, qui sacristiam
nostram extruxit et ornamentis decoravit, aliaque plurima ecclesiæ
procuravit bona.» Ibidem, 177.]
[Note 267: Il ne faut pas oublier dans quelle misère s'était trouvé
Charles VII. La chronique raconte qu'un cordonnier étant venu lui
apporter des souliers, et lui en ayant déjà chaussé un, s'enquit du
payement, et comprenant qu'il était fort incertain, déchaussa
bravement le roi et emporta la marchandise; on en fit une chanson,
dont voici les quatre premiers vers:
Quant le Roy s'en vint en France,
Il feit oindre ses houssiaulx,
Et la Royne lui demande:
Où veut aller cest damoiseaulx?
La savante éditrice de Fenin et de Commines, à qui je dois cette note,
l'a tirée du _Ms. 122 du fonds Cangé, Bibl. royale_.
Il n'était pas le seul qui eût fait cette faute. Un bourgeois de
Bourges, Pierre de Valenciennes, fournit à lui seul trois cents
milliers de traits d'arbalète, etc. Le roi lui donna la haute, moyenne
et basse justice à Saint-Oulechart, près Bourges. _Archives, Registre
182, J. CLXXIX, 10 bis, ann. 1447._]
Il y avait pourtant dans ce qu'il fit ici une chose qui valait bien
qu'on la rappelât; c'est que cet homme intelligent[268] rétablit les
monnaies, inventa en finances la chose inouïe, la justice, et crut que
pour le roi, comme pour tout le monde, le moyen d'être riche, c'était
de payer.
[Note 268: Le premier peut-être qui ait senti le besoin de connaître
les ressources du royaume, et qui ait fait l'essai, il est vrai,
inexécutable alors, d'une statistique.--Quant aux changements qu'il
fit dans les monnaies, V. Leblanc.]
Cela ne veut pas dire qu'il ait été fort scrupuleux sur les moyens de
gagner pour lui-même. Sa double qualité de créancier de roi et
d'argentier du roi, ce rôle étrange d'un homme qui prêtait d'une main et
se payait de l'autre, devait l'exposer fort. Il paraît assez probable
qu'il avait durement pressuré le Languedoc, et qu'il faisait l'usure
indifféremment avec le roi et avec l'ennemi du roi, je veux dire avec le
dauphin. Il avait en ce métier pour concurrents naturels les Florentins
qui l'avaient toujours fait. Nous savons par le journal de Pitti[269],
tout à la fois ambassadeur, banquier et joueur gagé, ce que c'étaient
que ces gens. Les rois leur reprenaient de temps en temps en gros, par
confiscation, ce qu'ils avaient pris en détail. La colossale maison des
Bardi et Peruzzi avait fait naufrage au XIVe siècle, après avoir prêté à
Édouard III de quoi nous faire la guerre, cent vingt millions[270]. Au
XVe, la grande maison, c'étaient les Médicis, banquiers du Saint-Siége,
qui risquaient moins, dans leur occulte commerce de la daterie,
échangeant bulles et lettres de change, papier pour papier. L'ennemi
capital de Jacques Coeur, qui le ruina[271] et prit sa place, Otto
Castellani, trésorier de Toulouse, paraît avoir été parent des Médicis.
Les Italiens et les seigneurs agirent de concert dans ce procès, et en
firent _une affaire_. On ameuta le peuple en disant que l'argentier
faisait sortir l'argent du royaume, qu'il vendait des armes aux
Sarrasins[272] qu'il leur avait rendu un esclave chrétien, etc. L'argent
prêté au dauphin pour troubler le royaume fut peut-être son véritable
crime. Ce qui est sûr, c'est que Louis XI, à peine roi, le réhabilita
fort honorablement[273].
[Note 269: Cité par Delécluse, Histoire de Florence, II, 362.]
[Note 270: On ne peut estimer à moins de seize millions de ce temps-là
(?).]
[Note 271: En 1459, le roi accorde rémission à maître Pierre Mignon,
qui, après avoir étudié ès-arts et décret à Toulouse et à Barcelone, a
gravé de faux sceaux et s'est occupé de magie. Il a fait à Octo
Castellan, depuis argentier du roi, deux images de cire: «L'_un pour
mectre feu Jacques Cuer_, nostre argentier lors, en nostre male grâce,
et lui faire perdre son office d'argentier; l'autre, pour faire que
ledit Octo Castellan, Guillaume Gouffier et ses compagnons, fussent en
nostre bonne grâce et amour.» _Archives, Registre J. CXC, 14, ann.
1459._
Un Jaco de _Médicis_, de Florence, âgé de vingt-cinq ans (_parent
d'Octo Catesllain_, trésorier de Toulouse), sortant de l'hôtel de la
Trésorerie où il exerce fait de marchandise, rencontre Bertrand
Bétune, ruffian, qui le frappe, sans avoir eu auparavant nulle parole
avec lui; de là un combat et une rémission accordée à Médicis. Je dois
la découverte de cette pièce à M. Eugène de Stadler. _Archives,
Registre J. 179, nº 134. déc. 1448_; V. _aussi ann. 1467_.]
[Note 272: Une telle accusation devait faire une grande impression, au
moment de la prise de Constantinople. La condamnation de Jacques Coeur
est justement datée du jour de la prise de cette ville, 29 mai
1453.--Jacques Coeur aurait probablement péri s'il n'eût été sauvé par
les patrons de ses galères, auxquels il avait donné ses nièces ou
parentes en mariage. V. les rémissions accordées à Jean de Village et
à la veuve de Guillaume de Gimart, tous deux natifs de Bourges.
_Archives, Registre_ J. 191, n{os} 233, 242.]
[Note 273: «Ayans en mémoire les bons et louables services à Nous
faits par ledit feu Jacques Coeur.» Lettres de Louis XI pour
restitution des biens, etc. Godefroy, Charles VII, p. 862.]
Un autre ami du dauphin, encore plus dangereux, c'était le duc
d'Alençon, dont la ruine entraîna, précéda du moins de bien près la
sienne; Alençon fut arrêté le 21 mai 1456, et le dauphin s'enfuit de
Dauphiné, de France, le 31 août, même année.
Ce prince du sang, qui avait bien servi le roi contre les Anglais, et
qui se trouvait «petitement récompensé[274]», négociait sans trop de
prudence à Londres et à Bruges; il était en correspondance avec le
dauphin. Tout cela, pour avoir été nié, n'en paraît pas moins
indubitable[275]. Il avait des places en Normandie, une artillerie
plus forte, selon lui, que celle du roi. Il s'offrait au duc
d'York[276], qui pour le moment était trop occupé par la guerre
civile, mais qui, s'il eût trouvé un moment de répit, s'il eût pu
faire une belle course ici, par exemple occuper Granville, Alençon,
Domfront et le Mans, qu'on se faisait fort de lui livrer, n'aurait
plus eu besoin de guerre civile pour prendre là-bas la couronne;
l'Angleterre tout entière se serait levée pour la lui mettre sur la
tête.
[Note 274: Il semble même qu'il ait eu contre le roi une haine
personnelle: «Icellui seigneur se complaignit à lui qui parle, en lui
disant qu'il savoit bien que le Roy ne l'aimeroit jamais et qu'il
estoit mal content de lui... Si je pouvais avoir _une pouldre_ que je
sçais bien et la mettre en la buée où les draps-linges du roy seroient
mis, je le ferois _dormir tout sec_...»--Le duc avait envoyé à Bruges
pour faire acheter chez un pharmacien de cette ville une herbe appelée
martagon qui avait, disait-il, de nombreuses et merveilleuses
propriétés, mais on n'était point parvenu à se procurer cette herbe.
_Procès du duc d'Alençon, dépositions de son valet de chambre anglais
et du premier témoin entendu._]
[Note 275: Les dépositions des témoins au _Procès_ sont pleines de
détails naïfs qui ne peuvent guère être inventés.]
[Note 276: Robert Holgiles, natif de Londres et héraut d'armes du duc
d'Excestre, dépose que le duc d'Alençon lui dit qu'il pouvoit dès ce
moment mettre à la disposition du roi d'Angleterre «plus de _neuf
cents bombardes, canons et serpentines_; mais qu'il feroit ses efforts
pour en avoir mille; qu'il faisoit construire, entre autres pièces
d'artillerie, deux bombardes, les plus belles du roiaulme de France,
dont l'une estoit de mestail, lesquelles il donneroit au duc d'York
avec deux coursiers... que monseigneur le _dauphin lui devait
envoier_...» Ibidem.]
Le dauphin, même après l'affaire d'Alençon, croyait tenir en Dauphiné.
Il était en correspondance intime et tendre avec son oncle de
Bourgogne[277]. Il comptait sur la Savoie, un peu sur les Suisses. Il
se faisait reconnaître par le pape, et lui faisait hommage des comtés
de Valentinois et de Diois. Enfin, chose hardie, il ordonna une levée
générale, de dix-huit ans jusqu'à soixante.
[Note 277: Il venait de lui envoyer des arbalètes en présent; le duc
de Bourgogne, à qui probablement le roi en écrivit, crut devoir
s'excuser. Ce détail et presque tous ceux qui suivent sont tirés du
savant ouvrage inédit où j'ai puisé si souvent: _Bibliothèque royale,
mss. Legrand, Histoire de Louis XI, livre II, folio 89_.
Rien ne caractérise mieux l'ardente ambition de ces Savoyards que
l'aveu qu'ils en firent au duc de Milan: «Nous deistes: Par le saint
Dyex! ne reurra un an que je ayra plus de païs que not mais nul de mes
encesseurs, et qu'il sera plus parlé de moy que ne fut mais de nul de
notre lignage, ou que je mourrai en la poine!» Lettre de Galéas
Visconti à Amédée VI, 1373. Cibrario e Promis, Documenti, monete et
sigilli, 289.]
Cela lui tourna mal. Le Dauphiné était fatigué; ce tout petit pays,
qui n'était pas riche, devenait, sous une main si terriblement active,
un grand centre de politique et d'influence[278], insigne honneur,
mais un peu cher. Tout le pays était debout, en mouvement; l'impôt
avait doublé; une foule d'améliorations s'étaient faites[279], il est
vrai, plus que le pays n'en voulait payer. La noblesse, qui ne payait
pas, aurait soutenu le dauphin; mais, dans son impatience de se faire
des créatures, d'abaisser les uns, d'élever les autres, il faisait
tous les jours des nobles; il en fit d'innombrables, force
gentilshommes qui pouvaient, sans déroger, commercer, labourer la
terre. Ce mot: _Noblesse du dauphin Louis_, est resté proverbial. Elle
ne venait pas toujours par de nobles moyens; tel, disait-on, n'avait
pour titre que d'avoir tenu l'échelle, élargi la haie par où le
dauphin entrait la nuit chez la dame de Sassenage.
[Note 278: Les Anglais disaient que de tous les hommes de France, le
dauphin était celui qu'ils redoutaient le plus. _Procès du duc
d'Alençon, déposition de son émissaire, le prêtre Thomas Gillet._]
[Note 279: V. le Registre Delphinal de Mathieu Thomassin, fait par
commandement du dauphin Louis, 1456, _Bibliothèque royale, mss.
Colbert, 3657_ (_sous le titre de Chronique du Dauphiné_).]
L'intervention du duc de Bourgogne, du duc de Bretagne, suffirent plus
tard pour sauver le duc d'Alençon; mais le dauphin était trop
dangereux. Nulle intervention n'y fit, ni celle du roi de Castille,
qui écrivit pour lui, et même approcha de la frontière, ni celle du
pape qui eût sans doute parlé pour son vassal, s'il en eût eu le
temps. Le dauphin comptait peut-être aussi mettre en mouvement le
clergé. Nous avons vu son étrange démarche auprès des évêques de
Normandie. Dans son dernier danger, il fit maint pèlerinage et envoya
des voeux, des offrandes aux églises qu'il ne pouvait visiter,
Saint-Michel, Cléry, Saint-Claude, Saint-Jacques de Compostelle. Et à
peine eut-il passé chez le duc de Bourgogne qu'il écrivit à tous les
prélats de France.
C'était un peu tard. Il avait inquiété l'Église, en empiétant sur les
droits des évêques du Dauphiné. Ses ennemis, Dunois, Chabannes,
jugèrent avec raison qu'il ne serait point soutenu, que ni son oncle
de Bourgogne, ni son beau-père le Savoyard, ni ses sujets du Dauphiné,
ni ses amis secrets de la France, ne tireraient l'épée pour lui. Ils
agirent avec une vivacité extrême, frappèrent coup sur coup.
D'abord, le 27 mai (1456) le duc d'Alençon fut arrêté par Dunois
lui-même, la terreur imprimée dans les Marches d'ouest, la porte
fermée au duc d'York, que les malveillants auraient appelé sans nul
doute _in extremis_.
Un second coup (7 juillet) frappé sur les Anglais, mais tout autant
sur le duc de Bourgogne, fut la réhabilitation de la Pucelle
d'Orléans[280], condamnation implicite de ceux qui l'avaient brûlée,
de celui qui l'avait livrée. Ce ne fut pas une oeuvre médiocre de
patience et d'habileté d'amener le pape à faire réviser le procès et
les juges d'Église à réformer un jugement d'Église, de renouveler
ainsi ce souvenir peu honorable pour le duc de Bourgogne, de le
désigner aux rancunes populaires, comme ami des Anglais, ennemi de la
France.
[Note 280: Le peuple ne pouvait croire à la mort de la Pucelle; elle
ressuscita plusieurs fois.--En attendant la publication intégrale que
prépare M. Jules Quicherat, voir les extraits d'Averdy (Notices des
mss., t. III). Note de 1841.
En 1436, une fausse Pucelle se fit reconnaître par les deux frères de
Jeanne à Metz. Elle s'attacha à la comtesse de Luxembourg, puis suivit
à Cologne le comte de Wirnembourg. Là elle se conduisit si mal que
l'inquisiteur la fit arrêter; mais le comte intercéda; elle revint en
Lorraine, où elle se maria à un seigneur des Harmoises. Elle alla à
Orléans, où la ville lui fit des présents. Symphorien Guyon, Histoire
d'Orléans (1650). IIe partie, p. 265.--«En celluy temps (1440)
en amenèrent les gens d'armes une, laquelle fut à Orléans
très-honorablement receue, et quand elle fut près de Paris, la grant
erreur recommença de croire fermement que c'estoit la Pucelle, et pour
cette cause on la fit venir à Paris et fut monstrée au peuple au palays
sur la pierre de marbre et là fut preschée, et dit qu'elle n'estoit pas
pucelle et qu'elle avoit été mariée à ung chevalier, dont elle avoit eu
deux filx, et avec ce disoit qu'elle avoit fait aucune chose dont il
convint qu'elle allast au Saint-Père, comme de main mise sur son père ou
mère, prestre ou clerc violentement. Elle y alla vestue comme un homme,
et fut comme souldoyer en la guerre du Saint-Père Eugène, et fist
homicide en ladite guerre par deux foys, et quand elle fut à Paris
encore retourna en la guerre, et fust en garnison et puis s'en alla.»
Journal du Bourgeois de Paris, 185-6, ann. 1440.--La troisième Pucelle,
amenée à Charles VII en 1441, le reconnut à une botte faulve qu'il
portait alors pour un mal de pied. Le roi lui dit: «Pucelle, ma mie,
vous soyez la très-bien revenue, au nom de Dieu qui scet le secret qui
est entre vous et moi.» Elle se jeta à genoux en lui avouant son
imposture. _Exemple de hardiesse_, _mss. Bibliothèque royale_, _nº 180_,
cité par Lenglet, II, 155.]
Ces actes de vigueur avertirent tout le monde. Les nobles de
l'Armagnac et du Rouergue comprirent que le dauphin, avec ses belles
paroles, ne pourrait les soutenir, et ils se déclarèrent loyaux et
fidèles sujets. Le beau-père du dauphin, le duc de Savoie, voyant
venir une armée du côté de la France, rien du côté de la Bourgogne,
écouta les paroles qui lui furent portées par l'ancien _écorcheur_
Chabannes, qui avait pris joyeusement la commission de recors dans
cette affaire, et se faisait fort d'_exécuter_ le dauphin. Chabannes
exigea du Savoyard qu'il abandonnât son gendre, et pour plus de sûreté
il en tira un gage, la seigneurie de Clermont en Genevois. Ainsi le
dauphin restait seul, et il voyait son père avancer vers Lyon. La
bonne volonté ne lui faisait pas faute pour résister, on peut l'en
croire lui-même: «Si Dieu ou fortune, écrivait ce bon fils[281], m'eût
donné d'avoir moitié autant de gens d'armes comme le roi mon père, son
armée n'eut pas eu la peine de venir; je la fusse allé combattre dès
Lyon[282].»
[Note 281: Lorsqu'il sollicitait Dammartin d'enlever Charles VII,
quelques années auparavant, il ajoutait: «Et y veux estre en personne,
car chacun craint la personne du roi quand on le voit; et quand je n'y
seroye en personne, je doute que le coeur ne faillit à mes gens, quand
ils le verraient, et en ma présence chacun fera ce que je voudrai.»
Déposition de Dammartin. (Duclos.)]
[Note 282: Ces détails et tous ceux qui concernent même indirectement
Chabannes, se trouvent, avec les lettres originales (fol.
CCXCVII-CCCII), dans: La Chronique Martinienne de tous les papes qui
furent jamais et finist jusques au pape Alexandre derrenier décédé en
1503, et avecques ce les additions de plusieurs chroniqueurs. (Et à la
fin:) Imprimée à Paris pour Antoyne Vérard, marchant libraire.]
La levée en masse qu'il avait ordonnée contre son père n'ayant rien
produit, les nobles ne remuant pas plus que les autres, il ne lui
restait qu'à fuir, s'il pouvait. Chabannes croyait ne rien faire en
prenant le Dauphiné, s'il ne prenait le Dauphin; il lui avait dressé
une embuscade et croyait bien le tenir. Mais il échappa par le Bugey,
qui était à son beau-père; sous prétexte d'une chasse, il envoya tous
ses officiers d'un côté, et passa de l'autre. Lui septième, il
traversa au galop le Bugey, le Val-Romey, et par cette course de
trente lieues, il se trouva à Saint-Claude en Franche-Comté, chez le
duc de Bourgogne.
CHAPITRE IV
SUITE DE LA RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON
1456-1461
Charles VII dit, en apprenant la fuite du dauphin et l'accueil qu'il
avait trouvé chez le duc de Bourgogne: «Il a reçu chez lui un renard
qui mangera ses poules.»
C'eût été en effet un curieux épisode à ajouter au vieux roman de
Renard. Cette grande farce du moyen âge tant de fois reprise, rompue,
reprise encore, après avoir fourni je ne sais combien de poèmes[283],
semblait se continuer dans l'histoire. Ici, c'était Renard chez
Isengrin, se faisant son hôte et son compère, Renard amendé, humble et
doux, mais tout doucement observant chaque chose, étudiant d'un regard
oblique la maison ennemie.
[Note 283: Roman du Renart, publié par Méon, 1826, 4 vol. Supplément,
par Chabailles, 1835. Reinardus Vulpes, carmen epicum seculis IX et
XII conscriptum, ed. Mone, 1832. Reinard Fuchs, von Jacob Grimm,
1834.]
D'abord, ce bon personnage, tout en laissant à ses gens l'ordre de
tenir ferme contre son père[284], lui avait écrit respectueusement,
pieusement: «Qu'étant, avec l'autorisation de son seigneur et père,
gonfalonier de la sainte Église romaine, il n'avait pu se dispenser
d'obtempérer à la requête du pape, et de se joindre à son bel oncle de
Bourgogne, qui allait partir contre les Turcs pour la défense de la
foi catholique.» Par une autre lettre adressée à tous les évêques de
France, il se recommandait à leurs prières pour le succès de la sainte
entreprise.
[Note 284: Il retint prisonnier et voulait faire mourir un
gentilhomme, dont le neveu avait rendu une de ses places au roi. _Ms.
Legrand._]
À l'arrivée, ce fut entre lui, la duchesse et le duc un grand combat
d'humilité[285]; ils lui cédaient partout et le traitaient presque
comme le roi; lui, au contraire, de se faire d'autant plus petit et le
plus pauvre homme du monde. Il les fit pleurer au récit lamentable des
persécutions qu'il avait endurées. Le duc se mit à sa disposition,
lui, ses sujets, ses biens, toutes choses[286], sauf la chose que
voulait le dauphin, une armée pour rentrer dans le royaume et mettre
son père en tutelle. Le duc n'avait nulle envie d'aller si vite; il se
faisait vieux; ses États, ce vaste et magnifique corps, ne se
portaient pas bien non plus; il était toujours endolori du côté de la
Flandre, et il avait mal à la Hollande. Ajoutez que ses serviteurs,
qui étaient ses maîtres, MM. de Croy, ne l'auraient pas laissé faire
la guerre. Elle eût ramené les grosses taxes[287], les révoltes. Et
qui eût conduit cette guerre? l'héritier, le jeune et violent comte de
Charolais, c'est-à-dire que tout fût tombé dans les mains de sa mère,
qui aurait chassé les Croy.
[Note 285: Reiffenberg, Mémoire sur le séjour du dauphin Louis XI aux
Pays-Bas, dans les Mémoires de l'académie de Bruxelles, t. V, p.
10-15.]
[Note 286: Il se contenta d'intercéder quelquefois assez aigrement. Il
dit au roi, dans une lettre, que le dauphin a fait demandes bonnes et
raisonnables... «et a escript que lui aviez faict bien estrange
response.» _Mss. Baluze._]
[Note 287: Sous l'influence pacifique des Croy, de 1458 à 1464, les
taxes diminuent sensiblement. Comptes annuels (communiqués par M.
Edward Le Glay). _Archives de Lille, Chambre des comptes. Recette
générale._]
Les conseillers de Charles VII n'ignoraient rien de tout cela. Ils
étaient si persuadés que le duc n'oserait faire la guerre, que si le
roi les eût crus, ils auraient hasardé un coup de main pour enlever le
dauphin au fond du Brabant. Ils avaient décidé le roi à marier sa
fille au jeune Ladislas, roi de Bohême et de Hongrie, issu de la
maison de Luxembourg, et à occuper le Luxembourg comme héritage de son
gendre. Déjà le roi avait déclaré prendre Thionville et le duché sous
sa protection. Déjà l'ambassade hongroise était à Paris, et elle
allait emmener la jeune princesse, lorsqu'on apprit que Ladislas
venait de mourir.
Ce hasard ajournait la guerre[288], que d'ailleurs les deux ennemis
étaient loin de désirer. Ils s'en firent une qui allait mieux à deux
vieillards, une aigre petite guerre d'écrits, de jugements, de
conflits de tribunaux. Avant d'entrer dans ce détail, il faut
expliquer, une fois pour toutes, ce que c'était que la puissance de la
maison de Bourgogne et faire connaître en général le caractère de la
féodalité de ce temps.
[Note 288: Le roi ne lâcha pas prise; il acheta du duc de Saxe les
droits sur le Luxembourg qu'il tenait de l'héritière de Ladislas. V.
les détails dans _Legrand, fol. 31-24, mss. de la Bibliothèque
royale_.
Voir les instructions données à Thierri de Lenoncourt. _Bibliothèque
royale, mss. Du Puy, 760; 6 avril 1458._]
Le duc de Bourgogne était chez lui, était en France même, le chef
d'une féodalité politique qui n'avait rien de vraiment féodal. Ce qui
avait fait le droit de la féodalité primitive, ce qui l'avait fait
respecter, aimer, de ceux même sur qui elle pesait, c'est qu'elle
était profondément _naturelle_, c'est que la famille seigneuriale, née
de la terre, y était enracinée, qu'elle vivait d'une même vie, qu'elle
en était, pour ainsi parler, le _genius loci_[289]. Au XVe siècle,
les mariages, les héritages, les dons des rois, ont tout bouleversé.
Les familles féodales, qui avaient intérêt à fixer et concentrer les
fiefs, ont travaillé elles-mêmes à leur dispersion. Séparées par de
vieilles haines, elles se sont rarement alliées au voisin; le voisin,
c'est l'ennemi; elles ont plutôt cherché, jusqu'au bout du royaume,
l'alliance du plus lointain étranger. De là des réunions de fiefs,
bizarres, étranges, comme Boulogne et Auvergne; d'autres même
odieuses; ainsi, dans la France du Nord, où les Armagnacs ont laissé
tant d'affreux souvenirs, où leur nom même est un blasphème, ils s'y
sont établis, y ont acquis le duché de Nemours.
[Note 289: C'est elle, le plus souvent, qui avait en quelque sorte
fait la terre; elle y avait bâti des murs, un asile contre les païens
du Nord, où l'agriculteur pouvait se retirer, ramener ses troupeaux.
Les champs avaient été défrichés, cultivés aussi loin qu'on pouvait
voir la tour. La terre était fille de la seigneurie, et le seigneur
était fils de la terre; il en savait la langue et les usages, il en
connaissait les habitants, il était des leurs. Son fils, grandissant
parmi eux, était l'enfant de la contrée.--Le blason d'une telle
famille devait être compris du moindre paysan. Il n'était
ordinairement autre chose que l'histoire même du pays. Ce _champ_
héraldique était visiblement le champ, la terre, le fief; ces tours
étaient celles que le premier ancêtre avait bâties contre les
Normands; ces besans, ces têtes de Mores, étaient un souvenir de la
fameuse croisade où le seigneur avait mené ses hommes et qui faisait
l'entretien du pays.