là est le centre du monde chrétien. Qu'il dresse sa tente dans une
forêt de la Comté, les ambassadeurs des princes y viendront de
l'Orient et de l'Occident, les princes eux-mêmes, les légats du
Saint-Siége. Où trouver le roi, l'empereur? à grand'peine on pourrait
le dire; dans quelque obscur manoir apparemment, Charles VII à Mehun.
Le rendez-vous de la chevalerie, l'_hostel de toute gentillesse_, la
cour, c'est la cour du duc de Bourgogne; l'_ordre_, c'est son ordre,
l'ordre galant et magnifique de la Toison d'or. Personne ne se soucie
de celui qu'a fondé l'empereur, de l'ordre de la Sobriété; triste
empereur, qui, lorsqu'il pleut, remet ses vieux habits. Notre Charles
VII, Charles _de Gonesse_[243], comme disaient les Flamands, n'était
guère plus splendide; il montait ordinairement «un bas cheval trottier
d'entre deux selles.» Son serment doux et modeste était: _Sainct-Jean!
Sainct-Jean!_[244] Le duc de Bourgogne jurait militairement, à
l'anglaise: _Par Sainct-George!_
[Note 243: C'est le nom dérisoire qu'ils donnaient quelquefois à nos
rois.]
[Note 244: Ms. anonyme, intitulé: De la Vie, Complexion et Condition
dudit Roy Charles VII, ap. Godefroy, p. 1.]
Pour mieux préparer la guerre, on fit à Lille une fête qui coûta
autant qu'une guerre, fête nombreuse, immense et fabuleux gala, d'une
dépense telle que ceux qui en avaient fait l'ordonnance en frémirent
eux-mêmes.
Ces grandes fêtes flamandes de la maison de Bourgogne ne ressemblent
guère à nos froides solennités modernes. On ne savait pas encore ce
que c'était que de cacher les préparatifs, les moyens de jouissances,
pour ne montrer que les résultats; on montrait tout, nature et art, et
tout art mêlé, tout plaisir. On jouissait, non pas tant de la petite
part que chacun prend en une fête, mais bien plus de l'abondance
étalée, du superflu, du trop-plein. Ostentation, sans doute, lourde
pompe, sensualité barbare et par trop naïve... Mais les sens ne s'en
plaignaient pas.
Dans ce prodigieux gala, les intervalles des services étaient remplis
par d'étranges spectacles, chants, comédies, représentations fictives
mêlées de réalités. Parmi les acteurs, il y en avait d'automates, il
y avait des animaux, par exemple un ours chevauché par un fol, un
sanglier par un lutin. À un poteau, l'on voyait, bien tenu par une
chaîne, un lion vivant qui gardait une belle figure de femme nue,
vêtue de ses cheveux par derrière, par devant enveloppée «pour cacher
où il appartenoit d'une serviette déliée... escripte de lettres
grecques[245]...» Cette figure de femme jetait de l'hypocras par la
mamelle droite.
[Note 245: Tout ceci est d'Olivier de la Marche, qui fut un des
principaux acteurs de la fête, qui fit les vers, etc.]
Trois tables étaient dressées dans la salle: «Sur la moyenne, une
église croisée, verrée, de gente façon, où il y avoit une cloche
sonnante et quatre chantres... Il y avoit un autre entremets d'un
petit enfant tout nu qui pisoit eau rose continuellement[246].» Sur la
seconde table, qui devait être prodigieusement longue, on voyait neuf
entremets ou petits spectacles avec leurs acteurs; l'un des neuf
entremets était «un pasté, dedans lequel avoit vingt-huit personnages
vifs, jouant de divers instruments.»
[Note 246: Tout le monde connaît le Mannekenpiss, chéri des gens de
Bruxelles, comme _le plus vieux bourgeois_ de la ville.--Nulle part,
l'inconvenance n'est plus frappante que dans la première miniature du
magnifique Quinte-Curce, ms. de la Bibliothèque royale. Le traducteur
portugais fait la dédicace du livre à Charles le Téméraire; on voit au
loin la mère du duc, portugaise aussi et protectrice du traducteur;
mais la présence de cette princesse n'a pas empêché l'artiste de
représenter au premier plan une fontaine dont le Mannekenpiss est un
singe d'or; au-dessous un fol lappe et boit. _Bibliothèque royale, ms.
nº 6727._]
Le grand spectacle mondain fut celui de Jason, conquérant de la Toison
d'or, domptant les taureaux, tuant le serpent, gagnant sa bataille de
Gavre sur les monstres mythologiques. Cela fait, commença l'acte pieux
de la fête, «l'entremets pitoyable,» comme l'appelle Olivier de la
Marche.
Un éléphant entra dans la salle, conduit par un géant sarrasin... Sur
son dos s'élevait une tour, aux créneaux de laquelle on voyait une
nonne éplorée, vêtue de satin blanc et noir; ce n'était pas moins que
la sainte Église. Notre chroniqueur Olivier, alors jeune et joyeux
compère, s'était chargé du personnage. L'Église, dans une longue et
peu poétique complainte, implora les chevaliers, et les pria de _jurer
sur le faisan_ qu'ils viendraient à son secours. Le duc jura, et tous
après lui. Ce fut à qui se signalerait par le voeu le plus bizarre;
l'un jura de ne plus s'arrêter qu'il n'eût pris le Turc mort ou vif;
l'autre de ne plus porter d'armure au bras droit, de ne plus se mettre
à table les mardis. Tel jura de ne pas revenir avant d'avoir jeté un
Turc les jambes en l'air; un autre, un écuyer tranchant, voua
impudemment que s'il n'avait pas les faveurs de sa dame avant le
départ, il épouserait au retour la première qui aurait vingt mille
écus... Le duc finit par les faire taire.
Alors commença un bal où dansèrent avec les chevaliers douze Vertus,
en satin cramoisi; c'étaient les princesses elles-mêmes, les plus
hautes dames. Le lendemain, le jeune comte de Charolais ouvrit un
tournoi. Ces exercices, innocents dans le siècle où les armures
étaient assez parfaites pour rendre l'homme invulnérable[247],
inutiles aussi à une époque de grandes armées et déjà de tactique,
étaient pourtant fort encouragés par la maison de Bourgogne. Quoique
le spectacle fût peu dangereux, il n'en était pas moins une occasion
de vives émotions, plus sensuelles qu'on ne croirait. Au moment même
du choc, quand les trompettes se taisant tout à coup, les chevaux
lancés se heurtaient, quand les lances fragiles se brisaient sur
l'impénétrable armure, le coup frappait ailleurs encore, les dames se
troublaient et devenaient vraiment belles... Que s'il n'y avait rien
de fait, s'il fallait recommencer, si le cavalier revenait à la
charge, plus d'une ne se connaissait plus; il n'y avait plus alors de
ménagement, de respect humain... On jetait, pour encourager celui
qu'on croyait en péril, gant, bracelet, tout; on aurait jeté son
coeur[248]...
[Note 247: Il est curieux de voir combien il y a peu de blessures et
combien légères dans les interminables histoires de tournois que fait
Olivier de la Marche.--Tout cela commençait à paraître assez puéril.
Le pauvre Jacques de Lalaing, dernier héros de cette gymnastique,
avait peine à trouver des gens qui voulussent le _délivrer de son
emprise_. Son fameux pas d'armes de la Dame de pleurs auprès de Dijon,
à la rencontre des routes de France, d'Italie, etc., et dans l'année
du jubilé, lui fournit peu d'adversaires: «Personne n'a pitié de la
Dame de pleurs, et n'y veut toucher.» Le Bâtard de Saint-Pol a beau
suspendre près de Saint-Omer l'écu de Tristan et de Lancelot du Lac,
son pas de la Belle pèlerine est peu fréquenté.--Le dernier fol en ce
genre, comme il est juste, est un lord anglais, qui va se poster au
pont de l'Arno, pour forcer les pacifiques Toscans de se battre avec
lui; cet Anglais est à peu près contemporain de Cervantès.]
[Note 248: Ces déchirantes voluptés de la peur ont été observées de
tout le monde en Espagne dans les combats de taureaux. Mais elles ne
sont nulle part exprimées de façon plus naïve et plus charmante que
dans le roman de Perceforêt, qui est ici une histoire: «À la fin du
tournoi, les dames se trouvoient quasi nues de leurs atours; elles
s'en alloient leurs cheveux d'or flottant sur leurs épaules, de plus,
les cottes sans manches; elles avoient jeté aux chevaliers guimpes et
chaperons, mantel et camise... Quand elles se virent en ce point,
elles en furent toutes honteuses; puis, chacune s'apercevant que la
voisine étoit de même, elles se mirent à rire de leur aventure; elles
n'avoient plus songé qu'elles alloient se trouver nues, tant elles
donnoient de bon coeur!»]
Il y avait aussi des fêtes politiques, plus graves, mais non moins
brillantes, les assemblées de la Toison d'or. Aux chapitres solennels
de l'ordre, le duc de Bourgogne apparaissait comme chef de la noblesse
chrétienne. Qui n'en eût pris cette idée, à l'Assemblée de 1446 par
exemple, lorsque dans l'église de Saint-Jean, majestueusement
tapissée, parmi les triomphantes peintures de Van Eyck et la musique
d'Ockenheim, le noble chapitre fut reçu par le clergé, et que chaque
chevalier alla s'asseoir sous le large tableau où brillait son blason
en vives couleurs? Les tableaux vides ou noirs indiquaient les morts
ou les expulsés, les sévères justices de l'ordre. Un ciel de drap d'or
marquait la place d'un membre éminent, du roi d'Aragon.
Le tableau commun de l'ordre de la Toison, son symbole, était sur
l'autel, l'Agneau de Jean Van Eyck[249], qu'on venait voir des plus
lointaines contrées. Le grand peintre et chimiste[250], qui fut pour
la peinture un Albert le Grand, qui seul entre les hommes eut, dit-on,
la puissance d'infuser dans ses couleurs les rayons du soleil, avait
laissé là l'inachevable Cologne[251], le vieux symbolisme, la rêverie
allemande, et dans le plus mystique des sujets, dans l'Agneau même de
saint Jean, l'audacieux génie sut introniser la nature.
[Note 249: Son vrai nom est Jean le _Wallon_, Joannes _Gallicus_.
Facius, De Viris illustribus, p. 46 (écrit en 1466). Le dessin du
musée de Bruges est signé de ces mots: Johes _de_ Eyck me fecit 1437.
Il a écrit _de_ et non _van_. C'est donc à tort qu'on l'appelle Van
Eyck, ou Jean _de Bruges_. Dans son oeuvre capitale de l'_Agneau_, il
a placé au loin les tours de sa ville natale, pour constater qu'il
était un enfant de la Meuse, et pour protester peut-être indirectement
contre la Flandre, qui volait sa gloire. Né à Maas-Eyck, sur la limite
même des langues, Allemand par la patience, ce violent et hardi
novateur est encore bien plus Wallon.
Albert Durer alla le voir; il en parle avec enthousiasme dans ses
notes de voyages.--Ce chef-d'oeuvre fut demandé en vain par Philippe
II au clergé de Saint-Jean. Il le fut par les commissaires de la
Convention, qui en enlevèrent quatre volets; les huit autres furent
cachés par des gens de coeur, au péril de leur vie. En 1815, les
volets, transportés à Paris, revinrent à Gand, mais plusieurs ont été
vendus et sont à Berlin.]
[Note 250: Peu importe que Van Eyck ait trouvé la peinture à l'huile.
La gloire appartient à celui qui s'est emparé, par le génie, d'une
chose jusque-là inutile et obscure.]
[Note 251: Voir au musée de Bruges un admirable dessin à la plume, qui
représente une Vierge pensive au pied de la tour de Cologne (?)
inachevée. Goethe a dit, non sans apparence, que ce tableau était «le
pivot de l'histoire de l'art.» Voir le Journal de l'art sur le Rhin,
et Keversberg, Ursula, 181-182; Waagon, 182; Rumohr, vol. II, § 13,
etc. etc.]
Ce tableau, ce grand poème, qui date si bien le moment de la
Renaissance, est gothique encore dans sa partie supérieure[252], mais
tout moderne dans le reste. Il comprend un nombre innombrable de
figures, tout le monde d'alors, et Philippe le Bon, et les serviteurs
de Philippe le Bon, et les vingt nations qui venaient rendre hommage à
l'agneau de la Toison d'or. De cette toison vivante, de l'agneau placé
sur l'autel partent des rayons qui vont illuminer la foule pieuse; par
un bizarre allégorisme, les rayons touchent les hommes à la tête, les
femmes au sein; leur sein semble arrondi[253], fécondé du divin
rayon[254].
[Note 252: Ce sont trois figures immobiles avec leurs auréoles d'or;
mais dans cette immobilité rayonne déjà la vie moderne. Elle éclate
dans la partie inférieure du tableau, la vie, la nature, la variété;
c'est un vaste paysage et trois cents figures habilement groupées.
Ainsi l'harmonie commence dans la peinture, presque en même temps que
dans la musique; le moyen âge n'avait connu que l'unisson monotone ou
la mélodie individuelle. V. t. IX, la note sur la musique au moyen
âge. (Réforme, 1835.)]
[Note 253: Ceci est favorisé par le costume du temps, dont les modes
du nôtre se sont un moment rapprochées.]
[Note 254: C'est la pensée même de la Renaissance. Dans la femme, dans
la Vierge-mère, le moyen âge a surtout honoré la _virginité_, le XVe
siècle la _maternité_; la Vierge alors est Notre-Dame. V. Introduction
à Renaissance (tome VIII, 1855).]
Cette flamboyante couleur de Van Eyck éblouit l'Italie elle-même; le
pays de la lumière s'étonna de trouver la lumière au Nord. Le secret
fut surpris, volé par un crime[255], le secret, mais non le génie.
Aussi les Médicis aimèrent mieux s'adresser au maître lui-même. Le roi
de Naples, Alfonse le Magnanime, âme poétique, qui, dit-on, consumait
ses jours dans la pure contemplation de la beauté[256], pria le
magicien des Pays-Bas de lui doubler son plaisir, de lui reproduire
une femme, les longs et doux cheveux surtout[257] que les Italiens ne
savaient peindre, la toison d'or de ce beau chef, la fleur de cette
fleur humaine.
[Note 255: Tout le monde connaît l'histoire, ou le conte, d'Antonello
de Messine qui, ayant vu un tableau de Van Eyck, court à Bruges, sous
le costume d'un noble amateur, et tire de lui le secret de la peinture
à l'huile. De retour en Italie, ce furieux Sicilien, jaloux comme on
l'est en Sicile, poignarda celui qui eût partagé avec lui sa maîtresse
chérie, la peinture.]
[Note 256: C'est à un pape que nous devons le souvenir de ce pur et
poétique amour. Pie II raconte que la dernière passion d'Alfonse fut
une noble jeune fille, Lucrezia d'Alagna. En sa présence, il semblait
hors de lui-même; ses yeux étaient toujours fixés sur elle, il ne
voyait, n'entendait qu'elle; et néanmoins cette ardente passion ne
coûta rien à sa vertu.]
[Note 257: «Capillis naturam vincentibus. Keversberg.]
Quel charme pour l'heureux fondateur de la Toison d'or, pour le bon
duc, si tendre aux belles choses, d'avoir à lui[258] justement celui
qui savait les saisir dans le mouvement de la vie, et les empêcher de
passer! celui qui le premier fixa l'iris capricieuse qui nous flatte
et nous fuit sans cesse...
[Note 258: Il semble que Philippe le Bon ait montré Van Eyck aux
nations étrangères, comme Philippe IV leur montrait Rubens dans les
ambassades: Parmi les personnes attachées à l'ambassade qui alla
chercher l'infante de Portugal, se trouvait Jehan Van Eyck, «varlet de
chambre de mondit seigneur de Bourgoingne, et excellent maistre en art
de peinture,» qui peignit «bien au vif la figure de l'infante
Isabelle.» V. Gachard. Documents inédits, t. II, p. 63-91,
Reiffenberg, Notes sur Barante, IV, 289.]
Dans l'empire de ce roi de la couleur et de la lumière, venaient se
pacifier les teintes voyantes, les oppositions de figures, de
costumes, de races, que présentait l'hétérogène empire de la maison de
Bourgogne. L'art semblait un traité dans cette guerre intérieure de
peuples mal unis. La grande école flamande des trois cents peintres
de Bruges[259], avait pour maître Jean Van Eyck, un enfant de la
Meuse. Et c'était tout au contraire un Flamand, Chastellain, qui,
portant dans le style la violence de Van Eyck et de Rubens, domptait
notre langue française, la forçait, sobre et pure qu'elle était
jusque-là, de recevoir d'un coup tout un torrent de mots, d'idées
nouvelles, et de s'enivrer, bon gré, mal gré, aux sources mêlées de la
Renaissance.
[Note 259: C'est sans doute par ces nombreux élèves que Van Eyck fit
exécuter la plupart des miniatures d'un beau ms. que M. de Paulmy
croit avoir été orné entièrement de sa main. La première miniature
doit être du maître. Elle représente le duc de Bourgogne, avec le
collier de la Toison, recevant le ms. des mains de l'artiste
agenouillé. Le peintre est sérieux, déjà âgé, mais fort. Le duc, en
robe noire fourrée, plus âgé, pâle, vieux, reçoit sans regarder autre
chose que sa pensée; regard politique, fin, méticuleux. Derrière, à la
gauche du prince, un des officiers semble faire signe au lecteur qu'il
fasse attention au grand prince devant lequel il est. À la droite, un
jeune homme en robe de velours fourré doit être Charles le Téméraire,
ou le grand bâtard de Bourgogne. Les autres miniatures sont bien
inférieures; elles ne le sont pas moins à celles du beau Quinte Curce
de la Bibliothèque royale. Elles sont évidemment de _fabrique_. On
sent que les gravures remplaceront bientôt les miniatures.
_Bibliothèque de l'Arsenal, ms. de Renaud de Montauban, par Huon de
Villeneuve, mis en prose sous Philippe de Valois, orné de miniatures
postérieures, l'année 1430._]
CHAPITRE III
RIVALITÉ DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON--JACQUES COEUR--LE
DAUPHIN LOUIS
1452-1456
Les brillantes et voluptueuses fêtes de la maison de Bourgogne avaient
un côté sérieux. Tous les grands seigneurs de la chrétienté, y venant
jouer un rôle, se trouvaient pour quelques semaines, pour des mois
entiers, les commensaux, les sujets volontaires du _grand duc_. Ils ne
demandaient pas mieux que de rester à sa cour. Les belles dames de
Bourgogne et de Flandre savaient bien les retenir ou les ramener. Ce
fut, dit-on, l'adresse d'une dame de Croy qui décida la trahison du
connétable de Bourbon et faillit démembrer la France.
Le duc de Bourgogne faisait au roi une guerre secrète et périlleuse
pour laquelle il n'avait même pas besoin d'agir expressément. Tout ce
qu'il y avait de mécontents parmi les grands regardait vers le duc,
était ou croyait être encouragé de lui, intriguait sourdement sur la
foi de la rupture prochaine. Charles VII eut ainsi plus d'une secrète
épine, une surtout, terrible, dans sa famille, dont il fut piqué toute
sa vie et mourut à la longue.
Dans toutes les affaires, grandes ou petites, qui troublèrent, vers la
fin, ce règne, se retrouve toujours le nom du dauphin. Accusé en
toutes, jamais convaincu, il reste pour tel historien (qui plus tard
le traitera fort mal comme roi) le plus innocent prince du monde.
Quant à lui, il s'est mieux jugé. Tout vindicatif qu'il pût être, il
fit assez entendre, à son avénement, que ceux qui l'avaient désarmé et
chassé de France, les Brézé et les Dammartin, avaient agi en cela
comme loyaux serviteurs du roi, et il se les attacha, persuadé qu'ils
serviraient non moins loyalement le roi, quel qu'il fût.
Le bon homme Charles VII aimait les femmes, et il en avait quelque
sujet. Une femme héroïque lui sauva son royaume. Une femme, bonne et
douce, qu'il aima vingt années[260], fit servir cet amour à
l'entourer d'utiles conseils, à lui donner les plus sages ministres,
ceux qui devaient guérir la pauvre France. Cette excellente influence
d'Agnès a été reconnue à la longue la Dame de beauté, mal vue, mal
accueillie du peuple tant qu'elle vécut, n'en est pas moins restée un
de ses plus doux souvenirs.
[Note 260: Après la mort d'Agnès, il eut d'autres amours, moins
excusables. État de 1454-5: À mademoiselle de Villequier pour lui
aider à entretenir son estat, II M livres. Beaucoup de dons à des
femmes, veuves, etc.--1454-5. À Marguerite de Salignac, damoiselle,
pour don à elle fait par le roi pour lui aider à une chambre _pour sa
gésine_.--1454-5. À madame de Montsoreau pour don III C livres.
_Bibliothèque royale, mss. Béthune, vol. V. nº 8442._]
Les Bourguignons criaient fort au scandale, quoique, pendant les vingt
années où Charles VII fut fidèle à Agnès, leur duc ait eu justement
vingt maîtresses. Il y avait scandale, sans nul doute, mais surtout en
ceci, qu'Agnès avait été donnée à Charles VII par la mère de sa femme,
par sa femme peut-être. Le dauphin se montra de bonne heure plus
jaloux pour sa mère que sa mère ne l'était. On assure qu'il porta la
violence jusqu'à donner un soufflet à Agnès. Quand la Dame de beauté
mourut (par suite de couches, selon quelques-uns), tout le monde crut
que le dauphin l'avait fait empoisonner. Au reste, dès ce temps, ceux
qui lui déplaisaient vivaient peu; témoin sa première femme, la trop
savante et spirituelle Marguerite d'Écosse, celle qui est restée
célèbre pour avoir baisé en passant le poète endormi[261].
[Note 261: Alain Chartier est un Jérémie pour cette triste époque.
Voir, dans son Quadrilogue invectif, ce qu'il dit au nom du peuple sur
la lâcheté des nobles, sur leur indiscipline, etc., p. 417, 447. Je
trouve dans ses poésies peu de choses qui aient pu lui mériter d'être
baisé d'une reine; peut-être le fut-il pour ces vers mélancoliques et
gracieux:
Oblier?... Las! il n'entr'oublie
Par ainsi son mal, qui se deult (_dolet_).
Chacun dit bien: Oblie! oblie!
Mais il ne le fait pas qui veult!
Alain Chartier, p. 494, in-4º, 1617.]
Tous les gens suspects au roi devenaient infailliblement amis du
dauphin. Cela est frappant surtout pour les Armagnacs. Le dauphin
était né leur ennemi; il commença sa vie militaire par les
emprisonner, et il devait finir par les exterminer. Eh bien! dans
l'intervalle, ils lui plaisent comme ennemis de son père, il se
rapproche d'eux et prend pour factotum, pour son bras droit, le bâtard
d'Armagnac.
Autant qu'on peut juger cette époque assez obscure, les intrigues des
Armagnacs, du duc d'Alençon, se rattachent à celles du dauphin, aux
espérances que leur donnait à tous cette guerre en paix du duc de
Bourgogne et du roi. L'affaire même de Jacques Coeur s'y rapporte en
partie; on l'accusa d'avoir empoisonné Agnès et d'avoir prêté de
l'argent à l'ennemi d'Agnès, au dauphin. Un mot sur Jacques Coeur.
Il faut visiter à Bourges la curieuse maison de ce personnage
équivoque, maison pleine de mystères, comme fut sa vie. On voit, à
bien la regarder, qu'elle montre et qu'elle cache; partout on y croit
sentir deux choses opposées, la hardiesse et la défiance du parvenu,
l'orgueil du commerce oriental, et en même temps la réserve de
l'_argentier_ du roi. Toutefois, la hardiesse l'emporte; ce mystère
affiché est comme un défi au passant.
Cette maison, avancée un peu dans la rue, comme pour regarder et voir
venir, se tient quasi toute close; à ses fausses fenêtres, deux valets
en pierre ont l'air d'épier les gens. Dans la cour, de petits
bas-reliefs offrent les humbles images du travail, la fileuse,
la balayeuse, le vigneron, le colporteur[262]; mais, par-dessus
cette fausse humilité, la statue équestre du banquier plane
impérialement[263]. Dans ce triomphe à huis clos, le grand homme
d'argent ne dédaigne pas d'enseigner tout le secret de sa fortune; il
nous l'explique en deux devises. L'une est l'héroïque rébus: «_À
vaillans_ (coeurs) _riens impossible._» Cette devise est de l'homme, de
son audace, de son naïf orgueil. L'autre est la petite sagesse du
marchand au moyen âge: «_Bouche close. Neutre. Entendre dire. Faire.
Taire._» Sage et discrète maxime, qu'il fallait suivre en la taisant.
Dans la belle salle du haut, le vaillant Coeur est plus indiscret
encore; il s'est fait sculpter, pour son amusement quotidien, une joute
burlesque, un tournoi à ânes, moquerie durable de la chevalerie qui dut
déplaire à bien des gens.
[Note 262: Je crois pouvoir appeler ainsi l'homme qui paraît tenir un
hoyau, et celui qui est en manteau.]
[Note 263: _Planait_ serait plus exact.]
Le beau portrait que Godefroi donne de Jacques Coeur d'après
l'original, et qui doit ressembler, est une figure éminemment
roturière (mais point du tout vulgaire), dure, fine et hardie. Elle
sent un peu le trafiquant en pays sarrasin, le marchand d'hommes. La
France ne remplit que le milieu de cette aventureuse vie[264], qui
commence et finit en Orient; marchand en Syrie en 1432, il meurt en
Chypre amiral du Saint-Siége. Le pape, un pape espagnol, tout animé du
feu des croisades, Calixte Borgia, l'accueillit dans son malheur et
l'envoya combattre les Turcs.
[Note 264: Né à Bourges, mais, je crois, originaire de Paris.--Un Jean
Cuer, _monnoier à la Monnoie de Paris_, obtient rémission en 1374,
pour avoir pris part à une batterie de gens de la maison du roi contre
les bouchers. _Archives, Registre_ J. 106, n{os} 77, 207.]