lettre[224], où elle exposait le mauvais gouvernement des gens du
comte de Flandre; la lettre, fort obscure vers la fin, semble insinuer
que le roi pourrait intervenir, mais ce qui, dans un tel péril, est
héroïque et digne de mémoire, c'est qu'il n'y a pas un mot d'appel,
pas un mot qui implique reconnaissance de la juridiction royale.
[Note 224: Dans Blomaert, Causes de la guerre, p. 14.]
Cependant cet isolement, ce grand danger extérieur, produisait à
l'intérieur son effet naturel; le pouvoir descendait aux petites gens,
aux violents. Outre les compagnies ordinaires des _Blancs chaperons_,
une confrérie s'organisa, qui s'appelait de la _Verte tente_, parce
qu'une fois sortis de la ville, ils se vantaient, comme ces anciens
barbares du Nord, _de ne plus coucher sous un toit_[225]. Le petit
peuple avait alors pour chef un homme d'un métier inférieur, un
coutelier, d'un courage farouche, d'une taille et d'une force énormes.
Il leur plaisait tant, qu'ils disaient: «S'il gagne, nous le ferons
comte de Flandre.» L'aveugle vaillance du coutelier tourna mal;
surpris, lorsqu'il croyait surprendre, accablé par les Hollandais, il
fut mené au duc avec ses braves, et tous, plutôt que de crier merci,
aimèrent mieux mourir.
[Note 225: C'est une vieille vanterie germanique, celle même des
Suèves dans leur guerre contre César.]
Cette défaite, la réduction du pays de Waës, l'approche de l'armée
ennemie, une épidémie qui éclata, tout donnait force aux partisans de
la paix. Le peuple se rassembla au Marché des vendredis; sept mille
osèrent voter pour la paix, contre douze mille qui tinrent pour la
guerre. Les sept mille obtinrent que, sans poser les armes, on
accepterait l'arbitrage des ambassadeurs du roi.
Le chef de l'ambassade, le fameux comte de Saint-Pol, qui commençait
alors sa longue vie de duplicité, trompa tout à la fois le roi et
Gand. Il avait du roi mission expresse de saisir cette occasion pour
obtenir du duc le rachat des villes de la Somme[226]; mais il eût été
probablement moins indépendant dans sa Picardie; il s'obstina à n'en
point parler. D'autre part, contrairement aux promesses qu'il avait
faites aux Gantais, il donna, sans leur communiquer, et tout à
l'avantage du duc de Bourgogne, une sentence d'arbitre[227] qui lui
eût livré la ville.
[Note 226: «Se mondit sire de Bourgogne est content que lesdicts
commissaires s'employent à la pacification desdictes questions... se
transporteront à Gand... et leur exposeront que le Roy vouldroit faire
et administrer à tous ses bons sujets toute raison et justice et les
préserver et garder des oppressions, nouvelletez et inconvéniens... Se
mondit sire de Bourgogne ne fust content... néanmoins lesdits
ambassadeurs pourront par bons moyens faire savoir auxdits de Gand que
l'entremise du Roy est de leur faire bonne justice, s'ils la luy
requèrent. Et si mondit sire de Bourgogne mectoit du tout en rompture
ou difficulté le faict de restitucion desdictes terres de Picardie,
lesdicts ambassadeurs pourront aller par devers lesdicts de Gand... et
leur signifier que le Roy a toujours esté est prest de leur faire...
bonne raison et justice.» (Si les deux parties refusaient de prendre
le roi pour arbitre, les ambassadeurs leur défendront de passer
outre): «le plus doulcement qu'ils pourront.» _Instruction du 5
juillet 1452, Bibliothèque royale, mss. Baluze, A. 9675, fol. 77-81._]
[Note 227: Le duc leur paya leur sentence. Il leur alloua la somme,
énorme alors, de 24,000 livres, «pour cause de leurs vacations, frais
et dépens.» Gachard, notes sur Barante, p. 106, d'après le _Compte de
la recette générale des finances de 1452_.]
Un tel arbitrage ne pouvait être accepté. Ce qui servait mieux le duc,
ce qui, selon toute apparence, avait été sollicité par lui, payé
peut-être aux Anglais[228], c'est qu'à ce moment même Talbot débarque
en Guyenne (21 octobre 1452), Bordeaux tourne; tous les ennemis du
roi, le duc, le dauphin, la Savoie, sont sauvés du même coup.
[Note 228: Un peu plus tard, les ambassadeurs informent le roi que le
duc va faire venir six ou huit mille Anglais en Flandre. _Mss. Dupuy,
28 mars 1453._]
Il faut voir ici l'insolence et les dérisions avec lesquelles furent
reçus les nouveaux ambassadeurs que le roi envoya en Flandre. On les
fit attendre longuement, on leur dit que le duc ne voulait point
qu'ils se mêlassent de ses affaires; enfin les Bourguignons se
lâchèrent en paroles aigres, comme elles viennent à des gens qui n'ont
plus rien à ménager; par exemple, qu'on savait bien que le peuple de
France était mécontent du roi pour les tailles et les aides, pour la
_mangerie_ qui s'y faisait, etc. À quoi les ambassadeurs répliquèrent
que la seule aide du vin montait plus haut dans une seule ville du duc
que dans deux du roi; que pour les tailles, le roi n'en mettait que
pour les gens d'armes, en tout quatorze ou quinze sols par feu, ce qui
était peu de chose[229].
[Note 229: «Et en parlant de plusieurs choses, le sire de Charny me
dist que le peuple de France estoit mal content du Roy pour les
tailles et aides qui couroient et la mangerie qui se y faisoit, et
qu'il y avoit grant dengier. À quoy je lui respondy, au regart des
aydes, que laide du vin ès pays de Mondit Seigneur de Bourgogne
montent plus en une seule ville que toutes les aydes du Roy en deux
villes; et au regart des tailles, que le Roy ne faisoit tailles que
pour ses gens d'armes, qui ne montoit que à XIIII ou XVI sols par feu,
qui nestoit pas grant chose; et au regart des mangeries que la
provision y est bien aisée à mectre et que le Roy y avoit bonne
voulounté...» _Bibliothèque royale, mss. Baluze_ (décembre, 1452), _A.
fol. 45._]
Ce qui rendait bien triste la situation des ambassadeurs qui venaient
s'interposer et comme offrir leur justice, c'est que ni d'un côté ni
de l'autre on ne voulait la recevoir, pas plus la ville que le duc.
Ils firent alors la ridicule et hasardeuse démarche d'envoyer sous
main un barbier[230] pour tâter les gens de Gand et leur insinuer
timidement qu'ils devaient envoyer à Paris _pour demander provision_.
Les Gantais, impatientés de ces démarches obliques, répondirent
durement «qu'ils n'estoient pas délibérez de rescripre à aucune
personne du monde.»
[Note 230: En même temps, un Français, Pierre Moreau, vint se mettre à
la solde des Gantais, leur inspira de la confiance et les mena
plusieurs fois au combat.]
Ainsi cette fière ville ne songeait plus qu'à combattre, seule avec
son droit. L'audace croissait par le danger; les têtes se prenaient
d'un vertige de guerre, comme il arrive alors dans les grandes masses,
toutes les émotions, la peur même, tournant en témérité. Ces vastes
mouvements de peuple comprennent mille éléments divers; divers ou non,
tous vont tourbillonnant ensemble. D'abord, le brutal orgueil de la
force et du bras, dans les métiers où l'on frappe, forgerons,
bouchers. Puis, dans les métiers populeux, chez les tisserands par
exemple, le fanatisme du nombre, qui s'éblouit de lui-même, se croit
infini, un vague et sauvage orgueil, comme l'aurait l'Océan de ne
pouvoir compter ses flots. À ces causes générales, ajoutez les
accidentelles, l'élément capricieux, le désoeuvré, le vagabond, le
plus malfaisant de tous, peut-être, l'enfant, l'apprenti déchaîné...
Cela est partout de même. Mais il y avait une chose toute spéciale
dans les soulèvements de ces villes du Nord, chose originale et
terrible, et qui y était indigène, c'était l'ouvrier mystique, le
lollard illuminé, le tisserand visionnaire, échappé des caves, effaré
du jour, pâle et hâve, comme ivre de jeûne. Là, plus qu'ailleurs, se
trouve naturellement l'homme qui doit marquer alors d'une manière
sanglante, celui qui, ce jour-là, se sent tout à coup hardi, court au
meurtre et dit: C'est mon jour!... Un seul de ces frénétiques, un
ouvrier moine, égorgea quatre cents hommes dans le fossé de Courtrai.
Dans ces moments, il suffisait qu'une bannière de métier parût sur la
place, pour que toutes d'un mouvement invincible vinssent se poser à
côté. Confréries, peuple, bannières, tout branlait au même son, un son
lugubre qu'on n'entendait que dans les grandes crises, au moment de
la bataille ou quand la ville était en feu. Cette note uniforme et
sinistre de la monstrueuse cloche était: Roland! Roland! Roland[231]!
C'était alors un profond trouble, tel que nous ne pouvons guère le
deviner aujourd'hui. Nous, nous avons le sentiment d'une immense
patrie, d'un empire; l'âme s'élève en y songeant... Mais là, l'amour
de la patrie, d'une petite patrie, où chaque homme était beaucoup,
d'une patrie toute locale, qu'on voyait, entendait, touchait, c'était
un âpre et terrible amour... Qu'était-ce donc, quand elle appelait ses
enfants de cette pénétrante voix de bronze; quand cette âme sonore,
qui était née avec la commune, qui avait vécu avec elle, parlé dans
tous ses grands jours, sonnait son danger suprême, sa propre agonie...
Alors, sans doute, la vibration était trop puissante pour un coeur
d'homme; il n'y avait plus en tout ce peuple ni volonté, ni raison,
mais sur tous un vertige immense... Nul doute qu'ils auraient dit
alors comme les Israélites à leur dieu: «Que d'autres parlent à ta
place, ne parle pas ainsi toi-même, car nous en mourrons!» Tous
prirent les armes à la fois, de vingt ans jusqu'à soixante; les
prêtres, les moines ne voulurent point être exceptés. Il sortit de la
ville quarante-cinq mille hommes.
[Note 231: V. t. IV.]
Ce grand peuple alla ainsi à la mort, dans sa simplicité héroïque,
vendu d'avance et trahi[232]. Un homme à qui ils avaient confié la
défense de leur château du Gavre, se chargea de les attirer. Il se
sauva de la place et vint dire à Gand que le duc de Bourgogne était
presque abandonné, qu'il n'avait plus avec lui que quatre mille
hommes. Deux capitaines anglais, au service de la ville, parlèrent
dans le même sens, et avec l'autorité que devaient avoir de vieux
hommes d'armes[233]. Arrivés devant l'ennemi, les Anglais passèrent au
duc, en disant: «Nous amenons les Gantais, ainsi que nous l'avions
promis[234].»
[Note 232: «Le bastard de Bourgongne eut moyen de parlementer
secrètement à un qui estoit chef desdits Anglois et se nommoit Jehan
Fallot... Celuy Jehan Fallot remonstra à ses compaignons qu'ils ne
pouvoient avoir honneur de servir celle commune contre leur seigneur,
et aussi qu'ils estoient en danger de ce puissant peuple, et que
communément le guerdon du peuple est de tuer et assommer ceux qui
mieux le servent.» Olivier de la Marche.]
[Note 233: M. Lenz pense que les Flamands ont devancé toutes les
autres nations au XIVe siècle pour l'organisation de l'infanterie. Ce
qui est sûr, c'est que leur obstination à ne rien changer à cette
organisation fut pour eux une cause de défaites, à Roosebeke,
peut-être à Gavre, etc.]
[Note 234: Olivier de la Marche.]
Cette défection alarmante ne les fit pas sourciller; ils avancèrent en
bon ordre[235], en faisant trois haltes pour mieux garder leurs rangs.
L'artillerie légère du duc et ses archers les émouvaient peu encore;
mais voilà qu'au milieu d'eux un chariot de poudre éclate, le chef de
leur artillerie, soit prudence, soit trahison, crie: «Prenez garde!
prenez garde!» Un vaste désordre commence, les longues piques
s'embarrassent; la seconde bataille, formée d'hommes mal armés, la
troisième de paysans et de vieilles gens, s'enfuient à toutes jambes;
les archers picards ne leur laissent d'autre route que l'Escaut; ils
nagent, ils plongent, enfoncent sous leurs armes, reviennent et
trouvent au rivage les archers qui, jetant leurs arcs, n'employaient
plus que les massues; il était recommandé de ne prendre personne en
vie.
[Note 235: «Tant d'armes, tant de vaillance et d'outrage, que si telle
adventure estoit advenue à un homme de bien, et que je le sceusse
nommer, je m'aquiteroye de porter honneur à son hardement.» Olivier de
la Marche.]
Deux mille furent poussés dans une prairie, entourée de trois côtés
par un détour de l'Escaut, par un fossé et une haie. Les Bourguignons,
reçus vivement aux approches, hésitaient; le duc s'élança, son fils
après lui. On dit que les pauvres gens furent saisis et s'arrêtèrent
lorsque, dans ce cavalier, tout d'or, ils reconnurent _leur seigneur_,
celui à qui ils avaient juré par le serment féodal de respecter _sa
vie, ses membres_... Mais ils avaient eux aussi une vie à défendre;
ils fondirent piques baissées. Le duc fut en danger, entouré, son
cheval blessé. Les chevaliers ne furent encore cette fois sauvés que
par les archers picards... Ils convinrent que ces vilains de Gand
avaient bien gagné noblesse, et qu'il y avait eu parmi eux tel homme
sans nom qui fit assez d'armes ce jour-là pour illustrer à jamais un
_homme de bien_.
Vingt mille hommes périrent, parmi lesquels on trouva deux cents
prêtres ou moines. Ce fut le lendemain une scène à crever le coeur,
lorsque les pauvres femmes vinrent retourner tous les morts pour
reconnaître chacune le sien, et qu'elles les cherchaient jusque dans
l'Escaut. Le duc en pleura. On lui parlait de sa victoire: «Hélas!
dit-il, à qui profite-t-elle? c'est moi qui y perds; vous le voyez, ce
sont mes sujets.»
Il fit son entrée dans la ville, sur le même cheval qui, à la
bataille, avait reçu quatre coups de piques. Les échevins et doyens,
nu-pieds, en chemise, suivis de deux mille bourgeois en robe noire,
vinrent crier: «Merci!» Ils entendirent leur condamnation, leur
grâce... La grâce était rude. Sans parler de ce qu'elle payait, la
ville perdait sa juridiction, sa domination sur le pays d'alentour;
elle n'avait plus de justes; ce n'était plus qu'une commune, et cette
commune entrait en tutelle; deux portes à jamais murées durent lui
rappeler ce grave changement d'état. La souveraine bannière de Gand,
celles des confréries de métiers, furent livrées au héraut Toison d'or
qui, sans autre cérémonie, les mit dans un sac et les emporta.
CHAPITRE II
GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE. SES FÊTES--LA RENAISSANCE
1453-1454
La bataille de Gavre eut lieu le 21 juillet; Talbot avait été tué le
17 en Guienne. Si cette nouvelle eût pu venir à temps, si les Gantais
avaient su que le roi de France était vainqueur, les choses auraient
bien pu se passer tout autrement.
Quoi qu'il en soit, la Flandre était soumise, la guerre finie, et
mieux qu'à Roosebeke. Gand, cette fois, avait été vaincue sous ses
propres murs, à Gand même. Le duc de Bourgogne était décidément comte
de Flandre, sans contestation et pour toujours.
Aussi l'orgueil fut sans mesure[236]. La noblesse crut avoir vaincu,
non la ville de Gand, mais le roi et l'empereur; c'était à eux à se
tenir paisibles, à ne plus se mêler de la Flandre, ni du Luxembourg, à
remercier Dieu de ce que Monseigneur de Bourgogne était un homme doux
et pacifique.
[Note 236: Et cet orgueil alla jusqu'à la folie, si l'on en juge par
le fait suivant: «Le duc, ayant été obligé, par une maladie, de se
faire raser la tête, fit «Un edict, que tous les nobles hommes se
feroyent faire leurs testes comme lui; et se trouvèrent plus de cinq
cents nobles hommes, qui, pour l'amour du duc, firent comme luy; et
aussi fut ordonné messire Pierre Vacquembac et autres, qui prestement
qu'ils veoyent un noble homme, lui ostoient ses cheveux.» Olivier de
la Marche.]
Et en effet qu'y avait-il désormais de difficile ou d'impossible? Du
côté de l'Orient ou de l'Occident, qui eût résisté?
La duchesse, qui était Lancastre par sa mère, regardait volontiers du
côté de l'Angleterre, alors ouverte par la guerre civile. Elle voulait
(et elle en vint à bout plus tard) marier son fils dans la branche
d'York, pour unir les droits des deux branches, en sorte que l'enfant
qui viendrait eût fini peut-être par tenir en une même main les
Pays-Bas et l'Angleterre (plus que n'eut Guillaume III).
Ces idées, toutes hardies et ambitieuses qu'elles pouvaient être,
étaient encore trop sages pour un tel moment. Le Nord brumeux,
l'Angleterre, charmait peu l'imagination. Elle se tournait bien plus
volontiers vers le Midi, vers les étranges et merveilleux pays dont on
faisait tant de contes; elle voyageait plutôt du côté des terres
d'or, des hommes d'ébène, des oiseaux d'émeraude[237]... Il y avait là
bien d'autres duchés, d'autres royaumes à prendre. N'avait-on pas vu
la singulière fortune des Braquemont et des Béthencourt[238]? Ce
Braquemont de Sedan, qui n'était qu'un arrière-vassal de l'évêque de
Liége, ayant passé en Espagne, couru les mers, _cherché son
aventure_, avait fini par léguer à son neveu, au Normand Béthencourt,
la royauté des îles Fortunées!... Plus loin encore, les pilotes de
Dieppe avaient fait sur la grande terre d'Afrique, parmi les hommes
noirs, un Rouen, un Paris[239]. Le propre frère de la duchesse de
Bourgogne, don Henri, prince moine[240], s'était bâti son couvent sur
la mer, dirigeant de là ses pilotes, leur traçant la route, et dans sa
longue vie, fondant peu à peu des forts portugais sur les ruines des
comptoirs normands.
[Note 237: V. au musée de Bruges, l'_Offrande de la perruche à
l'enfant Jésus_, un des tableaux les plus originaux de Van Eyck.
Plusieurs intermèdes du Banquet du faisan (1454) indiquent aussi que
les imaginations étaient fort préoccupées des contrées nouvellement
découvertes.]
[Note 238: Au quatrième siècle, les Braquemont de Sedan se marièrent
aux Béthencourt de Normandie, qui prétendaient descendre d'un
compagnon du Conquérant; ainsi, au douzième siècle, les Bouillon
s'étaient mariés aux Boulogne, les Ardennes à la côte, d'où vint
Godefroi de Bouillon. La course de terre et de mer dans les Marches ou
le long des rivages ne suffisait pas à l'ambition de ces aventuriers.
Les Braquemont, ayant transmis par mariage aux fameux _sangliers_ (aux
La Marck), leur tanière ardenaise, allèrent avec les Béthencourt
_chercher leur aventure_, comme on disait, sous ce bon capitaine
breton Duguesclin, qui aimait les gens de guerre, les laissait piller,
s'enrichir, et parfois en faisait de grands seigneurs. Un Béthencourt
fut tué en se battant pour Duguesclin, à Cocherel. Un Robin de
Braquemont le suivit à cette belle et profitable guerre d'Espagne, où
ils furent tous comblés par le bâtard de Castille qu'ils avaient fait
roi. Robin devint un grand d'Espagne, épousa une Mendoza, se fit faire
amiral de Castille et, comme tel, se donna le plaisir de détruire des
flottes anglaises avec les vaisseaux castillans. Mais tout grand qu'il
était en Espagne, devenu vieux, il voulut revoir la France, et il fit
un marché avec son neveu Béthencourt qui s'ennuyait à Paris d'être
chambellan d'un roi fol; Béthencourt engageait au vieux Robin ses
bonnes terres de Normandie, et prenait en échange de prétendus droits
de l'amiral de Castille sur les îles Fortunées; étrange marché où le
jeune Normand semblait dupe, mais ce fut lui qui y gagna.
Le marché surprend moins, quand on songe que l'imagination, la
puissance de foi et de croyance, fort calmée alors du côté mystique,
s'étaient tournées avec une singulière vivacité vers les voyages
lointains. L'_homme aux millions_, Marco Polo avait troublé les âmes
par ses récits prodigieux de l'Asie. Nos Dieppois racontaient mille
choses merveilleuses de l'Afrique, de la côte d'Or. Sur cette route,
les îles Fortunées, les fameuses Hespérides, avaient un immense
prestige; autour du pic de Ténériffe, ce géant des montagnes, on
aimait à placer une population de géants.--Dans cette poétique
conquête, Béthencourt montra une prudence hardie, mais froide, un
admirable sens normand. Il ne s'adressa d'abord ni au roi de France ni
au roi d'Espagne; tous deux auraient peut-être prétendu quelque chose
du chef de Louis La Cerda, infant de Castille et petit-fils de saint
Louis, qui jadis s'était fait nommer l'_infant de la Fortune_ et
couronner roi des Canaries par le pape. Béthencourt embarqua quelques
Normands; mais, pour que l'affaire ne devînt pas toute normande, il
prit aussi des gens du Languedoc, un Gadifer, entre autres, chevalier
de l'ancienne roche, qui servit utilement de sa chevalerie l'habile
spéculateur. Celui-ci eut à peine pris pied que, sans s'inquiéter de
l'associé, il passa en Espagne et se fit reconnaître roi des Canaries
sous la suzeraineté espagnole. Mais en même temps, il resta
indépendant de l'Espagne sous le rapport ecclésiastique, et obtint du
pape qu'il aurait un évêque à lui. Cela fait, il procéda tout
doucement à l'expulsion de l'ami Gadifer, le paya de paroles, traînant
en longueur les choses promises, jusqu'à ce qu'il perdit patience et
retourna en Gascogne aussi léger qu'il était venu.--Béthencourt paraît
avoir eu le vrai génie de la colonisation. Quand il revint chercher
des hommes en Normandie, tout le monde voulait le suivre, les grands
seigneurs s'offraient; il ne voulut que des laboureurs. Ce qui prouve
au reste que son gouvernement était doux et juste, c'est qu'il ne
craignit pas d'armer les gens du pays. Voir l'Histoire de la première
découverte et conquête des Canaries, faite dès l'an 1402 par messire
Jean de Béthencourt, escrite par Bontier, religieux, et le Verrier,
prestre, domestiques dudit sieur. In-12, 1630. M. Ferdinand Denis
possède un ms. important de ce livre.--V. Godefroy, Charles VI, p.
685, sur les rapports de Louis d'Orléans avec Robert ou Robinet de
Braquemont; et sur _Béthencourt_ et _Gadefer de la Salle_. _Archives,
Trésor des Chartes, J. 645._]
[Note 239: Vitet.]
[Note 240: Grand-maître de l'ordre d'Avis. Il avait pris pour devise
ces paroles françaises que les Portugais gravèrent dans tous leurs
établissements: Talent de bien faire.]
Cette patience n'allait pas à un si grand souverain que le duc de
Bourgogne, tout cela était lent et obscur. L'Orient seul était digne
de lui, l'Orient, la croisade!... Qui devait défendre la chrétienté,
sinon le premier prince chrétien? L'Antéchrist était à la porte, on ne
pouvait guère en douter. Nul signe n'y manquait. Le Turc, ses
effroyables bandes de renégats habillés en moines, sous leur barbare
et burlesque attirail[241], ce monstre, n'était-ce pas la Bête?...
[Note 241: Je parle surtout du corps qui fit la force réelle des
armées turques, des janissaires; ils étaient, comme on sait, affiliés
aux Derviches, ils en portaient à peu près le costume. De plus, comme
commensaux du sultan, ils avaient sur la tête des cuillers au lieu de
plumets; le palladium de chaque corps était sa marmite, les chefs
s'appelaient _cuisiniers_, _faiseurs de soupes_, etc.]
Les Grecs venaient de succomber, Constantinople avait été prise par
Mahomet II, justement deux mois avant la bataille de Gavre. Quel
avertissement pour les chrétiens d'en finir avec leurs discordes!
quelle menace de Dieu!... Après Constantinople, que restait-il, sinon
de prendre Rome?... Chaque nouveau sultan qui allait ceindre le sabre
à la caserne des janissaires, quand il avait bu dans leur coupe, et la
leur rendait pleine d'or, leur disait: «Au revoir, à Rome[242]!»
[Note 242: «Nous nous reverrons à la Pomme rouge.» C'est ainsi que les
Ottomans nomment la ville de Rome. (Hammer.)]
Les Italiens, tout tremblants, s'assemblaient et délibéraient; le pape
se mourait de peur, il appelait toute la chrétienté, _le grand duc_
surtout. Pour avoir son secours, il eût tout fait pour lui; il
l'aurait fait roi... Mais si les Flamands prenaient cette fois
Constantinople, comme ils l'avaient déjà fait sous leur comte Baudoin,
leur comte allait, sans avoir besoin du pape, se trouver encore
empereur, et d'un bien autre empire que celui d'Allemagne, lequel est
tout simplement électif, tandis que l'empire d'Orient est héréditaire;
tous les jaloux, Allemands et Français, en crèveraient sûrement de
dépit.