Ibid., LIV.]
Au fond, ils ne voulaient dépendre ni de la France, ni de l'Empire.
L'un et l'autre, à peu près dissous au temps de Charles VI, n'étaient
guère en état de réclamer leur suzeraineté. Les embarras continuels de
Jean sans Peur et de Philippe le Bon les firent longtemps serviteurs
plutôt que maîtres des Flamands. Le premier pourtant, au moment où il
crut avoir tué Liége aussi bien que le duc d'Orléans, en ce moment
terrible de violence et d'audace, il osa aussi mettre la main sur les
libertés flamandes. Il établit sa justice à Gand, un conseil suprême
de justice[195], où l'on porterait les appels, qui jugerait les
Flamands en flamand, mais _parlerait français à huis clos_.
[Note 195: «En la chambre à l'uys-clos ilz parlassent langaige
franchois.» Ibid., LV.]
Ce conseil, placé à Gand, au milieu même du peuple contre la
juridiction duquel on l'établissait, ne put faire grand'chose, et
finit de lui-même à la mort de Jean. Mais dès que Philippe le Bon eut
acquis le Hainaut et la Hollande, et qu'il tint ainsi la Flandre
serrée de droite et de gauche, il ne craignit point de rétablir le
conseil. Peu de gens osèrent s'y adresser; Ypres, toute déchue qu'elle
était, punit une petite ville d'y avoir porté un appel.
Seigneur pour seigneur, les Flamands préféraient quelquefois le plus
éloigné, le roi. Les villages en querelle avec Ypres la citèrent
devant les gens du roi qui se trouvaient à Lille. Ypres et Cassel,
dans une autre occasion, s'adressèrent tout droit à Paris[196]. Le duc
de Bourgogne se trouva de plus en plus engagé dans un double procès
avec ses deux suzerains, la France et l'Empire, procès complexe, à
titre différent. L'Empire réclamait _hommage_, non _jurisdiction_. La
France réclamait _jurisdiction_, mais non _hommage_ (le traité de 1435
en dispensait)[197]. Le Parlement de Paris devait, selon lui, recevoir
les appels de Flandre; Lyon avait reçu jadis ceux de Mâcon, Sens ceux
d'Auxerre. Ces prétentions juridiques étaient d'autant plus difficiles
à admettre que derrière venaient les réclamations fiscales. Le roi
soutenait qu'il n'avait point abandonné sur les provinces françaises
du duc les droits inaliénables de la couronne; monnaie, taille,
collation et régale, ici la gabelle, là certains droits sur les vins.
La Bourgogne[198] était si peu disposée à reconnaître ces droits,
qu'elle tenait, dit-on, des hommes déguisés en marchands pour tuer les
sergents royaux qui s'aventuraient à franchir la limite. D'autre part,
les gens du roi ne permettaient plus aux Francs-Comtois de venir
faucher sur les terres qu'ils avaient de ce côté-ci; ils leur
faisaient payer un droit de passage. De là, des plaintes, des
violences, une querelle infinie, interminable, sur toute la frontière.
[Note 196: Olivier van Dixmude, 103, 123 (ann. 1423-1427).]
[Note 197: Wielant insiste sur la distinction de l'_hommage_ et du
_ressort_. Il semble pourtant que, sans le ressort, l'hommage a peu
d'importance; le vassal reste à peu près indépendant.]
[Note 198: «Ils ont donné XVI ou XVIII compaignons en habiz de
marchans et autres en habiz dissimulez... lesquelz ont ordonnance de
tuer touz officiers du Roy qu'ilz trouveront sur les limites dudit
pais de Bourgogne.» _Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 258,
nº 25, ann. 1445._]
J'ai dit comment, après le mauvais succès de la Praguerie, Philippe le
Bon avait cru embarrasser le roi en rachetant le duc d'Orléans, en lui
faisant tenir l'assemblée des grands à Nevers, laquelle, faute
d'audace ou de force, ne réussit qu'à présenter des doléances. À cette
guerre d'intrigues contre la France, ajoutez celle des armes que le
duc faisait à l'Allemagne, en se saisissant du Luxembourg[199]. Ces
embarras se compliquèrent et d'une manière alarmante, en 1444, lorsque
d'une part la guerre civile éclata en Hollande[200], et que de l'autre
les bandes françaises et anglaises, sous la bannière du dauphin,
traversèrent les Bourgognes pour aller en Suisse.
[Note 199: Et en se brouillant ainsi avec les maisons d'Autriche et de
Saxe.]
[Note 200: Sur les querelles infiniment diverses et compliquées des
_Morues_ et des _Hameçons_ de Hollande, des _Marchands de graisse_ et
des _pêcheurs d'anguilles_ de Frise (Wetkoopers, Schieringers), V,
Dujardin et Sellius, IV, 28-31, Ubbo Emmius, lib. XVII-I, etc.]
Elles auraient bien pu ne pas aller jusqu'en Suisse, la maison d'Anjou
poussait le roi à la guerre. Mais la commencer contre la Bourgogne,
lorsqu'on n'était encore sûr de rien du côté de l'Angleterre, c'eût
été folie. La maison d'Anjou ne pouvant agir contre son ennemi,
s'arrangea avec lui comme avaient fait les ducs d'Orléans, de Bourbon
et tant d'autres, comme allait faire le duc de Bretagne. La duchesse
de Bourgogne eut en grande partie le mérite de ces négociations[201].
[Note 201: «Elle remit grande somme au roi de Sicile.» Mathieu de
Coucy.]
Elle obtint du roi que les appels de Flandre seraient ajournés pour
neuf ans[202]. Mais les Flamands ne pouvaient lui en savoir gré, cet
ajournement devant profiter au conseil du comte, à ce tribunal qui
siégeait contre eux, chez eux, et duquel ils se défendaient bien plus
difficilement que des empiétements lointains du Parlement de Paris.
L'indépendance que le comte se faisait ainsi contre la France et
l'Empire, il ne l'obtenait que par des armements, des intrigues
coûteuses, par des dépenses qui retombaient principalement sur la
Flandre. La question de juridiction et tous les embarras qu'elle
entraînait rendaient de plus en plus grave la question des subsides;
tandis que la cité souffrait chaque jour dans son indépendance et son
orgueil, l'individu souffrait dans ses intérêts, dans son argent,
c'est-à-dire dans son travail, car les guerres, les fêtes, les
magnificences, devaient ajouter des heures à la journée de l'ouvrier.
[Note 202: _Archives du royaume, Trésor des chartes, J. 257, nº 38, 4
juillet 1445._]
L'impôt était non-seulement lourd, mais singulièrement variable[203];
de plus, réparti entre les provinces avec une odieuse inégalité[204].
La Bourgogne et le Hainaut payaient peu d'argent; il est vrai qu'ils
payaient en hommes, qu'ils fournissaient une superbe gendarmerie. Mais
c'était encore là ce qui blessait les Flamands; tandis que les Wallons
s'acquittaient ainsi en _aides nobles_, avec des hommes et du sang, on
traitait les Flamands en manouvriers, on ne leur demandait que de
l'argent, _aide servile_, qu'on tournait au besoin contre eux.
[Note 203: Jusqu'à doubler ou tripler, dans les années 1436, 1440,
1443, 1445, 1452, 1457. Je dois ce renseignement et ceux qu'on
trouvera plus loin, à l'extrême obligeance de M. Edward Le Glay (fils
du savant archiviste), qui a bien voulu extraire pour moi les
documents financiers que possèdent les _Archives de Lille_, _Chambre
des comptes_, _Recette générale_.]
[Note 204: Ainsi, en 1406, au premier siége de Calais, la Flandre paye
47,000 écus et 8,000 fr., tandis que le duché de Bourgogne paye 12,000
livres, le comté de Bourgogne 3,000 livres!--Au second siége de
Calais, en 1436, la Flandre, qui alla au siége en corps de peuple, et
qui dut fournir énormément en nature, paya de plus 120,000 livres,
tandis que les deux Bourgognes ne payèrent que 58,000 livres et 600
saluts. _Archives de Lille_ (_notes communiquées par M. Edward Le
Glay_).]
En 1439, en pleine paix, l'impôt fut énorme. C'était, disait-on, pour
racheter le duc d'Orléans. La rançon du seigneur était bien un cas
d'aide féodale, mais non, à coup sûr, la rançon du cousin du seigneur.
Une bonne partie de l'argent se mangea dans une fête, et la fête fut
pour Bruges[205], pour les marchands et les étrangers.
[Note 205: Cette fête fut un triomphe pour le duc de Bourgogne sur
Bruges elle-même et sur la Flandre occidentale, un triomphe en
espérance sur la France, qu'il croyait désormais dominer par son union
avec le duc d'Orléans. Mais ce ne fut pas moins un triomphe pour les
marchands hanséatiques qui avaient profité du mouvement de la Flandre
pour forcer le duc de leur sacrifier l'intérêt des Hollandais, alors
leurs ennemis et leurs concurrents. Le duc avait condamné la Hollande
à indemniser la hanse. Ces tout-puissants marchands du Nord parurent à
la fête dans la majesté sombre de leurs vêtements rouges et noirs.
(Meyer, Altmeyer, Dujardin.)]
De là, le duc alla passer près de deux ans dans les fêtes et les
tournois de Bourgogne, dans la guerre de Luxembourg. La Flandre paya
pour cette guerre; elle paya pour les armements qui protégèrent la
Bourgogne au passage des Armagnacs. Enfin, le duc vint à Gand, au
foyer du mécontentement, tenir une solennelle assemblée de la Toison
d'or, faire en quelque sorte par devant les Flamands une revue des
princes et seigneurs qui le soutenaient, leur montrer quel redoutable
souverain était leur comte de Flandre. Une cérémonie coûteuse étalée
devant ce peuple économe, un tournoi magnifique au Marché des vieux
habits, la Toison d'or donnée à un de ces Zélandais qui avaient fait
manquer le siége de Calais, qui aidèrent à la chute de Bruges, et
bientôt à celle de Gand, rien de tout cela, sans doute, ne pouvait
calmer les esprits. Il y avait à parier qu'à la première vexation
fiscale, il y aurait explosion.
Cette année même, 1448[206], le duc se crut assez fort pour risquer la
chose. Il essaya d'un droit sur le sel, droit odieux pour bien des
causes, mais spécialement en ceci, qu'il portait sur tous, annulait
tout privilége; pour les privilégiés, nobles et bourgeois, payer un
tel impôt, c'était déroger.
[Note 206: Date rectifiée par M. Gachard (éd. Barante, II, 85, note
8), d'après le _Registre ms. de la collace de Gand_.]
Il faut savoir pourquoi le duc se croyait assez tranquille du côté du
roi pour faire en Flandre ces tentatives hardies. C'est qu'il avait un
bon ami en France pour troubler le pays, un roi en espérance, contre
le roi régnant. Le dauphin, nous l'avons dit, n'avait eu ni jeunesse
ni enfance; il était né Louis XI, c'est-à-dire singulièrement inquiet,
spirituel et malfaisant. Dès quatorze ans, il faisait ce qu'il fit
pendant son règne, la chasse aux grands, aux Retz, aux Armagnacs. À
seize ans, il voulait détrôner son père, qui le désarma et lui donna
le Dauphiné. Nous l'avons vu ensuite à Dieppe, en Guienne, en Suisse,
se faisant donner le Comminges, partie du Rouergue, Château-Thierry.
Cet établissement considérable, mais faible, en ce qu'il était
dispersé, ne lui faisait que désirer davantage la possession d'une
grande province, Normandie, Guienne ou Languedoc, avec quoi il eût
pris le reste.
Il y aurait réussi peut-être, si Charles VII n'eût eu près de lui le
sage, ferme et courageux Brézé[207], qui, reprenant la politique de la
vieille Yolande d'Anjou, le gouvernait par Agnès Sorel et lui faisait
vouloir le bien du royaume. Le dauphin, désespérant de se faire un
instrument d'un tel homme, essaya en 1446 de le faire tuer[208].
Découvert, mais non convaincu, il se fortifie dans son Dauphiné, se
fait protecteur du comtat et gonfalonier de l'Église, ami des Suisses,
de la Savoie, de Gênes, qui le demande au roi pour gouverneur[209]; il
se lie surtout avec le duc de Bourgogne. En 1448, il semble avoir eu
le projet de venir en force avec les Bourguignons, pour s'emparer du
roi et du royaume[210]. Lorsque Agnès mourut, en 1450, tout le monde
crut que le dauphin l'avait empoisonnée. Dans cette même année, où la
Normandie venait d'être reconquise, il osa la demander, non au roi,
mais à elle-même, aux prélats et seigneurs normands[211]. Visiblement,
il se sentait soutenu. On le vit mieux encore l'année suivante,
lorsque, malgré les défenses expresses de son père, il épousa la
fille du duc de Savoie[212]. Ni ce petit prince, ni le dauphin, ne s'y
seraient hasardés, s'ils n'avaient cru avoir l'appui du duc de
Bourgogne.
[Note 207: Pierre de Brézé, à qui appartient la grande réforme
militaire et tant d'autres actes de ce règne, me paraît être l'homme
le plus complet de l'époque, politique, homme de guerre, littérateur
(De la Rue). Il gouverna son maître sans lui plaire (_Legrand, Hist.
ms. de Louis XI_). Il ne fut point favori de Charles VII, mais
l'_homme du roi_. Le roi mort, il alla trouver le roi, qui avait voulu
l'assassiner, qui le cherchait pour lui faire couper la tête, et qui
changea au point de lui donner sa confiance (V. le beau récit de
Chastellain). La vie de M. de Brézé, fort difficile à écrire, recevra
sans nul doute un jour nouveau des travaux de M. Jules Quicherat. M.
Chéruel a extrait aussi beaucoup de documents inédits, relatifs à M.
de Brézé, comme capitaine de Rouen et grand sénéchal de Normandie:
_Archives de la ville de Rouen, Registre des délibérations du conseil
municipal, vol. VI et VII, passim, ann. 1449-1465_.]
[Note 208: V. le détail dans _Legrand, Histoire de Louis XI, livre I,
fol. 97-105, ms. de la Bibl. royale_.]
[Note 209: Dans cette demande adressée au roi, les Génois font du
dauphin un éloge dont son père dut être effrayé; ils s'attendent à lui
voir faire des choses qu'on n'a encore vues, ni entendues, etc.
_Legrand_.]
[Note 210: Le dénonciateur tomba malade, et le dauphin tenait tant à
éclaircir la chose qu'il lui envoya son médecin et son apothicaire. Le
malade eut si peur du médecin de Louis XI qu'il échappa au traitement.
Il se sauva à Lyon, fut amené à Paris, ne put prouver son accusation
et eut la tête tranchée. _Ibidem._]
[Note 211: Bazin, évêque de Lisieux, remit la lettre du dauphin au
roi.]
[Note 212: «La veille des noces, arriva le héraut de Normandie de la
part du Roy, etc.» On fit la célébration avant d'ouvrir ses lettres.
_Legrand_.]
Justement cet appui manqua. Loin de pouvoir faire la guerre au roi,
Philippe le Bon lui adressait supplique pour qu'il n'évoquât point
l'affaire de Gand (29 juillet 1451)[213]. Cette affaire devenait une
guerre et une guerre générale de Flandre. Sans renoncer à la
gabelle[214], il voulait frapper d'autres droits plus vexatoires
encore: droit sur la laine, c'est-à-dire sur le travail; droit sur les
consommations les plus populaires, le pain, le hareng; des péages sur
les canaux entravaient les communications et mettaient tout le pays
comme en état de siége. Le droit de mouture, qui indirectement
atteignait tout le monde, directement le paysan, eut cet effet,
nouveau en Flandre, de mettre les campagnes du même parti que les
villes.
[Note 213: La lettre est très-humble: «J'escrips par devers Vous et
Vous en advertis en toute humilité... Que je ne soye oy préalablement
en mes raisons.» _Bibl. royale, mss. Baluze_, B. 9675, fol. 19; 1451,
29 juillet.]
[Note 214: «Præter salis tributum, in quo mordicus persistebat, exegit
vectigal tritici.» Meyer, fol. 302. De ce que ces mesures ne sont
point relatées dans le registre de la collace de Gand, on ne peut
conclure d'une manière absolue qu'elles n'ont pas été prises; elles
frappaient plus directement les campagnes.]
Le duc s'aperçut alors de sa folie, il retira sa gabelle, il donna de
bonnes paroles, caressa Bruges et l'apaisa. Les marchands, comme à
l'ordinaire, aidèrent à calmer le peuple. Gand resta seule, et le duc
crut ne venir jamais à bout de cette éternelle résistance, s'il ne
changeait la ville même en ce qu'elle avait de plus vital, s'il n'y
détruisait la prépondérance qu'y avaient prise les métiers[215], s'il
ne la ramenait à la constitution qu'elle avait subie pendant
l'invasion de Philippe le Bel; la commune ainsi brisée, il eût brisé
les confréries, y introduisant peu à peu des faux-frères, des artisans
des campagnes, en sorte que, non-seulement l'esprit de la cité, mais
la population même changeât à la longue.
[Note 215: Qui pouvait s'étonner que ceux qui faisaient la force de la
ville, sa grandeur, qui contribuaient le plus en argent et en hommes,
eussent la part principale au pouvoir? Les deux chefs doyens des
métiers influèrent peu à peu sur l'élection des échevins, et en
vinrent jusqu'à juger avec eux. Sans une part à la puissance
judiciaire, il n'y avait nulle puissance dans une telle ville,
peut-être même nulle sûreté pour un corps et pour un parti. Voir
Diericx, Mémoires sur Gand.]
En 1449, tout cela semblait possible, parce que la guerre recommençant
entre la France et l'Angleterre, le duc croyait n'avoir rien à
craindre du côté du roi. Il barra les canaux, mit des garnisons autour
de Gand, cassa la _loi_. La ville déclara hardiment que la _loi_
serait maintenue. Le duc suivit la politique qui lui avait réussi en
1436, lorsqu'il s'était servi de Gand contre Bruges; il recourut cette
fois à l'intervention des Brugeois et autres Flamands contre les
Gantais. Les états de Flandre se chargèrent de _lire_ les priviléges
de Gand; ils y lurent que la _loi_ était _nommée_ par le comte; s'en
tenant ainsi à la lettre morte, ils firent semblant de croire que
_nommée_ voulait dire _créée_.
Cette décision ne décidait rien. Les nouveaux doyens des métiers
trouvèrent par enquête qu'on avait furtivement enregistré des
_buissonniers_ dans le métier des tisserands[216]; ils prononcèrent le
bannissement des officiers qui, en introduisant ainsi des étrangers
parmi les bourgeois, avaient violé le droit de cité. Le duc, par
représailles, voulut bannir ceux qui avaient prononcé ce bannissement;
il les cita à comparaître à Termonde.
[Note 216: «Quod externos (_dumicos_ vocant) quosdam cives pecunia
corrupti in numerum admisissent textorum; quas quidem connivente
Philippo quidam factas fuisse putabant.» Meyer, f. 302 verso. Un peu
plus loin, il semble indiquer le contraire; selon toute apparence, le
second passage est altéré.]
Si les magistrats de Gand pouvaient ainsi être attirés hors de la
ville, jugés pour leurs jugements, il n'y avait plus ni commune, ni
magistrats. Ceux-ci néanmoins, sur la promesse que le duc se
contenterait de leur comparution et leur ferait grâce, vinrent se
présenter humblement à lui. Et il n'y eut point de grâce; il bannit
l'un à _vingt lieues_ pour _vingt années_, l'autre à _dix lieues_ pour
_dix années_, etc.[217]
[Note 217: Ceci doit être une vieille formule de condamnation.]
Cette rude sentence indique assez que le duc ne demandait qu'une
révolte, espérant écraser la ville, si le roi n'intervenait pas. Il
agissait tout à la fois contre le roi et près du roi. Il lui adressait
une supplique pour qu'il n'évoquât point l'affaire. Mais, par
derrière, il poussait le duc de Bretagne et probablement le dauphin.
Le roi voyait et savait tout. À ce moment même, il fit arrêter
Jacques Coeur (31 juillet), qui prêtait de l'argent au dauphin[218] et
qu'on soupçonnait de l'avoir délivré d'Agnès.
[Note 218: Le roi fut persuadé: «Qu'il avoit intelligence avec luy, et
que sous main il l'aydoit de conseil et l'_assistoit d'argent_.»
Godefroy.]
Si l'on en croit les Gantais, l'exaspération du duc eût été si
furieuse[219] que ses députés à Gand crurent lui faire plaisir en y
préparant un massacre. La ville les lui dénonça, et sur son refus de
les rappeler, elle les jugea elle-même et leur fit trancher la tête.
Les résolutions de ce peuple irrité, souffrant, sans travail, devaient
être violentes et cruelles. Je vois cependant qu'un ex-échevin de
Gand, un grand seigneur, ayant été pris lorsqu'il coupait les canaux
pour affamer la ville, le peuple ajourna son supplice, à la prière de
la noblesse, et finit par lui permettre de se racheter.
[Note 219: «Depuis... ont envoyé en cette ville quatre malvaix
garçons... qu'ils avoient eu propost de y faire de nuit ung cry par
eulz advisé pour tuer leurs adversaires... eurent _lettres
patentes_... contenant sauve-garde de leurs personnes... Les deux des
quatre furent prins... et par l'absence des baillis et officiers...
recognoissans leurs mauvaisetés, décapités.» Lettre des Gantais au
roi, ap. Blommaert, Causes de la guerre, p. 12 (Gand. 1839).]
Le bailli du comte ayant été rappelé et la justice ne pouvant être
suspendue dans cette grande population en effervescence, on créa
grand-justicier un _maçon_, Lievin Boone. Si j'en juge par la guerre
savante et par l'emploi des machines que firent les Gantais sous sa
conduite, celui-ci devait être un de ces _maçons_ architectes et
ingénieurs, qui bâtissaient les cathédrales, de ceux que l'Italie
faisait venir des loges maçonniques du Rhin pour fermer les voûtes du
duomo de Milan.
Le vendredi-saint (7 avril 1452), une dernière tentative fut faite
auprès du duc pour le fléchir; mais il voulait qu'on désarmât. Alors
le grand-justicier de Gand, faisant sonner le _wapening_ (l'assemblée
armée), emporta tout par un moyen populaire, par la simple vue d'un
signe[220]. Il montra des clefs dans un sac: «Voici, dit-il, les clefs
d'Audenarde.» Audenarde, c'était l'Escaut supérieur, la route des
vivres, l'approvisionnement du Midi; en même temps, une ville sujette
et ennemie de Gand, dévouée au comte.
[Note 220: Olivier de la Marche, qui n'a aucune intelligence du monde
allemand et flamand, défigure tout cela et le tourne en ridicule.]
Ce mot et ce signe suffirent pour enlever trente mille hommes. Chacun
rentra chez soi pour prendre ses armes et ses vivres. Toutefois, un si
grand mouvement ne put se faire si vite qu'un des Lalaing ne fût
averti et ne se jetât dans Audenarde avec quelques gentilshommes; il
l'approvisionna à sa manière, engageant les paysans à y retirer leurs
troupeaux, leurs vivres, gardant vivres et troupeaux, chassant les
hommes. Il tint du 14 au 30 avril, et fut enfin secouru. Mais il en
coûta un rude combat, où les chevaliers s'élançant imprudemment entre
les piques, y auraient péri, si les archers de Picardie n'avaient pris
les Gantais en flanc. Les vaincus furent poursuivis jusqu'aux portes
de Gand, où huit cents firent tête avec intrépidité; les chevaliers
admirèrent surtout un boucher qui portait la bannière du métier, fut
blessé aux jambes et se battait encore à genoux. Ces bouchers de Gand
se prétendaient de meilleure maison que toute la noblesse; ils
descendaient, disaient-ils, du bâtard d'un comte de Flandre; ils
s'appelaient: _Enfants de prince_, Prince-Kinderen.
Audenarde délivrée, le duc prit l'offensive et pénétra dans le pays de
Waës, entre la Lys et l'Escaut, pays tout coupé de canaux, d'accès
difficile, dont les Gantais se croyaient aussi sûrs que de leur ville.
La gendarmerie y était arrêtée à chaque pas par les eaux, par les
haies, derrière lesquelles s'embusquaient les paysans. Dans une
affaire, le brave Jacques de Lalaing ne ramena ses cavaliers engagés
au-delà d'un canal, qu'avec des efforts incroyables, et il eut,
dit-on, cinq chevaux tués sous lui.
Néanmoins, à la longue, le duc ne pouvait manquer d'avoir l'avantage.
Les Gantais ne trouvaient qu'une froide sympathie dans les Pays-Bas.
Bruxelles intercéda pour eux, mais mollement. Liége leur conseilla
d'apaiser leur seigneur. Mons et Malines n'étaient rien moins
qu'amies; le duc y assemblait sa noblesse, y faisait ses préparatifs,
expliquait aux gens de ces villes ses projets de guerre et leur
demandait des secours[221]. Quant aux Hollandais, dès longtemps
ennemis des Flamands, ils se réunirent sans distinction de
partis[222], remontèrent l'Escaut avec une flotte, débarquèrent une
armée dans le pays de Waës, et firent ce qu'eux seuls pouvaient faire,
une guerre habile parmi les canaux.
[Note 221: Gachard, notes sur Barante, passim, d'après le _Registre
ms. du conseil de la ville de Mons_.]
[Note 222: Avec le même empressement que montrèrent les Hollandais,
Frisons et autres populations du Nord, en 1832.]
Abandonnée des uns, accablée par les autres, Gand ne faiblit point.
Elle ne fit que deux choses et très-dignes. D'une part, avec douze
mille hommes, traversant tout le pays en armes, elle fit une sommation
dernière à la ville de Bruges. Mais rien ne bougea; la noblesse et les
marchands continrent le peuple; les Brugeois se contentèrent de faire
boire et manger les douze mille hommes hors de leurs murs[223].
[Note 223: Le duc remercia les Brugeois. Beaucourt, Tableau fidèle des
troubles (d'après les documents mss.), p. 124-125.]