L'industrie ayant fait ce pays de rien, méritait bien d'en être

souveraine[167]. Les trois grands ateliers, Gand, Ypres et Bruges,

furent les trois membres de Flandre. Ces villes considéraient la

plupart des autres comme leurs colonies, leurs dépendances; et en

effet, à regarder ce vaste jardin où les habitations se succèdent sans

interruption, les petites villes autour d'une cité apparaissent comme

ses faubourgs, un peu éloignées d'elle, mais en vue de sa tour,

souvent même à portée de sa cloche. Elles profitaient de son

voisinage, se couvrant de sa bannière redoutée, se recommandant de son

industrie célèbre. Si la Flandre fabriquait pour le monde, si Venise

d'une part, de l'autre Bergen ou Novogorod, venaient chercher les

produits de ses ateliers, c'est qu'ils étaient marqués du sceau[168]

révéré de ses principales villes. Leur réputation faisait la fortune

du pays, y accumulait la richesse, sans laquelle on n'eût jamais pu

accomplir l'énorme travail de rendre cette terre habitable, en sorte

qu'elles pouvaient dire, avec quelque apparence: «Nous gouvernons la

Flandre, mais c'est nous qui l'avons faite.»

[Note 167: Cela se trouva fait au XIVe siècle. Jacques Artevelde n'eut

qu'à écrire cette révolution dans les lois. L'ouvrier, _l'ongle bleu_

(c'est le nom que lui donnaient dans le Nord les bourgeois et les

marchands), se trouva à cette époque avoir tellement multiplié, que la

commune primitive fut presque absorbée dans les confréries de métiers.

Le gouvernement des _arts_, comme on disait à Florence, prévalut

presque partout. Je parlerai ailleurs, et tout à mon aise, de la

vitalité diverse des communes. Jusqu'ici on a disserté beaucoup sur ce

sujet, mais en insistant plutôt sur les formes qu'on prenait pour le

fond. Sans doute, il est intéressant pour l'antiquaire de fouiller le

mur primitif de la commune, le cadre de pierre qui l'entoure, plus

intéressant pour l'historien d'en retrouver le cadre politique, la

constitution. Mais la constitution n'est pas la vie encore. Telle

commune a grandi par sa constitution, telle autre en dépit de la

sienne.]

[Note 168: J'ai vu encore aux archives d'Ypres le sceau réprobateur de

la ville, où on lit ces mots français: «Condamné par Ypres.»--À Gand,

la toile, condamnée comme défectueuse et _blâmée_ par les experts, est

attachée à un anneau de fer, à la tour du Marché du vendredi, puis

distribuée aux hospices.]

Ce gouvernement, pour être une gloire, n'en était pas moins une

charge. L'artisan payait cher l'honneur d'être de «Messieurs de Gand.»

Sa souveraineté lui coûtait bien des journées de travail; la cloche

l'appelait aux assemblées, aux élections, fréquemment aux armes.

L'assemblée armée, le _wapening_, ce beau droit germanique qu'il

maintenait si fièrement, n'en était pas moins un grand trouble pour

lui. Il travaillait moins, et d'autre part, dans ces populeuses

villes, il payait les vivres plus cher. Aussi, quantité de ces

ouvriers souverains aimaient mieux abdiquer et s'établir modestement

dans quelque bourg voisin, vivant à bon marché, fabriquant à bas prix,

profitant du renom de la ville, détournant ces pratiques. Celle-ci

finissait par interdire le travail à la banlieue. La population se

portait plus loin, dans quelque hameau qui devenait une petite ville,

dont la grande brisait les métiers[169]. De là des haines terribles,

d'_inexpiables_ violences, des siéges de Troie ou de Jérusalem autour

d'une bicoque[170], l'infini des passions dans l'infiniment petit.

[Note 169: V. particulièrement la curieuse brochure de M. Altmeyer:

Notices historiques sur la ville de Poperinghen, Gand, 1840; et, sur

les rapports généraux des villes, la grande et importante chronique

flamande (dont le savant M. Schayès a bien voulu m'éclaircir les

passages les plus difficiles): Olivier van Dixmude, uitgegeven door

Lambin (1377-1443), Ypres, 1835, in-4º.]

[Note 170: La plus terrible de ces histoires n'est pas, il est vrai,

flamande, mais du pays wallon: c'est la guerre de Dinan et de Bovines

sur la Meuse. V. le tome suivant.]

Les grandes villes, malgré les petites, malgré le comte, auraient

maintenu leur domination, si elles étaient restées unies. Elles se

brouillèrent pour diverses causes, d'abord à l'occasion de la

direction des eaux, question capitale en ce pays. Ypres entreprit

d'ouvrir au commerce une route abrégée, en creusant l'Yperlé, le

rendant navigable, et dispensant ainsi les bateaux de suivre l'immense

détour des anciens canaux, de Gand à Damme, de Damme à Nieuport. De

son côté, Bruges voulait détourner la Lys, au préjudice de Gand.

Celle-ci, placée au centre naturel des eaux, au point où se

rapprochent les fleuves, souffrait de toute innovation. Malgré les

secours que les Brugeois tirèrent de leur comte et du roi de France,

malgré la défaite des Gantais à Roosebeke, Gand prévalut sur Bruges;

elle lui donna une cruelle leçon, et elle maintint l'ancien cours de

la Lys. Elle eut moins de peine à prévaloir sur Ypres; par menace ou

autrement, elle obtint du comte sentence pour combler l'Yperlé[171].

[Note 171: Le comte reconnut, après enquête, qu'Ypres avait bon droit,

et n'en décida pas moins qu'on planterait des pieux dans l'Yperlé, de

sorte qu'il n'y pût passer qu'une petite barque. (Olivier van Dixmude,

ann. 1431.)]

Dans cette question des eaux qui remplit le XIVe siècle, la dispute

fut entre les villes; le comte y était auxiliaire autant ou plus que

partie principale. Au XVe, la lutte fut directement entre les villes

et le comte; la désunion des villes les fit succomber. Bruges ne fut

point soutenue de Gand (1436), et il lui fallut se soumettre. Gand ne

fut pas soutenue de Bruges (1453), et Gand fut brisée.

L'occasion de la révolte de 1436 fut le siége de Calais. Les Flamands,

irrités alors contre l'Angleterre, qui maltraitait leurs marchands et

se mettait à fabriquer elle-même, avaient pris ce siége à coeur; ils

en avaient fait une croisade populaire, y avaient été en corps de

peuple, bannières par bannières, apportant avec eux quantité de

bagages, de meubles, jusqu'à leurs coqs, comme pour indiquer qu'ils y

_élisaient domicile_[172] jusqu'à la prise de Calais... Et tout à

coup, ils étaient revenus. Ils alléguaient pour excuse, et non sans

apparence, qu'ils n'avaient point été soutenus des autres sujets du

comte, ni des Hollandais par mer, ni par terre de la noblesse

wallonne. L'expédition ayant manqué par la faute des autres, ils

réclamaient leur droit ordinaire d'armement général, _une robe par

homme_; on se moqua de la réclamation.[173]

[Note 172: C'est là le vrai sens qui n'avait pas été saisi. Le coq est

un des principaux symboles de la maison, il est témoin de la vie

domestique, etc. V. mes Origines du droit.]

[Note 173: «Nihil accepturos; non vestem, sed restem, potius

meruisse.» Meyer, fol. 286.]

Les voilà irrités et honteux, accusant tout le monde. Gand mit à mort

un doyen des métiers qui avait commandé la retraite. Bruges accusait

ses vassaux, les gens de l'Écluse, de n'avoir pas suivi sa bannière;

elle accusait la noblesse des côtes, à qui elle payait pension pour

garder la mer et repousser les pirates. Loin de les repousser, les

ports avaient vendu des vivres aux Anglais, au moment même où ils

enlevaient dans la campagne (chose horrible) cinq mille enfants[174];

les paysans furieux mirent à mort l'amiral de Horn et le trésorier de

Zélande, qui avaient assisté à la descente sans y mettre obstacle.

Zélandais, Hollandais, s'étaient visiblement arrangés avec les

Anglais, ils ne bougèrent point[175].

[Note 174: «Puerorum quinque millia.» Meyer, fol. 286. Le mot _puer_

ne peut pas être interprété autrement. Ces enlèvements d'enfants

semblent au reste avoir été ordinaires dans les guerres anglaises. V.

notre t. VI et Monstrelet, t. IV, p. 115.]

[Note 175: Les milices hollandaises furent appelées en vain à la

défense des côtes; et M. de Lannoy ayant demandé aux États s'ils

avaient un traité secret avec l'Angleterre, ils répondirent qu'ils

n'avaient pas pouvoir pour s'expliquer. (Dujardin et Sellius. Histoire

des Provinces unies.)]

Bruges éclata; les forgerons crièrent que tout irait mal tant qu'on

ne tuerait pas les grosses têtes qui trahissaient, qu'il fallait

_faire comme ceux de Gand_. Ce dernier mot semblait devoir peu réussir

à Bruges, où, depuis l'affaire de la Lys, on détestait les Gantais.

Mais il se trouva cette fois que les tout-puissants marchands de

Bruges, les hanséatiques, qui ordinairement calmaient les révoltes,

avaient justement alors intérêt à la révolte; le duc leur faisait la

guerre en Hollande et plus tard en Frise, ils trouvèrent bon sans

doute de l'occuper en Flandre, d'unir contre lui Bruges et Gand. Ce

qui est sûr, c'est que le peuple de Bruges reçut d'une seule ville de

la Hanse cinq mille sacs de blé[176].

[Note 176: Sur les rapports des Flamands et de la Hanse, V. l'ouvrage

très-instructif de M. Altmeyer: Histoire des relations commerciales et

diplomatiques des Pays-Bas avec le Nord de l'Europe, Bruxelles, 1840.

L'auteur a tiré des Archives une foule de faits curieux.]

Gand avait commencé avant Bruges, elle finit avant. Une population

d'ouvriers avait moins d'avances, moins de ressources qu'une ville de

marchands qui, d'ailleurs, étaient soutenus du dehors. Quand les

Gantais eurent chômé quelque temps, ils commencèrent à trouver que

c'était trop souffrir, et pourquoi? pour conserver à Bruges sa

domination sur la côte. Les Brugeois s'étaient donné un tort, dans

lequel les Gantais, gens formalistes et scrupuleux, devaient trouver

prétexte pour abandonner leur parti. Le serment féodal engageait le

vassal à respecter la vie de son seigneur, son corps, ses membres, sa

femme, etc. Le duc, ayant compté là-dessus, s'était jeté dans Bruges

et avait failli y périr. La duchesse, non moins hardie, avait cru

imposer en restant, et le peuple avait arraché d'auprès d'elle la

veuve de l'amiral. Nous trouvons ainsi cette princesse mêlée de sa

personne dans toutes ces terribles affaires, en Hollande comme en

Flandre. Elle se chargea, en 1444, de calmer la révolte des cabéliaux,

qui voulaient tuer leur gouverneur, M. de Lannoy, et ils le

cherchèrent jusque sous sa robe.

Un jour donc, le doyen des forgerons de Gand plante la bannière des

métiers sur le marché, et dit que, puisque personne ne s'occupe de

rétablir la paix et le commerce, il faut y pourvoir soi-même. Chacun

s'effraye et craint un mouvement de la populace. Mais c'était tout le

contraire; près des forgerons vinrent se ranger les orfèvres, les gros

de la ville, les _mangeurs de foie_[177]; ils avaient imaginé de faire

commencer par les pauvres une réaction aristocratique. Les tisserands

mêmes, fort divisés, mais qui après tout mouraient de faim depuis que

la laine anglaise ne leur venait plus, finirent par se mettre du côté

de la paix à tout prix.

[Note 177: «Jecoris esores.» Meyer. Cette qualification haineuse

désigne évidemment les gros fabricants, les entrepreneurs, les

_exploiteurs d'hommes_.]

Un honorable bourgeois fut fait capitaine, et ce qui flatta fort la

ville, c'est qu'avec l'autorisation du comte, il exerça une sorte de

dictature dans la Flandre, menant les milices vers Bruges, et lui

signifiant qu'elle eût à se soumettre à l'arbitrage du comte, à

reconnaître l'indépendance de l'Écluse et du Franc. Bruges indignée,

par représailles, envoya des émissaires à Courtrai et autres villes

dépendantes de Gand, pour les engager à s'en affranchir. Le capitaine

de Gand fit décapiter ces émissaires; il défendit qu'on portât des

vivres à Bruges, et donna ordre que partout où les Brugeois

paraîtraient, on sonnât contre eux la cloche d'alarme. Il fallut bien

que Bruges cédât, qu'elle reconnût le Franc pour quatrième membre de

Flandre.

C'était un beau succès pour le comte d'avoir brisé l'ancienne trinité

communale, un plus grand d'avoir fait cela par les mains de Gand,

d'avoir créé contre elle une éternelle haine, de l'avoir isolée pour

toujours. Gand restait plus faible en réalité, par suite de cette

triste victoire, plus faible et plus orgueilleuse, persuadée qu'elle

était que le comte n'eût jamais pacifié la Flandre sans elle. La

bannière souveraine de Flandre était-elle désormais celle de Gand ou

celle du comte? cela devait tôt ou tard se régler par une bataille.

Quoi qu'aient pu dire les chroniqueurs gagés de la maison de Bourgogne

contre les Gantais, cette population ne paraît pas avoir été indigne

du grand rôle qu'elle joua. Ces gens de métier, fort renfermés,

connaissant peu le monde (en comparaison des marchands de Bruges), de

plus, préoccupés des petits gains et des petites dévotions qui ne

peuvent étendre l'esprit[178], n'en montrèrent pas moins souvent un

véritable instinct politique, toujours du courage, assez d'esprit de

suite, parfois de la modération. Gand, après tout, est le coeur,

l'énergie des Flandres, comme leur grand centre pour les eaux, pour

les populations. Ce n'est pas sans raison que tant de rivières y

viennent déposer vingt-six villes en une cité et se marier ensemble au

_pont du Jugement_.

[Note 178: Nombre de passages que je pourrais citer prouvent que, dès

ce temps, les Gantais étaient fort dévots. Dans la terrible guerre de

1453, ils ne brûlèrent pas une église, quoique les églises fussent

souvent des forts dont pouvait profiter l'ennemi.--À Gand, les moeurs

étaient très-pures. Nous lisons dans les registres criminels qu'un

tribunal bannit un citoyen distingué, pour avoir offensé de propos

indécents les oreilles d'une petite fille.--La _Keurc_ des savetiers

de 1304 porte que celui qui vit dans une union illégitime ne peut ni

concourir aux élections ni assister aux délibérations. (Lenz.)]

Le jugement suprême de la Flandre orientale résidait en effet dans

l'échevinage de Gand. Les villes voisines, qui elles-mêmes étaient des

capitales, des tribunaux supérieurs (la seule Alost pour cent

soixante-dix cantons, deux principautés, une foule de baronnies[179]),

étaient obligées d'y _ressortir_. Courtrai et Oudenarde, si grandes et

si fortes, Alost et Dendermonde[180], fiefs d'Empire, libres alleux ou

_fiefs du soleil_[181], n'en étaient pas moins forcées d'aller

défendre leurs appels à Gand, de répondre à la _loi_ de Gand, de

reconnaître en elle un juge, et ce juge n'était que trop souvent,

comme dit la vieille formule allemande, un _lion courroucé_[182].

[Note 179: Sanderi Gandavensium Rerum libri sex, p. 14.]

[Note 180: Wielant, dans le recueil des Chroniques belges, t. I, p.

XLVII.]

[Note 181: Ces mots étaient souvent synonymes dans les pays allemands

et wallons. Michelet. Origines du droit, p. 191-193.]

[Note 182: «Gris grimmender loewe.» Jacob Grimm, Deutsche Rechts

alterthümer, p. 763.]

Chose bizarre, et qui ne s'explique que par l'extrême attachement des

Flamands aux traditions de familles et de communes, ces grandes

villes d'industrie, loin d'avoir la mobilité que nous voyons dans les

nôtres, se faisaient une religion de rester fidèles à l'esprit du

droit germanique, si peu en rapport avec leur existence industrielle

et mercantile. Il ne s'agit donc pas ici, comme on pourrait croire,

d'une querelle spéciale entre le comte et une ville; c'est la grande

et profonde lutte de deux droits et de deux esprits.

Les hommes de basse Allemagne, comme d'Allemagne en général, n'avaient

jamais eu beaucoup d'estime pour nous autres Welches, pour le droit

scribe, paperassier, chicaneur, défiant, du Midi. Le leur était, à les

entendre, un droit simple et libre, fondé sur la bonne foi, sur la

ferme croyance à la véracité de l'homme. En Flandre, les grandes

assemblées judiciaires s'appelaient _vérités, franches et pacifiques

vérités_[183], parce que les hommes libres y siégeaient pour

chercher[184] le vrai en commun. Chacun disait, ou devait dire le

vrai, même contre soi. Le défendeur pouvait se justifier par sa propre

affirmation, jurer son innocence, puis tourner le dos et aller son

chemin. Tel était l'idéal de ce droit[185], sinon la pratique.

[Note 183: _Generaele waerheden, stille waerheden_;--_coies vérités_,

_franches vérités_, _communes vérités_, ou simplement _vérités_.

(Warnkoenig, trad. de Gheldoff.)]

[Note 184: Dans le droit allemand, dont le droit flamand est une

émanation (au moins dans sa partie la plus originale), le juriste et

le poète ont le même nom: _Finder_, trouveur ou trouvère. Grimm, et

mes Origines du droit.]

[Note 185: Cet idéal germanique s'est conservé dans la formule du

franc-juge westphalien. Grimm, 860. Michelet, Origines, 335: «Si le

franc-juge westphalien est accusé, il prendra une épée, la placera

devant lui, mettra dessus deux doigts de la main droite, et parlera

ainsi: Seigneurs francs-comtes, pour le point principal, pour tout ce

dont vous m'avez parlé et dont l'accusateur me charge, j'en suis

innocent; ainsi me soient en aide Dieu et tous ses saints! Puis il

prendra un pfenning marqué d'une croix (Kreutz-pfenning), et le

jettera en preuve au franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira

son chemin.»]

Le peuple ne pouvant rester toujours assemblé, les jugements se

faisaient par quelques-uns du peuple que l'on appelait la _loi_. La

_loi_ se réunissait, prononçait, exécutait par son _vorst_ ou

président, qui tenait l'épée de justice. _Vorst_ est en Flandre le

propre nom du comte[186]. Il ne devait présider qu'en personne; s'il

commettait un lieutenant, ce lieutenant était réputé la propre

personne du comte, de même que la _loi_, si peu nombreuse qu'elle fût,

était comme le peuple entier. Aussi, il n'y avait point d'appel[187];

les jugements étaient exécutés immédiatement[188]. À qui eût-on

appelé? au comte, au peuple? Mais tous deux avaient été présents. Le

peuple même avait jugé, il était infaillible; la voix du peuple est,

comme on sait, celle de Dieu.

[Note 186: Que les Français avaient traduit au hasard par un mot qui

sonnait à peu près de même: Forestier, le forestier de Flandre.]

[Note 187: En Flandre, comme dans les autres provinces des Pays-Bas,

les sentences capitales étaient sans appel ni révision, jusqu'à la fin

du dernier siècle. Cf. l'importante discussion de MM. Jules de

Saint-Genois et Gachard, sur le jugement d'Hugonet et Humbercourt

(particulièrement Gachard, p. 43), Bruxelles, 1839.

À Gand, le condamné ne pouvait être gracié que du consentement des

échevins (communiqué par M. de Lenz, de Gand).

Les affaires étaient relatées sommairement dans les Registres

criminels des échevins, comme on le voit aux Archives de Gand

(observation communiquée par M. de Saint-Genois).]

[Note 188: Le comte ne pouvait grâcier les condamnés par l'échevinage,

qu'autant qu'ils prouvaient que la partie adverse y consentait.]

Le comte et ses légistes bourguignons et francs-comtois ne voulaient

rien comprendre à ce droit primitif. Comme il nommait les magistrats,

choisissait la _loi_, il croyait la créer. Ce mot la _loi_, employé

par les Flamands pour désigner simplement les hommes qui doivent

attester et appliquer la coutume, le comte le prenait volontiers au

sens romain, qui place la loi, le droit, dans le souverain, dans les

magistrats, ses délégués. Les deux principes étaient contraires. Les

formes ne l'étaient pas moins. Les procédures des Flamands étaient

simples, peu coûteuses, orales le plus souvent; en cela elles

convenaient fort à des travailleurs qui sentaient le prix du temps. De

plus, contrairement aux procédures écrites, si sèches et pourtant si

verbeuses, surtout prosaïques, ces vieilles formes allemandes

s'exprimaient en poétiques symboles, en petits drames juridiques où

les parties, les témoins, les juges même devenaient acteurs.

Il y avait des symboles généraux et communs, employés presque partout,

comme la paille rompue dans les contrats[189], la glèbe de témoignage

déposée à l'église, l'épée de justice, la cloche, ce grand symbole

communal auquel vibraient tous les coeurs. De plus, chaque localité

avait quelques signes spéciaux, quelque curieuse comédie juridique,

par exemple, à Liége, l'anneau de la porte rouge[190], le chat

d'Ypres, etc.[191]. Celui qui regarde ces vieux usages flamands du

haut de la sagesse moderne n'y verra sans doute qu'un jeu déplacé dans

les choses sérieuses, les amusements juridiques d'un peuple artiste,

des tableaux en action, souvent burlesques, les Téniers du droit...

D'autres, avec plus de raison, y sentiront la religion du passé, la

protestation fidèle de l'esprit local... Ces signes, ces symboles,

c'était pour eux la liberté, sensible et tangible; ils la serraient

d'autant plus qu'elle allait leur échapper: Ah! Freedom is a noble

thing[192]!...

[Note 189: En Hollande, la tradition s'est faite par le fétu jusqu'en

1764. En Flandre, le maître du fonds donné ou vendu y coupait une

motte de gazon de forme circulaire et large de quatre doigts; il y

fichait un brin d'herbe, si c'était un pré; si c'était un champ, une

petite branche de quatre doigts de haut, de manière à représenter

ainsi le fonds cédé, et il mettait le tout dans la main du nouveau

possesseur. «Jusqu'aujourd'hui, dit Ducange, on a conservé dans

beaucoup d'églises des signes de ce genre; on en voit à Nivelle et

ailleurs, de forme carrée ou semblables à des briques.» Ducange,

Gloss. III, 1522. Voir aussi Michelet, Origines du droit, p. 40, 42,

191, 194, 228, 236, 245, 255, 289, 326, 441, etc., etc.]

[Note 190: Celui qui demandait justice se rendait à la Porte rouge du

palais de l'évêque, et, soulevant un anneau qui s'y trouvait fixé, il

le faisait fortement retentir à trois reprises différentes; l'évêque

devait venir et l'écouter sur-le-champ (communiqué par M. Polain de

Liége).]

[Note 191: Chaque année, le premier mercredi d'août, on jetait un chat

par les fenêtres d'Ypres, et le peuple le brûlait; pendant ce temps,

la cloche du beffroi tintait, et tant qu'on pouvait l'entendre, les

gens bannis de la ville trouvaient les portes ouvertes et pouvaient

rentrer (comme si la victime expiatoire se fût chargée de leur faute).

On a continué de jeter le chat jusqu'en 1837 (communiqué par Mme

Millet van Popelen).]

[Note 192: «Ah! la noble chose que la liberté!» Voir ces beaux vers de

Barbour dans M. de Chateaubriand, Essai sur la littérature

anglaise.--Comparez les vers de Pétrarque, qui ont été retranchés de

plusieurs éditions:

Liberta, dolce e desiato bene, etc.]

Des villages aux villes, des villes à la grande cité, de celle-ci au

comte, du comte au roi, à tous les degrés, le droit d'appel était

contesté; à tous, il était odieux, parce qu'en éloignant les jugements

du tribunal local, il les éloignait aussi de plus en plus des usances

du pays, des vieilles et chères superstitions juridiques. Plus le

droit montait, plus il prenait un caractère abstrait, général,

prosaïque, antisymbolique; caractère plus rationnel, quelquefois moins

raisonnable, parce que les tribunaux supérieurs daignaient rarement

s'informer des circonstances locales, qui, dans ce pays, plus que

partout ailleurs, peuvent expliquer les faits et les placer dans leur

vrai jour.

La guerre de juridiction avait commencé au moment où finissait la

guerre des armées, le conflit après le combat (1385). Philippe le

Hardi ayant vu, par son inutile victoire de Roosebeke, qu'il était

plus aisé de battre la Flandre que de la soumettre, lui jura ses

franchises et se mit en mesure de les violer tout doucement. Il fonda

chez lui, du côté français, à Lille, un modeste tribunal[193], une

toute petite chambre, deux conseillers de justice, deux maîtres des

comptes pour faire rentrer les recettes arriérées (les menues sommes

seulement), pour informer au besoin contre les officiers du comte,

pour protéger contre les gens de guerre et les nobles, «les églises,

les veuves, les pauvres laboureurs et autres personnages misérables;»

enfin, pour «composer aussy les délicts _dont la vérité ne polra

clairement estre enfonchié_.» Du reste, nul appareil, peu de formes,

point de procureur.

[Note 193: Wielant, dans le recueil des chroniques belges, I, LIII.]

Il se trouva peu à peu que la petite chambre attirait tout, que toute

affaire se trouvait être de celles _dont la vérité ne pouvait être

clairement enfoncée_. Mais les Flamands ne se laissaient pas faire; au

lieu de débattre leurs droits contre ce tribunal français[194], ils

aimaient mieux embarrasser le duc, alors tuteur du roi de France, en

se faisant plus Français que lui et en disant qu'ils ressortissaient

directement au Parlement de Paris.

Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) · 第 7 / 22 段