Dure l'émulation, la rivalité! sinon la guerre... Ces deux grands
peuples doivent à jamais s'observer, se jalouser, s'imiter, se
développer à l'envi: «Ils ne peuvent cesser de se chercher ni de se
haïr. Dieu les a placés en regard, comme deux aimants prodigieux qui
s'attirent par un côté et se fuient par l'autre; car ils sont à la
fois ennemis et parents[137].»
[Note 137: De Maistre.]
LIVRE XII
CHAPITRE PREMIER
CHARLES VII. PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE.
1436-1453
Au moment où l'on apprit à la cour de Bourgogne que Talbot débarquait
en Guienne, un confident de Philippe le Bon ne put s'empêcher de dire:
«Plût à Dieu que les Anglais fussent aussi bien à Rouen et dans toute
la Normandie[138].»
[Note 138: «M. de Croy lui avoit dit que M. de Bourgogne savoit
certainement que se n'eusse esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée
du Roy tournoit sur luy. Et aussi, quant les nouvelles allèrent en
Flandre... que Bourdeaux estoit anglois, plusieurs chevaliers et
escuyers dudit pays... dirent ces mots, au moins l'ung d'eulx, qu'on
dit estre des plus prouchains de mondit seigneur de Bourgogne: Pleust
à Dieu que les Anglois fussent aussi bien à Rouen et par toute
Normandie comme à Bourdeaux; car, se n'eust esté la prinse de
Bourdeaux, nous eussions eu à besogner.» _Bibl. royale, fonds Baluze,
ms. A, fol. 45._]
C'est qu'à ce moment même le roi avait à Gand des envoyés, il essayait
d'intervenir entre le duc et les Flamands en armes; sans le
débarquement de Talbot, il allait peut-être, comme suzerain et
protecteur, venir en aide à la ville de Gand.
Au reste, la mésintelligence avait commencé bien avant, dès le traité
d'Arras; la guerre diplomatique datait de la paix même. La maison de
Bourgogne, cette branche cadette de France, devient peu à peu ennemie
de la France, anglaise de volonté; bientôt elle le sera d'alliance et
de sang. La duchesse de Bourgogne, la sérieuse et politique Isabelle,
qui est Lancastre du côté de sa mère, viendra à bout de marier son
fils à une Anglaise, Marguerite d'York; celle-ci, à son tour, donnera
sa belle-fille à l'Autrichien Maximilien, qui compte les Lancastre
parmi ses aïeux maternels; en sorte que leur petit-fils, l'étrange et
dernier produit de ces combinaisons, Charles-Quint, Bourguignon,
Espagnol, Autrichien, n'en est pas moins trois fois Lancastre[139].
[Note 139: Le vieux chroniqueur de la maison de Bourgogne, qui en
avait bien la tradition, dit au père de Charles-Quint: «Quant à la
lignée de Portugal, dont le roy vostre père et vous estes issus,
n'estes pas ou serez (vous ou les vostres) sans querelle du royaume
d'Angleterre, et principalement de la duché de Lancastre.» Et plus
loin: «Quand je pense à ce quartier d'Angleterre où par droit vous
vous devez appuyer et soustenir en vos affaires...» Olivier de la
Marche. Introd., ch. IV.]
Tout cela se fit doucement, lentement, un long travail de haine par
des moyens d'amour, par alliances, mariages, et de femmes en femmes.
Les Isabelle, les Marguerite et les Marie, ces rois en jupes des
Pays-Bas (qui n'en souffraient guère d'autres), ont pendant plus d'un
siècle ourdi de leurs belles mains la toile immense où la France
semblait devoir se prendre[140].
[Note 140: Il est bien entendu qu'il n'y eut pas conspiration
expresse, ni plan, ni dessein fixe, mais seulement action constante
d'une même passion, haine et jalousie persévérante.]
Dès maintenant la lutte est entre Charles VII d'une part, de l'autre
Philippe le Bon et sa femme Isabelle, lutte entre le roi et le duc,
entre deux rois plutôt, et Philippe n'est pas le moins roi des deux.
Il a certainement plus de prise sur le roi que Charles VII n'en a sur
lui. Il tient toujours Paris de près par Auxerre et Péronne, tandis
que, tout autour, ses beaux cousins, ses chevaliers de la Toison,
occupent les postes de Nemours, de Monfort et de Vendôme. Au centre
même de la France, s'il y voulait entrer, le duc d'Orléans lui
donnerait passage sur la Loire. Partout, les grands sont ses amis; ils
l'aiment davantage à mesure que le roi devient maître. Où il n'agit
pas, il influe; tandis que sur toute la frontière, il acquiert, prend,
hérite, achète et cerne peu à peu le royaume, il est déjà partout au
coeur.
Le roi, quelle arme a-t-il contre le duc de Bourgogne? Sa haute
juridiction; mais les provinces françaises de son adversaire, bien
loin de réclamer cette juridiction, craignent de se rattacher au
royaume, de partager ses extrêmes misères. La Bourgogne, par exemple,
à qui son duc ne demandait guère que des hommes, presque point
d'argent, n'eût voulu pour rien au monde avoir affaire au roi[141].
[Note 141: «Item, ils appellent les subjez du Roy qui vont es païs de
mondit seigneur de Bourgogne: Traîtres, vilains, serfs, allez, _allez
payer vos tailles_, et plusieurs autres villenies et injures.»
_Archives du royaume, Trésor des chartes_, J. 258, nº 25.]
Les pays, au contraire, qui se croyaient bien sûrs de n'être pas
français, qui ne craignaient pas les empiétements de la fiscalité
française, hésitaient moins à recourir au roi, à invoquer, sinon sa
juridiction, au moins son arbitrage. Liége et Gand étaient en
correspondance habituelle avec la France; le roi y avait un parti, il
y tenait des gens pour profiter des mouvements, pour les exciter
quelquefois. Ces formidables machines populaires lui servaient, quand
son adversaire avançait trop sur lui, à le tirer en arrière et
l'obliger de tourner la tête.
C'était la force et la faiblesse du duc de Bourgogne d'avoir ces
grosses villes, ces populations si nombreuses, si riches, mais si
agitées. Dans cette mort du XVe siècle, lui, il gouvernait des
vivants. Quoi de plus beau que la vie, mais quoi de plus inquiet, de
plus difficile à régler?... Une vie puissante bouillonnait dans les
Flandres.
* * * * *
Que ce pays ait contenu tant de germes de troubles, on peut s'en
étonner. La Flandre, c'est le travail; le travail, n'est-ce pas la
paix?... Le laborieux tisserand de Flandre semble au premier coup
d'oeil le frère des _humiliati_ lombards, l'imitateur des pieux
ouvriers de saint Antoine et de saint Pacôme, de ces bénédictins
auxquels saint Benoît dit: «Être moine, c'est travailler[142].» Quoi
de plus saint et de plus pacifique?... Ce tisserand paraît presque
plus moine que le moine; seul, dans l'obscurité de l'étroite rue, de
la cave profonde, créature dépendante des causes inconnues, qui
allongent le travail, diminuent le salaire, il se remet de tout à
Dieu. Sa foi, c'est que l'homme ne peut rien par lui-même, sinon aimer
et croire. On appelait ces ouvriers _beghards_ (ceux qui prient) ou
_lollards_[143], d'après leurs pieuses complaintes, leurs chants
monotones, comme d'une femme qui berce un enfant[144]. Le pauvre
reclus se sentait bien toujours mineur, toujours enfant, et il se
chantait un chant de nourrice pour endormir l'inquiète et gémissante
volonté aux genoux de Dieu.
[Note 142: «Tunc vere monachi sunt, si labore manuum suarum vivunt.»
S. Benedicti regula.]
[Note 143: «Lollhardus, lullhardus, lollert, lullert.» Mosheim, De
Beghardis et Beguinabus, append. p. 583.]
[Note 144: En anglais, _to lull_, bercer; en suédois, _lulla_,
endormir; en vieil allemand, _lullen_, _lollen_, _lallen_, chanter à
voix basse; en allemand moderne, _lallen_, balbutier.]
Doux et féminin mysticisme. Aussi y eut-il encore plus de béguines que
de beghards. Quelques-unes, de leur vivant, furent tenues pour
saintes; témoin celle de Nivelle que le roi de France, Philippe le
Hardi, envoya consulter. Généralement, elles vivaient ensemble dans
des béguinages où se trouvaient unis des ateliers et des écoles, et à
côté il y avait l'hôpital où elles soignaient les pauvres. Ces
béguinages étaient d'aimables cloîtres, non cloîtrés. Point de voeux,
ou très-courts; la béguine pouvait se marier; elle passait, sans
changer de vie, dans la maison d'un pieux ouvrier. Elle la
sanctifiait; l'obscur atelier s'illuminait d'un doux rayon de la
grâce.
«Il ne faut pas que l'homme soit seul.» Cela est vrai partout, bien
plus en ces contrées, dans ce pluvieux Nord (qui n'a pas la poésie du
Nord des glaces), sous ces brouillards, dans ces courtes journées...
Qu'est-ce que les Pays-Bas, sinon les dernières alluvions, sables,
boues et tourbières, par lesquels les grands fleuves, ennuyés de leur
trop long cours, meurent, comme de langueur, dans l'indifférent
Océan[145]?
[Note 145: Tout cela est peut-être plus frappant encore en Hollande
qu'en Flandre. Combien la famille m'y semblait touchante, quand je
voyais dans les basses prairies, au-dessous des canaux, ces doux
paysages de Paul Potter, dans un pâle soleil d'après-midi ces bonnes
gens si paisibles, ces bestiaux, ces vaches laitières parmi les
enfants... J'aurais voulu exhausser leurs digues; je craignais que ces
eaux ne se trompassent un jour, comme fit l'Océan quand il couvrit
d'une nappe soixante villages, et mit à la place la mer
d'Harlem...--Chose curieuse, là même où la terre manque, la famille
continue. Le gros bateau hollandais (dont l'étranger inintelligent se
moque) ne doit pas être jugé comme un bateau, mais bien comme une
maison, une arche, où la femme, les enfants, les animaux domestiques
vivent commodément ensemble. La Hollandaise y est chez elle et
parfaitement établie, soignant les enfants, étendant le linge,
souvent, au défaut du mari, dirigeant le gouvernail. L'être aquatique,
vivant là dans une lente et perpétuelle migration, s'y est fait un
monde à lui; pourvu qu'il ne compromette pas ce petit monde, peu lui
importe d'aller vite; jamais il ne changera la forme (lourde, mais
sûre) de cette embarcation de famille, jamais il ne se hâtera. À voir
sa lenteur, vous diriez plutôt qu'il craint d'arriver. V. dans le tome
XVI le chapitre sur la Hollande (Louis XIV, 1860).]
Plus la nature est triste, plus le foyer est cher. Là, plus
qu'ailleurs, on a senti le bonheur de la vie de famille, des travaux,
des repos communs... Il y a peu d'air et peu de jours peut-être sous
ces étages qui surplombent, et pourtant la Flamande trouve encore
moyen d'y élever une pâle fleur. Il n'importe guère que la maison soit
sombre, l'homme ne peut s'en apercevoir; il est près des siens, son
coeur chante... Qu'a-t-il besoin de la nature? Dans quelle campagne
verrait-il plus de soleil que dans les yeux de sa femme et de ses
enfants?[146]
[Note 146: Douceurs infinies du travail en famille! celui-là seul les
sent bien, dont le foyer s'est brisé... Cette larme sera pardonnée (à
l'homme? non), à l'historien au moment où ce travail va finir, où la
famille elle-même est compromise dans plus d'un pays, lorsque la
machine à lin va supprimer nos fileuses, celles de la Flandre (1841).
«Il y aura un rayon de soleil pour toi dans les yeux de ta
grand'mère...» Je trouve ceci dans une admirable petite histoire (_La
Fée hirondelle_), qui serait devenue un livre du peuple, si l'auteur
ne l'eût cachée parmi ses traductions. Éducation familière, traduction
de l'anglais, par mesdames Belloc et Montgolfier, t. IV.]
La famille, le foyer, c'est l'amour. Et c'est aussi le nom d'amour ou
d'_amitié_[147] qu'ils donnaient à la famille de choix, à la grande
confrérie ou commune. L'on disait l'_amitié_ de Lille, l'_amitié_
d'Aire, etc. Cela s'appelait encore (et plus souvent) _ghilde_[148],
ou contribution, sacrifice mutuel[149]. Tous pour chacun, chacun pour
tous, leur mot de ralliement à Courtrai: «Mon ami, mon bouclier.»
[Note 147: V. Ducange, verb. AMICITIA. Ordonn. XII, 563, etc.]
[Note 148: V. l'étrange formule du _sang versé sous la terre_, dans
mes Origines du droit, p. 195, d'après une note de P. E. Muller sur le
Laxdaela-Saga (1826, in-4º, p. 59): «...Ils vinrent au promontoire
Eyrarhval, et là coupèrent une bande de gazon, assez longue pour que
les deux extrémités étant attachées à la terre, le milieu pût être
soutenu par un javelot ciselé dont ils touchaient le clou de leurs
mains. Tout quatre, se plaçant sous le gazon, firent couler leur sang,
qui se répandit sur la terre d'où le gazon avait été coupé; et lorsque
leur sang se fut mêlé, ils fléchirent le genou, et, unissant leurs
mains droites, jurèrent par tous les dieux de venger la mort l'un de
l'autre comme celle d'un frère...»--V. aussi les dissertations de
Kofod Ancher (1780), de Wilda (1831), et de C. J. Fortuyn (1834).]
[Note 149: Je traduis ici avec propriété et selon le sens primitif. Le
sens ordinaire est _association_, le sens primitif est _don_,
_contribution_ (præstatio). Que donne-t-on dans la forme originaire de
la ghilde? soi-même, son sang.]
Simple et belle organisation. Chaque homme, chaque famille est
représentée dans la cité par sa maison qui paye et répond pour lui; le
comte, tout comme un autre, doit avoir sa maison qui réponde à son
petit nom d'Hanotin de Flandre. Chaque famille d'amis ou confrérie a
de même sa maison qu'elle orne et pare à l'envi, qu'elle sculpte et
peint au dehors, au dedans. Combien plus orneront-ils la maison de
l'_Amitié_ générale, la maison de ville! Nulle dépense ne coûtera, nul
effort pour en élargir le portail, en exhausser le beffroi, en sorte
que les villes voisines le voient de dix lieues sur les grandes
plaines, et que leurs tours fassent la révérence à la dominante tour.
Telle apparaît au loin celle de Bruges, svelte et majestueuse tout
ensemble, par-dessus la forte halle qui gardait le trésor des dix-sept
nations. Telle s'étend, plus large de cent pieds que toute la
longueur de Notre-Dame de Paris, l'incomparable façade de la halle
d'Ypres... Celui qui rencontre dans une petite ville déserte ce
monument, digne des plus puissants empires, reste muet devant une
telle grandeur... Et la grandeur n'est pas ce qu'il faut admirer ici;
mais bien l'identité des formes, l'harmonie, l'unité de plan, celle de
volonté qui dut gouverner la ville pendant cette longue
construction[150]; vous croyez y voir un peuple voulant comme un
homme, une concorde persévérante, un siècle au moins d'_amitié_.
[Note 150: De 1200 à 1304.--Selon M. Lambin, archiviste d'Ypres, dans
son précieux Mémoire sur l'origine de la halle aux draps (couronné par
la Société des antiquaires de la Morinie), Ypres, 1836. Nous venons de
perdre ce savant homme, qui sera difficilement remplacé (1841).]
Vraie cathédrale du peuple, aussi haute que sa voisine, la cathédrale
de Dieu[151]. Si la première eût rempli sa destinée, si ces villes
eussent suivi jusqu'au bout leur idée vitale, la maison de l'_amitié_
eût fini par contenir tous les amis, toute la ville; elle n'eût pas
été seulement le comptoir des comptoirs, mais l'atelier des
ateliers[152], le foyer des foyers, la table des tables, de même
qu'en son beffroi semblent s'être réunies les cloches des quartiers,
des confréries, des _justices_[153]. Par-dessus toutes ces voix, qu'il
accorde et qu'il domine, se joue souverainement le carillon de la
_loi_, avec son Martin ou Jacquemart. Cloche de bronze, homme de fer;
celui-ci est le plus vieux bourgeois de la ville, le plus gai, le plus
infatigable, avec sa femme Jacqueline... Que chantent-ils nuit et
jour, d'heure en heure, de quart en quart? un seul chant, celui du
psaume: «Quam jacundum est fratres habitare in unum?»
[Note 151: Voir dans la cathédrale, la pierre de Jansénius, au milieu
même du choeur, mais si ingénieusement dissimulée.]
[Note 152: C'est ce qui existait effectivement pour une partie des
fabricants d'Ypres; ils travaillaient dans la halle même: «L'étage
principal contenait les métiers des tisserands de draps et de serge...
Les différents locaux du rez-de-chaussée contenaient les peigneurs,
cardeurs, fileurs, tondeurs, foulons, teinturiers...» Lambin.]
[Note 153: Droits de cloche, de ban, de justice, sont synonymes au
moyen âge. Le carillon n'aurait-il pas été originairement la simple
centralisation des cloches, c'est-à-dire des justices? Les dissonances
trop choquantes auront forcé à y mettre une harmonie quelconque, qui
peu à peu se sera adoucie. Le premier carillon de couvent paraît être
de 1404. Buschius, Chronicon Windesemense, p. 535, anno 1404.]
Voilà l'idéal, le rêve? un peuple travaillant dans l'amour... Mais le
diable en est jaloux.
Il ne lui faut pas grand'place; il aura toujours bien un coin dans la
plus sainte maison. Au sanctuaire même de piété, dans cette cellule de
béguine (d'où Lucas de Leyde a tiré son aimable Annonciation), il
trouvera prise. Où donc? Au petit ménage, «au petit jardin[154].»
Pour le cacher, il suffirait d'une feuille de ce beau lis[155].
[Note 154: Passage charmant de Sainte-Beuve: «Nous avons tous un petit
jardin, et l'on y tient souvent plus qu'au grand.» Port-Royal, I. Voir
dans les discours de M. Vinet, celui qui a pour titre: _Des idoles
favorites_. L'idée première est le verset: «Et le jeune homme s'en
alla triste, car il avait un _petit_ bien.» Dans les béguinages
flamands, l'esprit d'individualité est très-marqué. «En France et en
Allemagne, le béguinage était un seul couvent divisé en cellules; dans
les Pays-Bas, c'était comme un village qui comptait autant de maisons
isolées qu'il y avait de béguines.» Mosheim. Aujourd'hui, il y en a
ordinairement plusieurs dans chaque maison, mais chaque béguine a sa
petite cuisine; dans une maison où il y avait vingt filles, je
remarquai (chose minutieuse à dire, mais très-caractéristique) vingt
petits fourneaux, vingt petits moulins à café, etc. Je demande pardon
aux saintes filles d'une révélation peut-être indiscrète.]
[Note 155: V. au Musée du Louvre l'Annonciation de Lucas de Leyde.]
Moins qu'une feuille, un souffle, un chant... Dans la pieuse
complainte du tisserand que nous écoutions naguère, est-il sûr que
tout soit de Dieu?... Le chant qu'il se chante à lui-même ne rappelle
ni les airs rituels de l'église[156], ni les airs officiels[157] des
confréries... Ce solitaire de la banlieue, ce _buissonnier_[158],
comme on l'appelle, quelles sont ses secrètes pensées? Ne peut-il pas
lui arriver de lire quelque jour dans son Évangile que le plus petit
sera le plus grand? Rejeté du monde, adopté de Dieu, s'il s'avisait de
réclamer le monde, comme héritage de son père?... On sait qu'il menait
la vie de lollard, qu'il pêchait[159], tout en rêvant, dans l'Escaut,
ce Philippe Artevelde qui jeta là un matin son filet pour prendre la
tyrannie des Flandres. Le roi tailleur de Leyde[160] songea, en
taillant son drap, que Dieu l'appelait à tailler les royaumes... En
ces ouvriers mystiques, en ces doux rêveurs, résidait un élément de
trouble, vague et obscur encore, mais bien autrement dangereux que le
bruyant orage communal qui éclatait à la surface; des ateliers
souterrains, des caves, s'entendait, pour qui eût su entendre, un
sourd et lointain grondement des révolutions à venir.
[Note 156: C'étaient des hymnes en langue vulgaire. (Mosheim.)]
[Note 157: Un caractère particulier de la poésie et de la musique des
confréries allemandes (et, je crois, des confréries en général), c'est
la servilité de la tradition. V. les règles _Falsche melodie_,
_Falsche blumen_, qui proscrivent tout changement, tout
embellissement: Wagenseil, De Civitate Noribergensi; accedit de Der
Meister Singer Institutis liber, 1697, p. 531. Mon illustre ami, J.
Grimm, n'a pas insisté sur ce point de vue, peu important pour l'objet
particulier qu'il avait en vue. Ueber den altdeutschen Meistergesang,
von Jacob Grimm, Goettingen 1811.]
[Note 158: «Quos _dumicos_ vocant.» Meyer. Je traduis _dumicos_
par un mot consacré dans l'histoire du protestantisme: Écoles
_buissonnières_.--Les ouvriers _buissonniers_ pourraient bien être des
lollards. Le pape Grégoire XI nous représente ceux-ci comme vivant
originairement en ermites. (Mosheim.) Saint Bernard nous dit que des
prêtres quittaient leurs églises et leurs troupeaux pour aller vivre
«Inter textores et textrices.» Serm. in Canticum cantic.]
[Note 159: Reiffenberg. Notes de son édit. de Barante, d'après Olivier
de Dixmude, IV. 165.]
[Note 160: V. mes Mémoires de Luther. Toutefois l'originalité de Jean
de Leyde fut de porter dans le mysticisme l'esprit anti-mystique de
l'Ancien Testament.]
Ce que le lollard est pour l'église et la commune, le tisserand
_buissonnier_ pour la confrérie[161], la campagne en général l'est
pour la ville, la petite ville pour la grande[162]. Que la petite
prenne garde d'élever trop haut sa tour, qu'elle n'aille pas fabriquer
ou vendre sans expresse autorisation... Cela est dur. Et pourtant,
s'il en eût été autrement, la Flandre n'eût pu subsister; disons
mieux, selon toute apparence, elle n'eût existé jamais.
[Note 161: Nous trouvons les ouvriers de confrérie et de commune en
guerre avec les _buissonniers_ de la banlieue et avec les _lollards_
(deux mots peut-être identiques): ils se plaignent au magistrat de la
concurrence qu'ils ne peuvent soutenir. Le magistrat, leur élu, se
prête à gêner, paralyser l'industrie des lollards. L'empereur Charles
IV, en dépouillant les lollards, attribue un tiers de leurs dépouilles
aux _corporations_ locales (universitatibus ipsorum locorum). Cf.
Mosheim. Les persécutions ecclésiastiques obligèrent aussi souvent les
lollards à se dire Mendiants et à se réfugier sous l'abri du
tiers-ordre de saint François. Ceux d'Anvers ne se décidèrent à vivre
en commun qu'en 1445. En 1468, ils prirent l'habit de moines _et
laissèrent le métier de tisserands_; c'est ce qu'on lisait sur un
tableau suspendu dans leur église d'Anvers.]
[Note 162: Les preuves surabondent ici. Je remarquerai seulement que
la domination des grandes villes était souvent encore appesantie par
le despotisme tracassier des métiers: ainsi les tisserands de Damme
étaient réglementés, surveillés par ceux de Bruges; les chandeliers de
Bruges exerçaient la même tyrannie sur ceux de l'Écluse, etc.
(Delpierre.)]
Ceci demande explication.
La Flandre s'est formée, pour ainsi dire, malgré la nature; c'est une
oeuvre du travail humain. L'occidentale a été en grande partie
conquise sur la mer qui, en 1251, était encore tout près de
Bruges[163]. Jusqu'en 1348, on stipulait dans les ventes de terres,
que le contrat serait résilié si la terre était reprise par la mer
avant dix ans[164].
[Note 163: Reiffenberg. Statistique ancienne de la Belgique, dans les
Mémoires de l'Académie de Bruxelles, VII, 34, 44.]
[Note 164: C'est du moins ce qu'affirme Guichardin dans sa Description
de la Flandre.]
La Flandre orientale a eu à lutter tout autant contre les eaux douces.
Il lui a fallu resserrer, diriger, tant de cours d'eaux qui la
traversent. De polder en polder[165], les terres ont été endiguées,
purgées, raffermies; les parties mêmes qui semblent aujourd'hui les
plus sèches, rappellent par leurs noms[166] qu'elles sont sorties des
eaux.
[Note 165: «Inclinat animus ut _Flandra_, nescio qua lingua fuisse
putem _Æstuaria_, ea forma qua _poldras_ vocamus.»--Je n'adopte pas
l'étymologie; mais l'opinion de M. Meyer sur le fond même est
considérable.]
[Note 166: Beaucoup finissent en _dyck_, en _dam_, etc.]
La faible population de ces campagnes, alors noyées, malsaines, n'eût
jamais fait à coup sûr des travaux si longs et si coûteux. Il fallait
beaucoup de bras, de grandes avances, surtout pouvoir attendre. Ce ne
fut qu'à la longue, lorsque l'industrie eut entassé les hommes et
l'argent dans quelques fortes villes, que la population débordante put
former des faubourgs, des bourgs, des hameaux, ou changer les hameaux
en villes. Ainsi généralement la campagne fut créée par la ville, la
terre par l'homme; l'agriculture fut la dernière manufacture née du
succès des autres.