dit-on, presque dépeuplé pour quelques années. (Chronique
Bourdeloise).]
[Note 110: Le roi avait ordonné aux soldats de payer tout ce qu'ils
prendraient; s'ils prenaient sans payer, ils devaient rendre et
_perdre leur solde pour quinze jours_. Cette pénalité, fort douce, dut
être plus efficace que les plus rigoureuses, parce qu'elle put être
sérieusement appliquée. V. Jean Chartier et Mathieu de Coucy, p. 216,
251, 406, 432, 457, 610. Voir particulièrement _Bibl. royale, mss.
Doat, 217, fol. 328. Ordre de punir les gens de guerre qui, en
Rouergue, ont pris des vivres sans payer, 29 septembre 1446._]
La perte de ces villes dévouées, opiniâtres dans leur fidélité, et
abandonnées sans secours, c'était une arme terrible pour York. Ses
partisans calculaient emphatiquement qu'en perdant l'Aquitaine,
l'Angleterre avait perdu trois archevêchés, trente-quatre évêchés,
quinze comtés, cent deux baronnies, plus de mille capitaineries, etc.,
etc. Puis on rappelait la perte de la Normandie, du Maine, de l'Anjou,
on annonçait celle de Calais; le traître Somerset l'avait déjà vendue,
disait-on, au duc de Bourgogne.
York se crut si fort, qu'un de ses hommes, député des communes,
proposa de le déclarer _héritier présomptif_. L'intention était
claire, mais elle était avouée trop tôt; il y avait encore de la
loyauté dans le pays. Ce mot révolta les communes; l'imprudent fut mis
à la Tour.
Une tentative d'York à main armée ne fut pas plus heureuse; il
rassembla des troupes, et arrivé en face du roi, il se trouva faible;
il vit que les siens hésitaient, les licencia lui-même et se livra. Il
savait bien qu'on n'oserait le faire périr, qu'il en serait quitte, et
il le fut en effet, pour un serment de loyauté, serment solennel, à
Saint-Paul, sur l'hostie. Mais qu'importe? dans ces guerres anglaises,
nous voyons les chefs de factions jurer sans cesse, et le peuple n'en
paraît pas scandalisé.
La reine, en ce moment, avait l'espoir de regagner le coeur des
Anglais, de leur prouver que la Française ne les trahissait pas; elle
voulait reprendre aux Français la Guienne. Ce pays était déjà las de
ses nouveaux maîtres; il ne voulait point se soumettre à la loi
générale du royaume, selon laquelle les villes logeaient et payaient
les compagnies d'ordonnance; il trouvait fort mauvais que le roi
gardât la province avec ses troupes, qu'il ne se reposât pas sur la
foi gasconne[111]. Les seigneurs aussi, qui avaient laissé leurs fiefs
et qui avaient hâte de les revoir, assuraient à Londres[112] que les
Anglais n'avaient qu'à se montrer en mer et que tout serait à eux. La
reine et Somerset avaient grand besoin de ce succès, ils désiraient
sincèrement réussir; ils envoyèrent Talbot. Cet homme de
quatre-vingts ans était, de coeur et de courage, le plus jeune des
capitaines anglais, homme loyal surtout et dont la parole inspirerait
confiance; on lui donna pouvoir pour traiter, pardonner, aussi bien
que pour combattre.
[Note 111: Le pseudonyme Amelgard, tout Bourguignon de coeur et peu
favorable à Charles VII, avoue toutefois que c'était là l'unique objet
des plaintes de la Guienne. À ces plaintes, les gens du roi
répondaient que l'argent payé pour les troupes était dépensé par elles
dans les villes mêmes qui payaient. Notice des mss., I, 432.]
[Note 112: V. le chroniqueur connu sous le nom d'Amelgard. Notice des
mss., I, 431.]
Les Bordelais mirent eux-mêmes Talbot dans leur ville, lui livrant la
garnison, qui ne se doutait de rien. En plein hiver, il reprit les
places d'alentour. Le roi, occupé ailleurs et comptant trop sans doute
sur les troubles de l'Angleterre, avait dégarni la province de
troupes. Ce ne fut qu'au printemps qu'une armée vint disputer le
terrain à Talbot. Les Français, suivant la direction de Bureau,
voulurent d'abord se rendre maîtres de la Dordogne et assiégèrent
Châtillon, à huit lieues de Bordeaux. Talbot les y trouva bien
retranchés, et dans ces retranchements une formidable artillerie. Il
n'en tint pas grand compte, et les Français le confirmèrent à dessein
dans ce mépris. Le matin, pendant qu'il entendait sa messe, on vient
lui dire que les Français s'enfuient de leurs retranchements. «Que
jamais je n'entende la messe, dit le fougueux vieillard, si je ne
jette ces gens-là par terre[113]!» Il laisse tout, messe et chapelain,
pour courir à l'ennemi; un des siens l'avertit de l'erreur, il le
frappe et va son chemin.
[Note 113: «Jamais je n'oiray la messe, ou aujourdhuy jauray rué jus
la compagnie des François, estant en ce parc icy devant moy.» Mathieu
de Coucy.]
Cependant, derrière les retranchements, derrière les canons, le sage
maître des comptes, Jean Bureau, attendait froidement ce paladin du
moyen âge[114]. Talbot arrive sur son petit cheval, signalé entre tous
par un surtout de velours rouge. À la première décharge, il voit tout
tomber autour de lui; il persiste, il fait planter son étendard sur la
barrière. La seconde décharge emporte l'étendard et Talbot. Les
Français sortent; on se bat sur le corps, il est pris et repris[115];
dans la confusion, un soldat lui met, sans le connaître, sa dague
dans la gorge. Le désastre des Anglais fut complet; au rapport des
hérauts, chargés de compter les morts, ils en laissèrent quatre mille
sur la place.
[Note 114: Non pas toutefois tellement _paladin_, qu'il n'ait soigné,
en véritable Anglais, ses intérêts d'argent et de fortune. Nous avons
plusieurs actes relatifs aux grands biens qu'il se laissa donner:
comté de Shrewsbury, comté de Clermont-en-Beauvaisis, capitainerie de
Falaise, etc. V. aussi, sur les dons faits à Talbot, M.
Berriat-Saint-Prix, Histoire de Jeanne d'Arc, p. 159, d'après les
Registres du Trésor des chartes, 173-175.--Ce qui n'est pas moins
caractéristique, c'est qu'en arrivant à Bordeaux, Talbot commence par
faire donner à Thomas Talbot (quelque petit parent, ou bâtard?)
l'office lucratif de _clerc du marchié_. Rymer, V. 1455, 17 janvier.]
[Note 115: Il fut défiguré, ce qui donna lieu à une scène touchante
que l'historien français raconte dans tous ses détails avec une noble
compassion: «Auquel herault de Tallebot il fut demandé: s'il voyoit
son maistre, s'il le reconnoistroit bien. À quoi il respondit
joyeusement, croyant qu'il fust encore vivant... Et sur ce, il fut
mené au lieu... et on luy dist: Regardez si c'est là vostre maistre.
Lors il changea tout à coup de couleur, sans de prime face donner
encore son jugement... Neantmoins il se mit à genoux, et dit
qu'incontinent on en sçauroit la vérité; et lors il lui fourra l'un
des doigts de sa main dextre dans sa bouche, en disant ces mots:
«Monseigneur mon maistre, Monseigneur mon maistre, ce estes-vous! je
prie à Dieu qu'il vous pardonne vos meffaits! J'ay esté vostre
officier d'armes quarante ans, ou plus; il est temps que je vous le
rende!...» en faisant piteux crys et lamentations, et en rendant eau
par les yeux très-piteusement. Et lors, il devestit sa cotte d'armes
et la mit sur son dict maistre.» Mathieu de Coucy.]
La Guienne fut reprise, moins Bordeaux, que l'on resserra en occupant
tout ce qui l'environnait. Du côté même de la mer, la flotte anglaise
et bordelaise ne put empêcher celle du roi de venir fermer la Gironde.
À vrai dire, il n'y avait pas de flotte royale; mais la rivale de
Bordeaux, La Rochelle, avait envoyé seize vaisseaux armés[116]; la
Bretagne en avait prêté d'autres, auxquels s'étaient joints quinze
gros navires hollandais[117], sans compter ceux que le roi avait pu
emprunter en Castille.
[Note 116: Arcère, Histoire de La Rochelle, I, 275.]
[Note 117: Mathieu de Coucy dit à tort que ces vaisseaux appartenaient
au duc de Bourgogne; le duc avait en ce moment, ainsi qu'on le verra,
des intérêts tout opposés à ceux du roi, il était fort mécontent de
lui. Il est probable que les Hollandais, sujets fort indépendants de
Philippe, envoyèrent ces vaisseaux malgré lui.]
Cette grande ville de Bordeaux avait pour garnison toute une armée,
anglaise et gasconne; mais le nombre même était un inconvénient pour
une ville qui ne recevait plus de vivres; d'autre part, entre ces
défenseurs l'intérêt était divers, le danger inégal; la ville prise,
les Anglais ne risquaient rien autre chose que d'être prisonniers de
guerre; les Gascons avaient fort à craindre d'être traités comme
rebelles. Ils se méfiaient les uns des autres. Déjà les Anglais des
places voisines avaient fait leur traité à part[118].
[Note 118: Id.]
Les Bordelais alarmés envoyèrent au roi, ne demandant rien de plus
que les biens et la vie. Mais il voulait faire un exemple; il ne
promit rien. Les députés s'en allaient assez tristes, lorsque le grand
maître de l'artillerie, Jean Bureau, s'approchant du roi, lui dit:
«Sire, je viens de visiter tous les alentours pour choisir les places
propres aux batteries; si tel est votre bon plaisir, je vous promets
sur ma vie qu'en peu de jours j'aurai démoli la ville.»
Cependant le roi lui-même désirait un arrangement; la fièvre était
dans son camp; il se relâcha de sa sévérité, se contenta de cent mille
écus et du bannissement de vingt coupables; tous les autres avaient
leur grâce; les Anglais s'embarquaient librement. La ville perdit ses
priviléges[119]; mais elle resta une capitale; elle ne dépendit point
des Parlements de Paris ni de Toulouse; le Parlement de Bordeaux ne
tarda pas à être institué, et il étendit son ressort jusqu'au
Limousin, jusqu'à la Rochelle.
[Note 119: Quant à son commerce, Bordeaux ne le perdit pas pour
longtemps. L'esprit mercantile, plus fort chez les Anglais que
l'orgueil même, ne leur permit pas de renoncer au commerce de vins de
Guienne. Ils subirent toutes les humiliations qu'on voulut. Il faut
voir les conditions auxquelles les anciens maîtres du pays obtenaient
de venir commercer dans leur capitale de Guienne. Ils devaient porter
tous ostensiblement la croix rouge; ils ne pouvaient aller dans la
banlieue sans avoir la permission écrite du maire. S'ils voulaient
traverser la province, aller à Bayonne, les gouverneurs les y
faisaient conduire à leurs dépens, sous la garde d'un archer.
_Archives, Supplément au Trésor des chartes, J. 925._]
* * * * *
L'Angleterre avait perdu en France, la Normandie, l'Aquitaine, tout,
excepté Calais...
La Normandie, une autre elle-même, une terre anglaise d'aspect, de
productions, qu'elle devait toujours voir en face pour la
regretter;--l'Aquitaine, son paradis de France, toutes les
bénédictions du Midi, l'olivier, le vin, le soleil.
Il y avait presque trois siècles que l'Angleterre avait épousé
l'Aquitaine avec Éléonore, plus qu'épousée, aimée, souvent préférée à
elle-même. Le Prince noir se sentait chez lui à Bordeaux; il était
comme étranger à Londres.
Plus d'un prince anglais était né en France, plus d'un y était mort et
avait voulu y être enseveli. Le sage régent de France, le duc de
Bedford, fut ainsi enterré à Rouen. Le coeur de Richard Coeur de Lion
resta à nos religieuses de l'abbaye de Fontevrault.
Ce n'était pas de la terre seulement que l'Angleterre avait perdue,
c'étaient ses meilleurs souvenirs, deux ou trois cents ans d'efforts
et de guerres, la vieille gloire et la gloire récente. Poitiers et
Azincourt, le Prince noir et Henri V... Il semblait que ces morts
s'étaient jusque-là survécu en leurs conquêtes, et qu'alors seulement
ils venaient de mourir.
Le coup fut si douloureusement ressenti par l'Angleterre, qu'on put
croire qu'elle en oublierait ses discordes, qu'au moins elle y ferait
trêve. Le Parlement vota des subsides, non pour trois ans, comme
c'était l'usage, mais «pour la vie du roi.» Il vota une armée presque
aussi forte que celle d'Azincourt, vingt mille archers.
Le difficile était de les lever. Il n'y avait partout dans le peuple
qu'abattement, découragement, peur des guerres lointaines... une peur
orgueilleuse qui se faisait mécontente, indignée; le coeur avait
baissé, non l'orgueil. Il y avait péril à éclaircir ce triste
mystère... Le Parlement se rabattit de vingt mille archers à treize
mille[120], et on n'en leva pas un.
[Note 120: Turner; Parl. Rolls.]
La main de Dieu pesait sur l'Angleterre. Après avoir tant perdu au
dehors, elle semblait au moment de se perdre elle-même. La guerre
qu'elle ne faisait plus en France, elle l'avait dans son sein, une
guerre sourde jusque-là, sans bataille, sans victoire pour personne;
il n'y avait pas même ce triste espoir que le pays retrouvât l'unité
pour le triomphe d'un parti. Somerset était fini, et York ne pouvait
commencer. La royauté n'était pas abolie, mais elle tombait chaque
jour davantage dans la solitude et le délaissement. Le roi, ayant
distribué, engagé son domaine et ne recevant rien du Parlement, était
le plus pauvre homme du royaume. La nuit des Rois, au banquet de
famille, le roi et la reine se mirent à table, et l'on n'eut rien à
leur servir[121].
[Note 121: «À l'heure du disner, quand ils penserent seoir à table, il
n'y avoit rien comme de prest, dautant que les officiers qui avoient
accoustumé de les servir et faire leurs provisions ne sçavoient où
avoir et recouvrer argent; car on ne vouloit plus rien leur bailler et
délivrer sans argent comptant.» Mathieu de Coucy.]
Le bon Henri prenait tout en patience. Humble au milieu de ses
orgueilleux lords, vêtu comme le moindre bourgeois de Londres[122],
ami des pauvres et charitable, tout pauvre qu'il était lui-même. Tout
le temps qu'il ne passait pas au conseil, il l'employait à lire les
anciennes histoires[123], à méditer la sainte Écriture. Cet âge dur le
nomma un simple; au moyen âge, c'eût été un saint. Il parut
généralement au-dessous de la royauté, et quelquefois il était
au-dessus; en dédommagement de la prudence vulgaire qui lui manquait,
il semble avoir été, en certains moments, éclairé d'un rayon d'en
haut[124].
[Note 122: «Obtusis sotularibus et ocreis... ad instar coloni. Togam
etiam longam cum capucio rotulato, ad modum burgensis.» Blakman, De
Virtutibus et Miraculis Henri VI, ap. Hearne, p. 298.]
[Note 123: «Aut in regni negotiis cum consilio suo tractandis, aut in
Scripturarum lectionibus vel in scriptis aut chronicis legendis.»
Ibidem, p. 299.]
[Note 124: Lorsqu'il était enfermé à la Tour, il crut voir une femme
qui voulait noyer son enfant; il avertit; on trouva la femme, et
l'enfant fut sauvé.]
Ce fut le sort de cet homme de paix[125] de passer toute sa vie au
milieu des discordes, d'assister à une interminable discussion sur son
propre droit. On voit, par quelques sages paroles qui restent de lui,
qu'il ne rassurait sa conscience que _par la longue possession_[126].
Il avait régné quarante ans; son père avait régné avant lui et encore
son grand-père Henri IV... Mais si le grand-père avait usurpé,
pouvait-il transmettre? Il y avait là de quoi faire songer le saint
roi, dans ses longues heures de méditation et de prière... Les revers
de France n'étaient-ils pas une sorte de jugement de Dieu, un signe
contre la maison de Lancastre?... Cette maison avait régné longtemps
par l'Église et avec elle; mais voilà que l'Église s'en éloignait peu
à peu. Dieu retirait à lui les grands prélats qui avaient gouverné le
royaume, le cardinal Winchester, le chancelier évêque de Chichester,
celui enfin à qui le roi se confiait, comme à l'un des plus sages
lords, le primat d'Angleterre, archevêque de Cantorbéry.
[Note 125: Cet esprit de paix se montre à merveille dans le fait
suivant: «Edmond Gallet dit qu'il fut envoyé au roy d'Angleterre pour
l'inviter à faire une descente en Normandie pendant que le roy de
France étoit occupé contre son fils en Dauphiné. Sur quoy le roy
d'Angleterre demanda quelle personne estoit son oncle de France, et
l'envoyé répondit qu'il ne l'avoit vu qu'une fois à cheval et luy
sembla gentil prince, et une autre fois en une abbaye de Caen, où il
lisoit une chronique, et lui sembla estre le mieux lisant qu'il vist
oncques. Après quoy le roy d'Angleterre dit qu'il s'étonnoit comment
les princes de France avoient si grande volonté de luy faire
desplaisir;» puis il ajouta: «Au fort, autant m'en font ceux de mon
pays.» Déposition rapportée par Dupuy dans la notice qu'il a donnée du
procès de Jean d'Alençon, à la suite de celui des Templiers, in-12, p.
419.]
[Note 126: «Mon père a régné paisiblement jusqu'au bout de sa vie. Son
père, mon aïeul, fut aussi roi. Et moi, dès le berceau, j'ai été
couronné, reconnu par tout le royaume; j'ai porté quarante ans la
couronne, et tous m'ont fait hommage...»--Au reste, quel que fût son
droit, il n'eût pas consenti, pour le défendre, à la mort d'un seul
homme. Entrant un jour à Londres, il vit les membres d'un traître que
l'on avait exposés: «Ôtez, ôtez, dit-il; à Dieu ne plaise qu'un
chrétien soit traité si cruellement pour moi!» Blakman, ap. Hearne.]
Les pacifiques s'en allaient; mais les violents ne manquaient pas
moins; Suffolk avait péri, Somerset était enfermé à la Tour, la reine
était malade; elle allait mettre au monde un prince, une victime pour
la guerre civile[127]. Le pauvre roi, délaissé de tous ceux qui
jusque-là le soutenaient, qui voulaient pour lui, finit par
s'abandonner lui-même; son faible esprit déserta et s'en alla dès lors
vers de meilleures régions[128].
[Note 127: Je regrette de n'avoir pu consulter sur Marguerite le
curieux ouvrage de miss Agnès Strickland: Lifes of the Queens of
England.]
[Note 128: Tenait-il uniquement cette disposition de la folie de son
grand-père, Charles VI? Son père, Henri V, qui fit preuve d'un
jugement si ferme, était toutefois fort excentrique dans sa jeunesse;
on se rappelle qu'il se présenta un jour à son père dans le costume
d'un fol. Son portrait a quelque chose de bizarre et de béat, si j'en
juge du moins par la belle gravure que M. Endell Tyler a donnée,
d'après l'original de Kensington, en tête de ses Memoirs of Henry the
fifth.]
En cela, fort innocemment, il embarrassa ses ennemis. On sait que dans
la subtile théorie de la loi anglaise le roi est parfait, qu'il ne
peut ni mourir ni se tromper[129], ni oublier, ni être en
démence[130]. Il fallait donc obtenir de lui un mot contre lui, tout
au moins un signe[131] par lequel il semblerait approuver la création
d'un régent, et la nomination d'un primat. Chez ce peuple formaliste,
il n'y avait pas moyen de passer outre; si le roi ne faisait entendre
sa volonté, il n'y avait point de gouvernement civil ni
ecclésiastique, point de magistrat ni d'évêque, point de _paix du
roi_ ni de Dieu; il n'y avait plus l'État, l'Angleterre était morte
légalement.
[Note 129: Sir Edward Coke admet à grand'peine que le roi, immortel
_in genere_, meure pourtant _in individuo_. Howell' state trials, II,
624.--Blakstone, I, 247. Allen, Prerogative, passim.]
[Note 130: C'est comme une sorte de vertu magique, attribuée par les
jurisconsultes au grand sceau royal: sa possession rendait légal tout
gouvernement... Richard II, âgé de dix ans et demi, fut supposé en
état de régner sans l'assistance d'une régence. (Hallam.)]
[Note 131: Il nous reste un compte terrible de tous les médicaments
que le Parlement employa pour essayer de remettre le roi en état
d'exprimer une volonté: «Clisteria, suppositoria, caputpurgia,
gargarismata, balnea, emplastra, emoroidarum provocationes, etc.»
Rymer, 6 april, 1454.]
Une députation de douze paires laïques et ecclésiastiques fut envoyée
à Windsor. «Ils attendirent que le roi eût dîné, et ensuite l'évêque
de Chester lui présenta respectueusement les premiers articles de la
demande; mais il ne répondit pas. Le prélat expliqua le reste; mais
pas un mot, pas un signe. Les lamentations, les exhortations des lords
n'eurent pas plus d'effet. Ils allèrent dîner, et revinrent ensuite
près du roi. Ils le touchèrent, le remuèrent, sans obtenir ni parole,
ni attention. Ils le firent conduire par deux hommes de cette salle
dans une autre, le remuèrent encore et travaillèrent à le tirer de
cette insensibilité léthargique. Tout fut inutile; la personne royale
pouvait encore respirer et manger, mais elle ne parlait plus,
n'entendait plus, ne comprenait plus[132].»
[Note 132: Parl. rolls.]
* * * * *
Arrêtons-nous en présence de cette muette image d'expiation. Ce
silence parle haut; tout homme, toute nation l'entendra: à vrai dire,
il n'y a plus de nation devant de tels spectacles, ni Français, ni
Anglais, mais seulement des hommes.
Si pourtant nous voulions l'envisager au point de vue de la France, ce
serait seulement pour nous demander de sang-froid, sans rancune, ce
qui reste de tout ceci.
Les Anglais, nous l'avons dit, laissent peu sur le continent, si ce
n'est des ruines. Ce peuple sérieux et politique, dans cette longue
conquête, n'a presque rien fondé[133].--Et avec tout cela ils ont
rendu au pays un immense service qu'on ne peut méconnaître.
[Note 133: Quelques églises, surtout en Guienne, ont un assez grand
nombre de tours et de bastilles. Les villes et bastilles anglaises
sont très-reconnaissables; elles ont été fondées, non sur les
montagnes, mais près des eaux, en plaine; elles se composent
ordinairement de huit rues qui se coupent à angle droit; il y a au
centre une place avec des portiques grillés qu'on pouvait fermer dans
un danger. Telle est encore Sainte-Foix-la-Longue, et quelques petites
villes du Périgord et de l'Agénois. Il semble que sous Louis XI on ait
imité cette disposition. (Observation de M. Dessalles.)
Voilà pour les constructions. Quant aux institutions, je n'en vois
point ici qui aient le caractère anglais. Nos _francs archers_ ne
furent pas précisément imités des archers anglais; une institution si
naturelle sortait d'elle-même du besoin de la défense.--De toutes les
provinces conquises par les Anglais, la Normandie est, je crois, la
seule où ils aient montré quelque esprit d'administration.]
La France jusque là vivait de la vie commune et générale du moyen âge
autant et plus que de la sienne; elle était catholique et féodale
avant d'être française. L'Angleterre l'a refoulée durement sur
elle-même, l'a forcée de rentrer en soi. La France a cherché, a
fouillé, elle est descendue au plus profond de sa vie populaire; elle
a trouvé, quoi? la France. Elle doit à son ennemi de s'être connue
comme nation.
Il ne fallait pas moins, pour nous calmer, qu'une pensée si grave, que
cette forte et virile consolation, lorsque souvent ramenés vers la
mer, nous portions sur la plage, de la Hogue à Dunkerque, tout ce
pesant passé... Eh bien! déposons-le aux marches de la nouvelle
Église, sur cette pierre d'oubli, qu'une bonne et pieuse Anglaise a
placée à Boulogne[134], pour relever ce qu'ont détruit nos pères. «Qui
de là ne dira volontiers à cette mer, aux dunes opposées: «My curse
shall be forgiveness[135]!»
[Note 134: Peu de temps avant 1830, une demoiselle anglaise vint
trouver M. l'abbé Haffreingnes, directeur d'un collége à Boulogne:
«Monsieur l'abbé, lui dit-elle, je sais que vous songez à rebâtir la
cathédrale de Boulogne; les Anglais, mes ancêtres, en ont commencé la
ruine; comme Anglaise, je voudrais expier ce qu'ils ont fait, autant
qu'il est en moi; voilà ma souscription, c'est bien peu de chose,
vingt-cinq francs!--Mademoiselle, répondit le prêtre, votre foi me
décide. Dès demain, on commencera les travaux; vos vingt-cinq francs
achèteront la première pierre.» Aussitôt il commanda soixante mille
francs de travaux, et depuis il y a mis cinq cent mille francs de sa
fortune. V. la brochure de M. Francis Nettement: À la ville de
Boulogne.]
[Note 135: «Ma malédiction sera... le pardon.» Byron.]
On voit mieux de ce point... On y voit l'Océan rouler sa vague
impartiale de l'une à l'autre rive. On y distingue le mouvement
alternatif de ces grandes eaux et de ces grands peuples. Le flot qui
porta là-bas César et le christianisme rapporte Pélage et Colomban. Le
flux pousse Guillaume, Éléonore et les Plantagenets; le reflux ramène
Édouard, Henri V. L'Angleterre imite au temps de la reine Anne; sous
Louis XVI, c'est la France. Hier, la grande rivale nous enseigna la
liberté; demain, la France reconnaissante lui apprendra l'égalité...
Tel est ce majestueux balancement, cette féconde alluvion qui alterne
d'un bord à l'autre... Non, cette mer n'est pas _la mer stérile_[136].