Le roi, le duc de Bretagne, s'adressent à Somerset, lui redemandent

la ville, avec indemnité[87]. Mais, quand il aurait pu donner

satisfaction, il n'eût osé le faire; il avait peur de l'Angleterre

encore plus que de la France. N'obtenant pas d'indemnité, les Français

en prennent. Le 15 mai, ils saisissent Pont-de-l'Arche à quatre lieues

de Rouen; un mois après, Verneuil. L'armée royale, sous Dunois, entre

par Évreux, les Bretons par la Basse-Normandie, les Bourguignons par

la Haute. Le comte de Foix attaquait la Guienne. Tout le monde voulait

part dans cette curée.

[Note 87: Le roi de France se plaignait aussi des courses que les

Anglais faisaient contre les vaisseaux de son allié le roi de

Castille, et de leurs brigandages sur les grandes routes de France:

«Et se nommoient les _faux visages_, à cause qu'ils se déguisoient

d'habits dissolus.» Jean Chartier.]

Le roi coupa toute communication entre Caen et Rouen, reçut la

soumission de Lisieux, de Mantes, de Gournai, fit paisiblement son

entrée à Verneuil, à Évreux et à Louviers, où René d'Anjou le joignit.

Enfin, réunissant toutes ses forces, il vint sommer Rouen de se

rendre. La ville était déjà toute rendue de coeur; sous la croix

rouge, tout était français. Quoique Somerset y fût en personne avec le

vieux Talbot, il désespéra de défendre cette grande population qui ne

voulait pas être défendue. Il se retira dans le château, et en un

moment toute la ville eut pris la croix blanche[88]. Somerset avait

avec lui sa femme et ses enfants; nul espoir de sortir; les bourgeois

étaient comme une seconde armée pour l'assiéger; il se décida à

traiter. Pour lui, pour sa femme et ses enfants, pour sa garnison, le

roi se contentait de recevoir une petite somme de 50,000 écus; c'était

une bien faible rançon à cette époque; celle de Suffolk tout seul

avait été de 2,400,000 francs. Somerset payait le surplus, il est

vrai, de son honneur, de sa probité; pour ne pas se ruiner, il ruinait

le roi d'Angleterre; il s'engageait, lui régent, à livrer aux Français

le fort d'_Arques_ (ce qui leur assurait Dieppe), à leur donner toute

la basse Seine, _Caudebec_, _Lillebonne_, _Tancarville_, l'embouchure

de la Seine, _Honfleur_!

[Note 88: Mathieu de Coucy, p. 444, et Jacques Du Clercq (qui copie

Mathieu), I, 344, éd. Reiffenberg.--V. les détails de la capitulation,

de l'entrée, etc., dans M. Chéruel, p. 125-134, d'après les documents

authentiques. Le roi rétablissait la juridiction ecclésiastique dans

les prérogatives qu'elle avait perdues sous les Anglais; il maintenait

l'Échiquier, la Charte aux Normands, la Coutume de Normandie, etc. Il

ne tarda pas à déclarer les gens de Rouen «francs, quictes et exempts

de la compaignie _française_ et de tout ce que ceux de _Paris_ peuvent

demander à cette cause.» Cette guerre commerciale entre Rouen et

Paris, qui durait depuis si longtemps, ne finit effectivement qu'à

l'avénement de Louis XI, qui renouvela l'ordonnance de son père

(communiqué par M. Chéruel, d'après les _Archives de Rouen_, II, § 2,

_7 juillet 1450_, _5 janvier 1461_).--V. aussi sur l'_entrée_ une

pièce publiée par M. Mazure dans la Revue Anglo-Française, avril 1835

(Poitiers).]

Mais on pouvait douter qu'il eût pouvoir pour faire de tels présents;

il ne le fit croire qu'en donnant mieux encore; il mit en gage son

bras droit, lord Talbot, le seul homme qui inspirât confiance aux

Anglais... Et il ne put le dégager, ni remplir son traité; Honfleur

désobéit; en sorte que Talbot resta à la suite de l'armée française,

pour être témoin de la ruine des siens[89]. Les Anglais d'Honfleur

restèrent sans secours; ils virent en face la grosse ville d'Harfleur,

bien autrement forte, forcée en plein hiver par l'artillerie de Jean

Bureau (déc. 1449)[90]; alors, ayant encore appelé en vain Somerset à

leur aide, ils finirent par se rendre aussi (18 fév. 1450).

[Note 89: À l'entrée de Charles VII dans Rouen: «Estoient aux

fenestres la femme du comte de Dunois et celle du duc de Somerset pour

voir le mystère et cette grande cérémonie, avec lesquelles estoient le

sire de Talbot et les autres Anglois détenus en ostage, qui estoient

fort pensifs, et marris.» Jean Chartier.]

[Note 90: «S'abandonna et hasarda fort le roi, allant en personne ès

fossez et aux mines... D'icelles artillerie et mines estoit gouverneur

maître Jean Bureau, trésorier de France, lequel estoit fort subtil et

ingénieux en telles matières et en plusieurs autres choses.» Ibidem.]

Si l'on songe que la seule Harfleur avait seize cents hommes, une

petite armée pour garnison, il ne semble pas que la Normandie ait été

aussi dégarnie que Somerset voulait le faire croire. Mais les troupes

étaient dispersées, dans chaque ville quelques Anglais au milieu d'une

population hostile. Qu'auraient-ils fait, même plus forts, contre ce

grand et invincible mouvement de la France qui voulait redevenir

française?

Personne ne comprenait cela en Angleterre. La Normandie avait été

désarmée à dessein, trahie, vendue. N'avait-on pas vu le père de la

reine dans l'armée du roi de France?... Tous les revers de cette

campagne, la Seine perdue, Rouen rendue, l'épée de l'Angleterre, lord

Talbot, mis en gage, toute cette masse de malheurs et de honte retomba

d'à-plomb sur la tête de Suffolk.

Le 28 janvier 1450, la chambre basse présente au roi une humble

adresse: «Les pauvres communes du royaume sont tendrement,

passionnément et de coeur portées au bien de sa personne, autant que

jamais communes le furent pour leur souverain lord[91]....» Toutes ces

tendresses pour demander du sang... Dans cette étrange pièce, les

choses les plus contradictoires étaient affirmées en même temps:

Suffolk vendait l'Angleterre au roi de France et _au père de la

reine_; il tenait un château tout plein de munitions pour l'ennemi qui

devait faire une descente. Et pourquoi appelait-il les Français, les

parents et amis de la reine? _Pour faire roi son fils_[92] à lui

Suffolk, en renversant le roi et la reine. Cela parut logique et bien

lié; John Bull n'eut pas un doute!

[Note 91: «As lovingly, as heartily, and as tenderly...» Turner.]

[Note 92: Il avait fait épouser à son fils la fille de l'aîné des

Somerset, laquelle avait le premier droit au trône, après Henri VI,

dans la ligne de Lancastre. Mariée à tout autre qu'au fils du

ministre, confident de la reine, cette héritière eût été infiniment

dangereuse. Nul doute que ce mariage ne se soit fait par la volonté de

Marguerite.]

Le contradictoire et l'absurde étant admis comme évidents, il n'y

avait rien à répondre. Suffolk essaya néanmoins. Il énuméra les

services de sa famille, tous ses parents tués pour le pays, il rappela

que lui-même il avait passé trente-quatre ans à faire la guerre en

France, dix-sept hivers de suite sous les armes sans revoir le

foyer[93], puis sa fortune ruinée par sa rançon, puis douze années

dans le Conseil. Était-il bien probable qu'il voulût couronner tant de

services, une vie si avancée, par une trahison?

[Note 93: Ceci fait penser à l'honorable exil de lord Collingwood,

qui, pendant toute la guerre continentale, n'obtint pas la permission

de mettre une fois le pied à terre ni de revoir ses filles.]

Il avait beau dire; à chaque mot de justification survenait, comme

une charge de plus, quelque mauvaise nouvelle. Il n'abordait plus de

bateau qu'il n'apprît un malheur, Harfleur aujourd'hui, Honfleur

demain, puis une à une, toutes les villes de la Basse-Normandie; puis

(chose plus sensible encore), la défense de vendre les draps anglais

en Hollande[94]... Ainsi les bruits lugubres se succédaient sans

intervalle; c'était comme une cloche funèbre qui de l'autre rivage

sonnait la mort de Suffolk... On peut juger de la rage du peuple par

une ballade du temps[95] où l'on mêle ironiquement son nom et ceux de

ses amis aux paroles consacrées de l'office des morts.

[Note 94: Proceedings and ordinances of the Privy Council, vol. VI, p.

69, 75, 85 (1837).]

[Note 95: Cette exécrable parodie dépasse 93; vous diriez les litanies

chantées par Marat. Ritson's ancient Songs. Je regrette fort que la

publication des Political Songs du savant M. Wright ne s'étende pas

encore jusqu'à cette époque (1841).]

La reine essaya d'un moyen pour sauver la victime; ce fut de faire

prononcer par le roi contre Suffolk un bannissement de cinq années. Il

sortit de Londres à grand'peine, à travers une meute altérée de sang;

mais ce ne fut pas pour passer en France; il eût justifié les

accusations. Il resta dans ses terres, sans doute pour attendre

l'effet d'une tentative où il avait mis son dernier enjeu. Il avait

fait passer trois mille hommes à Cherbourg, avec le brave Thomas

Kyriel, qui devait faire tout le contraire de ce qui avait perdu

Somerset, concentrer les troupes, tenter un coup. Une belle bataille

eût peut-être sauvé Suffolk. Kyriel réussit d'abord; il assiégea et

prit Valognes. De là, il voulait joindre Somerset en suivant le long

de la mer. Mais les Français le tenaient, le comte de Clermont en

queue, Richemont en tête, pour lui barrer le passage (à Formigny, 15

avril 1450). Kyriel se battit vaillamment et fut écrasé. On sut, à

partir de ce jour, que les Anglais pouvaient être battus en plaine. Il

n'y eut pas quatre mille morts[96], mais avec eux gisait l'orgueil

anglais, la confiance, l'espoir; Azincourt ne fut plus dans la mémoire

des deux nations _la dernière bataille_.

[Note 96: Trois mille sept cent soixante-quatorze, au dire des

hérauts. D'après leur rapport, l'armée anglaise eût été forte de six à

sept mille hommes, et les Français n'auraient eu que trois mille

combattants. Jean Chartier, 197. Mathieu de Coucy, 45. Jacques Du

Clercq, I, 266, éd. Reiffenberg. Il est vrai que, ces historiens se

copiant, les trois témoignages ne peuvent guère compter que pour un

seul.]

C'était l'arrêt de Suffolk; il le comprit et se prépara. Il écrivit à

son fils une belle lettre, sans faiblesse, noble et pieuse, lui

recommandant seulement de craindre Dieu, de défendre le roi, d'honorer

sa mère. Puis il fit venir ce qu'il y avait de gentlemen dans le

voisinage, et en leur présence, jura sur l'hostie qu'il mourait

innocent. Cela fait, il se jeta dans un petit bâtiment, à la garde de

Dieu. Mais il y avait trop de gens intéressés à ce qu'il n'échappât

point. York voyait en lui le champion intrépide de la maison de

Lancastre; Somerset craignait un accusateur, au retour de sa belle

campagne; l'Angleterre aurait eu à juger, entre lui et Suffolk, qui

des deux avait perdu la Normandie.

Selon Monstrelet et Mathieu de Coucy, qui par les Flamands pouvaient

savoir très-bien les affaires d'Angleterre, celles de mer surtout, ce

fut un vaisseau des amis de Somerset qui le _rencontra_[97]. Ils lui

firent son procès à bord; rien ne manqua pour que la chose eût l'air

d'une vengeance populaire; le pair du royaume eut pour pairs et jurés

les matelots qui l'avaient pris. Ils le déclarèrent coupable, lui

accordant pour toute grâce, vu son rang, d'être décapité. Ces jurés

novices ne l'étaient pas moins comme bourreaux; ce ne fut qu'au

douzième coup qu'ils parvinrent à lui détacher la tête avec une épée

rouillée.

[Note 97: «Estant sur la mer, fut rencontré des gens du duc de

Somerset.» Mathieu de Coucy.]

Cette mort ne finit rien. L'agitation, la fureur sombre qu'avait mises

partout la défaite, étaient bonnes à exploiter. Les puissants s'en

servirent; ils savaient parfaitement, dans ce pays déjà vieux

d'expérience, tout ce qu'on pouvait faire du peuple quand il était

ainsi malade; le mal anglais, l'orgueil, l'orgueil exaspéré, en

faisait une bête aveugle. On pouvait, pendant cet accès, le tirer à

droite ou à gauche, sans qu'il devinât la main ni la corde, sans qu'il

sentît qu'on le tirât.

Avant tout, un coup de terreur fut frappé sur l'Église, un coup

efficace, après lequel toute puissante qu'elle était, elle ne bougea

plus, laissant les lords faire ce qui leur plairait. Il suffit pour

cela qu'il y eût deux évêques tués, deux des prélats qui avaient

gouverné avant Suffolk ou avec lui. Tués par qui? On ne le sut trop.

Par leurs gens, par la populace, le _mob_ des ports? À qui s'en

prendre[98].

[Note 98: Henri VI reprocha ouvertement au duc d'York d'avoir fait

tuer par ses gens l'évêque de Chichester, chancelier d'Angleterre.

Lingard, d'après les documents conservés par Stow, 393-395. L'auteur,

connu sous le nom d'Amelgard prétend, avec moins de vraisemblance, que

l'évêque se fit tuer par économie, en disputant sur le prix du passage

avec les matelots qui le ramenaient de France. Notice des mss., I,

417.]

Cela fait, on opéra en grand. On combina un soulèvement, une levée

_spontanée_ du peuple, un de ces vagues mouvements qu'une main savante

peut tourner ensuite en révolution déterminée. Les petits cultivateurs

de Kent, ces masses à vues courtes, ont toujours été propres à

commencer n'importe quoi; il y a là des éléments tout particuliers

d'agitation, mobilité d'esprit, vieille misère, et de plus une

facilité d'entraînement fanatique qu'on ne s'attendait guère à trouver

sur la grande route du monde, entre Londres et Paris[99].

[Note 99: Nous les avons vus (en 1839!) suivre sans difficulté ce

brave Courtney, qui leur donnait parole de ressusciter toutes les fois

qu'on le tuerait.]

En tête, il fallait un meneur, un homme de paille; non pas tout à fait

un fripon, le vrai fripon ne joue pas si gros jeu. On trouva l'homme

même, un Irlandais[100], un bâtard, qui avait fait jadis un assez

mauvais coup; puis, il avait servi en France; il revenait léger et ne

sachant que faire; du reste, jeune encore, brave, de belle

taille[101], spirituel et passablement fol.

[Note 100: Shakespeare lui fait dire à tort qu'il est du comté de Kent.

V. Proceedings and Ordinances of the Privy Council, vol. VI (1837),

preface of sir Harris Nicolas, p. XXVII.]

[Note 101: «A certaine yong man of a goodly stature, and pregnant

wit.» Hall and Grafton.]

Cade, c'était son nom, trouva plaisant de faire le prince pour

quelques jours; il déclara s'appeler Mortimer. Cela était d'une audace

incroyable, le personnage étant connu, et tout le monde sachant que

Mortimer, le petit-fils d'Édouard III, était bien et dûment enterré.

N'importe, il n'en ressuscita pas moins facilement; le nouveau

Mortimer réussit à merveille, il était amusant, entraînant, il jouait

son rôle avec la vivacité irlandaise, bon prince, ami des braves gens,

mais grand justicier... Il faisait les délices du peuple.

Avec le tact parfait qu'ont souvent les fols parlant à des fols, il

fit une proclamation habilement absurde, et qui fut d'un effet

excellent. Il y disait, entre autres choses que, selon le bruit

public, on voulait détruire tout le pays de Kent et en faire une forêt

pour venger la mort de Suffolk sur les innocentes communes. Puis,

venaient des protestations de dévouement au roi; on souhaitait

seulement que ce bon roi daignât s'entourer de ses vrais lords et

conseillers naturels, les _ducs d'York, d'Exeter, de Buckingham et de

Norfolk_. Cela était fort clair; on voyait d'ailleurs parmi la

canaille de Kent un héraut du duc d'Exeter et un gentilhomme du duc de

Norfolk, qui suivaient le mouvement et avaient l'oeil à tout.

Cade eut tout d'abord vingt mille hommes, et davantage en avançant. On

envoya quelques troupes contre lui; il les battit; puis d'illustres

parlementaires, l'archevêque de Cantorbéry, le duc de Buckingham; il

les reçut avec aplomb, sagesse et dignité, modéré dans la discussion,

mais sobre de communication, inébranlable[102].

[Note 102: «Sober in communication, wise in disputyng.» Ibidem.]

Cependant les soldats du roi criaient que le duc d'York devrait bien

revenir pour s'entendre avec son cousin Mortimer, et mettre à la

raison la reine et ses complices. On essaya de les calmer en leur

disant qu'il serait fait justice, et l'on mit à la Tour lord Say,

trésorier d'Angleterre.

Le faubourg étant occupé déjà, le lord maire consulte les bourgeois:

«Faut-il ouvrir la Cité?» Un seul ose dire _non_, on l'emprisonne. La

foule entre... Cade, avec beaucoup de présence d'esprit, coupe

lui-même de son épée les cordes du pont-levis, s'assurant qu'ainsi on

ne le relèvera pas. De son épée il frappe la vieille pierre de

Londres, en disant gravement: «Mortimer est lord de la Cité.» Défense

de piller sous peine de mort; la défense était sérieuse, il venait de

faire décapiter un de ses officiers pour désobéissance. Il se piquait

fort de justice. Il tira lord Say de la Tour pour le faire mourir;

mais auparavant il le fit juger dans la rue, à Cheapside, par le lord

maire et les aldermen demi-morts de peur. Il était assez adroit de

s'associer ainsi, de gré ou de force, le magistrat de Londres.

Après le spectacle de ce jugement de carrefour, après l'exécution, on

ne pouvait empêcher les gens de Kent de se répandre par la ville. Les

voilà qui courent les rues, admirent, regardent les portes closes; ils

commencent à flairer le butin; les mains démangent, ils pillent. Le

prince lui-même, tout prince et Mortimer qu'il est, ne peut tellement

dominer ses vieilles habitudes des guerres de France, qu'il ne vole

aussi, tant soit peu, dans la maison où il a dîné.

Les respectables bourgeois de Londres, marchands, gens de boutique et

autres, avaient jusque-là assez bien pris la chose, y compris les

exécutions. Mais, quand ils virent que les chères boutiques, les

précieux magasins, allaient être violés, alors ils s'animèrent contre

ces brigands d'une vertueuse fureur. Ils prirent les armes, eux, leurs

ouvriers, leurs apprentis; une furieuse batterie eut lieu dans les

rues et au pont de Londres.

Les gens de Kent, rejetés au faubourg, y passèrent la nuit, un peu

étourdis de l'accueil qu'ils avaient reçu dans la Cité. Ils

réfléchirent, ils se refroidirent. C'était le bon moment pour

parlementer avec eux; ils étaient découragés, crédules. Le primat et

l'archevêque d'York passèrent de la Cité à Southwark dans un batelet,

porteurs du sceau royal. Ils leur scellèrent des pardons, tant qu'ils

en voulurent, et les braves gens s'en allèrent, chacun de son côté,

sans dire adieu au capitaine Cade[103]. Lui, intrépide, il essaya

d'abord de diriger la retraite de ceux qui lui restaient; puis, voyant

qu'ils ne songeaient qu'à se battre pour le butin, il monta à cheval

et s'enfuit; mais sa tête était mise à prix, il n'alla pas loin

(juillet 1450).

[Note 103: «Without bydding farewell to their capitaine.» Ibidem.]

Cette terrible farce, toute terrible qu'elle pût sembler, n'était

qu'un prélude. La grossière supposition d'un Mortimer que tout le

monde connaissait pour Cade avait cette utilité de donner un premier

ébranlement aux esprits, de faire songer le peuple... C'était, comme

dans _Hamlet_, une pièce dans la pièce pour aider à comprendre, une

fiction pour expliquer l'histoire, un commentaire en action pour

mettre à la portée des simples l'abstruse question de droit.

L'homme de paille ayant fini, le prétendant sérieux pouvait commencer.

Le duc d'York accourt d'Irlande pour travailler sur le texte que lui

fournissait Somerset. Ce triste général venait de répéter à Caen son

aventure de Rouen; pour la seconde fois, il s'était fait prendre; mais

cette fois la faiblesse ressemblait encore plus à la trahison. Tel fut

du moins le bruit qui courut. Le régent, comme faisaient, comme font

volontiers les Anglais, traînait partout avec lui sa femme et ses

enfants, dangereux et trop cher bagage qui dans plus d'une occasion

peut amollir l'homme de guerre, faire de l'homme une femme. Celle de

Somerset, dans les horreurs du siége, lorsque les pierres et les

boulets pleuvaient, vit une pierre tomber entre elle et ses enfants;

elle courut se jeter aux genoux de son mari[104], le suppliant d'avoir

pitié des pauvres petits... Le malheureux, dès ce moment, eut peur

aussi, il voulut se rendre. Mais la ville était au duc d'York; un

capitaine y commandait pour lui et prétendait défendre à toute

extrémité la ville de son maître. Alors, Somerset (s'il faut en croire

ses accusateurs) fit par faiblesse une chose audacieuse, coupable; il

s'entendit avec les bourgeois, les encouragea sous main à demander

qu'on se rendît; la ville fut livrée[105]. Le capitaine échappa et

s'en alla rendre compte, non pas à Londres, mais droit en Irlande, au

duc d'York. Celui-ci, brusquement et sans ordre, quitte l'Irlande,

traverse l'Angleterre avec une bande armée, et présente au roi une

plainte humblement insolente.

[Note 104: «Kneeling on his knees, to have mercy and compassion of his

smalle infantes.» Holinshed.]

[Note 105: De plus, Somerset abandonna son artillerie. (Mathieu de

Coucy.)]

Personne ne parlait encore du droit d'York, tout le monde y pensait.

La reine ne pouvait se fier qu'à un seul homme, à celui qui avait

droit dans la branche de Lancastre, à l'héritier présomptif du roi.

Mais cet héritier était justement Somerset; elle le fit connétable,

lui mit en main l'épée du royaume au moment où il venait de rendre la

sienne aux Français. Ce défenseur du roi avait assez de mal à se

défendre, ayant perdu la Normandie. Il eût fallu du moins qu'il

réparât; pour réparation, on perdit la Guienne.

Charles VII, ayant complété sa Normandie par Falaise et

Cherbourg[106], avait envoyé, l'hiver, son armée au midi. La milice

nationale des francs-archers commençait à figurer avec quelque

honneur. Jean Bureau conduisait de place en place son infaillible

artillerie; peu de villes résistaient. Les petits rois de Gascogne,

Albret, Foix, Armagnac, voyant le roi si fort, venaient à son

secours, dans leur zèle et leur loyauté; ils poussaient tant qu'ils

pouvaient à cette saisie des dépouilles anglaises, prenaient, aidaient

à prendre, dans l'espoir que le roi leur en laisserait bien quelque

chose. Quatre siéges furent ainsi commencés à la fois.

[Note 106: L'artillerie française, toujours dirigée par Jean Bureau,

fit preuve à Cherbourg d'une habileté toute nouvelle. Il établit _ses

batteries dans la mer_ même, au grand étonnement des Anglais: «Elle

venoit là deux fois le jour; néanmoins, par le moyen de certaines

peaux et graisses dont les bombardes estoient revestues, onques la mer

ne porta dommage à la poudre; mais aussitost que la mer estoit

retirée, les canonniers levoient les manteaux, et tiroient et

jettoient, comme auparavant, contre ladite place, dequoy les Anglois

estoient fort esbahis.» Jean Chartier.]

Dans cette rapide conversion des Gascons, Bordeaux seul résistait;

ville capitale jusque-là, elle ne pouvait que déchoir; les Anglais la

ménageaient fort[107], ils l'enrichissaient, achetaient, buvaient ses

vins; Bordeaux n'espérait pas trouver des maîtres qui en bussent

davantage[108]. Aussi les bourgeois y étaient tellement Anglais qu'ils

voulurent tirer l'épée pour le roi d'Angleterre, faire une sortie; ce

fut, il est vrai, pour fuir à toutes jambes. Bureau, qui déjà avait

pris Blaye, et dans Blaye le maire et le sous-maire de Bordeaux, fut

nommé, avec Chabannes et autres, pour faire un arrangement. Ils se

montrèrent singulièrement faciles, ne demandant ni taxe aux villes, ni

rançon aux seigneurs, confirmant, amplifiant les priviléges. Ceux qui

ne voulaient pas rester Français pouvaient partir; les marchands en ce

cas auraient six mois pour régler leurs affaires[109] les seigneurs

transmettraient leurs fiefs à leurs enfants. Il n'y avait pas

d'exemple de guerre si douce, si clémente[110]. Le roi voulut bien

encore accorder un délai à Bordeaux; enfin, n'étant pas secourue, elle

ouvrit ses portes (23 juin); Bayonne s'obstina et tint deux mois de

plus (21 août).

[Note 107: Voir, aux précieuses _Archives municipales de Bordeaux_, le

livre des priviléges (depuis _la Philippine_, 1295), et le livre dit

_des Bouillons_ (actes et traités, depuis 1259). Celui-ci était

autrefois enchaîné à une table, et il en porte encore la chaîne. J'en

ai parlé déjà dans mon _Rapport au ministre de l'instruction publique

sur les bibliothèques et archives du sud-ouest de la France_, 1836.]

[Note 108: De plus, la Guienne et la Gascogne perdaient un commerce de

transit; les draps anglais traversaient ces provinces pour entrer en

Espagne. Amelgard.]

Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) · 第 4 / 22 段