Tout ce qu'elle avait de brillant, d'éminent, et qui l'eût servie

ailleurs, devait lui nuire en Angleterre. Si les reines françaises

avaient toujours déplu, sous Jean, sous Édouard II, sous Richard II,

combien davantage celle-ci, qui était plus que Française! Le contraste

des deux nations devait ressortir violemment. Ce fut comme un coup du

soleil de Provence dans le monotone brouillard. «Les pâles fleurs du

Nord,» comme les appelle leur poète, ne purent qu'être blessées de

cette vive apparition du Midi.

Avant même qu'elle vînt, lorsque son nom n'avait pas encore été

prononcé, on travaillait déjà contre elle, contre la reine qui

viendrait. Tant que le roi n'était pas marié, la première dame du

royaume était Éléonore Cobham, duchesse de Glocester, femme de l'oncle

du roi; l'oncle était jusque-là l'héritier présomptif du neveu. Une

reine arrivant, la duchesse allait descendre à la seconde place; qu'il

survînt un enfant, Glocester n'était plus l'héritier, il ne lui

restait qu'à s'en aller, à mourir de son vivant, en s'enterrant dans

quelque manoir. Le seul remède, c'était que le bon roi, trop bon pour

cette terre, fût envoyé tout droit au ciel[67].... Dès lors, Glocester

régnait, et lady Cobham, qui avait déjà eu l'habileté de se faire

duchesse, se faisait reine et recevait la couronne dans l'abbaye de

Westminster.

[Note 67: «Entended to destroy the King... By examination convict.»

Hall and Grafton.]

La dame, peu scrupuleuse, eut certainement ces pensées; on ne sait

trop jusqu'où elle alla dans l'exécution. Elle était entourée des gens

les plus suspects. Son directeur en ces affaires était un certain

Bolingbroke, grand clerc[68], surtout dans les mauvaises sciences.

Elle consultait aussi un chanoine de Westminster, et se servait d'une

sorcière, la Margery, dont nous avons parlé.

[Note 68: «Notabilissimus clericus unus illorum in toto mundo.»

Wyrcester.]

Le but étant la mort du roi, on avait fait un roi de cire, lequel

fondant, Henri fondrait aussi. Le grand magicien, Bolingbroke,

siégeait pendant l'opération sur une sorte de trône, tenant en main le

sceptre et l'épée de justice; des quatre coins du siége, partaient

quatre épées, dirigées contre autant d'images de cuivre[69]. Mais tout

cela n'avançait pas beaucoup; la duchesse elle-même, folle de passion

et de désir, s'était hasardée la nuit à entrer dans le sanctuaire de

la noire abbaye... Qu'y venait-elle faire? Voulait-elle, de ses

ongles, fouiller la royauté au fond des tombes, ou déjà, femme vaine,

s'asseoir dans le trône sur la fameuse pierre des rois?

[Note 69: C'étaient probablement les figures du roi, du cardinal et

des deux princes qui avaient chance d'arriver au trône, York et

Somerset.]

L'occasion était belle pour frapper Glocester, pour perdre sa femme,

_infamer_[70] sa maison. Mais d'aller dans cette forte maison, parmi

tant de vassaux armés et de nobles amis, chercher jusqu'à la chambre

conjugale, dans les bras de Glocester, celle qu'il avait tant aimée,

son épouse qui portait son nom, c'était plus de courage qu'on n'en eût

attendu du vieux Winchester et de ses évêques. Ils ne s'y seraient pas

hasardés, s'ils n'eussent été soutenus, suivis de la populace qui

criait _à la sorcière!_ Ce mot était terrible; il suffisait de le

prononcer pour que toute une ville fût comme ivre et ne se connût

plus... Le peuple, en ces moments, devenait d'autant plus furieux

qu'il avait peur lui-même; il laissait tout pour faire la guerre au

diable; tant que le feu n'en avait pas fait raison, il croyait sentir

sur lui-même la griffe invisible...

[Note 70: Pourquoi l'historien du XVe siècle n'emploierait-il pas un

mot qui revient si souvent dans nos chroniques de ce temps?]

La duchesse fut saisie et examinée par le primat, ses gens pendus,

brûlés. Pour elle, par une grâce cruelle, elle fut réservée.

L'ambitieuse avait rêvé une _entrée_ solennelle, une marche pompeuse

dans Londres; elle l'eut en effet. Elle fut promenée comme pénitente,

et la torche au poing, par les rues, au milieu des dérisions féroces,

la canaille, les _apprentis_ de la Cité aboyant après... Si, comme il

faut le croire, les ennemis de la victime ne lui épargnèrent pas les

duretés ordinaires de la pénitence publique, elle était en chemise,

tête nue, au brouillard de novembre... Elle subit l'horrible promenade

par trois jours, par trois quartiers[71]. Et ensuite, comme elle

n'était pas morte, on la remit à la garde d'un lord, et on l'envoya

pour pleurer toute sa vie au milieu de la mer, dans l'île lointaine de

Man.

[Note 71: «Tribus diebus... pertransiens cum uno cero in manu... et

feria sexta cum cero... et die sabbati... simili modo.» Wyrcester.]

On serait tenté de croire que cette scène avait été arrangée pour

pousser à bout Glocester, lui faire perdre toute mesure, lui faire

prendre les armes et rompre la _paix de la Cité_; il aurait eu cette

fois contre lui les gens de Londres, il eût été tué peut-être, à coup

sûr perdu. Au grand étonnement de tout le monde, le duc ne bougea[72].

Ses ennemis en furent pour leur cruelle comédie. Il laissa faire, il

abandonna sa femme plutôt que sa popularité, il resta pour le peuple

_le bon duc_. Cette patience d'un homme si fougueux, et dans une si

terrible épreuve, donna fort à réfléchir; pour se contenir ainsi

lui-même, il avait selon toute apparence des desseins profonds. Par

deux fois il avait essayé de se faire souverain dans les Pays-Bas[73],

et il avait échoué. Mais la chose était certainement plus facile en

Angleterre; il n'était séparé du trône que par une vie d'homme, tant

que le roi n'était pas marié, n'avait pas d'enfants.

[Note 72: «Toke all things paciently and sayde little.» Hall and

Grafton.]

[Note 73: Récemment encore, à la rupture de 1436, il s'était fait

faire par Henri VI, comme roi de France, le don impolitique, insensé,

du comté de Flandre. (Rymer, 1436, 30 juil.)]

Donc, il fallait marier le roi au plus vite, le marier en France,

faire la paix avec la France. L'Angleterre avait assez de la sourde et

terrible guerre qui déjà grondait en elle-même.

Cette raison était bonne, et il y en avait une autre non moins forte:

c'est que l'Angleterre s'épuisait à faire une guerre inutile, qu'elle

n'en pouvait plus, que les dépenses croissaient d'heure en heure, que

les possessions françaises coûtaient, loin de rapporter. Dans un

temps bien meilleur, en 1427, on en tirait 57,000 livres sterling, et

l'on y dépensait 68,000[74].

[Note 74: Turner, d'après un document ms.]

Si ces provinces rapportaient, ce n'était pas au roi. Ceci demande

d'être expliqué avec quelque détail.

Le régent de France, peu secouru, toujours aux expédients, ne sachant

comment faire face à mille embarras, avait inféodé aux lords tous les

meilleurs fiefs; il leur avait mis entre les mains les châteaux, les

places, dans l'espoir qu'ils les défendraient avec leurs bandes de

vassaux. Cela créait aux lords des intérêts très-divers, souvent

opposés entre eux, souvent peu d'accord avec l'intérêt du roi. Ainsi,

Glocester avait des places en Guienne, et il était l'allié des

Armagnacs; mais le duc de Suffolk, mariant sa nièce dans la maison

rivale de Foix, fit passer au mari les fiefs de Glocester. Au nord,

Talbot avait Falaise; le duc d'York, devenu régent, prit pour lui une

ville capitale, royale, la grande ville de Caen.

Le pis, c'est que ces lords, sentant toujours qu'ici ils n'étaient pas

chez eux, ne faisaient rien pour les fiefs qu'ils s'étaient chargés de

défendre. Ils laissaient tout tomber, murs et tours, en ruine. Ils n'y

auraient pas mis un penny; tout ce qu'ils pouvaient tirer, extorquer,

ils l'envoyaient vite au manoir, _home_... Le _home_ est l'idée fixe

de l'Anglais en pays étranger. Tout allait donc s'enfouir dans les

constructions de ces monstrueux châteaux, aujourd'hui trop grands pour

des rois. Mais les Warwick, les Northumberland, les jugeaient trop

petits pour la grandeur future qu'ils rêvaient à leur famille, pour

l'_aîné_, l'héritier, quand _Sa Grâce_ siégerait à Noël dans un

banquet de quelques mille vassaux... Ils ne devinaient guère que

bientôt, père, aîné et puînés, vassaux, biens et fiefs, tout allait

périr dans la guerre civile; tout, sauf le paisible et vrai possesseur

de ces tours, le lierre qui dès lors commençait à les vêtir, et qui a

fini par envelopper l'immensité de Warwick castle.

Quiconque parlait de traiter avec la France, allait avoir contre lui

tous ces lords; ils trouvaient bon que le pays se ruinât pour leur

conserver leurs fiefs du continent, leurs fermes, pour mieux dire, ils

n'y voyaient rien autre chose. Il était tout simple qu'ils y tinssent.

Ce qui était plus surprenant, c'est que la guerre avait tout autant de

partisans parmi ceux qui n'avaient rien en France, chez ceux que la

guerre ruinait; ces pauvres diables avaient sur le continent une

richesse d'orgueil, une royauté d'imagination; au moindre mot

d'arrangement, le _fellow_ sans chausses entrait en fureur, on voulait

lui rogner son royaume de France, lui voler ce que la vieille

Angleterre avait si légitimement gagné à la bataille d'Azincourt.

Les évêques régnants (Winchester, Cantorbéry, Salisbury et

Chichester), dans le désir qu'ils avaient de la paix, dans leurs

craintes que les dépenses de la guerre ne fissent toucher aux biens

d'église, négociaient toujours, mais n'osaient conclure. Ils n'en

seraient peut-être jamais venus là, s'ils n'eussent eu avec eux dans

le conseil un homme d'épée, lord Suffolk, qui les entraîna; il fallait

un homme de guerre pour oser faire la paix.

Suffolk n'était pas d'une famille ancienne. Les Delapole (c'était leur

vrai nom) étaient de braves marchands et marins. L'aïeul fut anobli

pour avoir fourni des vivres à Édouard Ier dans la guerre d'Écosse. Le

grand-père, factotum du violent Richard II, le servit comme amiral,

général, chancelier; loin de faire ainsi sa fortune, il fut poursuivi

par le Parlement et il alla mourir à Paris. Le père, pour relever sa

maison, tourna court et se donna aux ennemis de Richard, se donna

corps et âme; il se fit tuer, lui et trois de ses fils, pour la maison

de Lancastre.

Le dernier fils, celui dont nous parlons, avait fait trente-quatre ans

les guerres de France avec beaucoup d'honneur. Les revers d'Orléans et

de Jargeau n'avaient fait aucun tort à sa réputation de bravoure.

Cette dernière place étant forcée, il se défendait encore; enfin, se

voyant presque seul, il avise un jeune Français: «Es-tu chevalier? lui

dit-il.--Non.--Eh bien! sois-le de ma main.» Ensuite il se rendit à

lui.

Il revint en Angleterre, ruiné par une rançon de deux ou trois

millions. Néanmoins, loin de garder rancune à la France, il conseilla

la paix, s'attacha au parti de la paix; malheureusement il portait

dans ce parti la dureté, l'insolence de la guerre.

La pensée du cardinal Winchester, c'eût été de faire épouser au roi

d'Angleterre une fille du roi de France; pensée timide qu'il osa à

peine exprimer dans les négociations[75]. La fille étant impossible,

on se contenta d'une nièce. Le choix tomba sur la fille d'un prince

pauvre, René, qui ne pouvait porter ombrage aux Anglais. Il y avait

encore cet avantage que, si l'on était obligé, pour diminuer les

dépenses, d'abandonner les deux provinces non maritimes, le Maine et

l'Anjou, on les rendrait à René et à son frère, non à Charles VII, ce

qui serait peut-être moins blessant pour l'orgueil anglais[76].

[Note 75: Rymer, 1433, 21 mai.]

[Note 76: Le Maine devait être remis à René, et non au roi de France:

Henri VI demande expressément à Charles VII qu'il en soit ainsi par sa

lettre originale du 28 juillet 1447. _Mss. Du Puy._]

Le traité de mariage et de cession était raisonnable, et néanmoins

d'un extrême péril pour celui qui oserait le conclure. Suffolk, qui ne

l'ignorait pas, ne se contenta point de l'autorisation du conseil, il

eut la précaution de se faire pardonner d'avance par le roi «les

erreurs de jugement dans lesquelles il pourrait tomber.» Ce singulier

pardon des fautes à commettre fut ratifié par le Parlement[77].

[Note 77: Le Parlement anglais dégage le roi de la promesse qu'il

avait faite, à l'exemple du roi de France, de ne point faire de paix

«sans l'aveu des trois états de la nation,» 1445.--Le 24 avril 1446,

le Parlement déclare que le traité a été fait du propre mouvement du

roi, _sans qu'il ait été conseillé_. _Mss. Bréquigny._]

Rendre une partie pour consolider le reste, c'était faire justement ce

que fit saint Louis, lorsque, malgré ses barons, il restitua aux

Anglais quelques-unes des provinces que Philippe-Auguste avait

confisquées sur Jean sans Terre.

Mais ici, il n'y avait même pas restitution définitive pour le Maine.

Le roi d'Angleterre accordait, non la souveraineté, mais l'_usufruit

viager_ du Maine au frère de René. Encore, pour cet usufruit, les

Français devaient payer aux Anglais, qui tenaient dans ce comté des

fiefs de la Couronne, le _revenu de dix années_[78]; pour une

possession si précaire, ces feudataires allaient recevoir une somme

ronde, en argent, plus sûre, et probablement plus forte que tout ce

qu'ils en auraient tiré jamais.

[Note 78: «Moyennant récompensation de la valeur desdites terres pour

dix ans.» Rymer, 1448, 11 mars.]

Suffolk de retour trouva contre lui une unanimité terrible. Jusque-là,

on était divisé sur la question; bien des gens voyaient que pour

garder ces possessions ruineuses, il faudrait aller jusqu'au fond de

toutes les bourses, et ils ne savaient pas trop s'ils voulaient garder

à ce prix: l'orgueil disait _oui_, l'avarice _non_. Le traité de

Suffolk ayant tranquillisé l'avarice, l'orgueil parla seul. Les moins

disposés à financer pour la guerre se montrèrent les plus guerriers,

les plus indignés. Le caractère morose et bizarre de la nation ne

parut jamais mieux. L'Angleterre ne voulait rien faire ni pour garder

ni pour rendre avec avantage. Elle allait tout perdre sans

dédommagement; la plus vulgaire prudence eût suffi pour le prévoir. Et

le négociateur qui, pour assurer le reste, rendait une partie avec

indemnité, fut haï, conspué, poursuivi jusqu'à la mort.

Tels furent les tristes auspices sous lesquels Marguerite d'Anjou

débarqua en Angleterre. Elle y trouva un soulèvement universel contre

Suffolk, contre la France et la reine française, une révolution toute

mûre, un roi chancelant, un autre roi tout prêt. Glocester avait

toujours eu pour lui le parti de la guerre, les mécontents de diverses

sortes; mais voilà que tout le monde était pour la guerre, tout le

monde mécontent. Lorsqu'il marchait, selon sa coutume, avec un grand

cortége de gens armés qui portaient ses couleurs, lorsque les petites

gens suivaient et saluaient _le bon duc_, on sentait bien que la

puissance était là, que cet homme si humilié allait se trouver maître

à son tour, qu'il devait régner, comme _protecteur_ ou comme roi... Il

en était moins loin à coup sûr que le duc d'York, qui pourtant en vint

à bout plus tard.

De l'autre part, que voyait-on? de vieux prélats, riches et timides,

un octogénaire, le cardinal Winchester, une reine toute jeune, un roi

dont la sainteté semblait simplicité d'esprit. Les alarmes croissant,

un Parlement fut convoqué et le peuple requis de prendre les armes et

de veiller à la sûreté du roi. Le Parlement fut ouvert par un sermon

de l'archevêque de Cantorbéry et du chancelier, évêque de Chichester,

sur la paix et le bon conseil; le lendemain Glocester fut arrêté (11

février); on répandit qu'il voulait tuer le roi pour délivrer sa

femme. Peu de jours après, le prisonnier mourut (23 février). Sa mort

ne fut ni subite ni imprévue; elle avait été préparée par une maladie

de quelques jours[79]. Depuis longtemps, d'ailleurs, il était loin

d'être en bonne santé, si nous en croyons un livre écrit plusieurs

années auparavant par son médecin[80].

[Note 79: «In tam arcta custodia, quod præ tristitia decideret in

lectum _ægritudinis_, et _infra paucos dies_ posterius secederet in

fata.» Whethamstede, apud Hearne, Script. Angl. II, 365.]

[Note 80: Dans ce curieux ouvrage que le médecin adresse au duc, il

lui décrit avec les plus grands détails l'état où se trouvent les

divers organes de Sa Grâce. Il n'en compte pas moins de _sept_ qui

sont fort altérés: le cerveau, la poitrine, le foie, la rate, les

nerfs, les reins et genitalia. Il observe, entre autres choses, que le

noble malade est épuisé par l'usage immodéré des plaisirs de l'amour,

qu'il a le flux de ventre une fois par mois, etc. Quand même on

supposerait que le médecin a voulu effrayer, pour obtenir un peu plus

de sobriété et de modération, cet inventaire d'infirmités, de maladies

naissantes, même réduit de moitié, serait encore peu rassurant.

(Hearne.)]

Toute l'Angleterre n'en resta pas moins convaincue qu'il avait péri de

mort violente. On arrangeait ainsi le roman: la reine avait pour amant

Suffolk (un amant de cinquante ou soixante ans pour une reine de

dix-sept!) tous deux s'étaient entendus avec le cardinal; le soir,

Glocester se portait à merveille; le matin il était mort[81]!...

Comment avait-il été tué? Ici les récits différaient; les uns le

disaient étranglé, quoiqu'il eût été exposé et ne portât aucune

marque; les autres reproduisaient l'histoire lugubre de l'autre

Glocester, oncle de Richard II, étouffé, disait-on, entre deux

matelas. D'autres, enfin, plus cruels, préféraient l'horrible

tradition d'Édouard II, et le faisaient mourir empalé.

[Note 81: «Vespere sospes et incolumis, mane (proh dolor!) mortuus

elatus est et ostensus.» Hist. Croyland. continuatio, apud Gale, I,

521. Cette version plus dramatique est reproduite servilement par tous

les autres: Hall and Grafton, I, 629; Holinshed, p. 1257 (éd. 1577);

Shakespeare, etc.]

Il est rare qu'une femme de dix-sept ans ait déjà le courage atroce

d'un tel crime; il est rare qu'un vieillard de quatre-vingts ans

ordonne un meurtre, au moment de paraître devant Dieu. Je crains

qu'il n'y ait ici erreur de date, qu'on n'ait jugé Winchester mourant

par le Winchester d'un autre âge; et que, d'autre part, on n'ait déjà

vu dans une reine enfant, à peine sortie de la cour de René, cette

terrible Marguerite, qui, dans la suite, effarouchée de haine et de

vengeance, mit une couronne de papier sur la tête sanglante d'York.

Quant à Suffolk, l'accusation était moins invraisemblable. Il avait eu

le tort d'autoriser d'avance tout ce qu'on pourrait dire, en se

donnant, par un arrangement odieux, un intérêt pécuniaire à la mort de

Glocester. Cependant, ses ennemis les plus acharnés, dans l'acte

d'accusation qu'ils lancèrent contre lui de son vivant, ne font nulle

mention de ce crime. On ne le lui a jamais reproché en face, mais plus

tard, après sa mort, lorsqu'il n'était plus là pour se défendre.

Le crime, au reste, s'il y en eut un, ne pouvait qu'être inutile. Il

restait un prétendant dans la ligne de Lancastre, le duc de Somerset;

et il en restait un hors de cette ligne, et plus légitime. Les

Lancastre ne descendaient que du _quatrième_ fils d'Édouard III; et le

duc d'York descendait du _troisième_. Donc son titre était supérieur,

et la mort de Glocester ne faisait que produire sur la scène un

prétendant plus dangereux.

Winchester, selon toute apparence, était malade au moment de la mort

de Glocester, car il mourut un mois après. Sa mort fut un événement

grave. Il avait été cinquante ans le chef de l'Église, et alors, tout

vieux qu'il était, son nom en faisait l'unité. Suffolk n'était pas

évêque pour remplacer Winchester; homme d'épée, et dans une telle

crise, il ne pouvait guère suivre une politique de prêtres. Les

prélats qui, pour défendre l'_Établissement_, avaient fait la royauté

des Lancastre, qui s'en étaient servis et avaient régné avec elle,

s'en éloignèrent à temps[82] et se résignèrent pieusement à la laisser

tomber.

[Note 82: L'évêque de Chichester ne peut plus venir au Parlement pour

cause de vieillesse, mauvaise vue, etc. L'évêque d'Hereford donne sa

démission, etc. (Rymer, 1449, 9 et 19 décembre.)]

Pourquoi, d'ailleurs, l'Église aurait-elle mis au hasard un

_Établissement_ déjà fort menacé pour sauver ce qui ne servait plus,

ce qui nuisait plutôt? Suffolk commençait à prendre de l'argent, aux

moines d'abord, il est vrai; mais il allait en venir aux évêques. Si

l'ami agissait ainsi, que pouvait faire de plus l'ennemi?

Et en effet, sa détresse augmentant, le Parlement lui refusant tout,

il vendit des évêchés[83]. C'était le sûr moyen de mettre contre soi,

non-seulement l'Église, mais les lords, qui souvent pouvaient payer

leurs dettes avec des bénéfices, faire évêques leurs chapelains, leurs

serviteurs. Les grands étaient blessés doublement à leur endroit le

plus sensible; on leur ôtait leur influence sur l'Église, au moment où

ils perdaient leurs fiefs de France. L'indemnité promise pour les

terres qu'ils avaient dans le Maine se réduisit à rien; elle fut

échangée par un nouveau traité pour certaines sommes que les Marches

anglaises de Normandie payaient jusque-là aux Français; le roi

d'Angleterre se chargeait d'indemniser ses sujets du Maine; c'est dire

assez qu'ils ne reçurent pas un sol.

[Note 83: «Episcopatus et beneficia regia pro pecuniis conferendo.»

Hist. Croyland. Continuatio, apud Gale, I, 521.

«À prendre sur les deniers qu'il (le roi de France) a coustume lever

pour le remboursement des appatis sur les subgetz dudit très-hault et

puissant nepveu du paiis de Normandie, afin que sur lesdicts deniers,

lesdits subgetz d'iceluy, laissans lesdites terres (du Maine), soit

par lui contemptez.» Rymer, V. 189, 1448, 11 mars.--Je n'ai pu trouver

le traité original de la cession de l'Anjou et du Maine. On ne le

connaît que par cet arrangement ultérieur qui tire les dédommagements

d'une source odieuse, douteuse, et en laisse la répartition à

l'arbitraire du roi d'Angleterre, c'est-à-dire de Suffolk.--Les

_appatis_ ou _pactiz_ étaient ordinairement des contributions que les

gens d'un pays payaient aux garnisons voisines pour labourer

paisiblement. Ducange, I, 577.]

Un pouvoir qui blessait les grands dans leur fortune, le peuple en son

orgueil, et que l'Église ne soutenait plus, ne pouvait subsister. À

qui sa ruine allait-elle profiter? c'était la question.

Les deux princes les plus près du trône étaient York et Somerset.

Suffolk crut s'assurer de tous deux. Il ôta au plus dangereux, au duc

d'York, l'armée principale, celle de France, et il le relégua

honorablement dans le gouvernement d'Irlande. Somerset qui, après

tout, était Lancastre et proche parent du roi, eut le poste de

confiance, la régence de France, l'armée la plus nombreuse. Mais il

n'en fut pas moins hostile. Il crut, il dit du moins qu'on l'avait

envoyé en France pour le déshonorer, pour le laisser périr sans

secours, lorsque les places étaient ruinées, démantelées, lorsque la

Normandie l'était elle-même par l'abandon du Maine qui découvrait ses

flancs.

Au mois de janvier 1449, le Parlement reçut de Somerset une plainte

solennelle: la trêve allait expirer, le roi de France, disait-il,

pouvait attaquer avec soixante mille hommes[84]; sans un prompt

secours, tout était perdu. Cette plainte était le testament de

l'Angleterre française, les paroles dernières... Le sage Parlement les

accueille, mais uniquement pour nuire à Suffolk; il ne vote pas un

homme, pas un shelling; ce serait voter pour Suffolk; la grande guerre

maintenant est contre lui et non contre la France; périsse Suffolk, et

avec lui, s'il le faut, la Normandie, la Guienne, l'Angleterre

elle-même!

[Note 84: Somerset assurait que le roi avait ordonné que chaque

trentaine d'hommes en armerait un. (Rolls Parl.)]

Somerset avait admirablement prophétisé le soufflet qu'il allait

recevoir. La trêve fut rompue. Le Maine étant livré, un capitaine

aragonais, au service d'Angleterre[85], vint de cette province

demander refuge aux villes normandes. Il trouva toute porte fermée,

aucune garnison ne voulait s'affamer en partageant avec ces fugitifs.

Alors il fallut bien que l'Aragonais devînt sa providence à lui-même;

il trouva sur les marches deux petites villes, mais désertes,

dépourvues; de là, la faim pressant, il se jeta, avec sa bande, sur

une bonne grosse ville bretonne, sur Fougères. Voilà la guerre

recommencée[86].

[Note 85: «De l'ordre de la Jartière... et signalé capitaine.» Jean

Chartier.]

[Note 86: Sur la rupture de la trêve, V. la _ballade_ patriotique _du

bedeau de l'université d'Angers_, publiée par M. Mazure, Revue

Anglo-Française, avril 1835 (Poitiers).]

Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19) · 第 3 / 22 段