affaire d'avant-garde: «Ledit comte de Dampmartin qui estoit de
l'avant-garde, logé à deux lyeues de monseigneur le Dauphin, estoit
allé vers luy pour sçavoir quel estoit son bon plaisir qu'il voulloit
que on fist contre ceulx de Balle; et à son retour, trouva que les
Suisses les allèrent assaillir... Et quand ledit comte vit lesdits
Suysses qui commencèrent à escarmoucher, il fist saillir sur eulx vint
et ung hommes d'armes... Ledit comte... avoit à ladite journée soubz
son enseigne six ou sept vingt hommes d'armes, sans d'autres qu'il
envoya quérir par vingt hommes de ses archiers...» _Bibl. royale,
cabinet des titres, ms. communiqué par M. Jules Quicherat._]
La grande armée tournait le Jura et venait, corps par corps, à la
file, vers la petite rivière (la Birse). Déjà un corps avait passé;
les Suisses se ruèrent dessus; ce choc de deux ou trois mille lances à
pied étonna fort des gens qui, dans leurs guerres anglaises, n'avaient
jamais rencontré le fantassin que comme archer. Ils reculèrent en
désordre et repassèrent l'eau, laissant leurs bagages; l'armée ainsi
avertie, on détacha des troupes du côté de la ville, afin que les
bourgeois ne pussent aider les Suisses, ni ceux-ci se jeter dans Bâle.
Les deux mille ignoraient si bien à quelles forces ils avaient
affaire, qu'ils voulurent pousser en avant. On leur avait défendu en
partant d'aller plus loin que la Birse; ils n'en tinrent pas compte;
ces bandes étaient menées démocratiquement, les capitaines par les
soldats. Un messager vint de Bâle, qui les avertit du grand nombre de
leurs ennemis, les conjurant au nom de leur salut de ne point passer
la rivière. Mais, telle était leur ivresse et leur brutalité féroce,
qu'ils tuèrent le messager[42].
[Note 42: Tschudi.]
Ils passèrent, furent écrasés; les gens d'armes en poussèrent cinq
cents dans une prairie, d'où ils ne sortirent jamais. Mille environ,
croyant gagner Bâle, se trouvèrent heureux de rencontrer une tour, un
cimetière, où les haies, les vignes, une vieille muraille arrêtaient
la cavalerie. Ils tinrent là en désespérés; ils n'avaient pas plus de
quartier à espérer qu'ils n'en avaient fait à Greiffensee; Burckard
Monck, leur ennemi, était là pour solder ce compte. Les gens d'armes,
laissant leurs chevaux, forcèrent la muraille, mirent le feu à la
tour. Les Suisses furent tués jusqu'au dernier.
Un historien français leur rend ce témoignage:
«Les nobles hommes qui avoient esté en plusieurs journées, contre les
Anglois et autres, m'ont dit qu'ils n'avoient vu ni trouvé aucune
gens de si grande défense, ni si outrageux et téméraires pour
abandonner leur vie[43].»
[Note 43: Mathieu de Coucy.]
C'était une défaite honorable, une leçon toutefois, la seconde
qu'eussent reçue les Suisses; la première leur avait été donnée par le
Piémontais Carmagnola. Il faut voir aussi avec quels efforts, quelles
adresses maladroites, quel flot de phrases et de rhétorique leurs
historiens ont tâché de couvrir la réalité du fait; ils diminuent le
nombre des Suisses, augmentent celui de leurs ennemis; ils tâchent de
faire entendre que toute l'armée des Armagnacs fut engagée; ils
peignent l'admiration du dauphin (_qui n'y était pas_[44], et qui de
sa nature n'admirait pas aisément); enfin, pour que rien ne manque au
merveilleux, ils ajoutent ce petit conte. Le Souabe Burckard Monck se
promenait sur le champ de bataille, riant aux éclats à la vue de ces
cadavres, et se mit à dire: «Nous nageons dans les roses.» Mais, parmi
tous ces gens quasi-morts, en voilà un qui ressuscite et qui, d'une
pierre roidement lancée, frappe Burckard à la tête; il en meurt trois
jours après[45].
[Note 44: «Le dauphin ne se trouva point en personne à cette besogne,
ny aucuns des plus grands et principaux de son conseil.» Mathieu de
Coucy.--C'est l'historien _contemporain_; il a _parlé aux combattants_
même; historien peu suspect d'ailleurs, puisqu'il loue le courage des
Suisses. Et c'est justement le seul que le savant Müller s'obstine à
ignorer; il ne le cite pas une fois. Il va chercher partout ailleurs,
dans les _on dit_ d'Æneas Sylvius, qui n'était plus à Bâle, dans la
chronique de Tschudi, écrite cent ans après, etc.]
[Note 45: Tschudi.]
Le dauphin, ajoutent-ils, fut si effrayé de la valeur des Suisses,
qu'_il se retira_ à la hâte et ne leur demanda plus que leur amitié.
Et justement le contraire est exact et parfaitement prouvé. Ce sont
les Suisses qui brusquement _se retirèrent_, laissèrent Zurich[46] et
rentrèrent dans les montagnes. Le dauphin voulut bien traiter avec
Bâle et le concile; le parti que les Suisses avaient dans Bâle, et qui
était tout prêt à faire main basse sur les nobles, n'osa remuer; les
troupes se répandirent sans obstacle dans la Suisse, entre le Jura et
l'Aar; enfin, après avoir bien vu qu'il n'y avait pas grand'chose à
prendre chez leurs ennemis, elles retombèrent sur leurs amis, et se
mirent à piller l'Alsace et la Souabe.
[Note 46: «Ceux de Zurich disaient aux assiégeants: «Allez à Bâle
faire saler des viandes; la chair ne vous manquera pas.» Les autres,
ne sachant pas encore pourquoi les assiégés se réjouissaient, leur
crièrent: «Le vin a donc baissé de prix chez vous, combien la
mesure?--Aussi bon marché qu'à Bâle la mesure de sang.» Tschudi.
Les Autrichiens ne se réjouirent pas moins que ceux de Zurich. Ils
firent sur la bataille une méchante complainte, dit le chroniqueur
ennemi: «Les Suisses ont marché vers Bâle à grands cris, à grand
bruit, mais ils ont trouvé le dauphin, etc.» Tschudi.]
Les Allemands jetèrent les hauts cris. Mais les autres répondaient
qu'on leur avait promis des vivres, une solde, et qu'ils n'avaient
rien reçu[47]. Enfin le duc de Bourgogne, craignant de voir les
Français s'habituer en Suisse et en Alsace, se porta pour médiateur.
Le dauphin, qui se plaignait d'avoir sauvé des ingrats, fit
volontiers la paix avec les Suisses. Il sentit, en homme avisé, tout
ce qu'on pouvait faire avec ces braves, qui se vendaient aisément, qui
n'avaient peur de rien et frappaient sans raisonner. Il les encouragea
à venir en France. Il se montra leur ami contre la noblesse, qu'il
était venu secourir, déclarant que si les nobles de Bâle ne voulaient
pas s'arranger, il se joindrait à la ville pour leur faire la guerre.
Il aimait tant cette ville de Bâle, qu'il aurait voulu qu'elle fut
française. De leur côté les Suisses, qui ne demandaient qu'à gagner,
lui offrirent amicalement de lui louer quelques mille hommes.
[Note 47: L'empereur répliquait qu'il avait demandé un secours de six
mille hommes, et non de trente mille. On pouvait lui répondre que six
mille hommes n'auraient servi à rien, que les Suisses n'auraient pas
été intimidés, ni Zurich délivrée. V. la discussion dans _Legrand,
Histoire de Louis XI_ (_ms. de la Bibl. royale_), d'après les actes
originaux.
_Bibl. royale, ms. Legrand_, folio 71.
Ceci ne se trouve, si je ne me trompe, que dans les historiens
suisses, Müller, Geschichte, B. IV, c. II.
Je ne puis retrouver la source où j'ai puisé ce fait, qui n'est pas
invraisemblable, mais que je n'ose garantir.]
Le retour du dauphin et le bruit de l'échec des Suisses avancèrent
fort les affaires de Lorraine. Les villes qui se couvraient du nom de
l'Empire comprirent que si l'empereur et la noblesse allemande avaient
appelé les Français au fond des pays allemands pour sauver Zurich, ils
ne viendraient pas se battre contre les Français sur les Marches de
France. Toul et Verdun reconnurent le roi comme protecteur[48].
[Note 48: _Archives, Trésor des chartes, Reg. 177_, n{os} 54, 55.]
Metz seule résistait. Cette grande et orgueilleuse ville avait
d'autres villes dans sa dépendance, et autour d'elle vingt-quatre ou
trente forts. Cependant, dès le commencement, Épinal avait saisi
l'occasion de s'affranchir et s'était jetée dans les bras du roi[49].
Les forts s'étant rendus ensuite, les Messins se décidèrent à
négocier; ils représentèrent au roi «qu'ils n'étoient point de son
royaume ni de sa seigneurie; mais que dans ses guerres avec le duc de
Bourgogne et autres, ils avoient toujours reçu et conforté ses gens.»
Alors, par ordre du roi, maître Jean Rabateau, président du Parlement,
proposa à l'encontre plusieurs raisons, savoir: Que le Roy prouveroit
suffisamment, si besoin étoit, tant par des chartes que chroniques et
histoires, qu'ils étoient et avoient été de tout temps passé sujets du
Roy et du royaume; que le Roy étoit bien averti qu'ils étoient
coutumiers de faire et trouver telles cauteles et cavillations, et
comment, quand l'empereur d'Allemagne étoit venu à grande puissance et
intention de les contraindre à obéir à lui, pour leur défense ils se
disoient pour lors être _dépendans du royaume de France et tenans de
la couronne_; semblablement, quand aucuns roys des prédécesseurs du
Roy de France étoient venus pour les faire obéir à eux, ils se
disoient être _de l'Empire et sujets de l'Empereur_[50].
[Note 49: D. Calmet.]
[Note 50: Mathieu de Coucy.]
Le grand procès des limites de la France et de l'Empire ne pouvait se
régler aussi incidemment et pendant une trêve de la guerre
d'Angleterre. La chose resta indécise. Le roi se contenta de faire
financer cette riche ville de Metz.
Au reste, il avait fait tout ce qu'il pouvait désirer, occupé ses
troupes, relevé à bon marché la réputation des armes françaises. Les
capitaines, jusque-là dispersés et à peine dépendants du roi, avaient
suivi son drapeau. Le moment était venu d'accomplir la grande réforme
militaire que la Praguerie avait fait ajourner.
L'opération était délicate; elle fut habilement conduite[51]; le roi
chargea les seigneurs qui lui étaient le plus dévoués de sonder les
principaux capitaines et de leur offrir le commandement de quinze
compagnies de gendarmerie régulière. Ces compagnies, chacune de cent
lances (600 hommes), furent réparties entre les villes; mais on eut
soin de les diviser, de sorte que dans chaque ville (même dans les
plus grandes, Troyes, Châlons, Reims) il n'y avait que vingt ou trente
lances. La ville payait sa petite escouade et la surveillait; partout
les bourgeois étaient les plus forts et pouvaient mettre les soldats à
la raison. Les gens de guerre qui ne furent pas admis dans les
compagnies se trouvèrent tout à coup isolés, sans force; ils se
dispersèrent. «Les Marches et pays du royaume devinrent plus sûrs et
mieux en paix, dès les deux mois qui suivirent, qu'ils n'avaient été
trente ans auparavant[52].»
[Note 51: On n'a pu retrouver l'ordonnance relative à cette
organisation militaire.--Quant à la taille, elle fut consentie par les
États d'après l'ordonnance de 1439, sans qu'il fut spécifié qu'elle
était _permanente_ et _perpétuelle_. Cette grave innovation fut
introduite par un _sous-entendu_. Ordonnances, XIII.]
[Note 52: Mathieu de Coucy.]
Il y avait trop de gens qui gagnaient au désordre pour que cette
réforme se fit sans obstacle. Elle en rencontra de timides, il est
vrai, dans le conseil même du roi. Les objections ne manquèrent pas:
les gens de guerre allaient se soulever; le roi n'était pas assez
riche pour de telles dépenses, etc.
La réforme financière, qui seule rendait l'autre possible, fut due,
selon toute apparence, à Jacques Coeur. Dans la belle et sage
ordonnance de 1443, qui règle la comptabilité[53], on croit
reconnaître, comme dans celle de Colbert, la main d'un homme formé aux
affaires par la pratique du commerce, et qui applique en grand au
royaume la sage et simple économie d'une maison de banque.
[Note 53: Les officiers de finances exercent un contrôle les uns sur
les autres. Les receveurs rendront compte au receveur général tous les
deux ans, celui-ci tous les ans à la chambre des comptes; les grands
officiers (l'argentier, l'écuyer, le trésorier des guerres et le
maître de l'artillerie) compteront tous les mois avec le roi même.
Ordonnances, XIII, 377. Pour mesurer le chemin parcouru, il est
curieux de rapprocher de cette vieille ordonnance l'important ouvrage
de M. de Montcloux: De la Comptabilité publique, 1840.
Cette remarque judicieuse est de notre grand historien économiste M.
de Sismondi, Histoire des Français, XIII, 447.]
L'argent donne la force. En 1447, le roi prend la police dans sa main;
il attribue au prévôt de _Paris_ la juridiction sur tous les vagabonds
et malfaiteurs du _royaume_[54]. Cette haute justice prévôtale était
le seul moyen d'atteindre les brigands, de les soustraire à leurs
nobles protecteurs, à la connivence, à la faiblesse des juridictions
locales.
[Note 54: Dès 1438, le roi avait nommé le prévôt de Paris «espécial et
général réformateur...»]
On trouva ce remède dur, on se plaignit fort; mais l'ordre et la paix
revinrent, les routes furent enfin praticables. «Les marchands
commencèrent de divers lieux à travers de pays à autres faire leur
négoce... Pareillement les laboureurs et autres gens du plat pays
s'efforçoient à labourer et réédifier leurs maisons, à essarter leurs
terres, vignes et jardinages. Plusieurs villes et pays furent remis
sus et repeuplez. Après avoir été si longtemps en tribulation et
affliction, il leur sembloit que Dieu les eût enfin pourvus de sa
grâce et miséricorde[55].»
[Note 55: Mathieu de Coucy.]
Cette renaissance de la France fut signalée par une chose grande et
nouvelle, la création d'une infanterie nationale.
L'institution militaire sortit d'une institution financière. En 1445,
le roi avait ordonné que les _élus_ chargés de répartir la taille
seraient appointés par lui[56]; que ces élus ne seraient plus les
juges seigneuriaux, les serviteurs des seigneurs, mais les agents
royaux, les agents du pouvoir central, dépendant de lui seul, par
conséquent plus libres des influences locales, plus impartiaux.
[Note 56: «Et n'auront plus doresnavant les juges et chastellains des
_Seigneurs_ particuliers (ne autres juges ordinaires) la cognoissance
des tailles et aides... Plusieurs juges desdictes chatellenies
champêtres ne sont pas expers ne cognoissans en telles matières,
ainçois sont les aucuns simples gens méchaniques qui tiennent à ferme
desdicts _Sieurs_ particuliers, les receptes, judicatures et prevostez
de leurs seigneuries, et lesquels, soubz ombre de l'autorité qui par
ce moyen leur seroit donné, se voudroient par aventure affranchir,
avec les métoyers et autres familiers serviteurs, du payement des
tailles et aydes, qui tourneroit à grande folle et charge des manans
et habitans des chastellenies... parce qu'il y auroit moins de
personnes contribuables... aussi pour ce que lesdits juges et
chastellains ne tiennent leur judicature que de quinzaine en
quinzaine... et ne vouldroient laisser leurs affaires pour vacquer à
l'expédition desdictes causes, se ils n'avoient gaiges ou salaires
pour ce faire.» Ordonnances, XIII, 241-7.]
En 1448, ces _élus_ reçoivent ordre d'élire un homme par paroisse,
lequel sera franc et exempt de la taille, s'armera à ses frais et
s'exercera les dimanches et fêtes à tirer de l'arc. Le franc-archer
recevra une solde seulement en temps de guerre.
Les élus devaient, selon l'ordonnance, choisir de préférence dans la
paroisse «un bon compagnon qui auroit fait la guerre[57].»
[Note 57: «Au cas que les commissaires et esleuz trouveront en aucune
bonne paroisse ung bon compaignon usité de la guerre, et qu'il n'eust
de quoy se mettre sus de habillemens... et fust propice pour estre
archer, lesdicts commissaires et esleuz sçauront aux habitans s'ils
luy voudront aidier à soi mettre sus...--Se trois ou quatre
parroissiens povoient faire un archer, ce demeure à la discrétion des
commissaires et esleuz. Les parroissiens de chascune parroisse seront
tenuz d'eulx donner garde de l'archer... qu'il n'ose soy absenter,
vendre ou engaiger son habillement.--Le seigneur chastellain, ou son
capitaine pour luy, sera tenu de visiter tous les moys les archers de
sa chastellenie, et se faulte y trouve, sera tenu de le faire savoir
aux commissaires ou esleuz du Roy.» Ordonnances, XIV, 2, 5.--Selon un
auteur qui paraît avoir vécu dans la familiarité de Charles VII, il y
aurait eu un archer _par cinquante feux_, Amelgardus, dans les Notices
des mss., I. 423.
V. la diatribe de l'historien connu sous le nom d'Amelgard, contre les
compagnies d'ordonnances et les francs-archers. Notices des mss., I,
423.]
Néanmoins on s'égaya fort sur la nouvelle milice; on prétendait que
rien n'était moins guerrier; on en fit des satires; il en est resté le
_Franc-Archer de Bagnolet_[58].
[Note 58: C'est une des meilleures satires qu'on attribue à Villon:
«Apperçoit le franc-archer un espoventail... faict en façon d'un
gendarme,» et il lui demande grâce:
«En l'honneur de la Passion
De Dieu, que j'aie confession!
Car, je me sens jà fort malade....»]
Plus d'un en riait qui n'avait pas envie de rire. La noblesse
entrevoyait combien l'innovation était grave. Ces essais plus ou moins
heureux, francs-archers de Charles VII, _légions_ de François Ier,
devaient amener le temps où la force, la gloire du pays seraient aux
roturiers.
L'archer de Bagnolet n'en était pas moins l'aïeul du terrible soldat
de Rocroi, d'Austerlitz.
Au reste, les francs-archers semblent avoir été plus guerriers que la
satire ne veut le faire croire. Ils aidèrent fort utilement l'armée,
qui reconquit la Normandie et la Guienne.
Eussent-ils été inutiles, une telle institution eût toujours témoigné
une grande chose, savoir: que le roi n'avait rien à craindre de ses
sujets; qu'ils étaient bien à lui, les petits surtout, bourgeois et
bonnes gens des villages.
Le XIIIe siècle avait été celui de la _paix du roi_; il avait fallu
alors qu'il défendit la guerre aux communes comme aux seigneurs; qu'il
leur ôtât à tous les armes dont ils se servaient mal.
Mais maintenant la guerre sera la _guerre du roi_. Il arme lui-même
ses sujets; le roi se fie au peuple, la France à la France.
Elle a retrouvé son unité au moment où l'Angleterre perd la sienne.
Nous allons voir tout à l'heure (1453) le Parlement anglais voter une
armée, mais on n'osera la lever; ce serait convoquer la discorde de
toutes les provinces, amener des soldats à la guerre civile, les
mettre aux prises; ils commenceraient par se battre entre eux.
CHAPITRE III
TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSÉS DE FRANCE
1442-1453
C'est une opinion établie en Angleterre dès le XVe siècle, adoptée par
les chroniqueurs, consacrée par Shakespeare[59], que ce pays dut la
perte de ses provinces de France et tous ses malheurs au malheur
d'avoir eu une reine française, Marguerite d'Anjou. Historiens et
poètes, tous voient la fatalité, le mauvais génie de l'Angleterre
débarquer avec Marguerite.
[Note 59: Disons mieux, par le nom de Shakespeare. En mettant son nom
à plusieurs tragédies médiocres qu'il arrangeait un peu, le grand
poète a immortalisé toutes les erreurs et les non-sens des
chroniqueurs et dramaturges du XVIe siècle, qui parlent au hasard du
XVe.]
Qui aurait pu le soupçonner? Marguerite était une enfant, elle n'avait
que quinze ans; elle sortait de l'aimable maison d'Anjou, qui plus
qu'aucune autre avait contribué à rapprocher tous les princes
français, à réconcilier la France avec elle-même. Cette jeune reine
était la fille du plus doux des hommes, _du bon roi René_, l'innocent
peintre et poète, qui finit par vouloir se faire berger[60]; elle
était nièce de Louis d'Anjou, qui laissa à Naples une si chère
mémoire[61].
[Note 60: Sur cette bergerie du vieux roi et de sa jeune femme, V.
Villeneuve-Bargemont.]
[Note 61: M. de Sismondi, justement sévère pour tous les rois, fait
une exception en faveur de celui-ci: Histoire des républiques
italiennes, IX, 54.]
Le côté maternel était moins rassurant peut-être. La maison de
Lorraine, remuante et guerrière s'il en fut, n'en devait pas moins,
adoucie par le sang d'Anjou, séduire, ensorceler les peuples... La
France fut «folle des Guise, car c'est trop peu dire amoureuse.» On
sait quel souvenir a laissé leur nièce, Marie Stuart?... Héros de
roman autant que d'histoire, ces princes de Lorraine devaient en deux
siècles essayer, manquer tous les trônes[62].
[Note 62: On ne peut voir sans intérêt, près de la mer, dans la petite
église des jésuites de la petite ville d'Eu, la triste et rêveuse
effigie de Henri de Guise. Dans les plis infinis de ce front, il n'y a
pas seulement la tragédie personnelle, il y a le long et pénible
imbroglio des destinées de la famille, les couronnes de France,
d'Écosse, de Naples, de Jérusalem, d'Aragon, revendiquées, touchées,
manquées toujours... Cependant, à la fin, ces Lorrains ont pu se
consoler, ils ont fait fortune, en laissant la Lorraine pour épouser
l'héritière d'Autriche; mais cela n'est arrivé que lorsqu'ils ont
perdu l'esprit de la famille et rassuré l'Europe par une sage et
honnête médiocrité.]
La jeune Marguerite était née parmi les plus étranges, les plus
incroyables aventures, en plein roman. Son père était prisonnier, une
de ses soeurs en otage, mariée d'avance à l'ennemi de la maison
d'Anjou. René reçut dans sa captivité la couronne de Naples et
commença son règne en prison. Son rival, Alphonse d'Aragon, était
lui-même captif à Milan. C'était une guerre entre deux prisonniers. La
femme de René, Isabelle de Lorraine, sans troupes, sans argent,
chassée de son duché, s'en va conquérir un royaume. Elle trouve
Alphonse libre et plus fort que jamais; elle lutte trois ans, se ruine
pour racheter son mari et le faire venir. Il ne vient que pour
échouer[63].
[Note 63: V. Simonetæ lib. IV; et Giornali Napolitani, ap. Muratori,
XXI, 270, 1108.]
La vaillante Lorraine n'emmena pas sa fille plus loin que Marseille;
elle la laissa sur ce bord avec son jeune frère, parmi les Provençaux
qu'aimait René, qui le lui rendaient bien, et dont l'enthousiasme
facile s'animait de l'intrépidité d'Isabelle et de la beauté de ses
enfants. La petite Marguerite, Provençale d'adoption, eut pour
éducation les périls de sa mère, les haines d'Anjou et d'Aragon; elle
fut nourrie dans ces mouvements dramatiques de guerre et d'intrigues;
elle grandit d'esprit, de passion, au souffle des factions du Midi.
«C'était, dit un chroniqueur anglais et peu ami, c'était une femme de
grand esprit, de plus grand orgueil, avide de gloire, d'honneur; elle
ne manquait pas de diligence, de soin, d'application; elle n'était pas
dénuée de l'expérience des affaires. Et parmi tout cela, c'était bien
une femme, il y avait en elle une pointe de caprice; souvent, quand
elle était animée et toute à une affaire, le vent changeait, la
girouette tournait brusquement[64].»
[Note 64: «Like to a wethercock, mutable and turning.» Hall and
Grafton.]
Avec cet esprit violent et mobile, elle était très-belle. La furie, le
démon, comme l'appellent les Anglais, n'en avait pas moins les traits
d'un ange[65], au dire du chroniqueur provençal. Même âgée, accablée
de malheurs, elle fut toujours belle et majestueuse. Le grand
historien de l'époque, qui la vit à la cour de Flandre, bannie et
suppliante, n'en fut pas moins frappé de cette imposante figure: «La
Reine, avec son maintenir, se montroit, dit-il, un des beaulx
personnages du monde, représentant dame[66].»
[Note 65: «On admiroit son fils et sa fille (Marguerite), comme s'ils
eussent esté deux anges de divers sexes, descendus du palais céleste.»
Chronique de Provence.]
[Note 66: Chastellain. L'ensemble du passage prouve que c'est bien du
corps, de la personne physique qu'il s'agit.]
Marguerite ne pouvait apparemment épouser qu'une grande infortune.
Elle fut deux fois promise, et deux fois à de célèbres victimes du
sort, à Charles de Nevers dépouillé par son oncle, et à ce comte de
Saint-Pol avec lequel la féodalité devait finir en Grève. Elle fut
mariée plus mal encore; elle épousa l'anarchie, la guerre civile, la
malédiction... À tort ou à droit, cette malédiction dure encore dans
l'histoire.