HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME SEPTIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1876
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
LIVRE XI
CHAPITRE II
RÉFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE
1439-1448
La longue et confuse période des dernières années de Charles VII peut
néanmoins se résumer ainsi: la guérison de la France.--Elle guérit, et
l'Angleterre tombe malade.
La guérison semblait improbable; mais l'instinct vital qui se réveille
à l'extrémité, ramassa, concentra les forces. Tout ce qui souffrait se
serra.
Ceux qui souffraient, c'était d'une part la royauté réduite à rien;
de l'autre, les petits, bourgeois ou paysans. Ceux-ci avisèrent que le
roi était le seul qui n'eût pas intérêt au désordre, et ils
regardèrent vers lui. Le roi sentit qu'il n'avait de sûr que ces
petits. Il confia la guerre aux hommes de paix, qui la firent à
merveille. Un marchand paya les armées; un homme de plume dirigea
l'artillerie, fit les siéges, força dans les places les ennemis, les
rebelles.
On fit si rude guerre à la guerre qu'elle sortit du royaume.
L'Angleterre, qui nous l'avait jetée, la reprit à bord.
Les grands, sans appui, vont se trouver petits en face du roi, à
mesure que ce roi grandira par le peuple; ils seront obligés peu à peu
de compter avec lui. Pour cela, il faut du temps, quarante ans et deux
règnes. Le travail se fait à petit bruit sous Charles VII et il ne
finit pas. Il doit durer tant qu'à côté du roi subsiste un roi, le duc
de Bourgogne.
Le 2 novembre 1439, Charles VII, aux états d'Orléans, ordonne, à la
prière des états: Que désormais le roi seul nommera les capitaines;
que les seigneurs, comme les capitaines royaux, seront responsables de
ce que font leurs gens; que les uns et les autres doivent répondre
également devant les gens du roi, c'est-à-dire que désormais la guerre
sera soumise à la justice. Les barons ne prendront plus rien au delà
de leurs droits seigneuriaux[1], sous prétexte de guerre. La guerre
devient l'affaire du roi; pour douze cent mille livres par an que les
états lui accordent, il se charge d'avoir quinze cents lances de six
hommes chacune. Plus tard, nous le verrons, à l'appui de cette
cavalerie, créer une nouvelle infanterie des communes.
[Note 1: Simon, le roi: «Déclare dès à présent la terre et seigneurie
commise et confisquée envers le Roy et à jamais sans restitution.»
Ordonnances, XIII.]
Les contrevenants n'obtiendront aucune grâce; si le roi pardonnait,
les gens du roi n'y auront nul égard. L'ordonnance ajoute une menace
plus directe et plus efficace: La dépouille des contrevenants
appartient à qui leur court sus[2].--Ce mot était terrible; c'était
armer le paysan, sonner, pour ainsi dire, le tocsin des villages.
[Note 2: «Les chevaux, harnois et autres biens qui seront prins sur
lesdits capitaines et autres gens faisans contre cette présente loy et
ordonnance... (_appartiendront_)... à ceux qui les auront conquis.»
Ibidem.]
Que le roi osât déclarer ainsi la guerre au désordre, lorsque les
Anglais étaient encore en France; qu'il tentât une telle réforme en
présence de l'ennemi, n'était-ce pas une imprudence? Quoique dans le
préambule, il dise que l'ordonnance a été faite sur la demande des
états, il est douteux que les princes et la noblesse qui y siégeaient
aient bien sérieusement sollicité une réforme qui les atteignait.
Ce qui explique en partie la hardiesse de la mesure, c'est que les
capitaines soi-disant royaux, les pillards, les écorcheurs, venaient
de s'affaiblir eux-mêmes. Ils avaient tenté une course vers Bâle,
comptant rançonner le concile, et, tout au contraire, ils furent
eux-mêmes sur la route fort malmenés par les paysans de l'Alsace;
puis, voyant les Suisses prêts à les recevoir[3], ils revinrent
l'oreille basse. Le roi, qui avait pris Montereau vaillamment et de sa
personne[4] (1437), prit Meaux par son artillerie (1439). Alors, se
sentant fort, il vint siéger à Paris; il écouta les plaintes contre
les gens de guerre, entendit les pleurs et les lamentations des bonnes
gens. On fit des justices rapides; le connétable de Richemont, qui de
connétable se faisait volontiers prévôt, pendait, noyait tout sur son
chemin. Son frère, le duc de Bretagne, ne tarda pas à frapper ce grand
coup, de juger et brûler le maréchal de Retz. Cette première justice
sur un seigneur ne se fit qu'au nom de Dieu, et avec l'aide de
l'Église. Mais elle n'en fut pas moins un avertissement pour la
noblesse, qu'il n'y aurait plus d'impunité.
[Note 3: Sur les craintes où ces brigands tinrent la Suisse pendant
plusieurs années, V. particulièrement les lettres des magistrats de
Berne: Der Schweitzerische Geschichtforscher, V. 321-488 (1437-1450).]
[Note 4: «Auquel assaut, le Roy, nostre seigneur, s'est exposé en
personne et vaillamment s'est mis dans les fossés en l'eaue jusques
au-dessus de la ceinture, et monté par une échelle durant l'assaut,
l'épée au poing, et entré dedans que encore y avoit très-peu de ses
gens.» Registres du Parlement, 11 oct. 1437.]
Quels furent les hardis conseillers qui poussèrent le roi dans cette
route? Quels serviteurs ont pu lui inspirer ces réformes, lui faire
donner le nom que lui donnent les contemporains: Charles _le bien
servi_?
Dans le conseil de Charles VII, nous voyons à côté des princes, du
comte du Maine, du cadet de Bretagne, du bâtard d'Orléans, siéger de
petits nobles, le brave Xaintrailles, les sages et politiques Brézé,
nobles, mais n'étant rien que par le roi[5]. Nous y voyons deux
bourgeois, l'argentier Jacques Coeur, le maître de l'artillerie Jean
Bureau, deux petits noms bien roturiers[6]. Cette roture est placée en
lumière par leur anoblissement et leurs armoiries. Coeur mit dans son
blason trois coeurs rouges et l'héroïque rébus: _À vaillans_ (coeurs)
_riens impossible_[7]. Bureau prit pour armes trois burettes ou
fioles; mais le peuple préférant l'autre étymologie, tout aussi
roturière, tira _bureau_ de _bure_, et en fit le proverbe: _Bureau
vaut escarlate_.
[Note 5: D'autre part, ils sentaient parfaitement combien le roi avait
besoin d'eux. À la mort de Charles VII, le nouveau roi, mortel ennemi
de Pierre de Brézé, avait mis sa tête à prix; mais cela était inutile,
il alla la porter lui-même, et Louis XI, qui avait beaucoup d'esprit,
le reçut à merveille. Voir le beau récit de Chastellain.]
[Note 6: Le père des frères Bureau était un petit cadet de Champagne,
venu à Paris. En cherchant bien, ils trouvèrent qu'ils descendaient
d'un serf, affranchi et anobli en 1171. (Godefroy.)]
[Note 7: C'est la devise qu'on lit encore sur la maison de Jacques
Coeur à Bourges. À la place du mot _coeurs_, il y a deux coeurs.]
Ce Bureau était un homme de robe, un maître des comptes. Il laissa là
la plume, montrant par cette remarquable transformation qu'un bon
esprit peut s'appliquer à tout. Henri IV réforma les finances par un
homme de guerre; Charles VII fit la guerre par un homme de finance.
Bureau fit le premier un usage habile et savant de l'artillerie.
La guerre veut de l'argent; Jacques Coeur sut en trouver. D'où venait
celui-ci? Quels furent ses commencements; on regrette de le savoir si
peu. Seulement, dès 1432, nous le voyons commerçant à Beyrouth en
Syrie[8]; un peu plus tard, nous le trouvons à Bourges argentier du
roi. Ce grand commerçant eut toujours un pied dans l'Orient, un pied
en France. Ici, il faisait son fils archevêque de Bourges; là-bas, il
mariait ses nièces ou autres parentes aux patrons de ses galères.
D'autre part, il continuait le trafic en Égypte; de l'autre, il
spéculait sur l'entretien des armées, sur la conquête de Normandie.
[Note 8: «J'y trouvai (à Damas) plusieurs marchands génois, vénitiens,
catalans, florentins et français. Ces derniers étaient venus y acheter
différentes choses, spécialement des épices, et ils comptaient aller à
Barut s'embarquer sur la galère de Narbonne, qu'on y attendait. Parmi
eux, il y avait un nommé _Jacques Coeur_, qui depuis a joué un grand
rôle en France, et a été argentier du roi.» Extrait du Voyage de
Bertrandon de la Brocquière en Terre-Sainte et en Syrie, accompli par
ordre du duc de Bourgogne, en 1432-1433; Mémoires de l'Académie des
sciences morales et politiques, V. 490.
_Archives, Trésor des chartes_, Reg. 191, n{os} 233, 242.]
Telles furent les habiles et modestes conseillers de Charles VII.
Maintenant si l'on veut savoir qui les approcha de lui, quelle
influence le rendit docile à leurs conseils, on trouvera, si je ne me
trompe, que ce fut celle d'une femme, de sa belle-mère, Yolande
d'Anjou. Dès le commencement de ce règne, nous la voyons puissante;
c'est elle qui fait accueillir la Pucelle; c'est avec elle, dans une
occasion, que le duc d'Alençon s'entend sur les préparatifs de la
campagne. Cette influence, balancée par celle des favoris, semble
avoir été sans rivale, du moment que la vieille reine eut donné à son
gendre une maîtresse, qu'il aima vingt années (1431-1450).
Tout le monde connaît le petit conte: Agnès dit un jour au roi que,
toute jeune, elle a su d'un astrologue qu'elle serait aimée d'un des
plus vaillants rois du monde; elle avait cru que c'était Charles, mais
elle voit bien que c'est plutôt le roi d'Angleterre, qui lui prend
tant de belles villes à sa barbe; donc elle ira le trouver... Ces
paroles piquent si fort le roi, qu'il se met à pleurer, «et, quittant
sa chasse et ses jardins, il prend le frein aux dents,» si bien qu'il
chasse les Anglais du royaume[9].
[Note 9: Brantôme.]
Les jolis vers[10] de François Ier prouvent que cette tradition
remonte plus haut que Brantôme. Quoi qu'il en soit, nous trouvons un
éloge équivalent d'Agnès dans une bouche ennemie, celle du chroniqueur
bourguignon, à peu près contemporain: «Certes, Agnez estoit une des
plus belles femmes que je vis oncques, et fit en sa qualité _beaucoup
de bien au royaulme_.» Et encore: «Elle prenoit plaisir à avancer
devers le roy, jeunes gens d'armes et gentils compaignons, dont le roy
fut depuis bien servi[11].»
[Note 10:
Gentille Agnès, plus de los en mérite
(La cause estant de France recouvrer),
Que ce que peut, dedans un cloistre, ouvrer
Close nonnain ou bien dévôt ermite.]
[Note 11: Olivier de la Marche.]
Agnès la Sorelle ou Surelle (elle prit pour armes un sureau d'or)
était fille d'un homme de robe[12], Jean Sureau, mais elle était noble
de mère. Elle naquit dans cette bonne Touraine où le paysan même
parle encore notre vieux gaulois dans tout son charme, mollement,
comme on le sait, lentement et avec un semblant de naïveté. La naïveté
d'Agnès fut de bonne heure transplantée dans un pays de ruse et de
politique, en Lorraine; elle fut élevée près d'Isabelle de Lorraine,
avec laquelle René d'Anjou épousa ce duché. Femme d'un prisonnier,
Isabelle vint demander secours au roi, menant ses enfants avec elle,
et de plus sa bonne amie d'enfance, la demoiselle Agnès. La belle-mère
du roi, Yolande d'Anjou, belle-mère aussi d'Isabelle, était comme une
tête d'homme; elles avisèrent à lier pour toujours Charles VII aux
intérêts de la maison d'Anjou-Lorraine. On lui donna pour maîtresse la
douce créature, à la grande satisfaction de la reine, qui voulait à
tout prix éloigner la Trémouille et autres favoris.
[Note 12: Conseiller du comte de Clermont.]
Charles VII trouva la sagesse aimable dans une telle bouche; la
vieille Yolande parlait vraisemblablement par Agnès, et sans doute
elle eut la part principale dans tout ce qui se fit. Plus politique
que scrupuleuse, elle avait accueilli également bien les deux filles
qui lui vinrent si à propos de Lorraine, Jeanne Darc et Agnès, la
sainte et la maîtresse, qui toutes deux, chacune à leur manière,
servirent le roi et le royaume.
Ce conseil de femmes, de parvenus, de roturiers, n'imposait pas
beaucoup, il faut le dire; la figure peu royale de Charles VII n'en
était pas grandement relevée. Pour siéger comme juge du royaume sur le
trône de saint Louis, pour se faire comme lui le gardien de la Paix de
Dieu, il semblait qu'il fallût s'entourer d'autres gens. La ligue des
trois dames, la vieille reine, la reine et la maîtresse, n'édifiait
personne. Qu'était-ce que Richemont? un bourreau. Jacques Coeur? un
trafiquant en pays sarrasins... Un Jean Bureau? un robin, «une
escriptoire[13],» qui s'était fait capitaine; il chevauchait avec ses
canons par tout le royaume, sans qu'il y eût forteresse qui tint
devant lui; n'était-ce pas une honte pour les gens d'épée?... Ainsi
les renards s'étaient faits des lions. Il fallait désormais que les
chevaliers rendissent compte aux _chevaliers ès-loix_. Les plus nobles
seigneurs, les hauts justiciers, devaient désormais avoir peur des
gens de justice. Pour une poule qu'un page aura prise, le baron sera
obligé de faire vingt lieues et de parler chapeau bas au singe en robe
accroupi dans son greffe.
[Note 13: Mot d'Henri IV: «Je sais, d'une escriptoire, faire un
capitaine.»]
C'était là si bien la pensée des nobles, de ceux qui entouraient de
plus près Charles VII, qu'après la fameuse ordonnance, Dunois même
quitta le conseil. «Le froid et attrempé seigneur[14],» se repentit
d'avoir trop bien servi.
[Note 14: «Un des beaux parleurs en France qui fust de la langue de
France... Voulant persuader aux Anglais de rendre Vernon-sur-Seine, il
leur récita en beau style aussi prudemment qu'eust quasi sceu faire un
docteur en théologie le faict et l'estat de la guerre entre le roy et
celui d'Angleterre.» Jean Chartier.]
Ce bâtard d'Orléans avait commencé sa fortune en défendant la ville
d'Orléans, apanage de son frère; il avait employé fort habilement la
simplicité héroïque de la Pucelle. Après avoir grandi par le roi, il
voulait grandir contre le roi. Le malheur, c'est que le duc, son
frère, était encore en Angleterre; l'ancien ennemi de la maison
d'Orléans, le duc de Bourgogne (sans doute converti par Dunois),
travaillait à tirer des mains des Anglais ce chef futur des
mécontents.
Le duc d'Alençon se jeta tête baissée dans l'affaire; les Bourbon et
Vendôme y donnèrent les mains. L'ancien favori la Trémouille, chassé
par Richemont, ne manqua pas de s'engager. Les plus ardents de tous
étaient les chefs des écorcheurs, le bâtard de Bourbon, Chabannes, le
Sanglier; à vrai dire, la chose les touchait de près; pour les
seigneurs, il s'agissait d'honneur et de juridiction; mais pour eux,
il y allait de leur col, ils voyaient de près la potence.
Il ne manquait plus qu'un chef; au défaut du duc d'Orléans, on prit le
dauphin, un enfant, à en juger par l'âge; mais on pensa qu'un nom
suffirait.
Celui qu'on croyait un enfant, et qui était déjà Louis XI, avait
justement fait ses premières armes (comme il fit ses dernières) contre
les seigneurs. À quatorze ans, il avait été chargé de pacifier les
Marches de Bretagne et de Poitou[15]. Sa première capture fut celle
d'un lieutenant du maréchal de Retz; un tel commencement ne promettait
pas aux grands un ami bien sûr.
[Note 15: _Mss. Legrand, Histoire de Louis XI._]
Ami ou non, il accepta leurs offres. Le trait dominant de son
caractère, c'était l'impatience. Il lui tardait d'être et d'agir. Il
avait de la vivacité et de l'esprit à faire trembler; point de coeur,
ni amitié, ni parenté, ni humanité, nul frein. Il ne tenait à son
temps que par le bigotisme, qui, loin de le gêner, lui venait toujours
à point pour tuer ses scrupules.
«Il ne faisoit que subtilier jour et nuit diverses pensées... Tous
jours il avisoit soudainement maintes étrangetés[16].» Chose bizarre,
parmi le radotage des petites dévotions, il y avait dans cet homme un
vif instinct de nouveauté, le désir de remuer, de changer, déjà
l'inquiétude de l'esprit moderne, sa terrible ardeur d'aller (où?
n'importe), d'aller toujours, en foulant tout aux pieds, en marchant
au besoin sur les os de son père.
[Note 16: Chastellain.]
Ce dauphin de France n'avait rien de Charles VII; il tenait plutôt de
sa grand'mère, issue des maisons de Bar et d'Aragon; plusieurs traits
de son caractère font penser à ses futurs cousins les Guises. Comme
les Guises, il commença par se porter pour chef des nobles, les
laissant volontiers agir en sa faveur, puisqu'il leur tardait tant
d'avoir pour roi celui qui devait leur couper la tête.
Le roi faisait ses Pâques à Poitiers; il était à table et dînait,
lorsqu'on lui apprend que Saint-Maixent a été saisi par le duc
d'Alençon et le sire de la Roche. Sur quoi, Richemont lui dit à la
bretonne: «Vous souvienne du roi Richard II, qui s'enferma dans une
place et se fit prendre.» Le roi trouva le conseil bon; il monta à
cheval et galopa avec quatre cents lances jusqu'à Saint-Maixent. Les
bourgeois s'y battaient depuis vingt-quatre heures pour le roi,
lorsqu'il vint à leur secours. Les gens de la Roche furent, selon
l'usage de Richemont, décapités, noyés, mais ceux d'Alençon renvoyés;
on espérait détacher celui-ci, qui après tout était prince du sang, et
qui n'était pas plus ferme pour la révolte qu'il ne l'avait été pour
le roi[17].
[Note 17: Cette mobilité de caractère ressort partout de son procès.
_Procès ms. du duc d'Alençon_, 1456.]
Les petites places du Poitou ne tinrent pas; Richemont les enleva une à
une. Dunois commença alors à réfléchir. Le bourgeois était pour le roi,
qui voulait la sûreté des routes, autrement dit l'approvisionnement
facile, le bon marché des vivres. Le paysan, sur qui les gens de guerre
étaient retombés, n'y voyaient que des ennemis. Le seigneur ne tirait
plus rien de son paysan ruiné. L'écorcheur même, qui ne trouvait pas
grand'chose, et qui, après avoir couru tout un jour, couchait dans les
bois sans souper, en venait à songer qu'après tout il serait mieux de
faire une fin, de se reposer et d'engraisser à la solde du roi dans
quelque honnête garnison.
Dunois comprit tout cela; il calcula aussi que le premier qui
laisserait les autres aurait un bon traité. Il vint, fut bien reçu, et
se félicita du parti qu'il avait pris quand il vit le roi plus fort
qu'il ne croyait, fort de quatre mille huit cents cavaliers et de deux
mille archers, sans avoir été obligé de dégarnir les Marches de
Normandie.
Plus d'un pensa comme Dunois. Maint écorcheur du Midi vint gagner
l'argent du roi en combattant les écorcheurs du Nord. Charles VII
poussa le duc de Bourbon vers le Bourbonnais, s'assurant des villes
et châteaux, ne permettant pas qu'on pillât. Il assembla les états
d'Auvergne et fit déclarer hautement que les rebelles n'en voulaient
au roi que parce qu'il protégeait les pauvres gens contre les
pillards. Les princes, abandonnés et n'obtenant nul appui du duc de
Bourgogne, vinrent faire leur soumission; Alençon d'abord, puis le duc
de Bourbon et le dauphin. Pour la Trémouille et deux autres, le roi ne
voulait pas les recevoir; le dauphin hésita s'il accepterait un pardon
qui ne couvrait pas ses amis. Il dit au roi: «Monseigneur, il faut
donc que je m'en retourne, car ainsi leur ai promis.» Le roi répondit
froidement: «Louis, les portes vous sont ouvertes, et si elles ne vous
sont assez grandes, je vous en ferai abattre seize ou vingt toises de
mur[18].»
[Note 18: Le chroniqueur bourguignon met encore dans la bouche du roi
un mot fort douteux, mais qui devait plaire à l'ambition de la maison
de Bourgogne: «Au plaisir de Dieu, nous trouverons aucuns de notre
sang, qui nous aideront mieux à maintenir et entretenir notre honneur
et seigneurie, qu'encore n'avez fait jusques à ci.» Monstrelet.]
Cette guerre, si bien conduite, ne fut pas moins sagement terminée. On
ôta au duc de Bourbon ce qu'il avait au centre (Corbeil, Vincennes,
etc.), et l'on éloigna le dauphin; on lui donna un établissement sur
la frontière, le Dauphiné; c'était l'isoler, lui faire sa part; on ne
pouvait en être quitte qu'en lui donnant, par avance d'hoirie, une
petite royauté[19].
[Note 19: _Mss. Legrand._]
Cette _praguerie_ de France (on la baptisa ainsi du nom de la grande
_praguerie_ de Bohême) n'en eut pas moins, quoique finie si vite, de
tristes résultats. La réforme militaire fut ajournée.
Les Anglais enhardis prirent Harfleur et le gardèrent. Ils lâchèrent
le duc d'Orléans, à la prière du duc de Bourgogne[20]. L'ancien ennemi
de sa maison s'employant ainsi pour le tirer de prison, le roi ne put
décemment se dispenser de garantir aussi la rançon et d'aider à la
délivrance du dangereux prisonnier. Il descendit tout droit chez le
duc de Bourgogne, qui lui passa au col la chaîne de la Toison-d'Or et
lui fit épouser une de ses parentes. Contre qui se faisait une si
étroite union de deux ennemis, sinon contre le roi? Il se tint pour
averti.
[Note 20: Malgré l'opposition du duc de Glocester. La raison qu'il
donne pour retenir le duc d'Orléans est assez curieuse. Elle prouve
que les Anglais croyaient alors le roi et le dauphin (Louis XI) tout à
fait incapables. (Rymer, 2 juin.)]
D'abord, il obtint des états un dixième à lever sur tous les
ecclésiastiques du royaume. Il rappela Tanneguy du Châtel, l'ennemi
capital de la maison de Bourgogne. Puis, portant toutes ses forces
vers le nord, il vint le long de la frontière faire justice des
capitaines bourguignons, lorrains et autres qui désolaient le pays.
Parmi ceux qui firent leur soumission se trouvait un homme de trouble,
le plus hardi des pillards, hardi parce qu'il était l'agent commun des
ducs de Bourbon et Bourgogne; c'était le bâtard de Bourbon. Le roi le
livra, tout Bourbon qu'il était, au prévôt qui lui fit son procès
comme à tout autre voleur; bien et dûment jugé, il fut mis dans un sac
et jeté à la rivière. Le chroniqueur bourguignon avoue lui-même que
cet exemple fut d'un excellent effet[21]; les capitaines soi-disant
royaux, qui couraient les champs, eurent sérieusement peur et crurent
qu'il était temps de s'amender.
[Note 21: Monstrelet.]
Autre leçon non moins instructive. Le jeune comte de Saint-Pol, se
fiant à la protection du duc de Bourgogne, osa enlever sur la route
des canons du roi; le roi lui enleva deux de ses meilleures
forteresses. Saint-Pol accourut et demanda grâce, mais il n'obtint
rien qu'en se soumettant au Parlement pour l'affaire litigieuse de la
succession de Ligny. La duchesse de Bourgogne, qui vint en personne
présenter au roi une longue liste de griefs, fut reçue poliment,
poliment renvoyée, sans avoir rien obtenu.
Cependant les Anglais, toujours si près de Paris, si puissamment
établis sur la basse Seine, l'avaient remontée, saisi Pontoise. Celui
qui avait surpris ce grand et dangereux poste, lord Clifford, le
gardait lui-même; l'acharnement et l'opiniâtreté de Clifford ne se
sont que trop fait connaître dans les guerres des Roses. Outre les
Anglais, il y avait dans Pontoise nombre de transfuges qui savaient
bien qu'il n'y aurait pas de quartier pour eux. Ce n'était pas chose
facile de reprendre une telle place; mais comment laisser ainsi les
Anglais à la porte de Paris?
Des deux côtés on fit preuve d'une inébranlable volonté. Le siége de
Pontoise fut comme un siége de Troie. Le duc d'York, régent de France,
qui devait plus tard faire tuer Clifford dans la guerre civile, vint
à son secours. Il amena une armée de Normandie, ravitailla la place,
offrit bataille (juin); Talbot était avec lui. Les Anglais croyaient
toujours avoir affaire au roi Jean; mais les sages et froids
conseillers de Charles VII se souciaient fort peu du point d'honneur
chevaleresque. La guerre était déjà pour eux une affaire de simple
tactique. Le roi laissa donc passer les Anglais, s'écarta, revint.
Talbot revint à son tour, et fit entrer encore des vivres (juillet).
Le duc d'York ramena de nouveau son armée, et n'obtint pas encore la
bataille. On le laissa, tant qu'il voudrait, courir l'Île-de-France
ruinée et se ruiner lui-même dans ces vaines évolutions. Le roi ne
lâchait pas prise; il avait fortifié près de la ville une formidable
bastille que les Anglais ne purent attaquer. Quand ils se furent
épuisés, harassés pour ravitailler quatre fois Pontoise, Charles VII
reprit sérieusement le siége; Jean Bureau battit la ville en brèche
avec une activité admirable[22]; deux assauts meurtriers, cinq heures
durant, furent livrés; d'abord une église qui faisait redoute fut
emportée, puis la place elle-même (16 sept. 1441). Ainsi des gens qui
n'osaient combattre les Anglais en plaine les forçaient dans un
assaut.
[Note 22: «Tellement s'y conforta qu'il en est digne de recommandation
perpétuelle.» Jean Chartier.]
La reprise de Pontoise était une délivrance pour Paris et pour tout le
pays d'alentour; la culture pouvait dès lors recommencer; les
subsistances étaient assurées. Les Parisiens n'en surent nul gré au
roi. Ils ne sentaient que leur misère présente, le poids des taxes;
elles atteignaient les confréries même, les églises, qui se
plaignaient fort.
La bonne volonté ne manquait pas aux princes pour profiter de ces
mécontentements. Le duc de Bourgogne, sans paraître lui-même, les
rassembla chez lui à Nevers (mars 1442). Le duc d'Orléans, dont il
faisait ce qu'il voulait, depuis qu'il l'avait délivré, présidait pour
lui l'assemblée, les ducs de Bourbon et d'Alençon, les comtes
d'Angoulême, d'Étampes, de Vendôme et de Dunois. Le roi envoya
bonnement son chancelier à ce conciliabule qui se tenait contre lui,
lui faisant dire qu'il les écouterait volontiers.
Leurs demandes et doléances laissaient voir très-bien le fond de leur
pensée. La _praguerie_ ayant échoué, parce que les villes étaient
restées fidèles au roi, il s'agissait cette fois de les tourner contre
lui, de faire en sorte que le peuple s'en prît au roi seul de tout ce
qu'il souffrait. Les princes donc, dans leur amour du bien public et
du bon peuple de France, remontraient au roi la nécessité de faire _la
paix_; et c'étaient eux justement qui avaient reculé la paix, en nous
faisant perdre Harfleur. Ils demandaient la _répression des brigands_;
mais les brigands n'étaient que trop souvent leurs hommes, comme on
vient de le voir par le bâtard de Bourbon. Pour réprimer les brigands,
il fallait des troupes, et des tailles, des aides, pour payer les
troupes; or les princes demandaient en même temps la _suppression des
aides et des tailles_. Après ces demandes hypocrites, il y en avait de
sincères, chacun réclamant pour soi telle charge, telle pension.
La réponse du roi, qu'on eut soin de rendre publique, fut d'autant
plus accablante qu'elle était plus douce et plus modérée[23]. Il
répond spécialement sur l'article des impôts: Que les aides ont été
consenties par les seigneurs chez qui elles étaient levées; quant aux
tailles, le roi les a «fait savoir» aux trois états, quoique, dans les
affaires si urgentes, lorsque les ennemis occupent une partie du
royaume et détruisent le reste, il ait bien droit de lever les tailles
de son autorité royale. Pour cela, ajoute-t-il, il n'est besoin
d'assembler les états; ce n'est que charge pour le pauvre peuple qui
paye les dépenses de ceux qui y viennent; plusieurs notables personnes
ont requis qu'on cessât ces convocations.--Une autre raison que le roi
s'abstint de dire, c'est qu'il eût été souvent difficile d'obtenir des
états, où les grands dominaient, un argent qui devait servir à faire
la guerre aux grands même.
[Note 23: Réponse singulièrement habile et qui fait beaucoup d'honneur
à la sagesse des conseillers de Charles VII. Elle mérite d'être lue en
entier dans Monstrelet.]
La _praguerie_ cette fois s'en tint aux doléances, aux cahiers. Le
roi, les laissant perdre le temps à leur assemblée de Nevers, faisait
alors un grand et utile voyage à travers tout le royaume, de la
Picardie à la Gascogne, mettant partout la paix sur la route,
notamment dans les Marches, en Poitou, Saintonge et Limousin. Affermi
dans le Nord par la prise de Pontoise, il allait tenir tête aux
Anglais dans le Midi. Le comte d'Albret, pressé par eux, avait promis
de se rendre, si le roi ne venait le 23 juin _tenir sa journée_ et
les attendre sur la lande de Tartas. La condition leur plut. Ils ne
croyaient pas qu'il pût venir à temps, encore moins qu'il offrît la
bataille. Au jour dit, ils virent sur la lande le roi de France et son
armée (21 juin 1442).
Cent vingt bannières, cent vingt comtes, barons, seigneurs, se
trouvèrent sur cette lande autour de Charles VII. Tous ces Gascons qui
s'étaient crus loin du roi, dans un autre monde, commençaient à sentir
qu'il était partout. Ils venaient rendre hommage, faire service
féodal, et le roi leur rendait justice.
Il en fit une grande et solennelle, l'année suivante (mars 1443).
Entre les deux tyrans des Pyrénées, Armagnac et Foix, le petit comté
de Comminges était cruellement tiraillé. L'héritière de Comminges
avait épousé d'abord, de gré ou de force, un Armagnac, puis le comte
de Foix. Celui-ci, qui ne voulait que son bien, se fit faire par elle
donation, et il la jeta dans une tour. Il l'y tenait encore vingt ans
après, sous prétexte de jalousie; elle était, disait-il, trop galante.
La pauvre femme avait quatre-vingts ans. Les états du Comminges
implorèrent Charles VII, qui reçut gracieusement leur requête, fit
peur au comte de Foix, délivra la vieille comtesse, partagea entre les
deux époux l'usufruit du Comminges et s'en adjugea la propriété. Cette
justice hardie donna beaucoup à penser à tous ces seigneurs, jusque-là
si indépendants.
Ce ne fut pas tout. Le roi, pour rester toujours parmi eux, comme
juge, leur donna un parlement royal qui résiderait à Toulouse. Cette
royauté judiciaire du Midi n'avait rien à voir avec le Parlement de
Paris; elle jugeait selon le droit du pays, le droit écrit, elle ne
dépendait de personne, se recrutant elle-même. En attendant que ce
grand corps pût rétablir l'ordre et la justice dans le Languedoc,
Charles VII autorisa les pauvres gens à se faire justice eux-mêmes, à
courir sus aux brigands, aux soldats vagabonds[24].
[Note 24: D. Vaissette.]
Il ne pouvait s'éloigner longtemps du Nord. Dieppe, qui avait été
repris par un heureux coup d'audace, risquait d'être encore perdu. Un
capitaine français, sans le secours du roi, s'était avisé d'escalader
les murs à la marée basse, les bourgeois aidant, et il avait pris les
Anglais au lit. Dieppe, fortifié à la hâte des trois tours qu'on voit
encore, était devenu le port de tous les corsaires de terre, qui
faisaient la course dans la haute Normandie. Ces braves tenaient en
échec toutes les petites places anglaises qui, à la fin, tombaient
l'une après l'autre. Qui n'a pas Dieppe n'a rien sur la côte; les
Anglais, qui tenaient encore Arques, ne désespérèrent pas de reprendre
l'importante petite ville. Ils envoyèrent là, comme partout où il
fallait de la vigueur, leur vieux lord Talbot. Il prit poste au-dessus
du Pollet sur la falaise; il y établit une bonne bastille, une tour
avec force canons et bombardes, pour répondre au fort et écraser la
ville qui est entre. Une grande flotte, une armée allait venir
d'Angleterre; on l'attendait de moment en moment; il fallait la
prévenir. Le dauphin obtint d'être envoyé avec Dunois; beaucoup de
gentilshommes picards et normands voulurent être de la partie. Le
soir de son arrivée, il fit les premières approches. Il ne prit pas
même le temps de mettre en batterie l'artillerie qu'il avait amenée;
il fit des ponts de bois pour franchir les fossés de la bastille, et
tenta tout d'abord l'escalade. Au second assaut, pendant que la ville
en alarme faisait une procession à la Vierge et que les cloches
étaient en branle, la bastille fut emportée.
La grande flotte apparut enfin majestueusement, à temps pour être
témoin des fêtes de la délivrance. Il en resta pour Dieppe les folles
farces des _mitouries de la mi-août_, qu'on faisait dans les églises.
Le dauphin eut aussi sa fête (déjà à la Louis XI), la pendaison d'une
soixantaine de vieux Bourguignons pris dans la bastille, et le
lendemain encore, il passa les Anglais en revue pour bien reconnaître
ceux qui lui avaient _chanté pouille_ du haut des murs et les faire
accrocher aux pommiers du voisinage[25].
[Note 25: Voir l'intéressant récit de M. Vitet, Histoire de Dieppe, et
_Legrand, Histoire de Louis XI_, p. 41-33, _Bibliothèque royale,
mss._, p. 41-43.]
Tout le résultat qu'eut la grande et coûteuse expédition anglaise, ce
fut pour le commandant, le lord duc de Somerset, l'honneur d'une
promenade chevaleresque de Normandie en Anjou. Ayant réuni tout ce
qu'il y avait de forces disponibles, il s'en alla sans obstacle, sans
mauvaise rencontre (sauf une affaire de nuit où il tua trente hommes),
assiéger la petite place de Pouancé; mais n'ayant pas été plus heureux
à prendre Pouancé qu'à reprendre Dieppe, il revint à Rouen se reposer
de ses travaux et prendre ses quartiers d'hiver[26].
[Note 26: Jean Chartier.]
Cet hiver, pendant que Somerset jouissait de ce victorieux repos, le
dauphin Louis traversait brusquement tout le royaume pour ruiner et
détruire le meilleur ami des Anglais. Le comte d'Armagnac, mécontent
de l'arrangement du Comminges, où on ne lui faisait point part, avait
essayé de prendre le tout; il défendit à ses sujets de rien payer
désormais au roi Charles, et leva sa bannière d'Armagnac contre la
bannière de France[27]. Il comptait sur les Anglais, sur le duc de
Glocester, qui voulait en effet marier Henri VI avec une fille du
comte. La chose se serait peut-être arrangée pour le printemps;
l'hiver même il n'y eut plus d'Armagnac; la fille et le père, tout fut
pris. Le dauphin, qui était un âpre chasseur, se chargea encore de
cette chasse au loup. Il part en janvier, franchit les neiges, les
fleuves grossis, et trouve la proie au gîte, tout ce qu'il y avait
d'Armagnac enfermé dans une place. La place était forte; il fallait
les tirer de là. Le dauphin parla doucement, comme parent, et fit si
bien que _son beau cousin_ (il l'appelait ainsi), vint se livrer avec
les siens, croyant en être quitte pour cette parole, que dès lors il
était au roi de France. Le dauphin le prit au mot, emmena tous ces
Armagnac et les mit sous bonne garde. Ils ne furent lâchés que deux
ans après, lorsque Henri VI était marié dans la maison de France, et
que l'Angleterre, occupée de ses discordes, ne pouvait ranimer les
nôtres[28].
[Note 27: L'une des principales ressources du comte pour la guerre
était la monnaie, bonne ou mauvaise, qu'il fabriquait dans tous ses
châteaux. _Archives, Trésor des Chartes, Registre_ 177, nº 222.]
[Note 28: V. la rémission accordée à Armagnac en 1445. J'y trouve
entre autres choses, qu'il avait jeté la bannière du roi dans le
Tarn. _Archives, Trésor des chartes, Registre_ 177, nº 127.]
Glocester et le parti de la guerre avaient bien pu encourager
Armagnac, mais non le défendre. Ils avaient assez de peine à se
défendre eux-mêmes en Angleterre contre les évêques, contre les
partisans de la paix, Winchester et Suffolk, qui avaient pris le
dessus. Ceux-ci, après la vaine et ruineuse expédition de Somerset,
furent décidément les maîtres, et, quoi qu'il en coûtât à l'orgueil
anglais, ils négocièrent une trêve, un mariage qui rapprochât, sinon
les deux peuples, au moins les deux rois.
Mais il y avait un troisième peuple bien embarrassant pendant la
trêve, le peuple des gens de guerre. Que faire de cette tourbe
d'hommes de toutes nations qui étaient depuis si longtemps en
possession de désoler le pays? Ni les Anglais, ni les Français, ne
pouvaient espérer de contenir les leurs. Ce qu'on pouvait, c'était de
les décider à aller voler ailleurs, à quitter la France ruinée pour
visiter la bonne Allemagne, pour faire un pèlerinage au concile de
Bâle, aux saintes et riches villes du Rhin, aux grasses principautés
ecclésiastiques.
Le roi, justement alors, recevait deux propositions, deux demandes de
secours, l'une de l'empereur contre les Suisses, l'autre de René, duc
de Lorraine, contre les villes d'Empire. Le roi fut également
favorable et promit généreusement des secours pour et contre les
Allemands.
_Les Allemagnes_, comme on disait très-bien, tout grandes, grosses,
populeuses, qu'elles étaient, semblaient pouvoir être envahies avec
avantage. Le Saint-Empire était tombé par pièces; chaque pièce se
divisait. Les Lorrains, les Suisses, par exemple, étaient en guerre,
et avec les autres Allemands, et avec eux-mêmes.
Les deux demandes qu'on faisait au roi étaient au fond moins opposées
qu'il ne semblait; des deux côtés il s'agissait de défendre la
noblesse contre les villes et communes. Ces communes, après avoir
admirablement conquis leur liberté, en usaient souvent assez mal. Metz
et autres villes de Lorraine, affranchies de leurs évêques et devenues
de riches républiques marchandes, soldaient les meilleurs hommes
d'épée, les plus braves aventuriers du pays[29], et se trouvaient
souvent compromises par eux avec les seigneurs et même avec le duc.
Ceux de Metz, ayant ainsi querelle avec un gentilhomme de la duchesse
Isabelle, s'en prirent à elle-même. Ils l'attendirent, entre Nancy et
Pont-à-Mousson où elle allait en pèlerinage, se jetèrent sur ses
bagages, ouvrirent tout, pillèrent tout, joyaux et nippes de femme,
contre toute chevalerie.
[Note 29: «Dedans laquelle ville de Metz estoient plusieurs compagnons
de guerre souldoyez, ainsi que de longtemps ils ont accoustumé
d'avoir.» Mathieu de Coucy, p. 538.]
Cette violence particulière n'était qu'un accident d'une grande
querelle qui durait toujours en Lorraine. Metz et les autres villes
étaient-elles françaises ou allemandes? _Quelle était la vraie et
légitime frontière de l'Empire?_
Cette question des droits de l'Empire était débattue plus violemment
encore du côté de la Suisse. Les cantons comptaient s'être
définitivement séparés de l'Allemagne, et néanmoins Zurich venait de
s'allier de nouveau à l'empereur, duc d'Autriche; elle soutenait que
la confédération suisse était toujours un membre de l'Empire. Les
autres cantons tenaient Zurich assiégée, et, selon toute apparence,
allaient la détruire. C'était une guerre sans quartier. Les
montagnards, déjà maîtres de Greiffensee, en avaient fait passer la
garnison par la main du bourreau. On assurait qu'après un combat ils
avaient bu le sang de leurs ennemis et mangé leur coeur[30].
[Note 30: Fugger, Spiegel des Erzhauses Oesterreich, p. 539.
Cet excellent chroniqueur, né en 1503, par conséquent postérieur aux
événements dont il s'agit ici, ne devait pas être suivi avec une
docilité servile. Il est important, comme témoin de la tradition, mais
on aurait dû lui préférer les chroniqueurs contemporains. V. Egidius
Tschudi's leben und schriften, von Ildephons Fuchs, St. Gallen, 1805.
Son histoire sera continuée, pour les deux derniers siècles, avec une
critique supérieure, par MM. Monnard et Vuillemin. M. Monnard a donné
de plus une intéressante biographie de Jean de Müller. Lauzanne,
1839.]
Toute cette rude histoire a été obscurcie en bien des points par les
deux grands historiens qui l'ont écrite, au XVIe et au XVIIIe siècles.
L'honnête Tschudi, dans sa partialité naïve, a recueilli
religieusement les menteries patriotiques qui circulaient de son temps
sur l'âge d'or des Suisses; toutefois, il n'a pas caché ce que leur
héroïsme avait de barbare. Puis est venu le bon et éloquent Jean de
Müller, grand moraliste, grand citoyen, tout occupé de ranimer le
sentiment national: dans ce louable but, il choisit, il arrange; s'il
ne nie point la barbarie, il la couvre, tant qu'il peut, des fleurs de
sa rhétorique. J'en suis fâché; une telle histoire pouvait se passer
d'ornements; âpre, rude, sauvage, elle n'en était pas moins grande.
Que penser d'un homme qui se chargerait de parer les Alpes!
Et il y a en Suisse quelque chose de plus grand que les Alpes, de plus
haut que la Iungfrau, de plus majestueux que la majesté sombre du lac
de Lucerne... Entrez dans Lucerne même, pénétrez dans ses noires
archives; ouvrez leurs grilles de fer, leurs portes de fer, leurs
coffres de fer, et touchez (mais doucement) ce vieux lambeau de soie
tachée... C'est la plus ancienne relique de la liberté en ce monde; la
tache est le sang de Gundolfingen, la soie c'est le drapeau où il
s'enveloppa pour mourir à la bataille de Sempach.
Nous reviendrons sur tout cela, lorsque nous aurons à montrer la
Suisse en lutte avec Charles le Téméraire. Qu'il nous suffise ici de
dire qu'en cette histoire il faut distinguer les époques.
Au XIVe siècle, les Suisses s'affranchirent par trois ou quatre
petites batailles d'éternelle mémoire. Ils firent connaître, au même
temps que les Anglais, ce que pouvait le fantassin; toutefois avec
cette différence, les Anglais de loin, comme archers, les Suisses de
près avec la lance ou la hallebarde; de près, car cette lance, ils la
tenaient _par le milieu_[31], c'est-à-dire d'une main sûre, c'est le
secret de leurs victoires.
[Note 31: Tandis que généralement on tenait la lance par le bout.
(Tillier.)]
Depuis ces belles batailles, ce fut pour eux une ferme foi, que le
Suisse en corps de canton, poussant devant lui la hallebarde, se
lançant les yeux fermés, comme le taureau cornes basses, était plus
fort que le cheval, et ne pouvait manquer de jeter bas le cavalier
bardé de fer. Ils avaient raison de le croire; mais dans leur orgueil
stupide, ils attribuaient volontiers ces grands effets d'ensemble à la
force individuelle. Ils faisaient là-dessus des contes que tout le
monde répétait. Les Suisses, à les entendre, avaient tant de vie et de
sang, que mortellement blessés ils combattaient longtemps encore. Ils
buvaient comme ils combattaient; en cela, ils étaient de même
invincibles. Dans maintes guerres d'Italie, on avait, sur leur
passage, pris soin d'empoisonner les vins; peine perdue, tout passait,
vin et poison, les Suisses ne s'en portaient que mieux[32].
[Note 32: V. les Mémoires du Loyal serviteur du chevalier sans paour
et sans reprouche.]
[Note 33: Il en périt tout un bateau en 1476, dans l'expédition de
Strasbourg.]
Ce brutal orgueil de la force eut son résultat naturel; ils se
gâtèrent de très-bonne heure. Il ne faut pas tout croire, à beaucoup
près, dans ce qu'on se plaît à dire de la pureté de ces temps. À la
fin du XVe siècle, le saint homme, Nicolas de Flue, pleurait dans son
ermitage sur la corruption de la Suisse. Au milieu du même siècle,
nous voyons leurs soldats mener avec eux des bandes de femmes et de
filles[33]. Tout au moins leurs armées traînaient beaucoup de bagages,
d'embarras, de superfluités; en 1420, une armée suisse de cinq mille
hommes, entreprenant de passer les Alpes par un passage alors
difficile, ne s'en faisait pas moins suivre de quinze cents mulets
pesamment chargés[34].
[Note 34: Tillier.]
L'avidité des Suisses était l'effroi de leurs voisins. Il n'y avait
guère d'années où ils ne descendissent pour chercher quelque querelle.
Tout dévots qu'ils étaient (aux saints de la montagne, à
Notre-Dame-des-Ermites[35]), ils n'en respectaient pas davantage le
bien du prochain. Allemands ennemis de l'Allemagne, ayant brisé le
droit de l'Empire sans en avoir d'autres, leur droit, c'était la
hallebarde, pointue, crochue, qui perçait et ramenait....
[Note 35: Sur l'importance de ce pèlerinage, la grandeur féodale de
l'abbaye dont les plus grands barons de la Suisse étaient dignitaires,
etc. V. la curieuse Chronique du Moine. En 1440, la foule des pèlerins
qui y venaient des Pays-Bas fut si grande, qu'on crut que c'était une
armée ennemie, et l'on sonna la cloche d'alarme. Chronique
d'Einsidlen, par le Religieux, p. 178-184.]
De force ou d'amitié, avec ou sans prétexte, sous ombre d'héritage,
d'alliance, de combourgeoisie, ils prenaient toujours. Ils ne
voulaient rien connaître aux écritures, aux traités, bonnes et simples
gens qui ne savaient lire... Un de leurs moyens ordinaires pour
dépouiller les seigneurs voisins, c'était de protéger leurs vassaux,
c'est-à-dire d'en faire les leurs[36]; ils appelaient cela
affranchir; les prétendus affranchis regrettaient souvent le maître
héréditaire sous cette rude et mobile seigneurie de paysans[37].
[Note 36: De très-bonne heure, la Suisse ouvrit asile aux étrangers de
conditions diverses. V., entre autres preuves, Kindlinger, Hoerigkeit,
296; et l'important ouvrage de Bluntschli, Histoire politique et
judiciaire de Zurich, II, 414, note 161.]
[Note 37: Par exemple, les gens de Gaster et de Sargans regrettaient
fort la domination autrichienne. (Müller, 1436.)]
Les Magnifiques Seigneurs, vachers de la montagne ou bourgeois de la
plaine, se disputaient leurs sujets. Les bourgeois abusaient
volontiers de ce que les montagnards, si souvent affamés dans leurs
neiges, étaient obligés de venir acheter du blé aux marchés d'en bas.
Souvent ils refusaient d'en vendre, dussent les autres crever de faim.
«Hommes d'Uznach, disait un bourgmestre, vous êtes à nous, vous, votre
pays, votre avoir, jusqu'à vos entrailles;» leur reprochant durement
le pain que Zurich leur vendait.
Dans la guerre contre les autres cantons[38], Zurich avait l'alliance
de l'empereur, mais non l'appui de l'Empire. Les Allemagnes ne se
mettaient pas aisément en mouvement. Consultées par l'empereur, elles
répondirent froidement que se mêler de ses affaires entre villes
suisses, c'était «mettre la main entre la porte et les gonds[39].»
[Note 38: Berne resta étrangère à cette guerre contre Zurich. V. les
lettres du magistrat: Der Schweitzerische Geschichtforscher, VI,
321-480.]
[Note 39: Fugger.]
Quelques nobles allemands se jetèrent dans la ville pour la défendre;
néanmoins les autres cantons l'attaquaient avec tant d'acharnement
qu'elle ne pouvait guère résister. L'empereur s'adressa au roi de
France, dont son cousin Sigismond allait épouser la fille; le
margrave de Bade invoqua l'appui de la reine, sa parente; la noblesse
souabe envoya près de Charles VII le plus violent ennemi des Suisses,
Burckard Monck, pour lui représenter que la chose était dangereuse,
qu'elle pouvait gagner de proche en proche, que toute noblesse était
en danger. Le roi, le dauphin, déjà en route, reçurent je ne sais
combien d'ambassades coup sur coup, à Tours, à Langres, à Joinville, à
Montbéliard, à Altkirch[40]. La chose pressait en effet, Zurich était
assiégée depuis deux mois; on pouvait apprendre d'un moment à l'autre
qu'elle était prise, saccagée, passée au fil de l'épée.
[Note 40: _Bibliothèque royale, mss. Legrand, Histoire de Louis XI,
fol. 76._ Son récit est excellent, et généralement fondé _sur les
actes_.]
L'armée était en mouvement; mais ce n'était pas une opération facile
que mener si loin, en toute sagesse et modestie, ce grand troupeau de
voleurs. Il y avait quatorze mille Français, huit mille Anglais, des
Écossais, toutes sortes de gens. Chaque nation marchait à part sous
ses chefs. Le dauphin avait le titre de commandant général. Sur le
passage de ces bandes, les Bourguignons, fort inquiets, étaient sur
pied, en armes, et tout prêts à tomber dessus. Elles arrivèrent
pourtant sans grand désordre en Alsace.
Bâle avait beaucoup à craindre. Avant-garde des cantons, elle savait
de plus que le pape avait offert de l'argent au dauphin pour que,
chemin faisant, il le débarrassât du concile. Les bourgeois, les
Pères, fort effrayés, avertirent les Suisses en toute hâte, énumérant
les troupes de toute nation qui approchaient de la ville, et répétant
les terribles histoires que l'on contait partout sur les brigands
armagnacs. Les Suisses, tout acharnés qu'ils étaient au siége,
résolurent, sans le quitter, d'envoyer quelques milliers d'hommes[41],
pour voir ce qu'étaient ces gens-là.
[Note 41: Les historiens ne s'accordent pas sur le nombre; ils disent
quatre mille, trois mille, seize cents, huit cents. Ces nombres
peuvent se concilier; je suppose volontiers que les Suisses envoyèrent
trois ou quatre mille hommes, que seize cents passèrent la rivière,
que huit cents ou mille parvinrent jusqu'au cimetière et y firent
résistance. Les savants traducteurs et continuateurs de Müller, MM.
Monnard et Vuillemin, sont néanmoins portés à croire que le nombre
total n'excédait pas deux mille hommes, et que cette petite armée
donna tout entière.