La nouvelle du succès de l’exposition s’était répandue en Gironde où
elle trouvait beaucoup d’incrédules. Les échos glissaient à la surface
des esprits sans les pénétrer. Élisabeth avait pourtant reçu de son père
quelques lettres brèves, dans lesquelles perçait l’orgueil satisfait;
Mme Virelade, passant comme toujours à côté des choses, se réjouissait
de savoir que sa fille avait pris quelques distractions; elle lui posait
quantité de questions sur ses toilettes, les personnes qu’elle devait
voir: «Tu avais besoin de sortir un peu de cette propriété où la vie est
si triste, l’hiver surtout. Nous avons eu des pluies terribles, au
moment des grandes marées, et la Garonne a passé par-dessus les digues.
Tu penses dans quel état était ton père. L’eau, heureusement, n’est pas
entrée dans la maison. Nous en aurions eu pour des années à vivre dans
l’humidité. On disait déjà que ce serait comme cet autre hiver, où
l’inondation nous avait bloqués au premier étage; les barriques
flottaient dans le chai, les cuirs des voitures ont toujours gardé
l’odeur de moisi. C’était épouvantable. Et puis ton père qui assombrit
tout: les travaux de l’île ne sont pas finis, je vois encore passer les
gabares chargées de poteaux de mines. Il paraît que c’est maintenant la
pointe qui s’écroule. Dieu sait ce que cela nous coûtera.»
Mais, avec la fin de l’exposition, Mme Virelade parla de la maison vide,
du printemps proche, et pressa sa fille de dire ses projets: «Ta
belle-mère, insinuait-elle, me demande quand tu rentreras. Je ne sais si
elle t’a écrit. Il faut bien te prévenir qu’elle va partout répétant que
tu as fait des affaires d’or avec les tableaux du pauvre Georges. Mais
je ne peux croire que tu les aies vendus les prix qu’elle dit. Tu sais
combien elle exagère, et la pensée que tu as touché de l’argent lui
porte à la tête. Tout cela est fort ennuyeux, parce que certaines
personnes pourraient croire que tu as cherché ton intérêt. Enfin,
laissons dire! Toi, ma chère enfant, tu sais te mettre au-dessus de ces
petitesses. Et je ne peux pas répéter assez combien je t’admire. Ceux
qui te connaissent savent bien d’ailleurs ce que tu vaux, et que seuls
les motifs les plus nobles et les plus purs t’ont déterminée.»
Mlle de Lagarette, après une période d’enthousiasme, parlait aussi du
retour. Elle félicitait Élisabeth d’avoir mené à bien sa grande œuvre.
D’autre part, une de ses amies lui ayant appris que Lucien avait été vu
plusieurs fois avec Élisabeth, elle s’était empressée de conclure que
l’influence de la jeune femme s’exerçait d’une bienfaisante manière sur
ce cœur malade: c’était, disait-elle, une bonne œuvre dont elle avait
hâte de l’entretenir.
Ces lettres naïves, pénétrées de calme tendresse, portaient le reflet
d’un petit monde paisible, semblable à lui-même, où aucune idée n’avait
varié en ces derniers mois. Dans ces cœurs loyaux, elle était toujours
la veuve infaillible, qu’entourait une légende d’amour et de sainteté.
Elle l’était pour toute sa vie. On eût repoussé, comme abominable,
l’idée que la tentation pouvait l’ébranler. Était-ce parce que le cadre
là-bas restait si solide, l’armature si ferme, que la faiblesse se
trouvait presque à son insu engrenée et consolidée? Mais cela lui
paraissait loin. Le remords aussi l’envahissait, parce que ces lettres
semblaient adressées à une Élisabeth qu’elle n’avait plus conscience
d’être.
Elle vivait maintenant tapie dans son petit appartement, ne voyant
personne. La femme de ménage, le matin, apportait la bouteille de lait,
préparait le déjeuner. Puis elle s’en allait, la porte se refermait sur
la solitude. Cette fin de mars fut troublée d’orages et de mauvais
temps. Il y eut même un jour de neige. L’après-midi, une lumière
mortuaire blêmissant les choses, Élisabeth sortit pour marcher un peu.
Paris, ses bruits étouffés, semblait désolé: un ciel cotonneux et
blafard sur la Seine glauque, des champignons de velours blanc sur les
arbres en suie, des toits ourlés de marbre lunaire. Des balayeurs,
empaquetés de loques, poussaient le gâchis fangeux au bord des
trottoirs. Elle rentra glacée. Le lendemain, quelques rayons de soleil
parurent entre des giboulées de grêle; le grésil, qui passait dans les
fentes du grand vitrage de l’atelier, rebondissait en perles de cristal
sur le parquet, les chaises, une petite table. Elle épongea, étendit des
linges. Il y avait dans le ciel des grondements et des déchirures roses
d’éclairs.
Lucien, depuis qu’il lui avait si durement parlé, ne paraissait plus. Au
premier moment, elle l’avait détesté pour ces mots violents, cette
projection de lumière crue jaillie sur l’intime misère de son cœur. Elle
avait pensé qu’il reviendrait, qu’il s’excuserait; elle attendait son
coup de sonnette ou la lettre glissée sous la porte. Mais rien, toujours
rien..., elle y pensait longuement dans son lit, se retournant sur cette
colère peu à peu muée en regret; chaque matin, en reprenant sa vie
désœuvrée, elle retrouvait plus cruellement l’impression de vide, de
manque, la détresse de l’ami perdu.
Il y avait longtemps qu’elle aurait dû penser qu’il l’aimait. Mais son
esprit ne s’arrêtait pas à cette conjecture; surtout son cœur ne le
_sentait_ pas.
Maintenant, avec le brusque renversement des choses d’où la vérité
sortait découverte, une lumière insupportable éclairait les mois qu’elle
venait de vivre. Il lui arrivait de penser, non point seulement à elle,
mais à Lucien. N’avait-elle pas, en lui parlant toujours de son amour,
soufflé sur un feu qui ne demandait qu’à tout embraser? Elle s’accusait
d’être en réalité ce qu’il avait dit, orgueilleuse, éprise peut-être
d’une idée vaine. Dans quelle impasse cruelle son imprudence les avait
jetés? Son regard plongeait au fond d’elle-même, tantôt avec un dégoût
profond, tantôt avec une immense pitié de son cœur.
Pourquoi la vie l’avait-elle ainsi dépouillée? Tout, en ce moment, lui
faisait défaut. Ce n’était pas qu’elle cessât de penser à Georges; mais,
après le grand effort de ces mois derniers, son être était comme vidé
d’amour. Elle prenait conscience d’un épuisement de toutes ses réserves
qui la laissait aride, desséchée. Elle ne pouvait croire que cela durât:
mais pourquoi avait-elle vendu tant de toiles, amoindrissant cette
présence réelle de Georges qui l’entourait et la défendait? Elle restait
des heures entières dans l’atelier, les yeux fixés sur les places vides,
gardienne d’un sanctuaire irrémédiablement appauvri.
Maintenant elle ne voyait plus rien à faire. L’œuvre rayonnante
grandirait seule dans l’esprit des hommes. Jamais d’ailleurs, de son
vivant pas plus que maintenant, il n’avait vraiment eu besoin de son
aide. Savait-elle seulement s’il n’avait pas aimé d’autres femmes?
Lucien peut-être l’aurait pu dire, mais il s’était tu, se tairait
toujours.
Cependant les Lopès-Welsch lui envoyaient des invitations, d’autres
personnes aussi, qui s’étonnaient de sa brusque retraite, demandaient si
elle était partie. Elle remarqua que le nom de Lucien revenait souvent
dans ces billets: «on avait vu M. Portets... Il avait dit... Il ne
savait rien.» L’idée la frappa que le monde avait commencé d’établir
entre lui et elle un rapport, une sorte de lien que son esprit
repoussait de toutes ses forces. Était-ce qu’on la croyait déjà
infidèle? Mais, réfléchissant à sa conduite qui lui avait jusque-là paru
si simple, elle sentait grandir le remords: elle se rappela des regards
de Lucien, le feu trouble qui noyait parfois ses prunelles; et cette
intimité journalière, ces longues promenades, jusqu’aux repas à la même
table si près de la place où Georges s’asseyait. Qu’en penseraient-ils,
ceux à qui ces choses seraient dites? Sa belle-mère, avec son implacable
jugement, aurait beau jeu de répéter qu’elle ferait mieux de se
remarier.
Mais elle était sûre que Lucien ne la trahirait pas. Y avait-il donc
entre eux un commencement de complicité? Comme il devait la mépriser,
lui dont le regard embusqué derrière son lorgnon la térébrait si
profondément! S’il avait été impitoyable, lui jetant à la face ses
pensées secrètes, c’est parce qu’il savait! Il avait suivi jour par
jour, en témoin lucide qui marquait les coups, la ruine de ses forces au
milieu du monde; sa peur de la vie à vivre, son affaissement, sa
déception d’elle-même, il avait tout discerné, dès cette soirée chez les
Lopès-Welsch après laquelle il ne lui avait rien demandé.
Combien elle sentait grandir le désir de le revoir, de se justifier, de
lui redire désespérément, comme on se venge, qu’il s’était trompé!
Puisqu’il continuait à ne pas venir, elle lui écrivit, déchira la
lettre, la recommença. Ils ne pouvaient pas se quitter de cette façon;
elle mentit, parla de son amitié comme si elle n’avait pas compris. Au
bureau de poste où elle acheta un timbre, une employée du téléphone,
grasse, agréable, la tête découverte, assise à une petite table, faisait
ses appels. Elle eut l’impression qu’une jeune femme blonde, debout près
de la porte, pâlissait extraordinairement. Des gens s’enfermaient dans
les cabines et en sortaient. La petite blonde entra, reparut un instant
après. Elle semblait avoir les jambes brisées.
Élisabeth se retrouva sur le boulevard, regarda la fente de la boîte,
allongea la main, se ravisa: non, elle n’enverrait pas cette lettre, ce
serait de la folie, il triompherait, il croirait qu’elle ne pouvait pas
se passer de lui.
Il était quatre heures et demie. Elle acheta un journal, traversa la
chaussée, se garant du double courant rapide des voitures. Il lui eût
fallu ce soir-là, tout de suite, quelque chose d’heureux. Mais rien,
rien; dans la cage vitrée de la concierge, elle aperçut, vide de la
lettre qu’elle attendait, son casier jaunâtre; un chat d’un blanc sale,
coiffé d’oreilles noires, dormait en boule sur un petit carré de tapis.
Dans sa chambre, une bagarre d’objets épars et de vêtements recouvrait
le lit. Un petit poêle fumait, imprégnant la pièce d’une malsaine odeur
de pétrole. Au fond d’une glace, comme elle passait, elle se vit
vieille, ravagée, ses yeux enfoncés, sous un grand chapeau aux ailes
abattues.
* * * * *
La plus grande marque de faiblesse, dans certaines natures, est de
s’arrêter au bord du succès; à l’instant même où le mystérieux génie de
la victoire souffle de poursuivre un avantage, de précipiter la débâcle,
une hésitation les paralyse, l’instinct fait place à la discussion, et
une déroute inexplicable disperse les forces qu’il aurait fallu jeter
vers le but.
C’est ainsi que Lucien n’était pas revenu chez Élisabeth. Le bon sens,
l’intérêt, l’amour, eussent dû le presser de la revoir, coûte que coûte;
il ne devait pas, entre elle et lui, laisser s’aggraver ce lourd
malaise, d’où une flamme brusque pouvait jaillir mais qu’épaississait le
silence. A mettre les choses au pire, il lui eût été facile de se
disculper, de jouer un rôle. Il avait les plus grandes chances que tout
se passât bien, en attendant l’instant favorable, le mouvement intérieur
qui peut-être triompherait.
Mais son orgueil s’était emparé de lui. Il avait peur, une peur
profonde, insoutenable, qu’au moment décisif se fît jour l’aveu qu’elle
l’avait toujours dédaigné. Il la voyait entièrement changée, le
regardant non plus avec bonté, avec amitié, mais d’une manière qui
l’éclairait sur ses sentiments. Ce n’était pas tant son amie qu’il
fuyait que cette épreuve devant laquelle ses forces se dérobaient.
Il vivait misérablement. Chaque matin, à sa table de travail, il
retrouvait cette sensation d’isolement, d’insensibilité qui n’était au
fond qu’un manque de foi. Le chagrin attaché à son esprit rongeait
sourdement. En réalité, il n’avait rien fait qui l’empêchât de revenir
chez Élisabeth. Mais chaque jour qui passait rendait ce retour plus
difficile. Il pensait, avec un déchirant regret, à son explication
brutale et insuffisante. C’était son malheur, ayant si longtemps attendu
pour parler enfin, de n’avoir pas dit ce qu’il avait au cœur.
Une grande lassitude le courbaturait; il se levait tard, manquait de
courage pour sortir, aller déjeuner. A une heure, et plus tard parfois,
il prenait enfin son chapeau, fatigué, sans faim. Dans la salle du
restaurant, il s’apercevait que son porte-monnaie était oublié: «Mangez
quand même», lui disait le garçon, un grand blond, en tablier blanc sur
sa veste noire. Mais il revenait sur ses pas, traversait une petite
place où patinaient des enfants en tablier, remontait chez lui,
redescendait. Il était deux heures. Dans le restaurant vide, un garçon
comptait son argent et des tickets sur une petite table. D’autres
enlevaient les nappes souillées.
Jusqu’à l’épuisement, son esprit ressassait les occasions manquées: tant
de jours où il avait passé des heures auprès d’elle; et toujours le
besoin de discuter, de ratiociner, alors qu’il eût peut-être suffi de
découvrir celui qu’il était au fond, que personne n’avait encore vu;
jamais il n’avait pu se défaire de ce désir de savoir ce qu’on pensait
de lui, d’être estimé pour une valeur intellectuelle qui dans l’amour
est bien peu de chose. Mais il n’aurait pas supporté qu’Élisabeth, si
elle avait eu un sentiment quelconque pour lui, ne l’admirât pas.
Le souvenir de Georges le hantait aussi, Georges qu’elle avait aimé le
premier, Georges paré des souvenirs de leur jeune amour; Georges qu’elle
lui trouverait toujours supérieur.
Puis brusquement reparaissait l’idée excitante que cet être tellement
aimé n’était pas moins mort, qu’un souvenir s’efface, et que lui, lui,
était vivant. Combien d’autres veuves, profondément blessées dans leur
cœur, s’étaient apaisées, avaient fait bravement l’essai d’une nouvelle
vie, s’y sentaient heureuses. Qui l’empêcherait de dire un jour à
Élisabeth, mais non point de son ton amer et sarcastique: «Il y a le
bonheur, tout ce que l’avenir peut vous réserver, que vous ne savez pas.
Est-ce qu’on sait jamais?»
Il se voyait, entrant chez elle: peut-être l’aurait-elle reçu comme tant
d’autres fois, dans son petit salon, simplement, en faisant le thé. S’il
l’avait voulu, il aurait pu la rejoindre dans dix minutes. Peut-être
tous les deux, comme _avant_, seraient-ils sortis? Il y avait le matin
des violettes sur le Pont-Neuf--un empilement de violettes d’un bleu
nocturne, en collerettes vertes, à côté d’un grand mannequin de roseaux
vidé. Au restaurant, une jeune femme, en face de lui, avait mis un
bouquet dans un verre pendant le repas. L’odeur faible et délicieuse
l’avait pénétré; un de ces parfums avant-coureurs du printemps qui
approche, qui flotte déjà dans la buée prise aux branches des arbres.
Oui, il serait entré chez elle, et le moment venu--un moment dont la
crainte lui crispait le cœur--il aurait dit ces belles choses d’un
placement si difficile, qui lui restaient toujours pour compte: «Si elle
voulait, elle susciterait en lui le grand artiste qu’il n’avait pas seul
la force d’être. Personne ne l’avait jamais soutenu,--ni père, ni mère,
ni un ami--jamais aimé comme il faut qu’on aime, avec la foi qui
discerne le meilleur de l’homme ou même le crée, rien qu’en y croyant.
Ensemble, ils feraient de leur vie une œuvre d’art, riche d’émotion, de
beauté cachée.» Elle était l’unique femme qui lui eût donné ces désirs,
et il était bien vrai que les autres, ses brèves liaisons, n’avaient eu
dans sa vie aucune importance. Peut-être, à ce moment, le regardant avec
attention, aurait-elle découvert qu’il n’était pas l’homme sans avenir,
le raté, qu’elle avait cru voir.
* * * * *
Un soir--c’était à la fin d’un après-midi de dimanche--Lucien, passant
sous les marronniers de la place Dauphine, s’aperçut qu’ils étaient
criblés de bourgeons. Le petit espace en patte d’oie, rétréci par de
vieilles maisons lézardées, était presque vide. Seuls tourbillonnaient
trois ou quatre enfants qui décrivaient des cercles comme les martinets
dans l’air bleu.
Lucien, longeant les boutiques où somnolait la paix du dimanche,
marchait sur un délicat tapis de soleil et d’ombres légères qui
reflétait les arbres encore presque nus. Une sensation de courage, après
la longue période d’inaction, courait dans ses veines. Dans son
appartement morne et triste, vide de celle qui sans doute ne viendrait
jamais, les idées de défaite le dominaient; dehors, dans le calme doré
de cette journée, une sorte d’espoir extrêmement faible mais gonflé de
vie le régénérait. Les difficultés imaginaires s’absorbaient dans cette
impression qu’il lui restait à tenter une chance magnifique. Il semblait
que les choses fussent en train de se retourner dans son esprit, cachant
peu à peu le côté obscur pour découvrir enfin une face éclairée d’où
rayonnaient de chaudes sensations de joie.
Tout à l’heure, il lui eût paru impossible de sortir du désert de son
inaction, de traverser la place, le Pont-Neuf grouillant de promeneurs,
pour reprendre le chemin de la rue de Seine. Maintenant il le faisait
naturellement, le cerveau dégagé, vivant. L’afflux des forces nerveuses
lui donnait cette illusion de courage dont les brusques réactions
transforment les faibles. Ce serait plus facile qu’il ne le pensait. Et
il allait, d’une allure calme, comme quelqu’un dont la décision ne
saurait changer. Un vent printanier faisait voler des planches coloriées
d’oiseaux et de fleurs, accrochées aux boîtes des bouquinistes, bâillant
sur le quai, autour desquelles s’agglutinaient les gens désœuvrés. Il
entrevit un portrait de la reine Victoria couronnée de perles.
L’horloge de l’Institut marquait cinq heures mais la lumière était
encore haute et radieuse. Tout cela n’avait pas duré un quart d’heure.
Il lui semblait pourtant avoir parcouru un interminable chemin. Depuis
combien de temps, à travers quelles tortueuses difficultés allait-il
vers elle? Maintenant le ressentiment de leur dernière rencontre était
dissipé: une fois seulement, et avec quelle maladresse, il avait essayé
d’expliquer son cœur; si elle avait paru se rétracter, muette et
blessée, n’était-ce pas à sa violence qu’il devait s’en prendre?
Il était sûr de la trouver chez elle; cependant, quand la sonnette de
l’appartement résonna dans la solitude sans qu’aucun pas se fît
entendre, son cœur s’arrêta. Il monta à l’étage de l’atelier; cette
fois, il sentit que son bonheur venait, approchait: la porte s’ouvrit.
Elle était debout, dans l’ombre du couloir, les yeux brûlants et
agrandis, les bras pendants sur sa robe lâche. Dans une sorte de double
vue, il crut deviner qu’elle l’attendait: des excuses se pressaient dans
son esprit pour justifier sa longue absence. Mais comme il effleurait de
ses lèvres la longue main brune où brillait l’alliance, elle eut un
tressaillement rapide et la retira.
L’atelier lui parut changé. Ce n’était pas seulement à cause des toiles
plus clairsemées; le bureau avait été débarrassé de ses bibelots; il
sentait dans l’atmosphère une froideur étrange, comme si l’âme de la
pièce eût été frappée d’inertie.
Cependant Élisabeth, accueillant ses excuses avec politesse, s’en
couvrait ainsi que d’un bouclier: après tant de circonstances qui
avaient absorbé beaucoup de son temps, il était naturel que l’arriéré de
travail eût été très lourd.
Elle était assise à contre-jour, dans un des fauteuils paillés, le coude
sur l’appui de bois chantourné. Lui, presque en face, son vieux chapeau
mou dans les mains. Sa décision ayant été prise si soudainement, il
n’avait même pas pensé à changer la cravate fripée de ces derniers
jours; mais peut-être était-il plus touchant, sans apprêts, avec ses
cheveux longs et son air de sortir d’un mauvais rêve.
Malheureusement son démon habituel, réveillé en lui, l’engageait encore
à dire ce qu’il ne fallait pas. Il s’enfonçait, tête baissée, dans une
fausse route: le travail, en effet, l’absorbait beaucoup, il avait des
œuvres en train... Sa voix changeait, se dénaturait, pour dépeindre avec
une sorte d’emphase qui ne lui ressemblait guère ses projets
littéraires, ses conceptions d’art. Il semblait que ce fût un petit
discours préparé d’avance, une de ces professions de foi que l’on se
récite dans sa chambre pour renoncer à s’en servir le moment venu, tant
elles paraissent brusquement gauches et inopportunes. Lui, s’enferrait,
le visage un peu coloré, ses énergies accrochées à l’inutile
démonstration.
Deux ou trois fois, ayant ôté son lorgnon, tourné vers elle ses yeux
découverts, il lui avait trouvé l’air contraint: elle écoutait, avec une
expression de patient ennui, comme résignée à une corvée inévitable. Il
était évident que rien de tout cela ne l’intéressait.
C’était un fait qu’il ne pouvait plus s’arrêter. Le silence l’accablait
pourtant, et plus encore quelque chose au-dessus de lui, qui pesait
lourdement sur son esprit; levant la tête, il vit, bien en face, avec
son épaule amputée et son autre bras fendu jusqu’aux doigts, le grand
Christ que la guerre avait foudroyé. Une image passa dans ses yeux, la
vision d’un amour muet et saccagé dont le reproche les assombrissait. Ce
fut comme si son être se vidait brusquement d’orgueil.
Elle sentit soudain ses genoux embrassés, un enlacement inexprimable:
cette fois, en larmes, le front dans sa robe, il laissait sangloter son
cœur:
--C’est moi, _moi seul_ qui vous ai aimée!
Un vertige passait dans son esprit avec l’impression qu’elle le laissait
faire; et, la serrant éperdument, il écrasait de baisers ses mains, les
rassemblait dans les siennes et les pétrissait, comme pour s’en emparer
plus profondément; mais enfin elle se dégageait, avec un geste de ses
deux bras qui semblait à la fois l’éloigner et le retenir.
Il se redressa lentement, les genoux tremblants; à travers ses larmes,
elle lui parut d’une pâleur de morte. Ses yeux brillaient
extraordinairement, sans qu’il pût distinguer si c’était d’épouvante ou
de remords sombre.
Soudain, elle sembla se souvenir, et le regarda fixement:
--_Vous seul_, interrogea-t-elle, comment osez-vous, que voulez-vous
dire?
Un sanglot profond la secoua.
--Ce n’est pas vrai... Vous n’en savez rien...
Elle s’était abattue sur le canapé, écroulée et répétant avec désespoir:
--Et c’est vous, vous qui me le dites. Ah! comme c’est lâche!
Lui, penché sur elle, frémissant et bouleversé, la suppliait de se
calmer. Il l’avait prise dans ses bras, elle sanglotait sur son épaule,
le visage caché dans ses mains; et il couvrait de baisers ses cheveux
sombres, cette tête si lourde et si chère qui s’abaissait peu à peu
jusqu’à ses genoux, comme courbée par l’humiliation.
Il ne s’efforçait plus que de la consoler, mais à la tenir enfin dans
ses bras, sous sa bouche, toute blessée par lui, à boire ses larmes sur
ses joues en feu, la stupeur du mal qu’il avait fait se fondait dans une
farouche sensation de joie. Le démon obscur du désir, dans sa chair
enivrée par la chaleur de cette autre chair, n’aspirait plus qu’à se
rassasier. Son épaule se creusait pour la recevoir, pour offrir un repos
à ce front d’errante. D’où venait pourtant cette impression d’un mort
gisant à leurs pieds, entre eux, dont il ne pouvait se débarrasser?
Sa bouche avait presque rejoint sa bouche, s’y appuyant et se retirant,
pour revenir plus désespérément insistante comme un appel à ses sources
vives; elle le repoussa, avec faiblesse d’abord, puis avec horreur, et
se redressant:
--Allez-vous-en... Allez-vous-en... J’aurais dû me douter que vous me
feriez un jour tout ce mal... Qui vous a permis de venir, de parler
ainsi?
Et sur la porte, une dernière fois:
--Vous avez menti!
Le jour s’affaiblissait lentement. Qu’était-il arrivé? Un moment
d’exaspération, des mots cruels, irréparables. Maintenant il était
parti. Élisabeth assise, prostrée, sa figure brûlante cachée dans ses
mains, sanglotait de honte.
Était-ce possible? Qu’avait-il fait? Qu’avait-elle fait d’elle-même?
C’était elle qui avait aux lèvres cette brûlure, et dans sa chair cette
blessure rouverte et inavouée. Combien elle détestait l’homme qui
l’avait surprise: même rejeté, haï, méprisé, il l’avait tenue dans ses
bras. Elle n’était pas sûre de ne lui avoir pas accordé, le temps d’une
éternelle seconde, un consentement de ses forces obscures.
Lui aussi avait le droit de la mépriser. Elle, l’admirable,
l’irréprochable! Ah! qu’il devait se venger par une joie féroce! Il
était de ceux qui n’apportent partout que la contagion du mal et de la
misère. En avait-elle autrefois le pressentiment quand elle le fuyait,
se détournant de lui, s’irritant de le trouver toujours sur sa route?
Mais pourquoi, imprudente, au lieu de se fier à cette première et sûre
impression, s’était-elle prise à ses fausses promesses, à son amitié
plus menteuse encore qui souillait de son venin jusqu’à la beauté de ses
souvenirs?
Elle se leva, fit quelques pas, retomba sans force. C’était ici, dans
cet atelier... Ces petites toiles décolorées par le crépuscule, ces
choses de son passé muettes autour d’elle, tout la condamnait. Mais
c’était elle surtout, la femme qu’elle avait été jusqu’à cette heure,
qu’elle n’avait pas au fond cessé d’être, qui se dressait pour lui
reprocher de l’avoir trahie. Elle avait une chose admirable, son amour,
la foi ardente en son amour, la pureté merveilleuse de sa vie entière.
C’était cela, son trésor magnifique, qu’elle avait gâché; c’était sur
cela qu’elle pleurait, Ève inconsolable, par elle-même chassée de son
paradis. Tant qu’elle avait eu ce trésor intérieur, elle était riche de
toute la beauté qu’une femme peut posséder au monde. La laideur lui
faisait horreur, cette déchéance intime et profonde que le monde ne
verrait pas mais qu’elle aurait toujours sous les yeux, elle et son
complice.
«Pourquoi, se demandait-elle, son menton pressé dans ses mains, pourquoi
ne me suis-je pas fiée à moi-même?» Quel abaissement de livrer ses
doutes, ses inquiétudes, à celui-là même qui n’attendait que le moment
de la perdre, en les exploitant! La réponse avait fini par jaillir:
«_C’est moi, moi seul, qui vous ai aimée._» Comment osait-il? Pouvait-il
y avoir pour elle une insulte pire? Mais elle l’avait bien attirée, par
son insistance à le presser, à le questionner, comme pour lui arracher
une preuve décisive et qui lui manquait. C’était à elle de garder sa
foi, elle seule devait tendre jusqu’à l’héroïsme cette volonté de croire
plus forte que tout, qui sauve magnifiquement et recrée l’amour.
Du moins il avait été bien puni, elle lui avait jeté au visage ce qu’il
méritait. Qu’attendait-il de cette bassesse? Georges ne l’avait pas
aimée... qu’en savait-il? D’où lui venait cette suffisance? Ce n’était
pas à un homme comme lui que Georges se fût confié, ni à personne. Quand
même un mot malheureux lui eût échappé, qu’était-ce que cela? On
s’irrite, on parle, mais ces mouvements ne sont qu’en surface, étrangers
au cœur qui leur résiste ou qui les dément. Ne comprenait-il pas, quand
elle s’acharnait à l’interroger, qu’il n’avait qu’une chose à répondre,
à cent fois redire, la seule chose profondément vraie: que Georges
l’aimait.
«C’est un malheureux,» pensa-t-elle, en marchant dans la grande pièce
enténébrée. Une force désordonnée ne lui permettait plus de rester en
place. Les impressions les plus diverses se déclanchaient, instantanées
et contradictoires, la soulevant de colère ou laissant retomber son âme
dans une sorte de pitié pour lui et pour elle. Le poison que ses lèvres
lui avaient versé continuait de circuler dans son sang fiévreux. Toutes
ses facultés de souffrir s’y embrasaient mystérieusement. C’était bon
pourtant, ces baisers presque fraternels, cette joue chaude qui pressait
sa tête, cette sensation de pleurer enfin sur une épaule! Pourquoi
n’était-ce pas quelquefois possible? Puis elle se rappela le frisson
brutal... Elle ne pourrait jamais oublier cela, elle ne lui avait pas
assez dit qu’elle le détestait.
Les moments de crise, en exaltant les forces à l’extrême, jettent malgré
eux les gens dans l’action. Il leur faut, en dépit de toute prudence, se
précipiter vers une issue. Élisabeth, étendue sur le canapé, les yeux
fermés, essayait en vain de se reposer, de ne plus penser: l’idée fixe
ne la lâchait pas, le désir harcelant de revoir Lucien, de s’expliquer
coûte que coûte, une dernière fois.
Ce fut alors qu’elle fit cette chose qu’elle ne pourrait jamais oublier,
qui lui parut à ce moment-là presque naturelle et dont le souvenir
resterait en elle comme une honte: elle mit son chapeau, descendit,
enfila des rues; il pleuvait un peu dans la nuit tombée, de fines
gouttes que l’on voyait briller près des réverbères. C’était elle qui
montait dans le noir d’un escalier, s’arrêtait devant une porte,
regardait la raie de lumière.
Mais lui, lui, ne devait jamais savoir qu’elle était venue, que sa main
posée sur le timbre s’était retirée.
Un quart d’heure après, elle était rentrée chez elle, le cœur battant
d’avoir marché tellement vite, étouffée de saisissement, poursuivie par
la sensation d’être réchappée d’un danger immense.