Personne n’était prévenu de son arrivée. Elle descendit du petit train.
Les rails bleus luisaient dans l’herbe mouillée. Deux employés de la
gare embarquaient dans le fourgon de grands «cartons» de lait bossués,
posés sur le quai; il y avait, tout auprès, de longues cages bondées de
volailles dont les crêtes passaient entre les barreaux. Devant
l’horloge, qui marquait sept heures et demie, quatre ou cinq personnes
attendaient: deux vieilles femmes en caraco noir, une jeune fille qui
portait un gros bouquet de violiers mauves et de giroflées.
Tous regardèrent, un peu étonnés, Élisabeth traverser le trottoir, la
salle d’attente, son sac à la main. La boulangère, debout sur son seuil,
ne comprenait pas comment l’auto ne se trouvait pas devant la gare. Il
paraissait inexplicable que M. Virelade, toujours en avance, et qui se
levait au chant du coq, ne fût pas venu bien avant l’heure attendre sa
fille.
Les coteaux, vus à contre-jour, encore trempés d’ombre, s’enflaient et
s’abaissaient sur la nappe azurée d’un ciel d’avril. Élisabeth, sans
presser le pas, marchait sur la route fraîchement chargée, où les
cailloux étendaient par places de râpeux tapis. Il lui semblait, au
sortir d’un cauchemar, rentrer dans une vie merveilleusement claire,
bienfaisante et calme. A Paris, elle avait à peine entrevu des bourgeons
aux arbres; ici le printemps avait éclaté, toutes les nuances du vert et
du roux couvraient la campagne. Les vignes brillaient dans la lumière,
les haies fleuraient bon la sève et l’amande amère, les vaches
paissaient derrière les clôtures, la croupe noire d’un cheval de labour,
suivie d’un homme butant aux mottes, les jambes écartées, s’éloignait
dans une longue rège.
La vie ici, la vie si paisible... Ce paysage retrouvé, avec sa grande
étendue de ciel, les verts frais des feuilles nouvelles et les coulées
jaunes des iris décelant les fossés cachés. Elle s’arrêta un instant et
se remit en marche plus péniblement. Une carriole d’épicier passa,
cahotant son chargement entre des galeries de bois à l’ancienne mode;
des enfants, leur sac d’écolier en bandoulière, s’amusaient à lancer des
cailloux le long des fossés, faisant s’ébouler dans les plantes d’eau la
terre glissante. Puis il n’y eut plus qu’elle sur la route vide.
Elle tourna à gauche, ouvrit une barrière, s’engagea dans un chemin de
propriété et fit le tour de la maison. Dans le jardin, la feuillée des
marronniers formait une chambre verte infiniment douce, transpercée par
une buée d’or. De petites jacinthes blanches s’égrenaient au bord d’un
massif. Elle longea l’écurie, aperçut à travers les barreaux de la
fenêtre le dos ensellé d’une grande jument grise. Un rosier grimpant
tout échevelé s’enlaçait à une palissade qui couvrait le mur. Des poules
aux pattes empêtrées de plumes grattaient le terreau.
Dans la vieille cour dallée, en pente, traversée par une rigole, un chat
blanc pelotonné sur la margelle du puits la regarda passer. La mince
fente de ses yeux ne s’élargit pas. Des seaux remplis d’eau
embarrassaient comme toujours le seuil de la cuisine. Seconde, penchée
sur l’évier, un bol dans ses mains, tourna la tête, faillit jeter un
cri...
Mme Virelade, non plus, ne se doutait de rien. Elle était devant son
armoire ouverte, déjà coiffée, ses cheveux gris disposés sur son doux
visage, attachant avec une vieille broche romaine son corsage noir... un
pas venait dans le corridor, se rapprochait, qu’elle n’osait pas encore
reconnaître.
Dans sa chambre, Élisabeth retrouva le grand lit couvert de linge, de
coffrets, de vases dorés, tout le contenu d’un placard qui avait été
vidé la veille. Mme Virelade, le premier moment d’émotion passé, se
plaignait qu’elle arrivât à l’improviste. Rien n’était prêt pour la
recevoir. Élisabeth regardait le bandeau d’étamine rousse en haut des
fenêtres, le mouchoir d’indienne indigo à grandes fleurs rouges qui
couvrait une petite table. La commode, le verre d’eau, tout était en
place. Du jardin montaient des bruits campagnards, le pas lent d’un
cheval de labour passant, son harnais défait, devant la maison.
Élisabeth s’assit sur le bord du lit, accablée par une fatigue qu’elle
n’avait pas sentie tout d’abord; et pourtant au fond de son âme
s’établissait une extraordinaire impression de paix, la certitude d’être
sauvée, revenue au port.
A la lassitude extrême des premiers jours, elle dut le repos, un lourd
sommeil, et la sensation d’être tombée dans un vide immense. Mais la
solitude n’était plus cette eau chaste où les souvenirs, en se
reflétant, reformaient sous ses yeux un monde bien-aimé. Quoiqu’elle
n’eût pas d’amour pour Lucien, le frisson brutal avait troublé le miroir
paisible, remué une boue sous laquelle les pures facultés de son âme
gisaient, étouffées. Était-ce possible, d’où revenait-elle? Se
pouvait-il qu’elle, Élisabeth, après toute une vie d’un amour unique,
acceptât ce réveil obscur?
A sa grande surprise, sa belle-mère, qui lui réservait de dures
allusions, l’avait trouvée patiente et bien disposée. C’était comme si
elle découvrait la force des vieilles disciplines, des dures
contraintes, dont on n’a pas le droit de médire puisque leur armature
remet insensiblement en place les vies cahotées. L’amour, rassemblant à
ses yeux la beauté du monde, lui avait peut-être caché la vie véritable:
à défaut du bonheur, n’était-ce pas quelque chose que la dignité,
l’ordre de l’existence?
* * * * *
Le mois de mai, le mois des lilas, des marronniers en fleur, des haies
odorantes, ramenait une succession de jours lumineux. Les prairies dont
le vent ridait l’herbe longue semblaient des lacs d’or. Trois matins de
suite, le petit cortège des Rogations s’était enfoncé entre les talus de
terre rouilleuse, dans les vieux chemins--cinq ou six enfants de chœur,
un peu débandés, devant le curé; l’arrivée dans une cour, un jardin
mouillé, une charmille basse où attendait la petite table du reposoir,
nappée d’une serviette, avec un crucifix entre deux bouquets, et un brin
de laurier dans une soucoupe. Le curé bénissait la campagne; les gens de
la maison, inclinés sur une chaise de cuisine, faisaient leur signe de
croix et se redressaient.
On parlait des récoltes qui s’annonçaient belles. Dans la longue
carriole du commissionnaire, qui passait à la tombée de la nuit,
s’entassaient les sacs gonflés de fèves et de petits pois. Du matin au
soir, dans les cuisines carrelées, ou sous l’arbre même au milieu des
vignes, des femmes «montaient» de grandes corbeilles de cerises; peu à
peu, dans l’épais diadème charnu, s’enchâssaient les rubis pressés;
c’était un art dans lequel certaines personnes étaient réputées,
quelques jeunes filles, de vieilles matrones qui se disputaient sans
arrêt. Les corbeilles, coiffées d’un mouchoir d’indienne à carreaux, que
l’on tirait et épinglait comme un foulard, avec des oreilles,
s’alignaient le soir devant les portes. On écoutait, croyant entendre au
loin le grelot, le trot du cheval; chacun reconnaissait entre toutes, au
roulement des roues, la carriole du commissionnaire.
A Gueyte-lou, où Élisabeth montait plusieurs fois par semaine, régnait
un bourdonnement de ruche affairée. Mlle de Lagarette, préoccupée de ses
fèves, de ses petits pois, et aussi du mois de Marie pour lequel elle
exerçait les chanteuses deux fois par semaine, n’avait pas un instant à
perdre. Lucien, dont elle avait affectueusement demandé des nouvelles,
passait pour le moment à un second plan. Quant à M. de Lagarette, à
cette époque des grands travaux de la vigne, il vivait comme un
commandant sur la passerelle de son navire, observant le temps,
pronostiquant; une invasion de mildiou, que personne n’avait pu prévoir,
le bouleversait. Tout son personnel, brusquement retiré des autres
travaux, soufflait sur les vignes un nuage bleu. Des cercles violacés
sur l’herbe, au bord des fossés, indiquaient la place où les barriques
remplies de sulfate de cuivre avaient séjourné.
Voilà ce qu’Élisabeth, quand elle arrivait, le cœur gonflé de ses vains
tourments, trouvait dans le beau domaine aux allées sarclées. Il lui
aurait fallu parler de Lucien, assouvir peut-être une secrète animosité.
Mais Mlle de Lagarette, toujours accueillante, ne s’asseyait guère;
leurs conversations, entre le colombier Louis XIII dévoré de glycines et
le potager, ruinaient toute espérance d’intimité. Et quand Élisabeth ne
se serait pas tue, qu’aurait-elle pu dire qui ne la trahît pas?
Un après-midi pourtant--c’était sur le banc de pierre entre les gros
ormeaux, leur vue plongeait sur le village, le fleuve et le fond azuré
des Landes--le découragement l’envahit. Un parfum de lilas venait de la
terrasse. Pourquoi sa destinée était-elle de souffrir toujours?
--Élisabeth, qu’avez-vous, s’écria vivement sa vieille amie, lui prenant
les mains.
Dans son visage flétri et creusé, les yeux clairs répandaient une
merveilleuse lumière de bonté. Elle avait la figure des femmes qui
s’embellissent en pensant aux autres.
Élisabeth, la tête un peu rentrée dans ses épaules, comme quelqu’un qui
voudrait s’enfuir, l’écoutait à travers un rêve: c’était à elle que l’on
parlait des mystérieux desseins de Dieu frappant les meilleurs, de sa
jeunesse, de son grand amour...
Elle sentit un bras qui l’enveloppait, une figure proche de la sienne,
ses yeux se fermaient. Ne serait-ce pas le moment de dire, sans rien
regarder, que la vie n’était pas cela... la beauté de l’âme, la
rayonnante beauté intérieure, elle l’avait connue, adorée, perdue.
C’était un temps merveilleux qui était fini. Ah! qu’elle se voyait
défigurée!
Un moment après, quand sa vieille amie la raccompagna dans une grande
allée d’ormeaux d’où l’on apercevait le lit du fleuve brillant de
lumière, Élisabeth frémit en pensant aux paroles qui avaient failli
déborder ses lèvres.
Les jours suivants, dans la fin dorée de ces après-midi de mai où la
lumière semble devoir ne jamais s’enfuir, Élisabeth entra dans l’église.
Des seringas parfumaient l’ombre. Elle était seule. Longuement, la tête
dans ses mains, elle laissait enfin remonter sa vie...
* * * * *
La fenaison commençait. A la Flaütat, où les travaux étaient toujours en
retard, les nappes frémissantes de l’herbe haute prenaient la belle
couleur brune des graminées mûres. Les paysans finissaient de faucher
les bordures des vignes et les allées où s’embarrassaient les charrues.
Puis la machine, dans un bruit de crécelle, s’engagea au milieu d’un pré
comme dans une mer. Les femmes, un chapeau de paille sur leur foulard,
maniant d’un geste allongé le râteau de bois, redressaient la jonchée à
moitié sèche en longues vagues régulières. La campagne baignait dans le
parfum des meules tiédies au soleil et des tilleuls bourdonnant
d’abeilles. Toute la matinée, il n’était question que de «râteler»,
d’ouvrir les petites piles mouillées par la nuit; le soir, sur le tapis
rasé, au milieu des mamelons espacés, les faneurs affairés semblaient
des fourmis.
Mme Virelade était occupée à remplir des bouteilles, des cruches de vin,
qui fraîchissaient l’après-midi dans des touffes de vimes, au bord des
fossés, à côté d’un verre renversé. Son mari, bon et généreux, qui
détestait le soleil, fermait ses contrevents dès neuf heures, appelait
les travailleurs de «pauvres bougres» et ne souffrait pas qu’ils
manquassent de «quoi que ce soit». La parcimonie de certains
propriétaires lui faisait hausser les épaules. Quant à lui, pourvu qu’on
lui affirmât que son vin était le meilleur de la commune, il eût
distribué verres et frontignans indéfiniment.
Élisabeth, reprise par ces choses, sentait se reformer la douceur
profonde de sa vie ancienne. L’orage qui l’avait secouée s’éloignait peu
à peu. Les premiers jours, ne pouvant s’empêcher de penser à Lucien,
elle le voyait errant, misérable, trop orgueilleux pour lui revenir,
désespéré de ne l’oser faire. Ses défauts, qu’elle n’avait jamais
remarqués, la frappaient avec plus de vivacité. Ses vieux amis avaient
raison: c’était un garçon égoïste au fond, jaloux, incapable du geste
qui répare. Elle avait eu bien tort de s’en inquiéter; maintenant
qu’elle était loin, il ne pensait plus à elle, il ne souffrait pas.
C’était un penchant absurde de tout exagérer: à revoir les faits
tranquillement, elle ne se trouvait plus si coupable, s’étonnait même
d’avoir été remuée avec cette force! Tant de trouble, un tel tumulte
intérieur pour si peu de chose! Qu’y avait-il eu, en réalité, entre elle
et lui, des mots sans portée, l’énervement d’une heure? Maintenant la
page était tournée: il l’oubliait, elle était paisible. Le premier
amour, son unique raison de vivre, ressortait des ombres comme le soleil
renaît au matin.
Ce fut alors que le facteur, la rencontrant au jardin, tira de sa
sacoche gonflée cette lettre de Lucien:
«Vous m’avez fui, Élisabeth. Je ne veux pas encore le croire. C’est
trop. Je n’avais pas mérité cela.
«Pendant ce mois, je n’ai pas su. Je n’osais pas remonter chez vous, pas
même passer dans votre rue. Pourtant, agité d’un pressentiment, je ne
vous sentais plus autour de moi, il me semblait que tout était vide. Un
soir, n’y tenant plus, j’ai pris la rampe de l’escalier. Je ne
souhaitais que vous revoir, vous arracher un mot, mon pardon. J’ai sonné
une première fois, très doucement, puis plus fort, plus fort, j’ai
frappé... à votre porte d’abord, ensuite au-dessus. Mais il y avait un
calme, un silence! J’ai senti qu’aucune porte ne s’ouvrirait.
«C’est la concierge qui m’a appris que vous étiez partie. «Comment,
m’a-t-elle dit, vous ne le saviez pas?»... Je n’ai plus osé rien
demander. Ce que j’ai souffert ce soir-là, dans les rues, chez moi, seul
la nuit, j’aurais honte de vous l’écrire. Il me faudrait vous dire
combien, vous appelant avec tout mon être, je vous ai pressée, suppliée,
reproché de m’avoir réduit à ce désespoir.
«Vous ne vouliez pas entendre que je vous aime. Que devais-je faire?
J’avais attendu pendant des mois un regard, un geste, l’impression d’un
fluide merveilleux s’échappant de vous, mais rien, toujours rien que
distraction et indifférence. J’attends encore. Malgré votre visage, vos
paroles violentes qui m’ont chassé, j’attendrai honteux, cachant mon
injure, espérant l’impossible, le battement généreux d’un cœur que je
sais capable de tous les pardons.
«Mais voilà que peut-être je vous blesse encore. Ne puis-je donc, en
vous aimant, que vous faire mal? Aurais-je dû me taire toujours? Il
fallait pouvoir, et maintenant même où votre départ me désespère, où je
vous trouve si cruelle dans votre silence, mon amie, mon amie perdue, je
doute encore si l’amère douceur de vous écrire ceci ne passe pas ce que
j’ai jamais goûté de bonheur?
«Que vous le vouliez ou non, il fallait bien, un jour, que vous me
vissiez. Je sais, c’est un animal méchant qu’un homme qui souffre. Mais
ne serait-ce pas moi qui aurais reçu la pire blessure? D’autres vous
approchent, Élisabeth, qui peut-être ne vous aiment pas. Moi seul, suis
exclu. Me forceriez-vous de vous haïr? Pourquoi, vous aussi, par pitié,
ne mentiriez-vous pas? Un seul jour, une seule lettre qui m’apporte un
peu de bonheur! Mais je ne parle que de moi, et tant de chagrin
m’empoisonne que vous finirez par me détester.
«Acceptez ma nature, telle qu’il faut que je l’accepte, si égoïste, si
ombrageuse, si nonchalante, et qui a déjà pu transformer en haine ou en
dégoût de vraies amitiés... je n’ose dire de vraies amours! Mais ne
doutez pas, Élisabeth, qu’elle renferme aussi des coins meilleurs où
certaines voix résonnent seules, ce qui est vrai, ce qui est beau, ce
qui est passionné. C’est de ce coin que je vous écris.
«Je vous sens malheureuse, désemparée. Votre silence est dur comme un
visage qui a pleuré. Pourquoi? Qu’y a-t-il au fond? Je ne sais rien. Je
n’ai eu avec vous qu’une demi-intimité. Certains soirs vous m’avez
révélé une douleur précise, une plaie. Et puis je n’ai plus su.
S’avivait-elle encore? L’entreteniez-vous avec passion? Était-elle
guérie? J’ai pu croire tout cela successivement, à vos rares moments
d’abandon, espacés de longs silences.
«Je sens si bien en cette minute que je vous connais beaucoup et très
mal. C’est ma faute, je n’ai pas eu avec vous assez de courage.
«Cette fois encore, j’en dis trop, sans oser pourtant aller jusqu’au
fond. Vous l’avouerai-je: le soir de notre dernière rencontre, toute la
nuit, j’ai eu la folie de vous attendre. Un moment, il m’a semblé que
vous étiez là, j’ai ouvert la porte dans l’obscurité. Mon cœur avait des
battements fous...
«Ah! comme vous m’en voulez de m’être jeté dans votre existence, dans
cette construction idéale et brillante que vous sentez peut-être
chanceler, enlacée par un grand vertige. Non, ce n’est pas moi seul qui
la pousse, c’est tout le monde, c’est votre propre vie. Il m’a semblé,
pardonnez-moi, en entendre les craquements. Pourquoi a-t-on dressé à la
fidélité des temples glacés? Vous croyez qu’on vous reprocherait ce qui
vous semble un reniement, mais qui vous connaît, qui pense à nous?
«Non, vous ne redoutez pas le monde; vous, la loyale, vous, la sincère,
vous pensez à _lui_. Déjà, sans doute, exténuée par l’immense effort de
le ressaisir, vous lui offrez ma défaite et peut-être votre remords. «Le
bonheur, c’était toi, lui dites-vous, le départ chantant de ma jeunesse,
ce que nous avons amassé ensemble, un état de joie, de confiance, que je
n’atteindrai plus. Maintenant tout est fini, il n’y a plus rien.»
Élisabeth, qu’en savez-vous, c’est vous qui le dites! Craignez qu’un
jour vienne où vous rappelant mon appel, ce cri de mon cœur que fausse
la distance, vous soyez tentée d’en douter.
«Mais j’écris trop. Il ne faudrait pas discuter, je ne voulais mettre
que mes larmes. Mon amie, mon amie, si vous étiez là, vous laisseriez
bien sur vos genoux, comme celle d’un enfant, ma face mouillée.»
L’ombre d’un gros marronnier défleuri, encore plein de pétales épais et
charnus, tremble sur cette lettre. Le visage penché se relève, les yeux
allongés se ferment, se rouvrent: où est-elle, que tout est paisible, et
qu’il vient de loin, d’un autre bout du monde, ce cri amer!
Élisabeth est seule sur le banc de pierre. Entre un néflier et un massif
de boules-de-neige, elle aperçoit, frémissante dans les vibrations de
l’air chaud, la nappe du pré d’un gris métallique, que le soleil de midi
blanchit.
Puis elle a marché longtemps, tête nue, sa tunique serrée d’un ruban
flottant sur sa robe, dans l’allée criblée de sous lumineux. Les faneurs
rentrant à une heure, leur chemise ouverte, l’ont aperçue allant et
venant entre la maison et le bord de l’eau, comme quelqu’un qui n’arrive
pas à user ses forces. La journée a passé, puis le lendemain, ses
blessures saignent, écorchées par de petits mots collés comme des taons
sur ses fibres vives. Qu’il s’acharne à lui faire mal, s’il en a le
triste courage: elle ne répondra pas.
Le surlendemain, à la même place, une autre lettre lui fut remise:
«Rien, toujours rien. Que faut-il que je vous écrive? Quelle rage me
saisit contre moi-même, qui vous ai donné des raisons de me mépriser! Je
n’aurais pas dû, en une minute de folie, mettre mon cœur au-dessus d’un
autre. Mais l’amour qui éclate vous tyrannise, veut tout plier et ne
souffre rien qui l’égale. Pourquoi l’ai-je fait: orgueil, rancune, désir
de briser ce trésor que votre cœur garde si profond. Les femmes, à ces
moments, conservent des scrupules, des délicatesses qui nous échappent.
Nous, les hommes, nous voyons trouble, les faibles surtout qui sont les
pires violents.
«Vous voyez que je suis un triste orgueilleux. Je sais bien qu’il vous a
aimée. Ne croyez pas que je lui aie porté ce coup dans l’ombre, d’une
manière lâche, parce que nulle défense n’est plus possible. Combien de
fois vous avais-je redit son talent, son charme, son cœur! Un seul mot
peut-il dissiper le souvenir de tant d’amitié? Réfléchissez: n’est-ce
pas vous, anxieuse, troublée, comme incertaine, qui me forciez presque à
douter?...
«Je sais, je devais lire au fond de vous-même, répéter ce que vous
attendiez. Il eût fallu être un héros. Je n’étais qu’un homme qui vous
aime. Maintenant que suis-je, un être méprisable qui a trahi son ami
mort, ou plutôt qui l’a calomnié? Mais, Élisabeth, moi qui ne suis rien
pour vous, ou qui suis si peu, comment aurais-je le triste pouvoir de
profaner un seul de vos souvenirs? Vous comprenez bien que c’est
impossible. Votre cœur, d’un battement, l’emporte sur moi.
«Je voudrais écrire cent fois votre nom, en remplir des pages.
Élisabeth... Élisabeth... Est-ce que cet appel continu, tout le jour et
toute la nuit, ne finirait point par vous arriver? Je vais, je viens, je
couvre de baisers vos mains qui m’échappent. Je vous vois sous de grands
acacias en fleur. Ah! si vous saviez comme je pense à vous!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Je crois vous entendre dire: «C’est Georges que j’aime. Lui seul.
Aujourd’hui comme hier. Demain et toujours. Je l’aime. Je l’aime. Une
femme comme moi ne change pas, ne recommence rien. Ne cesserez-vous pas
de me tourmenter?» Pourquoi, les yeux fermés, ne me laisseriez-vous pas
vous mettre un bandeau? Nous partirions, nous irions dans des pays que
ni vous ni moi ne connaissons. Ne sentez-vous pas combien la vie au delà
de nous peut être vaste et magnifique? Ce ne serait pas la même chose.
Il y a un autre bonheur...
«Si c’était votre foi qui vous attachât de toute sa force à une
espérance idéale, combien, Élisabeth, je la détesterais! Ah! que je vous
sens intimement chrétienne, chrétienne jusqu’aux moelles, dressée depuis
des siècles au retranchement, au sacrifice, au mépris hautain de la
chair. Vous vous efforcez vers une beauté surnaturelle, vous en avez le
goût et la nostalgie! Faut-il tout vous dire: c’est cela qui peut-être
vous rend si précieuse, cette note perdue d’une grande espérance...»
Dans cette lettre qu’Élisabeth lisait en marchant, une seule chose lui
apparut: l’aveu que Lucien faisait de son mensonge, sa réparation. Un
enivrement de douceur et de pardon lui soulevait l’âme. Lucien, humble
enfin, rassasiant son immense désir de foi et de vérité, lui redevenait
infiniment cher. Comme elle l’avait attendu, ce retour de son amitié!
Plus que le remords d’avoir été faible, ce qui l’avait faite si dure,
c’était le mot terrible «moi seul» qui humiliait son premier amour.
Mais, sa lettre le criait, l’amère jalousie égarant son esprit lui avait
soufflé ce mensonge. Il n’apportait aucune preuve. Sur cette confession
de son ignorance, sur ces mots arrachés à sa sincérité: «Georges vous
aimait», son âme délivrée triomphait de joie.
Mais à travers quelles souffrances ce cri suprême lui était venu!
Élisabeth... Élisabeth... Tout se découvrait en Lucien pour toucher son
cœur de pitié, l’isolement, le regret, l’amour ulcéré, l’image de la vie
qu’il eût souhaitée! S’il avait été là, dans cette allée violette
d’ombre, parfumée d’été, elle l’eût enveloppé de douceur, de
consolations, comme on anesthésie le malade auquel sa douleur est
intolérable. Elle aurait laissé sa tête sur son épaule, son front sur
ses mains. Mais qu’y eût-il puisé sinon une recrudescence de son mal,
puisque sont vaines les paroles dont on étourdit et charme la peine, et
que rien, pas même le frisson possible de la chair, ne peut unir les
cœurs séparés.
Non, elle n’était pas insensible. A une prière si frémissante, à tant
d’amour, elle répondait de toute sa bonté «venez», «que pourrai-je» dans
un immense désir d’apaiser des souffrances qu’elle connaissait trop. Que
cette attente de Lucien lui faisait de peine! Pendant plusieurs jours,
dans son esprit libéré d’elle-même, les brouillons de lettres
s’emmêlèrent pour se dissoudre dans la même impression d’inutilité.
Son visage apaisé, ses yeux graves répandaient une lumière voilée comme
celle qui rayonne de certaines roses couleur de veilleuse. Lui mentir?
Mais on ne peut pas mentir toujours et tout vous trahit, jusqu’à la
pitié, en qui l’amour discerne sa pire ennemie! Si son dévouement allait
jusqu’à la folie, si elle l’épousait, les yeux fermés, comme on
s’immole, lui-même un jour, las de buter au mort invisible, se
redresserait pour la maudire: «Il valait mieux me laisser... vous m’avez
trompé!»
Élisabeth... Élisabeth... La bouche qui avait jeté ce cri était douce,
son baiser enfiévré d’amour. Lui seul, il eût su bercer la femme faible
et désemparée qu’elle était à certaines heures. Mais cette femme,
quoiqu’elle la plaignît, elle n’acceptait pas de s’y soumettre, il n’y
avait pas une parcelle de son énergie qui ne refusât.
Élisabeth... une autre voix remonte du passé, l’enveloppe de son nom
comme une caresse. Une voix qui l’enchante et la fait frémir.
Élisabeth... c’était dans le timbre des résonances insaisissables qui
semblaient venir des parties exquises de l’âme. Et elle se revoit jeune
fille, muette, arrêtée sous une treille croulante de roses, écoutant de
toute sa joie dans l’infini brûlant de son cœur.
X
Un vent chaud enlève sous le péristyle des journaux oubliés--ce vent
brutal et sec de l’été, qui jette au visage des odeurs de terre et fait
battre une grande voie trempée de safran sur la gabare écrasée de
barriques, le pont au ras de l’eau, qui vire là-bas. Le fleuve est un
étincelant chemin de lumière. Des montagnes de nuages d’un blanc
d’argent, épaissis de mine de plomb, montent au-dessus des landes
miroitantes.
La Flaütat a pris son aspect d’été. Les fenêtres sont aveuglées du côté
qu’éblouit le ciel. La campagne plonge dans la vibration argentée du
soleil, du soleil qui fend la terre et les contrevents, tarit les puits,
boursoufle la peinture fraîche sur les vieilles portes. Les ombres
portées sont d’un bleu épais. Un chien s’aplatit, la tête comme morte,
les pattes allongées sur le pavé chaud.
Dans la maison, depuis le retour d’Élisabeth, une contrainte a pesé sans
qu’on en parlât sur la vie journalière et sur les pensées. Il semblait
qu’une question fût posée silencieusement. M. Virelade, mécontent,
flairant le chagrin, couvrait de paroles brusques une vive inquiétude.
L’idée le hantait qu’elle repartirait et il en entretenait longuement sa
femme, à l’heure du coucher, toutes portes closes, lui reprochant de ne
jamais rien voir. Mais, en présence d’Élisabeth, il se taisait. Il y
avait dans la gravité de sa fille, dans ce regard qui absorbait une
noire lumière quelque chose qui le retenait de rien demander.
Quinze jours ont passé depuis qu’Élisabeth a commencé de répondre aux
lettres qui se font presque quotidiennes. Une pitié vive lui a inspiré
des mots d’amitié. Lorsqu’elle pense à l’isolement de Lucien, aux peines
qu’elle lui cause, un profond désir la tourmente de mettre dans sa vie
un peu de douceur. Quand une femme sent qu’elle possède, dans son
moindre geste, un mystérieux pouvoir de bien ou de mal, la tentation est
grande d’en user suivant sa nature. C’est l’erreur d’un cœur généreux de
croire qu’il est bienfaisant en donnant un peu, en donnant même plus
qu’il ne devrait. Il n’y a qu’une façon de répondre à l’amour: c’est de
donner tout. Hors de cette vérité, ce qu’on essaie a le sort misérable
des choses fausses qui ne peuvent créer que le malaise,
l’amoindrissement et la douleur.
A la première lettre d’Élisabeth, Lucien a répondu par un accès de joie
et la promesse qu’il se contenterait de son amitié. Mais, ce transport
passé, il n’a pu contenir l’âpreté de son désir et ses exigences.
«Pourquoi, lui écrit-il, ne reviendriez-vous pas à Paris? Si vous
vouliez vraiment que fussent effacés les souvenirs qui nous sont
pénibles, vous ne mettriez pas tant de distance entre vous et moi. Vous
êtes compatissante parce que je suis loin. Les paroles amicales ne
coûtent pas à votre bonté. Mais vos lettres si chères, quand je les
achève, me laissent plus triste, plus tourmenté, parce que j’y vois les
barrières contre lesquelles mon cœur se débat.»
En quelques jours, par une progression inconsciente, ils étaient
redevenus les deux adversaires, l’homme et la femme acharnés à se
disputer le douloureux enjeu du prix de leur vie. La résistance
d’Élisabeth exaltait en Lucien un désir inné de domination. Il lui
semblait avoir à prendre une revanche. Peu à peu, oubliant les
ménagements, il laissait déborder sa révolte et sa jalousie: «Vous ne
restez en Gironde que pour vous envelopper de toutes les choses qui nous
séparent.»
C’était l’obsession de Lucien que ce pays glorifié dans l’œuvre de
Georges. Il revoyait Élisabeth sous les arbres, près de l’eau glissante,
partout où se levaient des images de l’ancien bonheur. Le premier amour,
il le pressentait, devait distribuer sa magie sur les souvenirs auxquels
il ne pouvait de loin l’arracher. Chaque jour, chaque nuit, il avait
l’impression aiguë qu’elle se reprenait davantage. A Paris, presque
malgré elle, sa résistance peut-être eût faibli. Il sentait en elle des
auxiliaires muets, dominés, qui, un moment ou l’autre, l’auraient
emporté: l’ennui, les puissances de la jeunesse et surtout la chair
prompte à défaillir qui choit en aveugle. Là-bas, au contact du foyer,
de la vieille terre aux forces intactes, l’alliance profonde sur
laquelle sa vie était établie la ressaisissait. Que pouvait-il? Elle
était hors de son pouvoir et comme enfermée dans un cercle enchanté où
il ne la rejoindrait jamais.
Les lettres d’Élisabeth devenaient plus brèves: «Vous voyez que je ne
saurais vous faire aucun bien. Ne m’écrivez plus. Vous n’aimez donc
point votre œuvre, votre art, que vous consumez en pensées stériles des
jours que vous vous proposiez de si bien remplir.»
Elle était étonnée que l’amour occupât un homme avec tant de force. Les
angoisses, les tourments de n’être pas aimé, l’attente qui dévore, il
lui avait jusque-là semblé que c’était seulement le lot des femmes.
Georges, lui, passait en rêveur au milieu du monde: son œuvre, la
lumière... La guerre même ne le détournait pas d’y penser sans cesse.
Parfois, après le dîner, elle faisait une longue promenade dans les
prairies rases, tièdes encore et fendues par la journée d’août. Des
prunes blessées s’écrasaient autour des pruniers tordus par les vents
d’ouest. Elle marchait longtemps, tête nue, balançant d’une main son
grand chapeau noir. Une force l’attirait vers le village tassé là-bas,
autour de l’église. Elle prenait la route, poussait une grille: le
cimetière était désert, avec ses cyprès, ses allées étroites envahies
d’ombre, et tout contre le chevet rugueux, sous un grand rosier
échevelé, la tombe de Georges.
Autrefois elle n’y venait que le moins possible. L’image de ce que la
mort avait fait du corps bien-aimé lui était odieuse. Et puis cette
dalle, cette porte rabattue, scellée par la croix, contre laquelle se
brisait son cœur! Elle avait horreur de cet enclos qui sentait le néant
et la pourriture.
Maintenant elle s’asseyait sur la pierre tachée de lichens, le regard
levé. Il lui semblait que Georges était bien. Sa tombe s’insérait au
cœur même de ce petit pays qu’il avait aimé d’un amour qui ne se
retrouverait peut-être jamais. Elle avait eu raison de le ramener. Et
elle revoyait la campagne sinistre, hachée par la guerre, où elle avait
été le reprendre. Il pleuvait. Les petites croix se touchaient toutes
dans une boue crayeuse. Un village ruisselant n’était que décombres,
avec des toits crevés, des gravats, des charpentes dressées comme des
squelettes calcinés sur des murs croulants.
A présent, il avait pris sa place éternelle dans les paysages de son
enfance, de son art et de son amour. Élisabeth entendait, derrière le
mur du cimetière, des pas sur la route. Combien de fois, eux aussi,
étaient-ils revenus au crépuscule, longeant l’enclos ruiné par le
lierre. Maintenant, elle écoutait un bruit de sabots--des bœufs
revenant, la démarche lourde, du travail des champs; des voix devaient
parler de quelque «façon» à donner aux vignes. Lui aussi pouvait les
entendre. Son repos suprême était entouré de ce beau labeur de la
campagne dont il aimait le rythme et l’utilité.
Les saisons se succéderaient, cycle enchanté de toutes les nuances,
autour de son tertre. Les nuits lunaires, rêveuses et tendres, marquées
de signes mystérieux, napperaient de blanc sa dalle penchée. A chaque
printemps renaîtrait du sol, en longues coulées neuves constellées de
fleurs, ce reverdissement des matins qui annoncent Pâques. Août
inclinerait autour de lui les lentes journées chaudes, paresseuses,
chargées de sommeil, qui sentent la prune et la pêche mûres. On lui
porterait chaque dimanche les fleurs de chez lui--les roses éclatées
contre les vieux murs, sur les rosiers mêmes noués aux toits et aux
treillages dont s’éclairaient ses petites toiles. Ah! qu’il était bien
là, près du fleuve, dans l’air de son pays.
Le ciel se fonçait. Elle restait encore, jouissant d’être la seule qui
fût venue, la seule fidèle jusqu’au sacrifice profond de sa jeunesse,
alors que tous les autres qui entouraient Georges étaient retournés
depuis longtemps aux choses quotidiennes. Un espoir l’envahissait qu’il
pût la voir, solitaire comme la douleur. Combien lui paraissaient vaines
les craintes qui l’avaient troublée: qu’importait qu’il l’eût aimée ou
non du même amour qui la consumait? Dans la vie telle qu’il faut la
vivre, la plupart doutent, ne savent pas, ne possèdent jamais qu’une
parcelle de la vérité. L’épreuve suprême est que l’amour, au-dessus de
nos pauvres signes, doive établir son acte de foi.
Élisabeth, rentrée dans sa chambre, ouvrait un secrétaire d’acajou où
les lettres de Georges étaient enfermées. Celles du front, discrètes,
paisibles, n’avaient rien retenu des bruits de la guerre: «Nous
commençons un grand voyage. Ne t’inquiète pas. Parle-moi de la campagne,
de la couleur de l’eau. Je vois cela si bien quand je ferme les yeux.
Que c’est loin... loin!...» Dans la marge, sur l’humble papier
quadrillé, des dessins fleurissaient soudain, une branche d’arbre, la
croix gonflée de voiles d’un moulin à vent juché sur son pied. Tout cela
si tranquille et comme dégagé des passions violentes...
Mais parfois entre les images du passé et elle s’interposait un autre
visage: celui de Lucien, brutal et fiévreux, fixant sur elle un regard
qui l’hypnotisait. La nuit, elle rêvait qu’il l’avait étourdie de
supplications, entraînée de force. Qu’avait-elle pensé? Où la menait-il?
Se pouvait-il qu’elle ne fût plus la femme de Georges Borderie? Et elle
se réveillait, angoissée, en larmes, réclamant ce nom bien-aimé, comme
ferait une reine dépossédée qui dans son cœur se sent toujours reine.
Un matin, une lettre lui fut remise qu’elle garda longtemps dans ses
mains, puis, sans la lire, enfouit dans son sac.
* * * * *
Cependant Mme Virelade était surprise qu’Élisabeth prît aux travaux de
la maison un intérêt qu’elle n’avait jamais montré. Le matin, descendant
de bonne heure, elle s’inquiétait des vignes, des travaux, et
s’installait pour coudre sous les arbres. Il semblait qu’elle s’efforçât
de faire l’apprentissage d’une vie nouvelle.
Un après-midi, ayant aperçu Cadiche Rouquey sur le port, prêt à
s’embarquer, elle mit vivement un chapeau de paille et le rejoignit. Il
y avait près d’un an qu’elle n’avait pas été dans l’île.
La marée montait. La petite barque péniblement poussée par les rames, à
contre-courant, avançait à peine. Élisabeth, les yeux éblouis par la
réverbération d’une eau pailletée, avait l’impression de s’enfoncer dans
le royaume de la lumière. A s’éloigner un peu de la rive, elle la voyait
mieux... la maison, les arbres, les coteaux pâlis par l’ardent été. De
tout cela, qu’elle avait respiré depuis son enfance, Georges avait
composé pour elle un domaine d’art, de rêve et de poésie dont la
nostalgie la suivrait partout. Il n’y avait pas de plus beau pays.
Celui-là, inondé d’une jeune gloire, restait son royaume.
Dans l’île, la barque aborda près d’un ponton, rasant l’épaisse ceinture
des roseaux craquants. M. Virelade, sous un bouquet de saules pleureurs,
dominait des épaules un petit inspecteur des Ponts et Chaussées, râblé,
ruisselant, s’épongeant le cou. Il énumérait, d’une voix passionnée, ses
plans de bataille contre le fleuve: l’été précédent, il avait bâti un
«peyrat», coulé des cargaisons de graves et de moellons, puis entrepris
d’enserrer son île dans un rempart de poteaux de mine. Derrière les
arbres, on entendait le bruit sourd d’un bélier frappant, par coups
réguliers, sur les piquets qui s’enfonçaient dans la vase molle.
Élisabeth avait été s’asseoir dans l’ombre d’une oseraie, à la pointe
extrême de l’île. Elle se sentait là dans un immense vaisseau de
feuillage que les marées s’efforçaient en vain d’emporter, sans que se
rompissent ses racines prises comme des ancres. C’était par des journées
pareilles que son jeune amour avait éclaté. Silencieux, comme absent du
monde, Georges éveillait en elle un chant dans lequel s’exaltaient ses
forces de joie. Et elle se rappelle ses premiers baisers si légers,
l’effleurant à peine, leur lente marche dans les prairies, son cœur
émerveillé et ce mot qu’elle lui avait dit: «Je ne croyais pas le monde
aussi beau.»
Longtemps elle resta, sous les feuillages engourdis, l’âme reprise par
les images inoubliables. Les ombres et les doutes s’étaient effacés.
Seul régnait, sur le monde clos de sa vie de femme, un rayonnement de
foi merveilleuse.
Mais ses mains moites, cherchant un mouchoir au fond de son sac,
ramenèrent froissée, déjà vieille, la dernière lettre de Lucien. Ce fut
alors qu’elle l’ouvrit, avec une profonde sensation de force. Cependant
sa bouche se crispa. Ses yeux glissaient d’une page à l’autre comme sur
une chose brûlante qui lui faisait mal: quatre grands feuillets,
couverts d’une écriture ronde et inégale, aux pleins épais, sur lesquels
un vieux stylo avait craché. Puis elle revint aux premières lignes. Une
sensation aiguë lui déchirait l’âme. Cette fois l’orage depuis si
longtemps amassé éclatait sur elle:
«Les jours passent, Élisabeth. Je sens que vous m’échappez toujours
davantage. Ah! je pleure l’homme que j’eusse pu être si vous m’y aviez
aidé.
«Je vous revois dans votre retraite pleine du passé, où vous vous
défendez de regarder vers une vie nouvelle. Pardonnez-moi si je vous
blesse: vis-à-vis de ceux que j’aime, je ne peux souffrir ni
complaisance ni timidité. Voilà assez longtemps que j’ai vécu en face de
vous dans une atmosphère de mensonge. Il faut que cela finisse. Jusqu’à
ce soir, j’avais l’intention de vous écrire enfin la vérité; ce soir,
c’est un besoin.
«Ne croyez pas que je méconnaisse la beauté de votre attitude. Ce qui
est admirable dans votre vie, c’est qu’elle est votre œuvre. Je pense
que plus vous prendrez conscience de cela, plus vous vous sentirez forte
et heureuse (je parle du bonheur intérieur de ceux qui ne vivent que
pour leur âme). J’envie ceux qu’une idée transfigure. Les fous n’ont
aussi qu’une idée et on les dit parfois les plus sages. Mais je préfère
encore ma conviction intime qu’ils s’enfoncent dans une erreur.
«Laissez-moi vous l’écrire, Élisabeth: je continue de croire que vous
vous trompez. Vous me dites aimer la vie dans «les efforts qu’elle
réclame» et pour «ces souffrances mêmes qui sont les raisons de notre
orgueil.» Ce sont là des mots presque hostiles pour moi, parfois même
privés de sens; je devrais dire incompréhensibles.
«Pour moi, j’aime la vie quand elle exalte mon esprit, ou mon cœur, ou
mes sens--par élans, par flambées, et quand j’oublie _la vie_.
«Mais comment aimer les souffrances? Comment me défendre contre les
joies? Je hais, j’insulte les premières, et lorsqu’elles m’envahissent,
si j’essaie d’aller jusqu’au fond d’elles, c’est seulement par défection
et en sentant ce qu’a de morbide ce goût de souffrir--et je veux aussi
aller jusqu’au fond des joies, goulûment.
«Vous me parlez en chrétienne. Je vous réponds en irréligieux. La seule
réalité pour moi, ce sont ces quelques années pendant lesquelles je
serai jeune encore, et vous aussi, Élisabeth. Personne ne m’a jamais
aimé de l’amour que j’ai poursuivi. Mais si je vous avais serrée dans
mes bras, si je vous avais infusé tout ce qu’il y a en moi de désirs,
cette passion de l’absolu qui m’a jusqu’ici dévoré en vain, savez-vous
si le passé à cet instant ne se fût pas détaché de vous comme un linceul
où vous ne deviez pas si tôt vous ensevelir?
«Car la vérité, c’est de vivre. Ce sont ces baisers dont vous ne voulez
pas, ce battement de cœur que vous étouffez, cette recherche ardente de
l’être qui puise jusqu’au fond de l’être qu’il aime. Peut-être vous
ai-je paru indécis, timoré, presque insignifiant? C’est que les mots que
vous m’imposiez n’étaient pas les mots véritables. Chaque fois que je
vous ai quittée, j’ai eu honte du rôle auquel vous me réduisiez. Je me
suis trouvé plus irrité, plus seul qu’auparavant. Quant à borner ma vie
à vous entourer de protestations mensongères, je n’en ai pas la force:
il me faudrait un esprit de sacrifice que je ne conçois même pas.
«Peut-être ne me pardonnerez-vous jamais de vous écrire comme je le
fais? Mais j’aime mieux vous perdre que de vous mentir. A vous dire
ceci, il me semble que je retrouve l’estime de moi-même. Ne me parlez
pas de noblesse dans les sentiments. Tout cela est faux! Je ne suis
qu’un cœur chargé de désirs qui hait ce qui est contraire aux lois de la
vie.
«Si je vous fais horreur, ne me répondez pas, ne m’écrivez plus. Je
préfère le pire aux formes vagues de votre pitié. Mon cœur n’en peut
plus d’attente et d’indécision.
«Adieu, Élisabeth. Pardon, mon amie. Je couvre cette lettre de mes
baisers.»
Un moment, elle resta assise, les yeux fermés, en proie à une agitation
intérieure qui était comme un dernier sursaut de sa chair vaincue. Ce
moment était dur, mais elle entrevoyait la rupture complète et l’aurore
de sa liberté. Lucien, lui-même, de ses mains agitées par la jalousie,
venait de rompre l’attache obscure qui les unissait. Son caractère,
qu’elle n’avait pas su définir encore, se faisait jour à travers les
lignes: sous des apparences de rêve et d’indécision, un si violent
appétit de vivre! Une négation si sèche de tous les scrupules! L’avenir
qu’il lui dévoilait n’eût été qu’aigreur et que luttes. Ne
comprenait-elle pas maintenant qu’il voulait détruire jusqu’à l’ombre de
son passé?
«Il m’accuse, pensait-elle, de m’enfoncer dans une idée fausse. Mais
cette idée me donne une impression de noblesse, de paix infinie. Lui qui
repousse le sacrifice, il me demande celui de ce qui relève le prix de
ma vie. Que veut-il de moi? que je quitte ce pays plein de l’amour de
Georges; que je fasse confiance à sa nature qui me blesse...»
Les yeux d’Élisabeth se mouillaient de larmes. Elle, la femme d’un pur
et admirable artiste, dont l’amour avait été en elle orgueil, plénitude
de joie magnifique, elle aurait accepté de se dépouiller jusqu’au fond
de l’âme! C’était bien cela qui eût été pour elle méprisable et contre
nature. C’était cela l’oubli des lois de sa vie...
--Tu es toute seule, tu voudrais partir, lui dit M. Virelade qui était
arrivé près d’elle, son vieux «panama» baissé sur les yeux, par un petit
sentier dans les vases séchées de l’oseraie, sans qu’elle l’entendît.
--Non, répondit-elle, je suis bien ici.
Elle étendit un peu sa robe pour lui offrir une place. De hauts panaches
violets saignaient dans les herbes. M. Virelade, que le son de sa voix
avait frappé, abaissa sur elle un de ces regards qui vont jusqu’à l’âme.
En cet homme si intuitif, une grande lumière venait de se faire, la
certitude que le danger latent était conjuré et qu’elle resterait. Sur
son visage dévoré de barbe, un rayonnement montait, veloutant d’or ses
profonds yeux bruns, ses yeux de père jaloux et sensible.
Il s’assit près d’elle, allongeant ses jambes nerveuses de campagnard.
Le pantalon, maculé de cette boue épaisse qu’on racle au couteau,
découvrait de forts souliers englués de vase. Tous deux, si semblables,
le père et la fille, sentaient battre un cœur obscurément épris de
choses magnifiques. Ils restèrent sans parler, gonflés d’une
inexprimable confiance l’un dans l’autre, en face du fleuve.
Le retour se fit après la chute du soleil derrière l’horizon--un
silencieux retour enchanté par un ciel de corail et d’or calciné. La
barque glissait aisément sur l’eau presque étale, entraînée par les
avirons qui berçaient des huiles merveilleuses.
Élisabeth regardait, au-dessus d’un bouquet d’arbres en velours noir, vu
à contre-jour, une frêle étoile suspendue dans le bleu nocturne. Puis
une autre pointa, plus petite encore, atome d’azur, qui lui rappela
l’ami perdu dans la grande ville, s’efforçant de jeter sa mince lumière.
Une prière profonde montait dans son âme, élevée vers Dieu qui voit
toute peine, connaît seul l’envers éclatant de nos destinées et s’en
sert pour enrichir mystérieusement la beauté du monde et du ciel.
La petite barque qui glissait sur des reflets d’or vert de plus en plus
pâles entra doucement dans la pénombre.
Paris, janvier-juin 1923.