Décembre passait. Une agitation fiévreuse précipitait dans les grands
magasins une foule affairée. Les invitations pleuvaient sur les
tables--réunions de toutes sortes, dîners, thés, arbres de Noël;--les
librairies, comme un manteau neuf bariolé, arboraient les affiches des
prix littéraires; aux bouches des métros d’où déborde la cohue noire,
les vendeurs criaient à quatre heures les journaux dans la nuit tombée.
C’était le moment où les pauvres se sentent plus pauvres encore, et plus
tristes, plus «chiens perdus», ceux qu’isole une disgrâce quelconque du
cœur ou de l’esprit.
La crainte du tête-à-tête avec lui-même chassait Lucien de son petit
bureau. Il sortait au déclin rapide de l’après-midi, fuyant le noir, la
lampe solitaire, l’atmosphère saturée de sa propre vie. A Paris, c’est
la rue qui est le refuge de toutes les détresses.
La cendre indigo du soir tombait sur les quais. Un courant d’air glacé
balayait les ponts; sur les cuirasses ardoisées du Louvre fuyait un
couchant couleur de pêche anémique. Il marchait vite, serré dans son
pardessus. Combien le ciel, au-dessus de la digue grise du Grand-Palais,
éteignait lentement ses nappes translucides! Peu à peu s’allumaient,
fruits écarlates et blancs, les feux de la Seine; un grand magasin,
illuminé de la chaussée au toit, semblait une lanterne de féerie.
Toujours il revenait à ces quais obscurs, à ces parapets. Irait-il ce
soir-là chez Élisabeth? Quatre fois sur cinq, il cédait, s’engageait
dans le tumulte populaire de la rue Dauphine; des femmes en cheveux se
pressaient derrière la porte des crémeries; maintenant qu’il allait vers
elle, vaincu, consentant, il hâtait le pas... C’était en lui le frisson
fiévreux du malade qui veut sa piqûre.
Quelquefois pourtant, il s’enfonçait dans le désert nocturne des
Tuileries. Ces beaux espaces parsemés de lumières le rafraîchissaient.
Il traversait le cirque de la Concorde où l’obélisque se dresse comme un
cierge éteint; devant lui palpitait, longue allée de flammes, la montée
vers l’Arc invisible. Il disparaissait sous les arbres, sentait sa gorge
se serrer, tournait au hasard dans une rue vide. Le regret de ne pas
être auprès d’Élisabeth harcelait sa volonté toujours défaillante.
Combien, la fuyant, il la retrouvait!
Mais pourquoi ce recul violent de son être? Ah! il se reconnaissait,
avec son impénitente faiblesse, dans son angoisse de souffrir par elle.
Chaque jour, en lui révélant ce qu’elle valait, accroissait les
difficultés du problème qui le tourmentait: se pouvait-il qu’un souvenir
fût pour toujours l’aliment d’une vie si ardente? Est-ce dans la nature
d’une jeune femme de se rassasier d’un amour transposé en idée parfaite,
alors que le monde, l’oubli universel et son propre charme la
sollicitent d’aimer à nouveau? Les mains refermées sur le trésor chaud
encore d’un passé si proche--ces mains de femme, raidies d’être jointes,
ne sentiraient-elles pas un jour la paralysie et le froid mortel? Sans
doute, d’autres étaient fidèles, mais celles-là, retirées, obscures, ne
portaient pas dans leur âme même le mystérieux pouvoir de régner.
Savait-on d’ailleurs si une tentation violente les eût trouvées prêtes?
Qui peut sonder, sous les dehors impénétrables, les trahisons secrètes
de l’esprit, et combien le féroce instinct de revivre dans le silence
infini des deuils presse les cœurs contractés jusqu’à éclater?
«Pas aujourd’hui, se répétait-il, demain peut-être...» Mais
céderait-elle? Qui donc oserait, à travers les défenses d’un orgueil si
pur, deviner les palpitations de la chair blessée qui voudrait se
rendre, et dont l’aveu toujours sera étouffé! Il s’épouvantait de penser
que cet autre, cet inconnu, qui l’arracherait à ce qu’elle aimait, ne
serait pas lui. Tant de gens l’entouraient déjà. Il avait peur du
moindre d’entre eux. Tous, lui semblait-il, auraient plus de force. Ils
la mettraient à sa vraie place, en pleine lumière, au lieu que lui, avec
ses scrupules, sa perpétuelle inquiétude des autres et de soi,
l’inciterait à regarder sans cesse en arrière. Un jour viendrait où il
la verrait disparaître, ne se donnant pas peut-être mais se laissant
prendre. Il aurait à souffrir cela. Une fatalité inéluctable le
rabattrait sur cette honte, sur ce désespoir de n’avoir pas su se jeter
en travers de ses décisions.
Après le dîner, il se réfugiait dans un café, excédé par les rengaines
d’un médiocre orchestre, mais soutenu comme un bouchon sur une eau noire
par la sensation de vie qui se dégage des gens rassemblés. C’était à la
fois haïssable et bon. Il buvait du thé, redemandait de l’eau chaude,
regardait sa montre. Dix heures, onze heures, où était-elle? Il
connaissait presque jour par jour l’emploi de son temps. Ce soir-là,
peut-être, elle aurait eu besoin de lui, l’avait attendu... Car, il ne
pouvait pas en douter, sa situation restait celle de l’ami de choix: lui
seul était accueilli à toute heure, consulté, associé à fond aux
difficultés et aux espérances. Mais pourquoi, avec sa lucidité aiguë,
ces nerfs de vaincu? Chaque soir, au cours des longues conversations où
le nom de Georges revenait sans cesse, il retombait dans le même piège;
c’était lui, le servant irrité d’un amour contre lequel pouvant tout
peut-être, il ne ferait rien. Si elle avait besoin de lui, c’était pour
cela... pour entretenir un feu qui sans doute un jour s’éteindrait. Ah!
ce jour-là, il aurait fini de jouer un rôle ridicule!
Tant qu’il ne l’avait pas revue dans le monde, il n’avait pas souffert
de cette façon. Sa pâleur, son air de fatigue, quand elle en revenait,
avouaient les secrètes blessures de son idéal. Encore lui aurait-il
pardonné un isolement magnifique, un état d’émotion ardente qui l’eût
rendue invulnérable! Mais il lui en voulait d’avoir accepté des
invitations, reçu des lettres, groupé autour d’elle avec tant d’aisance
les amis de Georges, ou ceux qui maintenant se prétendaient tels. Il
était presque sûr que l’exposition réussirait. L’insuccès n’était que
pour lui et pour les gens à sa ressemblance. En un mois, elle avait fait
ce miracle! Cela prouvait combien elle était créée pour manier les
hommes, recevoir des hommages, et, connaissant cette force de son
pouvoir, n’y plus renoncer.
Il regardait autour de lui: les femmes, avec leurs lèvres peintes et
leurs fausses perles, lui semblaient vulgaires. Des «femmes digestives»,
avait-il coutume de penser. Il avait horreur de ces rires, de ces chairs
payées. Quand il sortait, les rues étaient vides; l’air froid,
l’outremer violet du ciel percé d’astres reposaient ses yeux. Il en
venait à désirer passionnément une Élisabeth fidèle, infaillible,
réfugiée dans le merveilleux château de son âme, puisque aussi longtemps
qu’elle serait à Georges, elle n’appartiendrait ici-bas à personne
d’autre.
* * * * *
Quand, la veille de l’exposition, Lucien rejoignit Élisabeth dans la
grande salle où s’achevaient les préparatifs, elle l’accueillit d’un
regard affectueux dont il fut touché. Un velum d’étoffe blanche voilait
la lumière, sur le papier grenat des murs s’alignaient les petites
toiles.
Ils étaient seuls. Un jeune homme en blouse, tout à l’heure monté sur
une échelle, des clous dans la bouche, venait d’emporter sa boîte
d’outils. Élisabeth allait d’un côté à l’autre, redressant des cadres.
Lucien cherchait dans son portefeuille les coupures de quelques
journaux.
Elle s’était assise, pour les lire, sur une banquette de velours. Sa
voilette relevée découvrait son front et ses yeux baissés. Lucien, qui
affectait de se tenir un peu à l’écart, sentait d’instinct qu’elle était
lasse, à bout de forces, comme quelqu’un qui a fourni une longue course.
Il eut l’intuition que de grandes épreuves l’attendaient, des
désillusions, et la solitude plus amère dans la foule que dans le
silence.
Les louanges, sans doute, ne manqueraient pas, mais non plus les heurts,
les absurdités, ce que le monde soulève de poussière fade jusqu’à
suffoquer le cœur de dégoût. C’était cela qu’elle avait voulu. Il en
souffrait pour elle, dans ses propres nerfs, comme si elle était une
partie de lui-même. Que ne pouvait-il, à la veille d’un jour redouté,
l’arracher à toutes ces choses!
Doucement, tandis qu’elle repliait les coupures, il s’assit près d’elle,
lui demanda d’avoir confiance, de ne pas trop penser. Elle avait tenté
ce qui était possible. Quoi qu’il arrivât, elle devrait garder son
courage.
Elle l’écoutait, avec une expression navrée qu’il ne lui avait jamais
connue:
--Je ne sais pas si j’ai fait ce que je devais. Peut-être, en croyant
servir cette œuvre, est-ce seulement moi que j’ai écouté, mon désir
d’orgueil, je ne sais quoi de violent et de désespéré qui me poussait à
montrer combien celui que j’aime avait de valeur. A présent cette gloire
m’est indifférente. Il me semble que j’aurais dû garder mon trésor, le
garder pour moi... Et puis, je suis si fatiguée...
--Oui, dit-il vivement, vous devriez rentrer, vous reposer. Est-ce que
vous dormez?
Mais elle ne paraissait pas l’entendre et continuait d’une voix grave et
basse, avec un feu triste dans le regard... Maintenant, comme une
souffrance, comme une torture s’emparait d’elle la pensée que Georges
allait être livré à tous. Ce n’était pas qu’elle doutât... Mais à
revenir dans le monde, elle se rendait compte du peu que valent certains
jugements... Non, elle ne savait plus ce qu’elle aurait dû faire.
Brusquement, ses larmes jaillirent. Lucien, bouleversé, détournait les
yeux; depuis un moment, il voyait monter cette vague de dégoût dans
laquelle sombre une âme surmenée. Mais déjà elle était debout.
--Venez, lui dit-il.
Ce soir-là, pour la première fois, ils dînèrent ensemble dans la salle à
manger qu’éclairaient deux flambeaux d’argent posés sur la table. Lucien
parlait peu. Il sentait qu’elle avait l’esprit harassé et ne lui
demandait que d’être là.
Élisabeth regardait le feu: elle aurait voulu s’étendre, dormir,
oublier. Tout ce qu’elle avait recherché en ces derniers mois, lui
donnait une sensation de fièvre et de honte. C’était elle qui avait
accepté des invitations, reçu des hommages, sollicité. Elle revit, posé
sur elle, le regard insidieux de M. Lopès-Welsch qui parfois l’avait
fait rougir; d’autres aussi ne lui cachaient pas une admiration qui lui
semblait ce soir odieuse et blessante. Et pourquoi, pourquoi? Dans cette
voie où elle était entrée, quelles que fussent maintenant les fatigues
et les écorchures, il lui faudrait aller jusqu’au bout.
Lucien eut l’impression qu’elle le regardait avec angoisse: ainsi un
être qui va se noyer, et s’accroche encore au parapet, implore des yeux
qu’on le retienne.
--Vous croyez, commença-t-elle,--et sa voix n’était qu’un cri
étouffé--vous croyez que Georges m’aimait...
* * * * *
L’exposition était ouverte depuis quinze jours. Le premier soir, après
la cohue du vernissage, Élisabeth était rentrée, fiévreuse, excédée, le
cœur durci et vidé de toute émotion. Jusque-là, elle avait connu une
noble et pure tristesse, celle qui resplendit dans les espaces aérés de
la solitude. Mais la satiété des mots inutiles, cette poussière de
banalités que soulève un public mondain, l’enveloppait d’une atmosphère
presque irrespirable, et elle souffrait d’une sorte d’amoindrissement,
comme si ces gens, dévisageant ce qui faisait l’orgueil de sa vie,
ramenaient les choses à des proportions plus petites et insignifiantes.
Pourtant tout le monde lui avait marqué ostensiblement beaucoup de
sympathie. M. Lopès-Welsch était venu, avec d’autres personnages
officiels, après la séance du Sénat; il était resté longtemps, très
entouré, discourant comme à la tribune: de sa voix enjôleuse, qui
s’enflait et retombait avec une monotonie caressante, il entrelaçait au
panégyrique du jeune mort l’éloge de la femme admirable qui se
consacrait à sa gloire. Sa tête blanchie, émergeant de sa pelisse
doublée de fourrure, coulait des regards satisfaits à droite et à
gauche. C’était toujours une volupté pour lui de s’écouter, de se bercer
de ses belles phrases. Mais combien cette jouissance était encore plus
délectable, quand au plaisir d’une bonne action se mêlait celui de
célébrer une jeune femme. Beauté... dévouement... fidélité au talent
fauché... tous les vieux clichés ronronnaient dans son éloquence
infiltrée de galanterie. Deux ou trois messieurs, impeccables et
décorés, en pardessus noir, l’écoutaient comme ils eussent fait au
Panthéon. Des dames en extase tendaient leur enthousiasme sur des lèvres
peintes.
Élisabeth ne pouvait penser à ces louanges sans être pénétrée d’une
secrète humiliation. Ce n’était pas à cause de la légende qui commençait
de s’attacher à sa personne: elle avait senti, comme une brûlure, le
regard vert glauque glisser de son côté sous les flasques paupières
rongées de cils blancs; la bouche sinueuse s’était attardée sur sa main.
C’était alors qu’elle avait fait appel à son courage: il lui semblait,
malgré la résistance de toutes ses fibres, que ces démonstrations
n’étaient que pour elle, non point pour Georges. On attendait d’elle des
phrases, des remerciements, quand dominait dans son esprit une
magnifique idée de justice. Chacun la félicitait de ce grand succès et
elle se demandait si ce n’était pas au fond un échec total.
Lucien, demeuré à l’écart cet après-midi, le visage ravagé de tics,
paraissait hargneux. Quand il l’avait accompagnée, elle ne s’était pas
risquée à l’interroger: le malaise de la dernière soirée subsistait
entre eux. Après le dîner, un peu renversé sur le divan, les jambes
croisées, il avait fumé un moment. Elle voyait vaguement son veston
d’une étoffe mince, sa cravate nouée sur un col souple. Il paraissait
chaque jour plus soigné, d’un raffinement que décelaient de petits
détails. Elle, au contraire, n’avait même pas pris la peine de se
recoiffer. Taciturne, ses cheveux lâches tombant sur ses joues, pleine
de remords pour le cri monté à ses lèvres, elle lui opposait un visage
clos. La veille, si Lucien avait répété que Georges l’aimait, il l’avait
fait avec une politesse résignée qui laissait une impression de vague
défaite. Pourquoi, lui non plus, ne savait-il pas être ce qu’elle
attendait, à une heure où elle aurait eu besoin de se recharger d’amour
et de confiance--pauvre femme, en apparence invulnérable et si lasse au
fond, dont le trésor de foi semblait se tarir. Cependant il fallait
lutter: ce n’était pas le moment de perdre.
Après le départ de Lucien, étendue au milieu de son grand lit bas, ses
yeux ouverts dans l’obscurité, elle avait senti aller et venir une
angoisse faible d’abord puis intolérable: la crainte de s’être trompée
sur tout, sur le talent de Georges comme sur son amour.
Le lendemain, quand elle était arrivée de bonne heure, la salle de
l’exposition était encore vide. Alors elle avait eu peur qu’il ne vînt
plus personne; puis deux jeunes gens étaient entrés; un vieux maître qui
ressemblait à un portrait de Franz Hals, sous un feutre noir; puis une
jeune fille, en gros manteau beige. Celle-là, coiffée jusqu’aux oreilles
d’une petite cloche de velours, tendait vers les toiles une figure
claire, trouée de fossettes, toute mousseuse de cheveux blonds, ses yeux
bridés souriaient aux choses, au ciel léger, à la lumière: et Élisabeth,
avec délices, regardait cette enfant charmante aller et venir, avec des
mouvements vifs et vite rompus, à la manière des oiseaux. Celle-là
jouissait, aimait la beauté. Élisabeth eut l’impression d’une offrande
exquise comme un parfum.
Il y avait eu aussi des critiques, qui regardaient longuement, avec
beaucoup d’attention et de sérieux, et causaient entre eux. C’était
alors qu’elle avait senti le succès venir, le véritable, celui que
Georges méritait. Et elle n’avait pas été étonnée, quand Lucien
frémissant lui apporta un grand article, signé d’un juge redouté, qui
plaçait Georges dans la famille de nos paysagistes les plus précieux. Il
lui semblait que les choses devaient arriver ainsi, de cette manière
splendide, et que sa certitude obscure en était le pressentiment. Il y
avait seulement huit jours que cela s’était passé, et elle le voyait
comme à travers un immense temps écoulé.
Maintenant les conséquences du succès se précipitaient; l’engrenage des
choses heureuses, soudain déclanché, travaillait à toute vitesse dans un
bruit merveilleux d’éloges et de gloire. C’était presque trop beau pour
paraître vrai. Cependant les visages, la considération nouvelle qui
l’enveloppait, lui certifiaient à chaque rencontre qu’elle était
vraiment aux yeux du monde ce qu’elle s’était toujours sentie être dans
son cœur: la femme d’un artiste dont la vie éphémère avait porté des
fleurs admirables. Le pathétique de cette mort ajoutait à sa gloire un
reflet de tendresse et de regret qu’elle portait comme une parure.
C’était à ce moment qu’une nouvelle torture avait commencé: l’épreuve
suprême, à quoi elle avait négligé de se préparer, du dépouillement. Il
fallait vendre, lui disait-on. Ce n’était pas pour elle une question
d’argent, mais un devoir à accomplir. Les grands amateurs, à la faveur
du succès, ouvraient leurs galeries aux petites toiles sobres et
exquises. Les garder toutes, c’eût été de la passion, un égoïsme que
personne n’aurait compris, et dont le remords la mordait d’avance. Mais
s’en séparer, c’était laisser s’arracher de soi, avec chaque étude, une
parcelle de la vie de Georges.
Un matin que Lucien l’avait rejointe, avant le déjeuner, dans la salle
de l’exposition, elle essaya de lui en parler. Ils étaient revenus
ensemble, longeant les marchés fleuris de la Madeleine. Il avait plu
pendant la nuit. Une buée montait de l’asphalte mouillé de la rue
Royale. Dans le jardin des Tuileries grelottaient les marbres, au-dessus
des tapis verts ponctués de moineaux. Midi répandait dans les rues cette
nuée de jeunes gens et de jeunes filles qui font de Paris, à certaines
heures, un immense rendez-vous d’amour. Eux aussi passaient, couple
inégal, entre les arbustes et les bancs humides. Mais Lucien restait
concentré, maussade, avec sous sa courte moustache brune un pli
d’amertume. Elle remarqua qu’il n’avait pas bonne mine et secouait
souvent la tête, d’un mouvement nerveux, comme pour chasser une pensée:
«Je le ferai, répétait-elle, il faudra bien que je le fasse»; et elle
lui expliquait son angoisse, chaque matin, à chercher parmi les toiles
celles qui demain lui seraient ôtées, place vide au mur, amoindrissement
irréparable.
Peut-être ajoutait-elle inconsciemment un peu à ces choses, comme on
s’exalte à entendre, embellies par sa propre voix, les vibrations
profondes de son cœur. Deux personnes déjà, sans qu’elle les eût
aperçues, les avaient salués. Lucien en éprouvait une irritation mêlée
de gêne. Il pensait à la manière qu’elle avait, non de dédaigner le
monde mais de l’ignorer, se mettant au-dessus de toute prudence comme si
elle ne prêtait pas la moindre attention à ce qu’on pourrait dire. Elle
allait son chemin sans regarder rien que son idée. Les conventions
sociales lui étaient aussi indifférentes que si elles n’avaient jamais
existé; et Lucien, en contradiction avec lui-même qui n’admettait à
l’ordinaire aucune contrainte, se sentait gonflé d’absurdes reproches:
si elle se montrait avec lui, n’était-ce pas qu’elle ne lui accordait
aucune importance?
Soudain il y eut comme une fusion des sensations violentes dont ses
nerfs étaient excédés:
--Je crois, dit-il brusquement, que ce sera pour vous une chose
excellente.
Ils traversaient la ruche bruyante du Carrousel. Elle avait eu un
tressaillement, s’était arrêtée, mais il lui prit durement le bras et la
força à passer vite, entre deux autos. Les pensées qu’il comprimait
depuis si longtemps montaient à ses lèvres, arides et précises:
«Quel âge avait-elle pour proclamer l’orgueil insensé de nourrir sa vie
d’une exaltation? Un souvenir, si beau qu’il puisse être, pâlit et tombe
rapidement, ombre d’une ombre. Aucune douleur ne demeure vraie, qui
dégénère en obstination contre nature. Quel profit ont-ils donc, les
morts, à être pleurés, que leur revient-il de ces vaines larmes? Une
idée, quand la force manque pour la soutenir, choit et vous écrase.
Combien de gens, sous leur lourde idole renversée, ne sont plus qu’un
orgueil saignant, et que de cœurs, quand il n’est plus temps, vont
criant dans le désert qu’ils se sont trompés!...»
Il parlait vite, sans lever les yeux, avec la bizarre impression que
fléchissait sous eux la passerelle des Arts ténue et prête à se rompre.
Un moment, il crut que son cœur allait se vider à fond; mais, à
l’extrême bord de l’irréparable, la peur le saisit:
--C’est pour vous, dit-il précipitamment, pour vous seule que je dis
cela. Ne m’en veuillez pas.
Le silence d’Élisabeth lui ôtant la force de poursuivre, il serra sa
main inerte et s’enfonça dans une petite rue. Puis il revint sur ses
pas, la suivit des yeux: elle s’en allait, coudoyée par les passants; sa
démarche avait quelque chose de las et de traînant, comme celle de la
bête blessée qui perd du sang. Le désir lui vint, puis l’espoir éperdu
qu’elle se retournât.
Quand elle eut disparu, une émotion indicible le cloua sur place: il se
reprochait avec désespoir de ne l’avoir pas prise à deux mains, regardée
en face, brutalement, dans une grande secousse, jusqu’au fond des yeux.