IV

Le petit train qui se traîne au bas des coteaux passait à six heures.

Une lampe à pétrole souffletée par les courants d’air éclairait

faiblement la gare; des portes battaient. Élisabeth allait et venait

dans la salle tapissée d’affiches qui sentait le tabac refroidi et le

poulailler. Son père, qui avait horreur de s’attendrir, fumait sur le

quai.

Depuis trois jours, M. Virelade lui avait à peine parlé. C’était sa

manière de se faire mal, intérieurement, dans les moments où son cœur

violent et exclusif était contrarié. Tous deux, retenus par la pudeur

des natures profondes et solitaires, ne savaient comment s’aborder.

Cependant le petit train soufflait au détour du coteau une fumée mêlée

d’étincelles. Élisabeth se trouva soudain à côté de son père. Devant la

portière ouverte, il enleva pour l’embrasser son vieux chapeau mou, la

regarda enfin dans les yeux, et l’étreignit de toutes ses forces.

Dans la boîte cahotée du wagon, où elle était seule, la courbature de ce

baiser passionné lui serrait le cœur. Il lui eût fallu une épaule où

poser sa tête pour pleurer de fatigue et de solitude. Un moment avant,

sur le visage vieilli de sa mère, doux et comme usé par les baisers de

toute sa vie, elle avait aussi senti le sel chaud des larmes. Et elle

éprouvait cette détresse obscure du départ, douloureuse comme le péché,

parce que les âmes tendres souffrent avec toutes leurs craintes, tous

leurs scrupules, dans la désolation muette de n’avoir peut-être pas su

assez bien aimer.

Derrière les vitres, la palud embrumée fuyait. Les lumières de Bordeaux

tremblaient sur le fleuve. A une station, un voyageur entra, puis deux

autres. Élisabeth se redressa. Sur son visage, voilé de dentelle,

s’effaçaient les stigmates amers du départ. Ses yeux avaient repris leur

éclat d’étoiles. Elle n’était plus que la voyageuse anonyme, en long

manteau noir, son sac à la main, que personne n’aidera à descendre et

qu’entraînera la cohue du quai.

Dans le rapide de Paris, elle enleva sa toque, passa dans ses cheveux sa

main dégantée, et respira profondément. Tout à l’heure, elle avait été

comme vaincue par la bête obscure qui est dans la femme, cette chienne

de tristesse qui lèche longuement les plaies invisibles et dissimulées.

Que de fois s’était élevée en elle la tragique lamentation de la femme

seule: Pourquoi partir, si nul ne m’attend; pourquoi espérer, puisque

nulle force humaine, ni divine même, ne me rendra dès ici-bas celui qui

était la chair de ma chair!

Maintenant le mouvement du train lancé dans la nuit lui faisait du bien.

Une coiffe bleue voilait la lumière. En face d’elle, la tête cahotée, la

bouche entr’ouverte, un jeune homme s’était endormi. Quelque chose dans

son front lui rappelait Georges. Élisabeth se rapprocha un peu de la

portière pour qu’une de ses jambes étendues ne la touchât pas. Dans

l’autre encoignure, sur le veston de son compagnon, une nuque de femme

s’abandonnait.

La trépidation écrasait contre le rideau les cheveux obscurs

d’Élisabeth. De temps en temps, sous le voile de sommeil qui

l’engourdissait, un ralentissement du train suspendait sa respiration.

Dans une demi-conscience, elle lui résistait, s’opposant de toutes ses

forces aux soubresauts diminués des roues. Pourquoi cette hâte d’être

emportée vers une autre vie? Elle avait dans la gorge un appel muet,

dans ses nerfs une telle fièvre de désir que la vitesse seule la

soulageait, poursuivant comme dans une chasse vertigineuse cette chose

lointaine qui l’attirait et dont elle ne pouvait plus supporter d’être

séparée.

Après chaque arrêt, quelle volupté de sentir s’accélérer le glissement

qui l’emporte vers l’inconnu. Mais sa tempe nue tâtonne dans

l’encoignure, jetée à droite, jetée à gauche, comme à la recherche d’un

creux, d’une empreinte vivante qui la recevra. Une grande nuit lourde

est dans son âme que déchirent les éclairs de pensées étranges. Ce n’est

pas la première fois qu’elle est ainsi seule, dans les demi-ténèbres

étouffantes d’un compartiment aveuglé d’étoffes. Un autre soir, elle

s’en souvient bien, c’était dans la première année de son mariage, sa

tête pesait sur l’épaule de Georges endormi, une grande détresse de

solitude s’est aussi abattue sur elle. Comme il était loin, quoique

contre sa joue, tout entier plongé dans ces mystérieuses régions du

sommeil où ceux qui s’aiment doivent se perdre, pour un oubli qui est

une mort brève, une effrayante suspension de ce qui vous lie!

Dans ses bras mêmes, n’a-t-elle pas entrevu que toujours il lui

échappait, et que quelque chose, le plus profond et le plus beau, ce

qu’elle eût voulu respirer comme on plonge ses lèvres au fond du calice,

lui demeurait insaisissable? Elle qui se sent, aux yeux du monde, tout

enveloppée par la parure d’un grand amour, est-elle sûre qu’il l’ait

aimée?

La portière s’ouvre, jetant une ondée d’air glacé nocturne. Des gens

passent, qui la heurtent de leurs valises, s’installent en soufflant.

Puis le train relancé tasse peu à peu, entre les dormeurs, ces arrivants

d’abord suffoqués qui s’habituent insensiblement à la demi-obscurité, à

l’atmosphère lourde, et s’abandonnent au bercement infatigable. Il faut

courir. Il faut jeter au petit jour, dans la gare immense et

retentissante, tout ensemencée de lumières, ces voyageurs blêmes,

enlaidis de mauvais sommeil, qui se plaignent et se retournent sur

l’oreiller fripé pour changer de courbature et de cauchemar. Le jeune

homme, allongé en face d’Élisabeth, ouvrant ses yeux las, regarde seul

cette femme qui semble endormie. Comme elle est belle, avec ses cheveux

collés sur le front, ses longues paupières dans un masque pâle, et cette

gorge obscure qui se perd dans le col de fourrure ouvert! Une expression

admirable entr’ouvre sa bouche, un air de défaite et de mélancolie qui

avoue son âme. Elle ne sent pas ce regard anonyme qui boit sa tristesse.

Une jeune femme aux yeux clos est toute revêtue de ses pensées secrètes.

Mais sans doute ne sait-il pas lire, cet inconnu qui vient d’entrevoir

une si pathétique et tendre beauté, puisque le reprend l’abêtissement du

sommeil.

Dort-elle aussi? Serait-ce un cauchemar, ces pensées désordonnées qui

s’acharnent sur ses fibres les plus délicates et les plus blessées?

L’a-t-elle connu? L’a-t-il aimée? Non point sans doute de cet amour qui

voue un être à un autre être, exclusivement, faisant de lui le seul

intérêt poignant de la vie, le centre du monde, celui qui colore les

choses ou les assombrit, les détruit ou les ressuscite. Ceux qui aiment

ainsi rassemblent toute la beauté de la terre sur la seule personne de

la femme aimée. Ils s’en nourrissent et s’en désaltèrent. Ils en vivent

dans une joie exaltée d’orgueil, mais aussi dans les troubles et les

angoisses, frissonnant du tremblement inexprimable de l’être qui au fond

se sait misérable, et n’est jamais complètement sûr d’un autre cœur et

d’une autre chair.

L’a-t-il aimée? Oui, sans doute, mais en n’accordant qu’une part de

lui-même, ce que peut donner un artiste qui, en réalité, ne vit que pour

son art. Elle le savait. Elle croyait pouvoir l’accepter. Mais qu’elle a

souffert! Avant les fiançailles, avant leur union, elle s’imaginait

qu’il lui suffirait de se taire, épouse, à son côté. Son désir avait

l’humilité de tous les grands désirs qui ne réclament que d’être admis,

soufferts, tolérés, dévorant les miettes. Mais, vraiment humble, elle ne

l’était pas. Elle s’était trompée sur son cœur. Il y avait au fond de

ses veines, insatiables et passionnés, son orgueil d’enfance, toutes les

humeurs des Virelade. Elle ne savait pas que c’était si dur de se

renoncer, de vivre sous un regard qui ne vous voit pas. C’était aussi

que le temps leur avait manqué. Oui, Georges l’aimait... Elle revoyait

des moments heureux, cette expression de repos profond qu’il avait

parfois en la regardant pendant les heures si douces du soir. Des

mystérieuses régions de son âme, un peu de leur bonheur affleurait

enfin. Elle en respirait les effluves secrets qui la ravissaient.

Il l’avait aimée... Mais ses tristesses, ses soucis, ce n’était jamais à

cause d’elle! Il n’avait rien cherché, rien vaincu qu’au fond de

lui-même, dans ces ténèbres où l’artiste explore et désire, le visage

penché sur sa propre source, se buvant et se reflétant, hypnotisé par

l’image renversée du monde. Aucune autre joie ne l’avait vraiment

exalté. Elle le savait. Elle le sentait. Parfois même elle l’avait haï,

avec le sombre déchaînement d’un cœur refusé. Et cependant cette œuvre

qui naissait lentement sous son front penché, toutes ces toiles, comme

autant de miroirs qui le révélaient et qui l’expliquaient, elle en avait

l’orgueil passionné. Au bout de son voyage, c’était cela qu’elle allait

trouver. Même après la mort, Georges avait à vivre cette vie d’une œuvre

dont on ne sait jamais ce qu’elle pourra être dans le monde, et jusqu’où

s’étendra son rayonnement. Le chaos étrange du sommeil enfiévrait encore

ces germes d’idées: par un dédoublement mystérieux, au delà de ce projet

en apparence si ordinaire, une exposition, elle attendait quelque chose

d’autre, de plus merveilleux que la gloire même, peut-être une

connaissance nouvelle de celui qu’elle avait perdu.

* * * * *

Le train de Bordeaux était annoncé. Une vingtaine de personnes, le

visage gris et marqué par un réveil précipité, se serraient contre les

barrières. Les regards se fixaient sur l’escalier vide. Un jeune homme,

arrivé le premier, dans le petit jour, regardait sa montre. Depuis une

demi-heure, il piétinait dans le hall désert. La fatigue de l’attente

avait peu à peu creusé son masque chétif d’intellectuel, aux beaux yeux

brillants et sensibles dans des orbites aux arêtes dures. Il mit son

lorgnon et le retira. Un tic crispa sa bouche délicate et douce.

L’heure de l’arrivée, Lucien Portets l’avait vue venir sur toutes les

horloges. Depuis deux jours, il avait épuisé son esprit à l’imaginer.

Elle rentrait à Paris, cette Élisabeth qui l’attirait invinciblement...

Lui qui s’était tant méfié de l’amour, comme il se sentait pris! Cela

s’était fait sans qu’il sût comment, pendant la guerre, au fond du camp

de Bavière où il avait échoué avec beaucoup d’autres, dans un ennui que

ceux qui n’ont pas été prisonniers ne sauraient même pas concevoir.

Jusque-là, dans deux ou trois brèves expériences, il avait eu à souffrir

des femmes et le leur rendait en mépris. Et voilà que dans ce troupeau

misérable, alors que chacun était ramené à l’essentiel, aux besoins

vitaux, un instinct de tendresse l’avait tourmenté. Autour de lui, tous

écrivaient. On leur répondait. Les lettres gonflaient les capotes

sordides. Mais lui, lui, pour fixer ses facultés de rêve et de désir, ne

pouvait pas trouver un visage. C’était alors qu’il avait appris, par

quelques lignes d’Élisabeth, que Georges était mort. A partir de ce

moment, la figure qu’il cherchait ne l’avait plus quitté. Il avait vécu

avec elle pendant cette dernière année de l’exil. Il lui écrivait sur un

cahier des lettres passionnées qu’il n’envoyait pas, mais dont il

détachait, aussi souvent que le permettaient les règlements, quelques

passages revus avec soin...

Le souvenir de Georges... c’était entre eux le thème inépuisable qu’il

ne s’était pas lassé d’exploiter, avec un mélange de respect,

d’affection vraie, et de rouerie presque inconsciente. Georges avait

bien été son ami, mais, en vérité, il eût fallu entendre par là qu’ils

s’étaient rencontrés enfants, qu’ils avaient plus tard continué de se

voir, sans beaucoup de suite, avec des alternatives d’oubli et

d’intimité.

Leur vie d’étudiant, le mariage d’Élisabeth, comme c’était loin! Et

aussi l’hostilité de la jeune femme, au temps où il venait le soir, en

familier qui garde sa place. Déjà, sans qu’il se l’avouât, le charme de

cette figure agissait sur lui, et aussi ce qu’il sentait en elle de

tendresse exigeante et de jalousie. Il eût voulu comprendre, savoir...

Mais elle se taisait. Il avait fallu le miracle de la douleur pour

qu’elle lui revînt, cette fois confiante, tout enveloppée de ses secrets

d’angoisse et de passion. Il allait être, pendant plusieurs mois, son

conseiller et peut-être son confident.

Elle le lui avait écrit simplement, comme à son meilleur et plus sûr

ami. D’autres femmes, sans doute, n’auraient pas osé. Et lui-même se

serait mépris. Mais en elle, qui s’absorbait dans son projet, les

mouvements d’un esprit élevé passaient au-dessus des idées communes.

Était-elle donc si assurée de se posséder tout entière! Non, ce n’était

pas cela... Devant ses yeux remplis de rêve, Lucien Portets n’existait

pas mais seulement l’ami de Georges. Il le sentait. Son être nerveux,

tiraillé de scrupules et d’inquiétudes, se contractait sous cette

pensée.

Il avait le geste machinal de passer souvent sa main sur son front. Un

de ses gants tomba. Depuis la veille, pendant cette nuit si longue et si

douce, oppressé d’attente, il n’espérait rien, ne désirait rien que

l’entrée dans sa vie de cet inconnu. Il s’abandonnait en aveugle à la

sensation d’être entraîné vers un grand bonheur. Qu’adviendrait-il? Elle

allait venir. Il ne voulait pas penser plus avant.

Pourquoi, eussent dit des gens d’un jugement simple et trop pressés

aussi de conclure, n’avait-il pas, ces dernières années, été en Gironde?

Sa venue aurait comblé les vœux de ses vieux amis. C’était cela qui

l’effarouchait. Il ne voulait pas revoir Élisabeth ainsi encadrée mais

la retrouver seule, véritablement elle-même, hors de son milieu. Il

nourrissait cette opinion qu’une jeune veuve est toujours plus ou moins

victime de son entourage. Il y avait aussi, pour le retenir, sa

sauvagerie instinctive et son horreur de prendre un parti. La seule

atmosphère dans laquelle il pouvait vivre était celle de la solitude.

Maintenant même que le moment attendu accourait vers lui, et le touchait

presque, il n’éprouvait plus qu’une immense timidité et l’envie de fuir.

Le bruit d’un piétinement s’éleva soudain. L’escalier précipitait dans

le hall la foule trépidante et hagarde des arrivées. Des gens

s’embrassaient. Lucien, les yeux clignotants derrière son lorgnon, avait

l’impression que lui échappaient, comme au cinéma, les visages à peine

entrevus. Ses regards sautaient d’une barrière à l’autre. Peut-être

Élisabeth, sans qu’il l’aperçût, était-elle déjà passée? Peut-être aussi

ne viendrait-elle pas? Il souhaitait qu’elle eût renoncé au dernier

moment; qu’elle ne montât pas, figure éblouissante, dans le flot humain.

L’audace qu’il avait eue de venir au-devant d’elle le remplissait de

crainte et de honte. Si quelqu’un les reconnaissait, que penserait-on?

Mais sans doute, si elle se montrait, son premier regard serait pour le

repousser; son premier mot pour lui reprocher de l’attendre, aux yeux de

tous, sans qu’elle l’ait permis, par un excès de zèle ridicule, comme

eût fait un enfant ou un sot ami. Il s’excuserait, il disparaîtrait.

Peut-être, avant qu’elle l’eût aperçu, avait-il le temps... Mais une

angoisse le rivait à cette barrière. Son regard aigu, insistant, ne

parvenait pas à se détacher de la foule montante qui entraînait, trésor

caché et incomparable, celle qu’il attendait.

Une main toucha doucement son épaule. Il se retourna: Élisabeth était

devant lui, non point telle qu’il la voyait dans ses rêveries, moins

grande, vieille, les yeux enfoncés et graves, son sac à la main. Elle ne

lui adressait pas de reproches, elle le regardait avec une expression

d’amitié et de tristesse affectueuse qui le pénétra entièrement. Il lui

prit la main:

--Par où êtes-vous montée?... Je ne vous voyais pas.

Dans la voiture, quand il eut bien compris qu’elle ne le chassait pas,

qu’elle était même touchée et heureuse de l’avoir trouvé, une joie

profonde le délivra. Ils ne parlaient que par petites phrases, comme les

gens qui ne se sont pas vus depuis très longtemps, qui ont trop à dire,

et se comprennent plutôt par les yeux et par le silence.

Il y avait eu tant de choses en ces années dont le fantôme s’élevait

entre eux: la guerre, l’arrachement à la vie ancienne, la mort de

Georges. La première fois qu’il osa murmurer ce nom, il reprit la main

d’Élisabeth.

Les quais passaient dans la portière, un Paris du matin gris et triste,

tout voilé d’hiver et de brumes. Élisabeth se taisait. Quand elle releva

un peu son visage, il vit près de lui ses yeux graves, brillants de

larmes contenues. Mais sur la bouche qui étouffait les mots douloureux,

un sourire peu à peu montait, beau et radieux comme la vie, qui le

remerciait de son amitié.

La maison, rue de Seine, n’avait pas changé. Il y avait toujours, à

droite de la porte, le magasin poussiéreux d’un marchand d’estampes,

avec son entrée ouverte, des lithographies retenues par des pinces en

bois, et des cartons poussés sur le trottoir même. Élisabeth s’engagea

sous la voûte où, dix ans avant, jeune épousée, par un soir de mai, elle

s’était avec Georges enfoncée dans l’ombre. La concierge, sortie de sa

cage vitrée, prenait les paquets. Le chauffeur de l’auto, écrasé sous le

poids d’une grande malle noire, traversait la cour.

Lucien, qui aurait voulu accompagner la jeune femme, monter derrière

elle, la réintroduire avec douceur au milieu des choses, n’avait pas

osé. Il s’était arrêté sur le trottoir, anxieux et gêné, et l’avait

quittée brusquement. Elle cherchait de l’argent dans son sac et ne

comprit pas ce qu’il lui disait.

Un jour blême éclairait l’escalier de pierre sans tapis, aux marches

usées; à chaque étage, le long des portes couleur chocolat, pendait un

cordon à l’ancienne mode. Une petite fille descendait précipitamment en

balançant son sac d’écolière. La concierge, ceinte d’un large tablier

bleu, les paquets pressés sur ses hanches, se vantait d’avoir aéré

l’appartement et frotté les meubles.

La porte s’ouvrit. Élisabeth était chez elle. Quatre pièces au plafond

bas, que sa famille bordelaise eût prises en pitié. L’atelier était

au-dessus. Elle s’arrêta dans la salle à manger, posa son sac sur la

table et releva son voile de dentelle. La porte du petit salon était

entr’ouverte. Ses yeux parcoururent les choses, le buffet enseveli sous

un drap blanc, les fauteuils qu’engonçaient les housses. Tout cela

tellement silencieux et grave! Elle eut l’impression qu’un linceul

recouvrait sa vie ancienne. Sa main hésitait à le soulever:

qu’allait-elle trouver? Quelle détresse intime s’élevait chancelante à

côté du vide?

C’est parfois une volupté triste de répandre des larmes sur sa jeunesse

et sur son amour. Il semble que soit baisée dans l’ombre une face

invisible. Et quelle douceur, dont l’âme jouit comme d’une noblesse,

d’aimer encore, d’aimer toujours dans l’apaisement si vaste de la mort!

A cette même place, sur le divan drapé d’un châle de l’Inde orange et

noir, Élisabeth se rapprochait autrefois peu à peu de Georges. L’un et

l’autre, leurs bras se resserrant, sombraient dans une obscure et muette

joie qui laisse aux lèvres un goût de néant. Qu’était-ce donc que cette

poursuite intime qui avait quelque chose de désespéré? Que de fois

aussi, solitaire et impatiente, le visage dans ses mains, elle l’avait

attendu le soir. Il n’aimait pas qu’elle montât à son atelier. Combien

elle sentait alors, dans toute sa chair, que l’homme et la femme liés

d’amour se trouvent engagés malgré eux dans un perpétuel et obscur

combat, où l’un se dérobe et l’autre s’épuise.

Maintenant, entre son amour et le souvenir insaisissable que modifient

mystérieusement l’instant et l’humeur, la lutte continuait. Il lui

fallait, à travers l’œuvre de Georges, le chercher encore. Élisabeth se

releva, le regard brillant. En face d’elle, sur le fond uni d’un papier

gris de cendre, une aquarelle se détachait. Les eaux girondines

glissaient sous un ciel d’automne, éclairées par le liséré jaune des

roseaux secs. Un souffle de grand air humide passa sur sa face.

Une heure après, dans l’atelier, agenouillée entre les cartons, elle

penchait sur les pages feuilletées son front découvert. Les visions se

succédaient, trempées de rosée ou de clair-obscur, merveilleusement

limpides et fraîches, comme au fond de la tombe les trésors intacts des

pharaons. Tout son pays, à travers son amour, remontait vers elle, plus

nuancé que jamais elle ne l’avait vu, touché par la métamorphose secrète

de l’art et regardé dans la lumière intime d’une âme. Elle se courbait

pour le respirer, se remplissant le cœur de ces jours d’or et de

turquoise, de ces joyaux crépusculaires s’éteignant sur l’eau assombrie.

La fatigue l’envahissait. Elle s’allongea sur le parquet, un coude

appuyé. Autour d’elle s’entassaient les cartons gonflés. Sur le vitrage,

d’où tombait un jour tempéré, un seul store de toile était relevé,

découvrant une étroite bande à moitié remplie par les cassures

compliquées des toits.

Son regard brillant se fixa au fond de l’atelier. Il y avait, sur un

lambeau de vieux damas violet-évêque, un grand Christ en bois tordu de

douleur, le côté ouvert. Georges, un matin où il partait en permission,

l’avait trouvé renversé, un bras arraché, sur le piédestal d’un

calvaire. Il l’avait ficelé dans une couverture, rapporté et accroché

au-dessus des toiles. C’était une chose oubliée dont elle se souvenait

progressivement.

Elle regardait le corps convulsé, manchot, sur lequel régnait une face

de tristesse. Il semblait que sur la bouche saignât un sourire.

Son visage s’abattant soudain dans ses mains, elle pleura longtemps, les

épaules courbées sur ses genoux joints.

V

Lucien Portets venait de rallumer son feu. La flamme, derrière le

tablier de tôle baissé, ronflait dans la grille. Il ramassa

délicatement, du bout de ses doigts, les débris de coke.

Il faisait si sombre, à trois heures de l’après-midi, que l’on n’aurait

pas pu lire loin de la fenêtre. Le divan qu’écrasait une fourrure noire

était mal placé, à contre-jour, à côté d’une table basse surchargée de

livres. Un tapis étouffait les pas. Cette petite pièce semblait

installée pour que la vie du dehors y fût oubliée. Des bibliothèques

remplies de reliures la tapissaient à hauteur d’appui. Il y avait aux

murs quelques gravures; sur un chevalet, la _Mélancolie_ de Dürer.

Mais toutes les choses, belles cependant, choisies avec soin, avaient

cet air de négligence et d’abandon qui est comme le reflet de la vie du

maître. Quand Lucien, pressé, bouleversait un tiroir en une minute, les

objets ainsi bousculés n’avaient qu’une faible chance de recouvrer

jamais leur place. C’est qu’il éprouvait cette répugnance à mettre de

l’ordre particulière aux intellectuels, pour lesquels le temps consacré

aux choses matérielles est du temps perdu.

Ce jour-là, ayant cherché quelques lettres qu’il ne retrouva pas, son

parti fut vite pris de n’y pas répondre. Il écarta aussi la traduction,

à moitié faite, d’un roman italien. Pourquoi cette tentation, à laquelle

il avait si souvent cédé, d’exprimer la pensée des autres? La tête entre

ses mains, Lucien songeait au temps écoulé, quatre années déjà depuis la

guerre, tant de travail intérieur qui ne laissait que de faibles traces.

«Il faut produire,» lui disaient parfois ses amis. Quand donnerait-il

enfin «quelque chose»? Mais le goût d’écrire tournait chez lui en

volupté. Le regard fixé sur son «moi», respirant un air raréfié, il n’en

finissait pas de s’étudier, de se contrôler, la plume à la main. Son

œuvre, c’était pour le moment un seul petit livre. Le héros, tel qu’il

l’avait peint, présentait une déformation assez vaniteuse de son propre

esprit. A feuilleter ce roman d’analyse, _Alphonse_, il s’inquiétait de

savoir ce qu’Élisabeth en pouvait penser, incapable de décider s’il

devait désirer ou non qu’elle ne l’eût point lu.

Par moments, il se reprochait ses longues périodes d’inaction et se

jetait dans le travail. Mais bientôt la peur le prenait de se dessécher

le cœur et l’esprit--de se retrouver un jour plus misérable et isolé

qu’avant. La pensée d’Élisabeth le gênait aussi. Que penserait-elle de

ce qu’il écrivait? Elle ne devait pas aimer les sceptiques. Toute la vie

de Georges n’avait-elle pas été un acte de foi? Il chercha, dans une

liasse de feuillets, le prologue d’un essai psychologique: _Ceux qui

sont sincères_. A revoir ces pages, il n’avait plus envie de les lui

lire: «Ce n’était pas assez large, cela manquait d’air, de tempérament.

Il fallait attendre des souffles.»

«J’espère, pensa-t-il, puis je doute et me détache tout à fait. Il

faudrait créer plus vite, dans un moment de fièvre, de joie...»

Les boulets rougissaient dans la grille comme des œufs de braise, avec

de courtes flammes bleues, dansantes, légères qui rappelaient des contes

qu’on lit aux enfants. Il faisait tiède et calme dans la petite pièce. A

travers le tulle de la fenêtre, au-dessus d’un mur, Lucien apercevait le

grand bouquet sec et noir d’un arbre. Non loin grondait, avec son fracas

d’autobus, la rue des Saints-Pères; mais sa rue, à lui, vide de bruit et

d’animation, à la lisière d’un monde trépidant, exhalait une sérénité

provinciale.

Il y avait, en face de sa maison, un petit restaurant. Le patron, énorme

et joyeux comme un Bacchus, la figure vernissée de rouge, servait sur

des tables grossières des plats auvergnats. Pendant les années

d’avant-guerre, dans les milieux de jeunes gens, une sorte de réputation

lui était venue. Quelques étudiants, des avocats et des artistes y

mangeaient régulièrement. Mais la tourmente de 1914 avait balayé ce

petit monde. Le cyclone passé, quelques-uns s’étaient mariés ou avaient

émigré dans d’autres quartiers; plusieurs étaient revenus en province,

fatigués de mauvaise cuisine et d’amours faciles. D’autres, les morts,

avaient sombré dans les régions désolées du front comme se perdent corps

et biens, pendant la tempête, de petites barques, dont la mer redevenue

lisse et brillante semble ignorer même qu’elle les engloutit.

Lucien y pensait avec une muette répulsion d’horreur. Mourir en pleine

jeunesse, à l’âge de l’amour, sans avoir tiré de soi tout ce qu’on peut

extraire! Lui aussi, prisonnier et blessé au début de la guerre, aurait

pu sombrer. Et rien n’eût subsisté de lui, pas une ligne qui valût la

peine de s’en souvenir, pas une vraie douleur. Aucune femme ne se fût

consumée à le regretter. Son père, établi à Londres, remarié et

tyrannisé, n’aurait pas osé montrer beaucoup de chagrin. L’aimait-il

seulement? Les difficultés qu’avait eues Lucien, pour lui arracher

l’argent de sa mère, le laissaient hostile et sceptique. Non, personne

ne tenait à lui, par l’âme et la chair, d’un amour où il y eût de

l’entêtement, du sang et des larmes; s’il était mort, sa vie se serait

effacée instantanément, une bulle crevée.

Le feu s’éteignait. Lucien rapprocha son fauteuil de la cheminée.

Combien la maison lui semblait ce jour-là muette et indifférente! Y

avait-il des gens à côté, des gens au-dessus? On n’entendait rien. Cette

solitude, volupté et souffrance, la seule maîtresse qui ne vous lâche

pas, à laquelle on n’échappe que pour revenir, assoiffé de joie

taciturne, en avait-il peur? Était-ce à cause de ces idées d’amour et de

mort qui travaillaient sourdement son être? Un mirage de poésie

s’élevait en lui, enveloppant l’image de Georges. Le miracle continuait

qui l’avait voulu aimé et comblé de dons; dans sa course brève, les

joies s’étaient accumulées, comme les pétales de roses dans ces rapides

journées de printemps où l’on n’a même pas le temps de choisir et de

respirer.

--Non, protesta-t-il soudain, en passant la main sur son front. Et il

marcha un moment, allant et venant entre le divan et la fenêtre...

Toutes ces impressions de bonheur dont l’esprit pare une jeune vie

brisée, qu’était-ce au fond qu’une duperie? Ah! il n’aimait pas penser à

l’inconnu de cette minute où Georges peut-être s’était débattu. Lui

aussi devait avoir horreur de la mort. On ne sait pas assez, on ne peut

pas savoir la répulsion terrible de l’artiste qui résiste, qui demande

grâce, non pas pour lui mais pour ce qu’il veut faire, parce que son

œuvre toujours commence demain...

Lucien revoyait les yeux de Georges, ces yeux de peintre gris et

brillants, à la pupille un peu dilatée, qui scrutaient avec délectation

la beauté des choses. Peindre, pouvoir peindre, c’était pour lui la

seule réalité qui valût la peine de vivre, l’oubli de tout, d’Élisabeth

même... Le savait-elle, qu’il se fût épanoui sans son amour et que son

art lui aurait suffi? L’idée le frappa que ce secret lui appartenait.

Lui seul avait été assez attentif pour pressentir le conflit qui couvait

entre eux; ce réveil, au lendemain du mariage, de l’homme qui prend peur

de la femme aimée. Georges avait beau vouloir se taire, son inquiétude

remontait en lui, une sourde révolte, mais non point, disait-il, contre

Élisabeth.

--Un artiste ne devrait jamais se marier, avait-il un jour laissé

échapper.

L’après-midi passait lentement. A quatre heures, la pièce s’assombrit.

Lucien fit du thé, alluma une petite lanterne au coin du divan, puis le

plafonnier. Une lumière laiteuse tomba de la coupe.

Où était-elle, que devenait-elle, à cette heure dangereuse du crépuscule

où la fatigue du jour se fond en un goût de larmes? N’osant encore

sonner chez elle, ce premier soir, il s’enfiévrait de la sentir proche.

La chaleur du thé engourdissait son corps au fond du divan. Mais des

idées rapides, autour de la mort de Georges, allaient et venaient:

avait-il, pendant la longue séparation, coupée de loin en loin par un

bref retour, laissé jaillir vers Élisabeth les mots de tendresse que le

danger arrache parfois aux plus réservés? Non, Georges n’était pas de

ceux qui écrivent des lettres pathétiques; du silence plutôt, des

apparences de paix, de détachement, avec un grand mystère autour de son

cœur.

Il y a, pour une nature restée extrêmement sensible, sous des dehors de

scepticisme et de dureté, une douceur infinie à remplir sa solitude d’un

énigmatique et tendre visage. Lucien, dans la fin de cet après-midi,

savourait les émotions de la matinée. Élisabeth, posant gravement son

regard sur lui, avait fait sourdre jusque dans ses veines un courant

secret. Il se sentait envahi de pitié et d’admiration pour la femme qui

n’avait peut-être étreint que son propre rêve, et qui l’ignorait. Mais

il lui épargnerait le mal irréparable de la détromper. Le beau sourire

remontait en lui, confiant et mouillé, comme un lever de soleil entre

les nuages.

* * * * *

Le lendemain, à l’heure du thé, il se décida. Un brouillard glacé pesait

sur la ville. Les réverbères, dans une auréole trouble, semblaient

grelotter. En face de la maison d’Élisabeth, dans une fissure, la rue

Visconti, les ténèbres s’accumulaient.

Une femme de ménage lui ouvrit la porte. «Madame» l’attendait. Le matin,

il avait déposé une lettre l’avertissant qu’il viendrait la voir. La

salle à manger était obscure et le petit salon éclairé.

Le premier coup d’œil jeté sur Élisabeth lui apprit que sa crise de

découragement était surmontée. Les fauteuils avaient été débarrassés de

leurs housses, le feu allumé. Un mouchoir de soie voilait l’ampoule

électrique pendue au plafond. Elle le reçut debout, devant la cheminée,

les cheveux cernés par la lumière. Lucien, très ému, reconnaissant les

meubles, les choses, lui rendait grâces de ne pas s’attendrir. La

banalité des condoléances lui paraissait indigne d’elle.

La simplicité de cet accueil ne permettant aucun embarras, ils causèrent

avec calme, puis avec douceur, par petites phrases qui peu à peu

s’approfondissaient. Élisabeth sonna, demanda du bois, et s’installa

comme pour un long tête-à-tête. La gravité émanait de ses grands yeux

chauds. Lucien, qui avait redouté des silences, se rassérénait.

Dans les premiers temps du mariage de Georges et d’Élisabeth, il lui

était arrivé d’être reçu seul par la jeune femme. Mais il avait

l’impression d’être toléré plutôt qu’admis. Les tentatives qu’il pouvait

faire pour l’intéresser, les plus fines même, semblaient passer en

dehors du champ de son esprit. Le fait qu’elle s’adressait maintenant à

lui avec considération, avec une sorte d’amitié triste, lui donnait la

mesure du temps écoulé. La mort de Georges, le tirant de son obscurité,

lui conférait une valeur nouvelle.

C’était, pour ce garçon dénué de famille et d’affections, un bienfait

extraordinaire et inattendu--d’autant plus vivement senti que la crainte

presque maladive d’être dédaigné dénaturait dans son caractère les

traits véritables. Que de fois il avait eu l’impression que des égards

vrais, venant de quelqu’un dont il eût placé très haut l’estime,

auraient suscité en lui un homme différent, renouvelé par la confiance,

capable de désintéressement et de sacrifice. Rien qu’en lui disant:

«vous êtes bon,» Élisabeth le rendait meilleur. La crainte seule de la

décevoir continuant de le tourmenter, il cherchait pour s’associer à ses

sentiments les expressions les plus délicates et les plus discrètes.

Elle lui disait son enchantement d’avoir retrouvé, limpides et

brillantes de leur vie intacte, les études de Georges. En vérité, cette

peinture était unique, avec ses rapports de tons si justes et si rares,

et cette atmosphère de beauté qui l’enveloppait. La ferveur de son

sourire rayonnait à travers ses mots.

--Nous ne pouvons pas monter aujourd’hui, lui dit-elle, il est trop

tard. Il faudra venir un matin...

--N’est-ce pas que c’est beau, continua-t-elle, en ouvrant un des albums

posés sur une petite table. Il y a tant de recherches dans le moindre

croquis, et un effacement si rigoureux de tout ce qui ne compte pas. Le

caractère, c’est cela seulement qui a de l’importance.

Debout, la nuque un peu penchée, sa tunique noire ruisselante de reflets

soyeux, elle tournait lentement les pages. Une émeraude brillait sur sa

main.

Lucien, le regard attentif, la laissait parler. Il était frappé qu’elle

distinguât avec sûreté le mérite réel de chaque esquisse. «Ces quelques

lignes de coteaux, comme c’est délicat... Vous vous souvenez du grand

cèdre, chez les de Lagarette... N’est-ce pas qu’il prend une valeur

extraordinaire...» Il était si rare qu’une femme parlât des choses de

l’art, avec cette intelligence supérieure, et aussi avec cette aisance,

ce naturel, non point pour faire montre de son savoir, mais seulement

pour retenir l’attention sur la beauté de ce qu’elle aimait. Sa voix un

peu grave et comme veloutée semblait avoir le timbre de son âme.

Un instant, elle se pencha pour lire au coin d’une feuille une date

minuscule. Puis elle releva ses paupières avec un sourire plein de

mystère, comme si cette date lui rappelait un temps ineffablement beau

et heureux, conservé au fond d’elle-même. La lumière de l’ampoule,

suspendue au-dessus de sa tête, creusait les ondes de ses cheveux.

L’animation colorait un peu son visage, dans ses yeux brillait, reflet

de son cœur, la satisfaction de parler sa vraie langue et d’être

comprise.

«Comme elle est belle», pensait Lucien. C’était lui maintenant qui

tournait les pages. La lampe éclairait son front et ses mains veinées.

Une profonde tristesse précède souvent les mouvements plus violents du

cœur. Cette pièce pleine d’une présence invisible oppressait Lucien, lui

faisant sentir avec une acuité intolérable quelle comparaison s’imposait

entre lui et Georges. Une sensation de trouble voilait son esprit. Il

cherchait les défauts de chaque dessin, non pour les signaler, mais pour

se rassurer sur sa valeur propre. Il lui semblait être venu au-devant

d’une humiliation: «que savez-vous de moi, qu’avez-vous cherché à

savoir,» était-il déjà prêt à dire, comme si Élisabeth s’était permis

quelque allusion à son état d’infériorité.

Il était près de huit heures sans que l’un ou l’autre s’en fût aperçu.

--Vous croyez, lui demanda-t-elle, quand il se leva, que cette

exposition réussira...

Son visage, à ces derniers mots, se couvrit d’une rougeur ardente.

Lucien eut l’impression qu’une lueur d’incendie rayonnait de toute sa

personne. En était-elle donc à ce moment de l’amour où un élément

nouveau, l’ambition, introduit dans un cœur toujours avide d’inconnu et

de mouvement, y fait éclater une plus haute flamme? Que lui fallait-il

pour la satisfaire, quelle pâture d’honneurs et d’admirations?

Une rancune obscure faussant en lui le sens véritable de la pensée

d’Élisabeth, il s’en prenait à l’exigence terrible des femmes vis-à-vis

de l’homme.

«Jamais, pensa-t-il, on ne leur donne jamais assez. Elles sont

insatiables. Celle-là même...»

Sa physionomie, un instant avant tout éclairée de sympathie, se

resserrait dans une expression de souffrance.

«Que vous importe, faillit-il dire, la beauté que vous voyez dans cette

œuvre devrait vous suffire. Quand on aime, le jugement des autres n’est

rien. En êtes-vous réduite à chercher au dehors des aliments que vous

aviez jusqu’ici trouvés en vous seule? C’est donc que vous n’aimez plus

comme au premier jour, que sans le savoir vous vous débattez.»

Un esprit mauvais de violence soufflait sur Lucien. Il eût voulu presser

Élisabeth de questions précises, lui arracher des aveux, des larmes,

mettre la main sur son orgueil même: «Convenez, lui criait une voix

intérieure, que votre cœur sent un espace vide et ne s’agite que pour le

remplir. On ne travaille pas pour les morts. Le temps seul, cadran

solaire impitoyable, allonge ou réduit la place de leur ombre...»

Il pensait confusément tout cela, les paupières battantes, contredisant

ce qu’il avait lui-même écrit pour la rappeler.

--Le succès, dit-il brusquement, qu’est-ce que le succès? L’admiration

de la foule ou seulement de quelques-uns... pourquoi pas le témoignage

d’un seul, le plus capable de juger, le meilleur esprit...

Un silence s’étendait entre eux, un grand espace merveilleux de pensée

et de recueillement.

--Je crois d’ailleurs, ajouta Lucien, ramené le premier à la réalité, et

comme effrayé par ses derniers mots, que l’œuvre de Georges touchera

vivement les gens de goût. Tout ce qu’il a fait est tellement sincère!

--N’est-ce pas, approuva-t-elle, en lui jetant un regard qui le pénétra

comme un trait de flamme, vous qui étiez son meilleur ami, vous savez

qu’il ne s’est jamais trompé sur lui-même. Mais c’était une nature si

secrète, qui ne s’ouvrait qu’à certaines heures. Moi-même, il y a des

choses que je n’ai jamais sues, que je crains de ne jamais savoir...

quand la mort passe, tout devient obscur, on se tourmente, on

s’interroge...

Elle était debout, la main sur le bouton de la porte, lui fermant la

route. Son visage incliné, presque suppliant, le touchait moins que le

tremblement profond de sa voix, ses intonations brisées, hésitantes.

C’était comme une confession qui était montée à ses lèvres. Il eut

l’impression que ses derniers mots avaient atteint en elle une partie

vibrante, peut-être un point secret d’inquiétude, et qu’elle attachait

une extraordinaire importance à ce qu’il pourrait ajouter. En réalité,

il avait songé seulement à la sincérité de l’artiste qui est autre chose

que celle de l’homme. Il crut deviner qu’elle glissait de l’art de

Georges à leur amour, ramenée par une préoccupation cachée à sa vie de

femme.

Sans doute eût-il fallu qu’il se fît violence, dès ce premier jour, pour

la rassurer. Tous les hommes, aurait-il dû dire, ne savent jamais ouvrir

leur cœur, ceux-là surtout qui aiment le plus. Mais comment aurait-il

eu, à cette minute, assez de courage!

Au moment où il allait sortir, en promettant de revenir bientôt, le

lendemain sans doute, elle lui prit la main, la pressa, et le regardant

avec un air de tristesse et de reconnaissance:

--Je vous remercie d’être venu. Pardonnez-moi d’abuser peut-être... Je

suis si heureuse de parler de Georges avec quelqu’un qui l’a vraiment

compris et connu.

Elle insista sur ce dernier mot, d’une voix basse et douloureuse qui

semblait venir du fond de sa vie. La femme ardente et pleine de foi, qui

paraissait tout à l’heure ne songer qu’à l’art, avait disparu. Lucien se

sentit remué par une émotion indicible:

--Non, protesta-t-il, avec un frémissement intérieur qu’il s’efforçait

de contenir, vous ne pourrez jamais abuser. Mon temps est à vous...

Il ajouta, d’un ton plus aisé, pour atténuer la portée de ces derniers

mots:

--Qu’ai-je à faire de mieux que de vous aider?

* * * * *

--Je vais vous laisser, dit Élisabeth, en ouvrant la porte de l’atelier,

vous serez plus tranquille... Je reviendrai dans un moment...

Lucien entendit les pas s’éloigner. Il était seul. Aucun bruit du dehors

n’arrivait jusqu’à l’atelier. Comme un gardien de phare qu’on abandonne

à ses pensées, il se trouvait enfermé au point de leur vie le plus

sensible dont le rayonnement s’étendait sur tout leur passé.

Le store relevé découvrait le ciel enfumé. Mais le soleil de Gironde

ruisselait sur les murs. Lucien allait lentement d’une toile à l’autre.

Une fenêtre à petits carreaux voilée de verdure, entre des volets

écartés, commença de réveiller en lui un monde de souvenirs. La lumière

du matin à travers les feuilles suspendait sur la pierre des guirlandes

d’ombre, une herbe longue posait sa fraîcheur au bas du mur. Cette

fenêtre, dans la glycine de la Flaütat, il la reconnaissait; et aussi,

sous sa folle arcade de vigne, la porte cintrée peinte en gris tendre,

qui était celle de l’orangerie; des géraniums éclatants fleurissaient

les marches, entre des pots vernissés de jasmins d’Espagne.

A travers ces visions revenaient à lui des odeurs d’été. Il s’assit sur

un canapé, son chapeau entre ses genoux, et ne regarda plus rien qu’au

fond de lui-même.

Il revoyait les vacances qu’il avait passées plusieurs années de suite

chez les de Lagarette. Son père, qui allait dans les villes d’eaux, le

laissait volontiers à ses vieux amis. Il arrivait, susceptible et un peu

sauvage, souffrant de n’être nulle part vraiment à sa place. Puis, peu à

peu, tout s’adoucissait... La maison, longue chartreuse ceinturée de

lilas et de lauriers-tins, avec ses appartements au-dessus du chai,

était imprégnée des odeurs du vin et de la campagne. Le matin, ses

contrevents battaient sur du lierre humide, et l’immense paysage d’un

bleu de mer fumait dans la lumière d’argent merveilleux. A ces

moments-là, son cœur se gonflait, il se sentait rafraîchi, meilleur,

prêt à ces belles choses que rêve la jeunesse et qui devaient être la

revanche de ses premières humiliations. Lui, qui n’avait pas eu de

foyer, il éprouvait la sensation d’une tendresse, d’une paix infinie.

Ah! ces réveils de l’adolescence, les claquements sur le péristyle de la

tente en coutil rayé, la brise fraîche, les pêches enveloppées d’une

buée glacée, et la grande journée devant soi, nappe de lumière et de

liberté.

Ses yeux cherchaient, parmi tant de toiles, quelques coins de ce vieux

domaine. Il en reconnut un, puis un autre.

C’était là qu’il avait rencontré Élisabeth enfant, ses longues tresses

noires volant autour d’elle; Élisabeth jeune fille en robe d’été. Elle

l’étourdissait de gaîté, de vie, quand elle ne lisait pas des après-midi

entiers, assise sur l’herbe, son chapeau jeté à ses pieds. Il évoquait

le jardin plein d’endroits délicieux où partout se levait une image

d’elle: la grande terrasse, en face du point de vue, flanquée de deux

tourelles qui restaient d’un ancien château; l’une d’elles, à droite,

avait été arrangée en salon d’été, avec un canapé, des fauteuils de

toile et quelques coussins; une porte-fenêtre ouvrait sur un petit

balcon de fer embarrassé de lierre, au-dessus d’un ravin que cachaient

des têtes de pins. Aux heures brûlantes, qu’il faisait bon lire, dans

cette poivrière d’ombre et de fraîcheur; et aussi dans la grande prairie

vallonnée, entre les racines saillantes des ormeaux géants, à cette

place marquée par un banc de pierre d’où la vue plongeait sur le village

et le petit port. Mais tant d’autres retraites faisaient ses délices,

dans ces longues journées où il n’avait rien à désirer que s’étendre, se

relever, transporter ses livres du péristyle nappé de soleil au mystère

de la garenne où les sentiers semblaient des couleuvres glissant dans le

lierre. Un bourdonnement d’insectes montait des fourrés. Mlle de

Lagarette appelait ce vallon son petit Bagnères. Une prairie le

surplombait, comme une terrasse verte en lisière de la feuillée, avec

une échappée sur le profil blanc du coteau qui formait falaise et un

pont lointain sur le fleuve.

... Tout cela si beau, si paisible; par derrière, les plateaux de

vignes, avec les arceaux réguliers des grappes pendant comme des pis

gonflés: et, plus profonde que tout, l’impression de poser sa joue sur

la vraie vie, la bonne vie de la terre chaude.

--Je suis très heureux, dit-il à Élisabeth qui refermait doucement la

porte, il y a si longtemps que je n’avais pas vu tout cela...

Elle fit avec lui le tour de la pièce, s’arrêtant parfois sans parler.

--Attention, dit-elle, en montrant une marche. Une autre partie de

l’atelier, en contre-bas, avec une grande armoire brodée de feuillages,

des fauteuils paillés, formait une sorte de salon.

Ils parlaient maintenant du petit monde girondin où ils s’étaient

connus. Élisabeth, se rappelant la mission que Mlle de Lagarette lui

avait confiée, regardait Lucien attentivement. Pourquoi n’était-il

jamais revenu? Il se dérobait. Comment, sans se confesser entièrement,

eût-il pu l’amener à comprendre quelles manières de penser et de sentir

l’avaient isolé? Orgueil, inquiétude, répugnance extrême à être jugé.

Que dire quand il ne distinguait pas encore quelle idée Élisabeth se

faisait de lui?

Il avait levé les yeux sur elle: dans le jour cru du matin, elle lui

parut vieille, le visage fatigué et le teint terreux. Elle portait une

robe de jersey noir qui l’enlaidissait. Mais plus encore l’exaspérait

cet air de gravité, de délaissement, sceau de tristesse imprimé sur

toute sa personne sous lequel les palpitations de la vie étaient

étouffées. L’heure du bonheur était-elle passée à jamais? C’était de la

folie. Lui, lui, à peine plus âgé, n’avait même pas commencé de vivre.

Il regarda sa montre, se leva et fit quelques pas dans l’atelier. Un

désir de lutte l’enfiévrait: ce n’était pas la jeune fille de sa

jeunesse qu’il avait aimée, Élisabeth au chapeau de paille, toute

rieuse, d’un éclat, d’une exubérance qui le déconcertaient. A ce moment,

il était trop jeune, tellement en retard sur le pas des autres...

C’était maintenant que ses grands yeux profonds, encore élargis,

enchâssés dans leur cercle d’ombre, l’attiraient mystérieusement.

--Ne restez pas trop longtemps ici, lui dit-il, comme elle se levait. Il

faut vous détendre, vous reposer...

Lorsque Lucien n’allait pas à son bureau de rédaction, dans

l’après-midi, il restait habituellement chez lui, lisant, tisonnant,

corrigeant des notes. Ce jour-là, il déjeuna vite, but plusieurs tasses

de café et marcha au hasard pendant des heures. Vers le soir, harassé,

il poussa la porte d’un café. Les petites tables garnies de femmes comme

des jardinières, baignaient dans le bruit et dans la fumée. Il monta

l’escalier et se réfugia au premier étage, dans une salle presque

déserte. Un seul couple, muet et attentif, jouait au jacquet. Il s’assit

près d’une fenêtre, demanda du thé. La place du Théâtre-Français

s’éclairait. Son regard flottait sur la fourmilière noire qui court on

ne sait où, indéfiniment renouvelée et toujours pareille.

Les mêmes pensées, cent fois repoussées, le décourageaient: que

pouvait-il offrir à Élisabeth qui valût la beauté de son jeune amour?

Quoi qu’il essayât, il serait toujours le second, celui que l’on compare

à un plus heureux et dont l’orgueil souffre, blessé, vaincu, incapable

de réagir contre la force immense du passé.

Cette salle de restaurant était semblable à beaucoup d’autres, avec des

glaces, des boiseries blanches, des lustres à pendeloques, un tapis bleu

de cendre, et de petites tables sur lesquelles des garçons, mettant le

couvert, étendaient des serviettes propres. Il y avait sur un buffet des

compotiers remplis d’oranges. Une rumeur d’orchestre montait du

rez-de-chaussée.

«Qui sait cependant, ce n’est pas certain, se répétait intérieurement

Lucien, en versant une seconde tasse d’un thé noir et fort qui sentait

la drogue. Si courageuse qu’elle soit, elle est une femme, un être

faible au fond dont le cœur peut tout à coup craquer. On en a vu

d’autres.»

Le garçon enlevait le plateau du thé. Il resta un moment encore, les

mains désœuvrées, essayant de reconstituer la journée qu’elle avait dû

vivre: cet atelier rempli des visions de son petit pays, saurait-elle, à

force de concentration intérieure et de volonté, le transformer en phare

de rêve? Sans doute en avait-elle déjà fait l’essai épuisant. Mais peu à

peu, après s’être fatiguée d’objet en objet, avec l’illusion d’y puiser

de nouvelles forces, elle connaîtrait le brusque retour aux choses

réelles. Au milieu des plus beaux reflets d’une vie bien-aimée, comment

n’eût-elle pas senti plus cruellement que l’image irrite le désir? Le

visage au fond d’un miroir n’est qu’une tromperie. Tout rêve se déforme.

Seul demeure le cadre désaffecté du bonheur, le vide de la mort.

Il mit son pardessus, sortit, longea des magasins encore éclairés.

L’avenue de l’Opéra était presque vide. Le froid qui mordait son visage

lui faisait du bien. Sa grande faute, en toutes circonstances, avait été

de céder aux événements. Cette fois, il voulait lutter. Un moment

viendrait pour Élisabeth où l’œuvre de Georges et son amour même, dont

elle doutait peut-être en secret, lui paraîtraient creux, enlaidis,

stériles. Cette heure vient toujours. Comment la vie, chez un être

jeune, ne triompherait-elle pas enfin de la mort? Quel est le croyant

qui, au fond de lui-même, une fois, mille fois, ne renie son Dieu?

Il traversa un pont, regarda la Seine étincelante de lumières

multicolores. Des fenêtres brillaient. Paris semblait une Venise

nocturne parée pour les fêtes splendides de l’amour.

La survivante · 第 9 / 14 题