III

Le soir même, au visage irrité de son père, Élisabeth sut que sa mère

lui avait parlé. Mme Virelade, gémissante, venait d’essuyer les premiers

feux de sa colère: quelle était cette nouvelle folie de prétendre faire

une exposition? Ce n’était un mystère pour personne que le pauvre

Georges n’avait jamais eu le moindre succès. Maintenant qu’il était

mort, on voulait qu’il eût du génie. Élisabeth, avec ses idées fixes,

finirait par devenir folle.

--Parle-lui toi-même, répétait sa femme, en le suivant d’une pièce à

l’autre. Mais il tempêta que tout cela ne le regardait pas et qu’elle

pouvait bien agir comme elle l’entendrait.

Le lendemain matin, il se leva très sombre et n’en parla plus. Élisabeth

s’était habillée plus tôt que de coutume pour passer avec lui dans

l’île. Mais elle hésitait à le lui proposer. Neuf heures sonnèrent. Elle

allait et venait dans le vestibule aux carreaux humides, autour du

billard houssé de toile grise. Au même moment, devant le chai ouvert, M.

Auguste refusait d’une voix violente à un courtier, survenu en

automobile, de goûter son vin: «Je le vendrai, monsieur, quand il me

plaira.» Les domestiques filaient de tous les côtés.

Mme Virelade, entrée précipitamment dans le vestibule, racontait déjà la

scène à sa fille. Elle tremblait aussi que son mari réclamât un des

paysans, Élie Couture, dont elle venait d’apprendre qu’il était parti au

petit jour pour chercher des cèpes. Élisabeth, découragée, remonta dans

sa chambre.

Elle comprenait, elle, tout ce qui se cachait de sensibilité blessée

dans la nature de son père. Personne plus que lui ne l’avait aimée, d’un

sentiment profond, orgueilleux, qui se refusait au partage. Quoi qu’elle

pût dire, il était jaloux. Il l’avait été de son gendre. Les Borderie

lui paraissaient d’une autre race, mesquine, égoïste, dénuée de cet

instinct de grandeur qu’il sentait en lui et chez les siens. Lorsqu’il

se heurtait aux droits de ces «gens-là» sur Élisabeth, son cœur se

cabrait. Il ne pouvait supporter qu’elle leur appartînt. Pourquoi

avait-elle fait ce mariage? Néanmoins, entre sa fille et lui, un flot de

tendresse rejaillissait sans cesse qui emportait tout.

* * * * *

La nouvelle du prochain départ d’Élisabeth ayant commencé à se répandre,

Mme Borderie accourut. Le dépit de n’avoir pas été prévenue la première

enflait sa personne courte, ronde et roulante, engoncée dans une de ces

toilettes qui font de l’effet à la campagne.

Les petits froissements qui entretenaient quelque excitation entre les

Virelade et les Borderie ne pouvaient surprendre personne. Il n’était

pas possible de trouver des gens plus différents dans les goûts et les

habitudes. C’est ainsi que M. Auguste donnait libéralement à ses paysans

son vin le meilleur. Mme Borderie, au contraire, ne leur accordait par

an qu’une ou deux barriques, et encore prises dans le vin de presse. Les

années passaient sans étouffer le souvenir d’un après-midi de septembre,

où ses vendangeurs assis sur leurs paniers et bastes renversés au bout

d’une vigne, lui envoyèrent une délégation pour des affaires de piquette

tournée et de soupe claire.

Mme Borderie répétait chaque jour qu’elle entendait être maîtresse dans

sa maison. Son mari même ne s’était jamais hasardé à lui disputer cette

autorité. Tous deux d’ailleurs se ressemblaient par le goût de l’ordre:

leur idéal était de s’assurer dans les meilleures conditions une vie

confortable. M. Borderie, comme les Eyquem qu’illustra Montaigne,

s’était patiemment enrichi dans le commerce des morues. Son esprit de

prudence était renommé: jusqu’à sa mort survenue quelques mois avant la

guerre, il n’avait jamais manqué d’examiner toutes choses à tête

reposée, ne se décidant qu’avec la plus extrême circonspection. De même,

il entretenait sa maison et ses vignes avec une application scrupuleuse.

Son grand souci était de drainer l’humide palud. Nulle part les

canalisations n’étaient si bien entretenues, les fossés si larges. Au

moment du phylloxera, quand M. Virelade, surexcité, vint lui proposer

d’inonder, il le regarda avec une sorte de pitié glacée et lui répondit:

«Non, monsieur, je ne mettrai jamais l’eau chez moi. J’ai passé ma vie à

l’en faire sortir.»

Qu’un artiste naquît, sensible et rêveur, dans ce milieu de vieille

bourgeoisie admirablement solide et équilibré, cela avait été une

singulière fantaisie de la Providence. Sans doute fallait-il que fût

humilié, par cette extraordinaire aventure, l’orgueil de ce ménage qui

se flattait d’avoir tout prévu. M. Borderie, avec ses yeux peu animés

dans un visage rasé, ne comprit jamais. Il opposa à son fils un

entêtement qui fut approuvé par son entourage.

M. Auguste allait chez ses voisins de mauvaise grâce, Mme Borderie ne

découpant pas une volaille sans lui dire qu’il n’en mangeait point chez

lui d’aussi bonne. Et ainsi de tout. Quant à Élisabeth, elle avait

conscience qu’il n’était rien dans sa personne qui ne parût mauvais à sa

belle-mère. A peine était-elle entrée dans cette grande maison carrée,

astiquée et nette, qu’elle s’y sentait une étrangère. Cette sensation de

déplaire l’accablait vraiment. Partout où elle était passée, avec son

regard chaud, son intelligence vive et attrayante, elle réussissait si

vite à prendre les cœurs: au temps où elle faisait ses études, dans un

cours de Bordeaux, les professeurs ne s’étaient jamais lassés de la

préférer; à Paris, les amitiés l’avaient entourée. C’était alors que

s’épanouissait sa beauté marquée surtout de sensibilité et

d’intelligence. Mais, dans ce milieu hostile, sa physionomie se fermait:

que répondre quand sa belle-mère en revenait toujours aux tracas

quotidiens et au prix des choses; et si quelquefois elle essayait de

ramener l’entretien vers Georges, il lui semblait que le cher visage se

détruisait peu à peu dans l’ombre.

Mme Borderie, apparaissant à la Flaütat, causait un peu de saisissement.

Chacun se sentait vaguement en faute. La cuisinière, Seconde, qui la vit

venir, retourna d’un geste rapide son tablier bleu. Dans le vestibule,

sur les grands fauteuils Louis XIII à verdures et sur le billard, le

linge de la dernière lessive était entassé. Elle s’en excusa avec toutes

sortes de considérations paysannes sur la difficulté de «faire sécher»

et le mauvais temps.

Cependant Mme Borderie montait d’un pas lourd l’escalier un peu délabré,

parcourait la galerie dans toute sa longueur, entrait dans le grand

salon dont Seconde, allant vivement d’une fenêtre à l’autre, ouvrait les

volets.

Un moment s’écoula. Mme Virelade, que les visites surprenaient toujours,

se faisait attendre. Élisabeth avait été porter des lettres à la poste.

Mme Borderie, installée dans une bergère, eut le temps de braquer son

face-à-main sur toutes les choses. Ce grand salon avait bien du charme,

avec ses fenêtres claires sur le jardin et tant de meubles très divers,

mais d’un caractère noble et délicat, et qui semblaient associés par une

longue et douce habitude. Il y avait, au-dessous d’une glace vénitienne,

une table massive. Des feuillages d’automne, mêlés de perles vermillon,

débordaient d’une coupe japonaise. Sans doute était-elle venue autrefois

par la malle des Indes, avec d’autres porcelaines parfumées de thé. Dans

une encoignure, sur un petit guéridon en marqueterie, une touffe de

roses d’arrière-saison--neige et soie flammée, grenats presque

noirs--avaient laissé choir deux ou trois pétales. Mme Borderie, en

chapeau rond, ses vieux diamants jaunes aux oreilles, leur jeta un coup

d’œil sévère. Son regard inquisiteur dénombra aussi les lézardes de la

corniche; sur le papier gris salpêtré, une bordure décollée pendait.

Mme Virelade, entrée enfin, s’excusait sur un ton aimable et peiné, avec

une grande facilité de parole: c’était à ces moments qu’elle aussi

prenait conscience de tout ce qu’il y avait dans la maison d’un peu

négligé. Ses yeux allaient, avec une sorte de surprise désolée, de la

rosace délabrée aux grandes taches d’humidité: «Sur cette palud

mouvante, les vieilles demeures s’affaissaient peu à peu... Le piano

aussi s’abîmait.» Mais Mme Borderie, interrompant ses lamentations sur

l’hiver proche, la pressait déjà de questions nettes et coupantes.

Au dehors, le ciel était doux avec de grands nuages déchirés sur du bleu

de lin. Une charrette chargée de barriques passait sur la route. C’était

l’heure où Mme Virelade, un léger fichu sur ses cheveux gris, commençait

chaque après-midi sa promenade autour du jardin, s’arrêtant dans le

potager devant les plates-bandes fraîchement remuées, et considérant

avec plaisir les petits semis. Mais ce jour-là, prisonnière dans son

grand salon, elle attendait avec angoisse qu’Élisabeth vînt la délivrer.

Dès les premiers mots, quand sa visiteuse avait fait au départ projeté

une allusion assez acerbe, elle avait cru qu’il s’agissait d’un simple

froissement d’amour-propre, que quelques explications sauraient apaiser.

Mais, de phrase en phrase, par une progression implacable, Mme Borderie

révélait des pensées que l’indulgente mère n’aurait même jamais

soupçonnées. Ses yeux un peu somnolents, qui ne voyaient le mal nulle

part, s’ouvraient effarés:

--Personne n’imaginera des choses pareilles.

Dans l’atmosphère paisible de ce grand salon campagnard, les deux voix

se heurtaient: l’une, aiguë, harcelante, l’autre un peu voilée, venue du

cœur, impuissante à rien refouler par longue habitude de se répandre

comme sur le rivage une eau molle et douce.

Mme Virelade s’enveloppait dans un châle noir. Sa figure un peu effacée,

toute marquée de petites rides, paraissait vieillie, fatiguée par des

pensées incompréhensibles. Ainsi, parce qu’Élisabeth voulait se

consacrer à la mémoire de son mari, le monde se dresserait pour la

suspecter dans ses intentions! Les mots de scandale et d’aventure,

résonnant durement dans son cœur faible, la bouleversaient:

--Peut-être pourrait-on penser cela d’une jeune femme coquette et

frivole, comme on en voit tant... Mais Élisabeth!

Dans ce nom, prononcé avec une sorte de culte attendri, elle mettait

toute son admiration pour l’enfant grandie sous ses yeux, d’un caractère

parfaitement élevé et noble; pour la jeune femme qui, depuis quatre ans,

vivait isolée dans cette maison, brûlée par sa peine, à qui l’on pouvait

bien reprocher parfois d’être singulière et trop concentrée, mais dont

la dignité, les manières, la personne entière semblait porter la marque

d’un monde supérieur. Comment, la voyant, pourrait-on lui prêter

d’autres sentiments que ceux de son âme? La mère, sans avoir jamais

pénétré sa fille, sentait dans sa tendresse la force mystérieuse de la

vérité:

--C’est pour Georges qu’elle veut le faire.

Mme Borderie, dans un geste de pitié feinte, élevait ses deux mains

gonflées. Un gros bracelet d’or enserrait son gant. Si Élisabeth voulait

vendre les tableaux de son mari, comme c’était son droit, puisqu’un

testament--bien hâtivement rédigé d’ailleurs--l’instituait l’unique

héritière, il y avait des marchands qui s’en chargeraient. Ce n’était

point l’affaire d’une jeune femme de s’en occuper. Tout ce qu’on avait

pu lui dire sur le monde des artistes ne réussissait donc pas à la

mettre en garde!

Dans ces derniers mots, par une intonation méprisante, Mme Borderie

trahissait sa longue rancune pour cette société où elle n’avait jamais

pénétré, mais qu’elle voyait à distance composée de bohèmes, de gens aux

mauvaises mœurs, et contre laquelle son esprit d’autorité avait échoué.

Pendant dix ans, inattentive aux éclaircissements que Georges

s’efforçait de lui donner, elle n’avait eu d’autre volonté que de l’en

retirer. Qu’Élisabeth y revînt seule, c’était révéler un goût de

l’imprudence, du désordre peut-être, que sa famille serait bien coupable

de ne pas combattre.

--Il vaudrait mieux qu’elle se remariât, conclut Mme Borderie, d’un ton

péremptoire.

--Ma bonne amie, comment pouvez-vous dire? Vous savez bien que jamais

elle ne consentira...

Berthe Virelade, les épaules courbées sous son châle, sentait monter

dans toute sa personne une révolte de mouton qu’affole la plus injuste

persécution:

--D’autres sans doute se remarient, mais qui n’avaient pas aimé de cette

façon...

Elle-même s’étonnait de ces paroles qui l’entraînaient au bord d’un

monde inconnu. Sa naïveté aussi s’émouvait, cet incurable optimisme de

la femme mariée de bonne heure, par un arrangement de famille, et qui

approche de la soixantaine sans avoir connu les angoisses brûlantes de

la chair. Il lui paraissait naturel que sa fille vécût d’un souvenir.

Tant d’autres veuves, jeunes comme Élisabeth, s’étaient résignées!

C’était la conception paisible des vieilles familles, à laquelle son

esprit un peu distrait mêlait un charme d’idéalisme. Toute la douceur de

la vie tenait pour elle dans les affections familiales. Sa nature,

portée aussi à tirer du plaisir des petites choses, imaginait aisément

les moyens d’occuper les jours: Élisabeth finirait par s’intéresser à la

Flaütat, comme elle-même s’y était attachée, et peu à peu s’apaiserait

ce sentiment encore si ardent qui l’occupait exclusivement.

--Vous ne vivez que d’illusions, affirmait Mme Borderie, acharnée à

déchirer ce tissu de rêves qui l’exaspérait. Votre fille a passé sa

jeunesse à lire. C’est un caractère romanesque qui n’a point de goût aux

choses utiles...

C’était le grand grief de Mme Borderie que ces longues promenades

solitaires de la jeune femme pendant lesquelles on l’apercevait, lisant

en marchant, ou assise au bord d’un talus herbeux, les yeux fixés sur un

point vague de l’horizon. Qu’elle eût cherché des distractions, ou passé

ses journées à parler de choses futiles avec des amies, même les moins

sérieuses, tous l’auraient trouvé naturel! Mais ce silence, ce

rayonnement d’une vie intérieure...

Quand Élisabeth rentra, un quart d’heure après que Mme Borderie,

triomphante, se fut retirée, elle trouva la porte du salon ouverte et sa

mère en larmes.

Sans doute, Mme Virelade, pour la ménager, ne fit-elle des propos tenus

en des matières si délicates qu’un récit très atténué. Mais, si éloignée

que fût la jeune femme de la mesquinerie humaine en général, et

campagnarde en particulier, elle comprit: un peu de sang brunit son

nerveux visage que le grand air humide avait rafraîchi:

--Ne vous inquiétez pas, dit-elle seulement, vous savez bien qu’on ne

doit donner à ces choses aucune importance.

Elle ôta son chapeau et alluma, avec des gestes qui s’efforçaient de

rester paisibles, une petite lampe sous la bouilloire en cuivre rouge.

Elle-même, chaque jour, préparait le thé que Seconde n’avait jamais su

faire. Mme Virelade, rassérénée par son air calme, la regardait disposer

sur le napperon d’un plateau de laque les tasses minuscules, les petites

cuillers, la théière chinoise dont l’anse était formée par un brin de

jonc. L’eau ayant commencé de chanter, elle rapprocha un peu son

fauteuil:

--Je lui ai bien dit, commença-t-elle...

Et elle reprit, avec plus d’abandon cette fois, le compte rendu de la

conversation, donnant des détails et développant ses moindres réponses

avec complaisance. Au premier moment, le trouble que toute sa personne

avait avoué lui donnait un peu d’inquiétude; maintenant qu’Élisabeth

était là, avec son beau regard, ce port de tête si doux et si fier qui

la ravissait, il lui semblait que sa seule présence dissipait les

miasmes.

Combien elle avait eu raison de dire que sa fille ne ressemblait pas à

tant d’autres femmes! Quelle différence entre ce sérieux, cette gravité

tendre, et la folie de plaisir qui s’était emparée du monde! La calomnie

même ne l’atteignait pas. Et elle la regardait, par-dessus la table

couverte d’un tapis de laine où les tasses veinées de bleu s’embuaient

de fumée légère. Le ciel de quatre heures pâlissait entre les nuages

ballonnés de pluie qui montaient de l’ouest. Comme elles étaient bien,

toutes les deux, se comprenant si parfaitement! Dans l’auréole des

petites rides, les doux yeux couleur d’amande brûlée s’éclairaient

d’amour:

--Nous n’en parlerons pas à ton père, ajouta-t-elle, tandis

qu’Élisabeth, de ses longues mains brunes, ramassait les miettes. Tu

penses bien que lui, ne supporterait pas...

--Certainement, avait répondu la jeune femme, d’une voix un peu sourde,

et elle était passée dans la galerie où sa mère un moment l’avait

entendue aller et venir, sans pressentir quelle révolte profonde ne lui

permettait pas de rester en place.

La pluie tombait quand M. Virelade, dans sa vieille peau de bique rousse

marbrée d’un cuir noir, débarqua au bas de la cale. L’eau d’un gris

fouetté était basse. Il remonta d’un pas ferme la pente pierreuse, et

appela deux ou trois fois son grand épagneul qui se coulait entre les

aubiers envahis d’ombre, flairant dans la vase des odeurs suspectes.

D’un doigt impatient, il frappa à la porte de la cuisine que l’on tenait

fermée le soir par crainte des rôdeurs. Dans la cheminée veloutée de

suie, un feu de vigne allongeait au-dessous de la crémaillère ses

langues de flammes. Tout à côté, dans un coin d’ombre, au hublot d’une

haute horloge gainée de bois, un balancier allait et venait, pareil à un

rond bouclier de cuivre.

Le premier coup d’œil jeté sur le maître révéla que son mécontentement

semblait dissipé. Seconde, empressée, ouvrit sous ses yeux une casserole

de terre où de gros cèpes, couleur de tabac, rissolaient dans l’huile.

Le hachis d’ail était déjà préparé, au coin de la table, sur une épaisse

planche brune que tous les couteaux, en débandade au fond des tiroirs,

avaient entaillée. Un grand garçon de vingt ans, la figure rouge sous

des mèches collées de cheveux noirs, se trouvait assis sur la plaque du

foyer, fendant du vime. Une botte déliée couvrait ses sabots. Quand M.

Virelade, sans demander d’explications, félicita Seconde sur le plat de

cèpes, un sourire silencieux fendit son visage.

Dans le vestibule, une petite lampe Pigeon tremblotait au bord du

billard. L’odeur du vin nouveau remplissait la maison. M. Virelade

accrocha au portemanteau sa pelisse mouillée, s’ébroua, essuya son front

et se dirigea vers l’escalier. Après toute une journée passée dans

l’île, à surveiller des équipes de terrassiers et de charpentiers qui

enfonçaient le long de la berge ravagée par les mascarets des poteaux de

mine, il se sentait mieux, les nerfs détendus. Le projet d’Élisabeth,

s’il lui était pénible, touchait cependant son cœur toujours jeune, dans

lequel jamais sa manie de pessimisme n’était descendue.

Mme Virelade s’était promis de ne rien lui dire des événements de

l’après-midi, mais à peine eut-il pénétré dans le petit salon, au visage

contraint de sa femme, il eut l’impression que quelque chose s’était

passé et qu’on lui cachait.

Après le dîner, tous trois s’installèrent, comme chaque soir, autour de

la lampe de porcelaine à filets dorés. Au bord du cercle lumineux

luisaient les meubles noirs marquetés d’ivoire et les vitres d’une

petite armoire. M. Virelade, enfoncé dans un grand fauteuil aux ressorts

cassés, à côté d’un amas croulant de volumes, laissait en lisant

s’éteindre sa pipe. Sa femme, fatiguée par les émotions de la journée,

luttait en vain contre le sommeil. De temps en temps, elle avait de

brusques mouvements de tête qui la réveillaient.

La pluie ruisselait au dehors. C’était une de ces soirées d’automne où

Élisabeth avait l’impression que la maison entière frémissait, arche

perdue, au milieu du jardin submergé et des terres grasses. Mais jamais,

aussi profondément que ce soir, elle n’avait pénétré l’âme de son foyer,

cette atmosphère de confiance totale qui la remplissait de tendresse et

de gratitude. Les siens, du moins, s’ils ne la comprenaient pas jusqu’au

fond, avaient en elle une foi absolue. Qu’importaient les autres... Un

moment, sentant les larmes prêtes à l’envahir, elle ferma les yeux: une

humiliation infinie lui noyait le cœur.

* * * * *

Bien qu’elle se refusât à faire des visites, Élisabeth promit à sa

vieille amie, Mlle de Lagarette, de déjeuner à Gueyte-lou avant son

départ.

A la fin de novembre, la lune nouvelle éclaircit le ciel, et le soleil

rose, apparu après sept heures derrière le coteau, éclaira la palud

fumante de brumes légères à travers lesquelles brillaient des perles de

gel.

Dans les règes de vignes, tapissées d’herbe dure et de seneçon, les

paysans commençaient la taille. Leur sécateur au-dessus des ceps d’un

noir de suie semblait hésiter, puis tombait la chevelure emmêlée des

astes. A tout instant, ils s’interrompaient pour détacher de leurs

sabots, avec une «curette» en bois, des boulets de glaise et racler aux

chevilles leurs bas tricotés. Derrière eux, des femmes courbées,

ramassant la jonchée de sarments dans leur tablier, faisaient des

fagots.

Élisabeth, le cœur plein d’adieux muets, entrait et sortait, regardait

vaguement, cueillait dans un massif de rosiers bas tout embroussaillés

la dernière petite rose striée de carmin, à peine grosse comme une

noisette. Sa mère la rappelait. Mme Virelade n’en finissait pas de

rassembler quantité d’objets. Un matin, il fallut rechercher les malles,

dans une grande pièce qui servait de débarras derrière la cuisine. La

porte de bois, péniblement poussée, éclaira des barriques remplies de

cendre et le plus bizarre bric-à-brac, M. Virelade achetant aux

expositions toutes les machines possibles que l’on rebutait pour n’avoir

pas su s’en servir. Cadiche et Seconde, se frayant un passage au milieu

des sulfateuses, dressèrent contre le mur la broche spéciale qui servait

à rôtir les dindes. Un vinaigrier gouttait dans l’ombre, élargissant sur

le carreau une tache bordée de moisissures.

Ces derniers jours laissaient à Élisabeth une impression de fatigue

extrême. Combien elle avait hâte de s’en délivrer! Sa mère, toujours

conciliante et illusionnée, s’était promis de ne rien dire à son mari

des propos qui l’avaient troublée. Mais M. Virelade possédait un flair

infaillible pour dépister ce qu’elle lui cachait. En une soirée, et

aussi sûrement que l’aurait pu faire le juge d’instruction le plus

exercé, il lui avait arraché une partie de la vérité, rétabli le reste,

et passé par les sentiments de mépris, de fierté blessée et

d’exaspération qu’elle redoutait plus que tout au monde. Il lui

paraissait monstrueux que Mme Borderie prétendît dicter sa conduite à

Élisabeth.

--De quoi se mêle-t-elle?

Lui-même se proposait de dire, immédiatement, et de la manière la plus

péremptoire, que sa fille était maîtresse d’elle-même, au-dessus des

critiques, et qu’il l’approuvait. La jeune femme avait eu beaucoup de

peine à le retenir.

Le piétinement des préparatifs rendant la conversation impossible,

Élisabeth se tait. Elle ne redoute pas sa belle-mère, majestueusement

retirée sur ses positions, et qui l’a reçue avec cette diplomatie que

possède à fond toute forte personnalité formée en province. Elle

appréhende les derniers jours, l’attendrissement. Il y a une grande

tristesse à être aimée uniquement, aimée à l’excès! Son père lui dira

peut-être au dernier moment: «Pars, si tu le veux, mais je n’ai pas

encore compris ce que tu vas faire.» Il croit donc que c’est fini pour

elle d’espérer, d’attendre, de respirer passionnément l’atmosphère de

l’amour, l’orgueil de l’amour, à la manière des solitaires qui tirent

leur vie d’un inépuisable secret de leur âme.

* * * * *

A Gueyte-lou, la veille du départ, son cœur étant prêt à s’ouvrir, elle

a senti le violent et délicieux désir de parler de Georges.

Elle avait traversé à pied la palud fumante et monté la route en lacets

taillée dans le roc. La lumière argentait le bonnet de fourrure baissé

sur ses yeux. Il avait gelé le matin et de vertes plaques de glace

fondaient dans les herbes au bord des fossés. C’était une de ces

journées où s’effacent les premières rides. Quelques nuages impalpables

comme une haleine se diluaient dans un ciel d’azur transparent. Combien

elle aimait cette atmosphère girondine qui baigne d’un éclat riant les

petites maisons, les garennes grandes comme un mouchoir à flanc de

coteau. Mais ces bouquets d’arbres, ces pruniers marbrés de lichen,

cette campagne gonflée, vallonnée, qui regarde par toutes ses pentes la

chenille d’argent de la Garonne, qu’est-ce que cela eût été pour elle si

elle ne l’avait pas possédé plus intimement dans l’œuvre de Georges?

Cette beauté, elle l’avait respirée dans ses mains, sur son épaule, tout

contre ce cœur dont le battement ralentissait peu à peu le sien.

Maintenant encore, après quatre années, chaque gorgée d’air semblait

nourrir au fond de son âme cette royale substance d’un secret d’amour.

--A table, lui dit M. de Lagarette, venu vers elle dans l’allée

d’ormeaux.

Le sourire de l’accueil plissait sa figure qu’une sagesse aimable avait

affinée. Depuis le matin, sa sœur et lui se réjouissaient du beau temps.

Tous deux avaient un amour extrême pour le magnifique panorama que fonce

à l’horizon l’indigo des Landes.

Leur longue maison tournée vers le couchant, vitrée et claire comme un

belvédère, avec son péristyle monté sur un haut perron, ne semblait

faite que pour absorber du matin au soir cette vue nuancée.

Pendant le déjeuner, dans la salle à manger qui sentait la pomme

Calville, Élisabeth fut la première à parler de Georges. Ses vieux amis,

qui les avaient l’un et l’autre connus enfants, admiraient ingénument

que deux natures d’élite se fussent ainsi rapprochées, liées, dans un de

ces sentiments invincibles qui se dénouent en longs souvenirs.

Élisabeth, pour avoir bu le philtre d’un grand amour, leur semblait

revêtue d’une ardente et chaste beauté. Leurs yeux délicats et pâlis par

l’âge s’éclairaient en la regardant. Nulle part, la jeune femme n’avait

senti tant de respect, de soins attentifs, comme si ces deux

célibataires tendrement unis honoraient en elle un mystère que leur vie

ne connaîtrait pas.

Le déjeuner fut long et tranquille, avec la succession de ces plats

onctueux, parfumés, dans lesquels se fondent les volailles engraissées à

l’ombre de la maison, les légumes arrachés le matin même, trempés de

rosée, dans le potager. Le vin rouge, d’un rubis fané, décanté une heure

avant par M. de Lagarette, avait tiédi sur la cheminée. Une autre

bouteille, toute sirupeuse d’un vin d’or, fut au contraire retirée au

dernier moment d’un cellier obscur. Quand on le versa, les verres

s’embrumèrent. M. de Lagarette remua lentement cette liqueur glacée,

chaude d’un feu secret, ramassée chez lui graine à graine, vieillie dans

son chai, et d’où montait l’arome de tout ce qu’il aimait. Lui aussi

était un vrai Girondin. Il avait voyagé dans l’Europe entière pour

placer des vins, prêché avec son léger accent bordelais des Anglais, des

Russes et des Hollandais, rapporté des cigarettes à bout doré de

Saint-Pétersbourg, des cigares belges, toujours désolé et scandalisé de

ne voir nulle part les grande crus traités comme il le faudrait.

Personne ne voulait savoir comment on doit laisser «reposer» le vin, le

fouetter, le soutirer, le mettre en bouteilles. Lui, au contraire, avec

l’amour de l’artiste qui offre son chef-d’œuvre, du connaisseur qui

dispose le meilleur jour, entourait ses bouteilles de soins infinis.

Mlle de Lagarette, fine, distinguée, en robe montante, le visage bistré

et vif sous ses cheveux gris, présenta à Élisabeth de tremblants

chasselas, conservés en poches, dont se détachaient seules les graines

flétries. Tous trois parlèrent de ces beaux fruits d’arrière-saison,

tachés de rousseur, que Georges disposait pour les peindre dans un

compotier. Il n’était rien, dans cette transparente et tendre journée,

qui ne semblât vu à travers son âme.

Après le déjeuner, sur le péristyle, un peu écrasé par un vieux manteau

à pèlerine dans lequel sa personne semblait se réduire à rien, M. de

Lagarette demanda à Élisabeth comment l’exposition s’organiserait. Il ne

doutait pas qu’elle trouvât beaucoup d’appui chez les Bordelais et leurs

amis fixés à Paris dont il repêchait un à un les noms. Le plus éclatant

était celui de M. Lopès-Welsch, le sénateur, qui ne résidait pas

beaucoup en Gironde, mais qui y était propriétaire d’un cru célèbre

devenu pour lui une sorte de fief électoral. Il appartenait à ce clan de

grands financiers étrangers à la région, qui ont dans leur château un

administrateur choisi dans les meilleures familles du pays; les

négociants des Chartrons, quand ils venaient à Paris, étaient reçus chez

lui, et aussi les écrivains, les jeunes artistes qu’éblouissait un peu

son luxe et charmaient ses manières affables de politicien. M. de

Lagarette, qui dînait dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré deux ou

trois fois par an, vanta l’agrément de ces réceptions où des

personnalités de toutes sortes, d’une grande ouverture d’esprit, se

trouvaient réunies. Les jeunes gens surtout étaient portés à le

considérer comme un protecteur magnifique, allié à la plupart de ceux

qui détiennent pouvoir et fortune, si bien qu’un mot de lui avait le don

de faire ouvrir instantanément les portes fermées. Tout cela était vrai,

sans doute, mais il semblait à Élisabeth que M. de Lagarette jugeait de

ces choses avec un optimisme trop généreux, sans démêler des dessous

plus complexes, et un noyau de dureté et d’égoïsme qui lui répugnait.

Il cita aussi des peintres, des écrivains: tous, certainement, ne

demanderaient qu’à faire sur le nom de Georges une manifestation

d’amitié et de souvenir.

Sa sœur, qui déplaçait son fauteuil d’osier, déroulait un store pour se

garantir d’un petit vent du nord, parla la première de Lucien Portets.

--Lui aussi, Élisabeth, aimait beaucoup Georges, et vous secondera mieux

peut-être que vous ne croyez.

M. de Lagarette s’excusa affectueusement de la contredire: elle

s’obstinait, affirmait-il, dans des illusions. Si Lucien avait, comme M.

Lopès-Welsch lui-même l’assurait, des dons remarquables, sa sauvagerie

le condamnait à n’être jamais qu’un mécontent et un isolé. Sous des

apparences de timidité, il cachait une indépendance obstinée, la crainte

de s’ennuyer au milieu du monde, et un orgueil extrême qui l’éloignait

même de ses meilleurs amis. Chez M. Lopès-Welsch, où il avait débuté

comme secrétaire pour n’y demeurer que quatre ou cinq mois, tout cela

était apparu; et son protecteur, en lui trouvant une vague situation

dans une Revue, avait montré la plus grande longanimité en même temps

qu’un assez vif désir de s’en débarrasser.

Élisabeth, assise au soleil sur une marche de l’escalier, songeait à

certaines lettres de Lucien; mais, de leur correspondance, elle n’avait

jamais parlé, et un sentiment mal défini lui faisait taire tout ce qui

était lié à cette amitié. Mlle de Lagarette, seule, approuvée cette fois

par son frère et prétendant connaître «le vrai Lucien», parla des études

brillantes de leur protégé: un petit roman d’analyse, _Alphonse_, publié

sous son pseudonyme l’année précédente, leur avait assurément déplu à

tous deux par l’âpreté du ton et aussi la totale amoralité. Mais la

littérature moderne semblait on ne peut plus singulière et les bons

esprits mêmes, ou ceux qui avaient longtemps paru l’être, en venaient à

favoriser ce qui était hors du sens commun; la veille encore, dans son

journal d’opinion pourtant modérée, M. de Lagarette avait lu des

insanités: un jeune homme, dont on ne connaissait pas même le nom, était

appelé un nouveau Flaubert; le même critique, la semaine précédente,

avait prétendu que Balzac était un bon travailleur, peu intelligent. De

tels jugements, qui font couler l’encre à Paris, tombent en province

sous le mépris.

--La bourgeoisie doit être un rempart, déclara M. de Lagarette, qui

entendait par là qu’il fallait résister de toutes ses forces au flot

montant des idées absurdes.

A plusieurs reprises, pendant l’après-midi, comme l’une et l’autre se

promenaient au soleil dans les lacets de la garenne où leurs pas

s’imprimaient sur le tapis poisseux des feuilles de chênes, Mlle de

Lagarette reparla à Élisabeth de son jeune ami. Dans la manière dont les

choses se présentaient à son esprit, un garçon comme Lucien, assez

riche, rétif, d’un caractère malheureux, devait finir par tomber dans

les pires mains; les plus dangereuses étaient assurément celles de ces

dames aux dehors brillants, cauchemar des familles et des vieux amis.

Ah! si elle avait pu le marier! L’admiration qu’elle éprouvait pour la

jeune femme, sa confiance dans la beauté absolue d’une âme si haute, la

lui faisait voir opérant en quelque sorte le sauvetage de Lucien.

Elle en parlait encore, à quatre heures, devant le mur fendu de la

terrasse, au bas duquel une petite serre, délicat champignon de verre

ombré de paillons, recélait des feuillages immergés dans ses

transparences.

Élisabeth, tête nue, le cou libre dans le chinchilla de son long

manteau, ne répondait rien. Un sourire flottait sur sa bouche.

La survivante · 第 8 / 14 题