C'était environ deux heures avant le point du jour: le juif veillait
dans son grabat, paraissant attendre quelqu'un avec la plus vive
impatience. Près de lui, sur un matelas étendu à terre, gisait Noé
Claypole dormant d'un profond sommeil. Il était depuis longtemps dans
cette attitude, lorsque enfin le bruit des pas d'une personne qu'il crut
reconnaître vint frapper son oreille.
--Enfin ce n'est pas dommage! murmura-t-il.
Comme il disait ces mots, la sonnette se fit entendre: il grimpa
l'escalier quatre à quatre et revint bientôt accompagné de Sikes
portant un paquet sous son bras.
--Tenez, serrez cela, dit celui-ci, et tirez-en le plus que vous pourrez;
j'ai eu assez de peine à l'avoir, Dieu merci! . . . Il y a plus de deux
heures que je devrais être ici.
Fagin, ayant pris le paquet, le serra à clef dans l'armoire, revint
s'asseoir à sa place sans dire un seul mot, et regarda fixement le
brigand: ses lèvres pâles tremblaient si fortement, ses traits étaient
si bouleversés par les différentes émotions qui le maîtrisaient, que
Sikes recula involontairement.
--Qu'est-ce qu'il y a donc, maintenant, s'écria ce dernier, pourquoi
envisager ainsi les gens, hein! voulez-vous répondre?
Le juif leva la main, et agita son doigt d'un air mystérieux.
--Malédiction! dit Sikes passant vivement sa main dans sa poche de
côté, il est devenu enragé! Il faut que je fasse attention à moi, ici!
--Non! non! dit Fagin recouvrant enfin l'usage de la voix. Il n'y a pas
de danger, Guillaume . . . Ce n'est pas à vous que j'en veux . . . Je
n'ai rien à vous reprocher, à vous.
--Ah! c'est fort heureux! reprit Sikes le regardant entre deux yeux et
mettant, avec un air d'ostentation, son pistolet dans une autre poche.
Fort heureusement pour l'un de nous deux . . .
--Ce que j'ai à vous dire, Guillaume, repartit le juif approchant sa
chaise de celle du brigand, vous fera encore plus d'effet qu'à moi.
--J'en doute fort, répliqua Sikes d'un air d'incrédulité. Parlez vite,
ou Nancy va croire que je suis perdu.
--Perdu! s'écria Fagin, ça ne la surprendrait pas. Elle a assez
travaillé comme cela à votre perte.
Sikes interdit chercha à lire dans les yeux du vieillard; mais, n'y
pouvant deviner le sens de cette énigme, il le saisit au collet, et le
secouant de toutes ses forces:
--Encore une fois, parlez! dit-il, ou, si vous ne parlez pas, c'est que
vous n'en aurez plus la force! Ouvrez la bouche et expliquez-vous
clairement, entendez-vous, vieux scélérat!
--Je suppose, dit Fagin, que ce garçon qui est couché là . . .
--Eh bien! après? dit-il reprenant sa première position.
--Je suppose que ce garçon, poursuivit le juif, vienne à nous trahir
. . . qu'il nous vende tous . . . qu'il découvre les gens qui ont
intérêt à nous connaître . . . qu'il leur donne notre signalement
jusqu'à la moindre petite marque, et qu'il leur dise l'endroit où on
peut aisément nous _pincer_?
--Ce que je ferais! reprit Sikes. S'il était encore en vie à mon
retour, je lui briserais le crâne avec le talon de ma botte.
--Et si c'était moi? cria le juif à tue-tête. _Moi_ qui en sais tant
et qui pourrais en faire pendre tant d'autres avec moi!
--Je n'sais pas, repartit Sikes grinçant des dents et pâlissant de
colère à la seule idée que ce pût être. Je ferais quelque chose dans
la prison qui me ferait mettre la camisole, j'en suis sûr; ou, si
j'étais pour être jugé en même temps que vous, j'en dirais plus à
moi seul, contre vous, que tous les témoins à charge, et j'vous ferais
sauter la cervelle devant tout le monde . . . Ce n'est ni la force ni le
courage qui me manqueraient, allez! murmura le brigand brandissant son
poing comme s'il allait réellement commencer l'action. J'irais de si bon
cœur que vous n'y verriez que du feu!
--Vraiment? fit le juif.
--Aussi vrai que je vous le dis, repartit le brigand. Essayez un peu,
vous verrez si je me gêne.
--Si c'était Charlot, ou le Matois, ou Betsy . . . ou bien? . . .
--Peu m'importe à moi qui ce soit! reprit Sikes avec impatience. Je lui
ferais son affaire tout de même.
Fagin fixa de nouveau le brigand, et, lui faisant signe de garder le
silence, il se pencha sur le matelas où reposait Noé, et secoua
celui-ci par le bras pour l'éveiller.
--Bolter! Bolter! . . . _Pauvre garçon!_ dit le juif appuyant avec
emphase sur l'épithète, il est fatigué, Guillaume, il est harassé
d'avoir guetté si longtemps la jeune fille!
--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Sikes.
Le juif ne répondit rien; mais, se penchant de nouveau vers Noé, il le
tira par le bras et parvint à le faire mettre sur son séant.
--Répétez-moi donc cela encore une fois, afin qu'il l'entende! dit le
juif montrant du doigt Sikes. Encore une fois, Bolter, plus qu'une fois,
mon garçon!
--Que je vous répète quoi? demanda Noé d'assez mauvaise humeur.
--Ce que vous savez au sujet de Nancy, dit le juif, tenant Sikes par le
poignet comme s'il eût craint que celui-ci ne sortît avant d'avoir tout
entendu. Vous l'avez suivie, n'est-ce pas?
--Oui.
--Au pont de Londres?
--Oui.
--Où elle a rencontré deux personnes?
--Justement.
--Un monsieur et une demoiselle qu'elle avait été trouver auparavant de
son plein gré. Ils lui ont demandé de leur livrer tous ses compagnons
et Monks le premier, ce qu'elle a fait; de leur dépeindre son
signalement, ce qu'elle a fait; de leur donner le nom et l'adresse de la
maison que nous fréquentons le plus habituellement, et où nous nous
réunissons, ainsi que l'endroit d'où l'on peut le mieux voir sans être
aperçu, ce qu'elle a fait; ils lui ont demandé le jour et l'heure où
nous nous rendions ordinairement dans cette maison, et elle le leur a
dit: voilà tout ce qu'elle a fait. On n'a pas eu besoin d'employer la
menace pour lui faire dire toutes ces choses; elle les a dites de son
plein gré, n'est-il pas vrai? s'écria le juif presque fou de colère.
--C'est vrai, répliqua Noé se grattant la tête. Voilà justement comme
cela s'est passé!
--Qu'ont-ils dit au sujet de dimanche dernier? demanda le juif.
--Au sujet de dimanche dernier? reprit Noé cherchant à se rappeler, il
me semble que je vous l'ai déjà dit.
--Cela ne fait rien, dites-le encore une fois! s'écria Fagin serrant
encore plus fort le bras de Sikes, et agitant son autre main, tandis que
l'écume lui sortait de la bouche.
--Ils lui ont demandé, dit Noé (qui, à mesure qu'il s'éveillait,
semblait avoir une idée de ce qu'était Sikes), ils lui ont demandé
pourquoi elle n'était pas venue dimanche dernier, comme elle l'avait
promis; et elle a répondu que cela lui avait été impossible.
--Pourquoi, pourquoi? interrompit le juif d'un air triomphant. Dites-lui
pour quelle raison.
--Parce que Guillaume n'a pas voulu la laisser sortir et qu'il l'a
retenue de force. Et comme le monsieur ne paraissait pas connaître
Guillaume, elle a ajouté que c'était l'homme dont elle avait parlé à
la demoiselle auparavant.
--Qu'a-t-elle dit de plus au sujet de Guillaume? cria le juif.
Qu'a-t-elle ajouté à propos de l'homme dont elle avait parlé à la
demoiselle auparavant? Dites-lui cela, dites-lui cela.
--Elle a dit qu'elle ne pouvait pas sortir aisément, à moins qu'il ne
sût où elle allait, dit Noé, et que, la première fois qu'elle est
venue trouver cette demoiselle (ha! ha! ha! je n'ai pu m'empêcher, de
rire quand elle a dit cela), elle lui avait mis du _laudanum_ dans la
potion qu'elle lui a fait boire avant qu'elle sortît.
--Damnation! s'écria Sikes faisant lâcher prise au juif. Laissez-moi!
Repoussant loin de lui le vieillard, il s'élança hors de la chambre et
se précipita dans l'escalier comme un furieux.
--Guillaume! Guillaume! cria le juif courant après lui, un mot! un seul
mot!
Ce mot n'eût pas été échangé si le brigand, qui ne pouvait ouvrir la
porte, n'eût donné le temps au juif d'arriver tout haletant.
--Ouvrez-moi cette porte, dit Sikes, ne m'amusez pas là une heure avec
votre bavardage, je ne suis pas d'humeur à vous entendre! laissez-moi
sortir sans m'adresser la parole, il n'y ferait pas bon, je vous assure!
--Un instant, un seul instant! dit le juif posant la main sur la serrure;
ne soyez pas trop . . .
--Trop quoi? reprit l'autre.
--Ne soyez pas . . . trop . . . violent, Guillaume! dit le juif d'un air
patelin.
Il commençait à faire assez jour pour que chacun d'eux pût lire sur le
visage de l'autre ce qui se passait en son âme. Ils échangèrent un
regard; leurs yeux étincelaient. On ne pouvait se tromper sur la nature
de leurs sentiments à tous deux.
--Ah! çà, Guillaume! dit Fagin voyant que toute feinte était
désormais inutile: je voulais dire, ne soyez pas trop violent (du moins
pour votre sûreté à vous). N'allez pas vous compromettre, surtout
soyez prudent!
Disant cela, le juif tourna deux fois la clef dans la serrure; et Sikes,
pour toute réponse, ouvrit la porte toute grande et partit comme un
trait.
Sans se donner le temps de réfléchir, sans tourner la tête d'aucun
côté, sans jeter un regard à droite ou à gauche, mais les yeux fixes
devant lui, il allait à grands pas, ses dents serrées si fortement les
unes contre les autres, que sa mâchoire inférieure semblait rentrer
dans sa peau. Plein de farouches pensées et ayant un affreux projet en
tête, il marchait tête baissée; et, sans avoir dit une seule parole ni
remué un seul muscle de son visage, il se trouva devant sa maison. Il
entra sans faire de bruit, monta doucement l'escalier, ouvrit la porte de
sa chambre avec la même précaution, la ferma à doute tour; et ayant
porté une table derrière, il s'approcha du lit et en tira les rideaux.
Nancy, qui était couchée à moitié habillée, s'éveilla en sursaut.
--Est-ce toi, Guillaume? dit-elle avec un air de satisfaction de le
savoir de retour.
--Oui, c'est moi, répondit le brigand, lève-toi!
Il y avait une chandelle qui brûlait en attendant Sikes, celui-ci l'ôta
du chandelier et la jeta dans la cheminée. La jeune fille, voyant qu'il
faisait petit jour, se leva pour tirer les rideaux de la fenêtre.
--Ce n'est pas nécessaire, dit Sikes mettant son bras devant elle pour
l'en empêcher: j'y verrai toujours assez pour ce que j'ai à faire.
--Guillaume! s'écria Nancy d'une voix étouffée par la peur, pourquoi
me regardes-tu ainsi?
L'œil hagard, la respiration courte et les narines gonflées, le brigand
la considéra un instant en silence; puis, la prenant par la tête et par
le cou, il la traîna au milieu de la chambre et lui mit la main sur la
bouche après avoir jeté un regard vers la porte.
--Guillaume! Guillaume! s'écria la fille se débattant avec une force
que peut donner seule la crainte de la mort, je ne ferai point de bruit,
je ne crierai pas . . . je te le promets! Ecoute-moi! . . . parle-moi!
. . . dis-moi ce que j'ai fait!
--Ah! tu le sais bien, ce que tu as fait, infâme! reprit Sikes avec un
rire infernal! tu le sais bien, ce que tu as fait! . . . On t'a guettée
cette nuit . . . Chacune de tes paroles a été entendue.
--Epargne ma vie comme j'ai épargné la tienne, je t'en supplie,
Guillaume! au nom du ciel, épargne ma vie! s'écria Nancy se cramponnant
après lui. Guillaume! mon cher Guillaume! . . . tu n'auras pas le cœur
de me tuer! Ah! pense à tout: ce que j'ai refusé cette nuit pour toi!
. . . réfléchis un peu et épargne-toi ce crime! Je ne te lâcherai pas;
tu ne peux pas me faire lâcher prise, Guillaume. Pour l'amour de Dieu,
réfléchis avant de verser mon sang! C'est moi qui supplie! . . . moi
qui t'aime tant! . . . Je t'ai toujours été fidèle, Guillaume. Aussi
vrai que je suis une indigne créature.
Le brigand se débattit violemment pour lui faire lâcher prise; mais les
bras de la fille étaient entrelacés dans les siens d'une telle sorte,
qu'il ne put en venir à bout.
--Guillaume, dit Nancy cherchant à poser sa tête sur le sein du
brigand, ce vieux monsieur et cette bonne demoiselle m'ont offert cette
nuit un asile dans quelque pays étranger, où je pourrai finir mes jours
en paix; laisse-les-moi voir encore une fois, je les supplierai à genoux
de t'accorder la même faveur, et, s'ils y consentent, comme je n'en
doute pas, nous quitterons cet horrible lieu, nous irons chacun de notre
côté vivre dans la retraite, où nous tâcherons d'oublier la vie
affreuse que nous avons menée ensemble, et nous ne nous reverrons jamais
plus. Il n'est jamais trop tard pour se repentir: ils me l'ont dit, et je
comprends maintenant qu'ils ont raison . . . mais il faut le temps . . .
Faut-il encore avoir le temps, Guillaume . . . un peu de temps!
Sikes saisit son pistolet. L'idée qu'il serait découvert et arrêté
sur-le-champ s'il en lâchait la détente se présenta comme un éclair
à son esprit au milieu même de sa fureur, et il en asséna deux ou
trois coups de crosse sur le visage suppliant de la jeune fille.
Elle chancela d'abord et tomba ensuite presque aveuglée par le sang qui
ruisselait d'un trou énorme qu'il lui avait fait à la tête; mais se
relevant sur ses genoux, avec quelque difficulté toutefois, elle tira de
son sein un mouchoir blanc (celui de Rose Maylie), et l'élevant entre
ses deux mains jointes, aussi haut que ses forces le lui permirent, elle
murmura une courte prière pour implorer la pitié du Seigneur.
C'était un spectacle horrible. L'assassin épouvanté recula jusqu'à la
muraille en portant la main devant ses yeux; puis s'emparant d'un énorme
bâton, il en porta un coup sur le crâne de la fille et l'étendit roide
à ses pieds.
XLVI. --Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. Entretien qu'ils
eurent ensemble, et de quelle manière il fut interrompu.
Le jour commençait à baisser quand M. Brownlow, descendant d'une
voiture de place, frappa doucement à la porte de sa maison. À peine
eut-on ouvert, qu'un fort gaillard descendit à son tour et se mit en
faction d'un côté du perron, tandis qu'un autre de même stature sauta
lestement de dessus le siège où il avait pris place à côté du
cocher, et vint se poster vis-à-vis du premier. À un signe de M.
Brownlow, ils firent sortir du fiacre un troisième individu, qu'ils
introduisirent dans la maison: cet individu n'était autre que Monks.
Ils marchèrent tous trois sans dire mot, et suivirent M. Brownlow dans
une petite salle à la porte de laquelle Monks, qui n'était monté
qu'avec répugnance, s'arrêta tout court; et les deux hommes
regardèrent M. Brownlow comme pour lui demander ce qu'ils avaient à
faire.
--Il connaît l'alternative, dit M. Brownlow. S'il hésite ou qu'il
veuille s'enfuir, emmenez-le dehors et faites-le arrêter en mon nom.
--Et de quel droit agissez-vous ainsi envers moi? demanda Monks.
--Pourquoi m'y forcez-vous, jeune homme? répliqua M. Brownlow en le
regardant fixement. Seriez-vous assez fou pour vous enfuir? Lâchez-le!
poursuivit-il, s'adressant aux deux hommes. Maintenant, jeune homme, vous
êtes libre d'aller où vous voudrez, et nous de vous suivre; mais je
vous jure, par tout ce qu'il y a de plus sacré, qu'aussitôt que vous
aurez mis le pied dans la rue, je vous fais arrêter comme faussaire et
voleur. Ma résolution est prise! . . .
Monks murmura quelques mots inintelligibles, et parut irrésolu.
--Je vous engage à vous décider promptement, ajouta M. Brownlow. Un
seul mot de ma bouche, et l'alternative est perdue pour toujours.
Monks hésita encore.
--Je n'en dirai pas davantage, continua M. Brownlow.
--N'y a-t-il point d'autre alternative? demanda Monks.
--Non, certainement!
Monks regarda le vieux monsieur d'un air inquiet; mais, ne voyant sur son
visage que l'expression de la sévérité et de la détermination, il fit
quelques pas dans la salle en haussant les épaules, et finit par
s'asseoir.
--Fermez la porte en-dehors, dit M. Brownlow aux deux hommes.
Ceux-ci obéirent, et M. Brownlow resta seul avec Monks.
--Voilà de jolis procédés, Monsieur, en vérité, de la part d'un
ancien ami de mon père! dit Monks.
--C'est justement parce que j'étais l'intime ami de votre père, reprit
M. Brownlow; c'est justement parce que l'espoir de mes jeunes années
m'attachait à lui, et que sa sœur, qui est morte le jour même que je
devais l'épouser, m'a laissé seul sur cette terre; c'est parce que,
encore enfant, il s'est agenouillé avec moi auprès du lit de mort de
cet ange de douceur et de bonté qu'il a plu à Dieu de retirer de ce
monde à la fleur de son âge; c'est parce que, depuis ce moment, j'ai
voué à votre père une amitié que ni ses chagrins ni ses malheurs,
n'ont jamais refroidie et qui a duré jusqu'à sa mort; c'est parce que
ces souvenirs du passé remplissent mon cœur, que je me sens disposé à
vous traiter avec égards.
--Et qu'a de commun mon nom avec ce que vous avez à me dire?
--Rien pour vous, jeune homme, repartit celui-ci, rien pour vous, sans
doute; mais beaucoup pour moi, et je suis charmé que vous en ayez pris
un autre.
--Tout cela est bel et bon, dit Monks d'un air effronté, tout cela est
fort beau, mais où voulez-vous en venir?
--Vous avez un frère, dit avec chaleur M. Brownlow, un frère dont le
nom seul, prononcé tout bas à votre oreille quand j'étais derrière
vous dans la rue, a suffi pour me faire: suivre de vous malgré la
répugnance que vous aviez à le faire.
--Je n'ai point de frère! reprit Monks. Vous n'ignorez pas que je suis
fils unique.
--Ecoutez ce que j'ai à vous dire, continua M. Brownlow; cela ne
laissera pas que de vous intéresser. Je sais fort bien que vous êtes le
seul et l'indigne fruit d'une fatale union qu'un orgueil de famille et un
intérêt sordide ont forcé votre père, jeune encore, à contracter.
--Je me soucie fort peu de vos épithètes, interrompit Monks avec un
sourire forcé. Vous avouez le fait, et c'est assez.
--Mais je sais aussi quels furent les maux causés par cette fatale
union, poursuivit M. Brownlow. Je sais combien fut lourde, pour tous
deux, cette chaîne qu'ils durent porter dans le monde, aux yeux de ce
monde qui n'avait plus de charme pour eux. Je sais que les froides
formalités de l'étiquette furent remplacées par les reproches, que
l'indifférence fit place au mépris, le mépris au dégoût, et le
dégoût à la haine, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus se supporter
l'un l'autre, ils furent obligés de se séparer.
--Eh bien! ils furent séparés, dit Monks. Qu'est-ce que cela prouve?
--Après quelque temps de séparation, reprit M. Brownlow, et quand votre
mère, lancée dans le tourbillon du grand monde, eut entièrement
oublié l'homme qui lui avait été donné pour mari, et qui était plus
jeune qu'elle de onze ans pour moins, celui-ci, qui jusqu'alors avait
mené une vie retirée, fit de nouvelles connaissances. Vous savez déjà
cela, j'en suis sûr.
--Non pas! dit Monks. Je ne sais rien du tout.
--Votre contenance prouve le contraire, repartit M. Brownlow. Je parle de
cela, il y a quinze ans à peu près: vous aviez alors dix ou onze ans,
et votre père n'en avait que trente, car, je le répète, il n'était
qu'un enfant quand son père le força de se marier. Dois-je rappeler un
évènement que, par respect: pour la mémoire de votre père, je
voudrais passer sous silence, ou voulez-vous m'en épargner la peine en
m'avouant la vérité?
--Comme je ne sais rien, je n'ai rien à dire! répliqua Monks.
--Parmi ces nouvelles connaissances que fit votre père, poursuivit M.
Brownlow, était un officier de marine, veuf depuis six mois et restant
seul avec deux enfants. Il en avait eu plusieurs, mais heureusement il
avait perdu les autres. C'étaient deux filles: l'une, un ange de
beauté, qui pouvait avoir dix-neuf ans à cette époque, et l'autre une
enfant de deux ou trois ans.
--Qu'est-ce que cela peut me faire, à moi? demanda Monks.
--Cet officier de marine, ajouta M. Brownlow sans paraître faire
attention à l'observation de Monks, occupait une maison dans cette
partie de l'Angleterre que votre père parcourut à l'époque de ses
malheurs, et dans laquelle maison il prit un logement. Peu de temps leur
suffit pour se lier d'une étroite amitié. Votre père avait des
avantages qu'ont peu d'hommes: il était joli garçon, et avait un cœur
franc et généreux comme sa sœur. Plus le vieil officier le connut, et
plus il l'aima. Malheureusement il en fut de même avec sa fille. Avant
qu'un an se fût écoulé, reprit M. Brownlow, il était lié par serment
à cette jeune vierge, victime d'une passion vive et sincère . . . d'un
premier amour, enfin.
--Votre conte est des plus longs, observa Monks évidemment mal à son
aise.
--C'est un récit de malheurs, de chagrins et de misères, jeune homme,
répliqua M. Brownlow; et de tels contes (comme vous voulez bien dire)
sont toujours longs. Enfin, un de ses parents pour l'amour duquel votre
père avait été sacrifié, comme le sont tant d'autres, vint à mourir;
et, comme s'il eût voulu réparer le malheur dont il avait été la
cause, il lui légua toute sa fortune, qui était considérable. Votre
père dut se rendre à Rome, où ce parent était allé pour sa santé,
et où il mourut sans avoir mis ordre à ses affaires. Il y alla donc et
y tomba dangereusement malade. Votre mère, qui en reçut la nouvelle à
Paris, qu'elle habitait alors, partit avec vous sur-le-champ pour l'aller
trouver. Il mourut le jour de votre arrivée, sans avoir fait son
testament: de sorte que sa fortune vous échut en partage à tous deux.
A cet endroit de ce récit, Monks prêta une oreille plus attentive, sans
cependant regarder M. Brownlow.
--Avant de s'embarquer et en passant par Londres, poursuivit M. Brownlow
regardant fixement celui-ci, il vint me voir.
--Je n'ai jamais eu connaissance de cela, reprit Monks.
--Oui, jeune homme, reprit M. Brownlow, il vint me voir, et me laissa
entre autres choses un portrait peint par lui-même . . . le portrait de
cette pauvre fille qu'il ne pouvait emporter . . . Il paraissait accablé
par le remords, s'accusait d'avoir causé la ruine et le déshonneur
d'une famille, et me confia l'intention qu'il avait de convertir tout son
bien en argent (_quoi qu'il dût lui en coûter_), et, après vous avoir
laissé à votre mère et à vous une partie de cet argent, s'enfuir en
pays étranger. Je devinai bien qu'il ne s'enfuirait pas seul . . . Il ne
m'en dit pas davantage, il me cacha le reste, à moi son vieil ami, son
ami d'enfance! Il promit de m'écrire, de me dire tout et de me revoir
une seule et dernière fois avant de quitter définitivement
l'Angleterre. Hélas! je ne devais plus le revoir, et je ne reçus même
pas de lettre de lui . . . Quelque temps après sa mort, continua M.
Brownlow, j'allai moi-même à la demeure du père de la jeune fille,
résolu, dans le cas où mes craintes ne se trouveraient que trop
fondées, d'offrir asile et protection à une pauvre jeune fille errante
qu'un amour coupable . . . (selon le monde) aurait entraînée à sa
perte. Il y avait huit jours qu'ils avaient quitté le pays. Après avoir
payé quelques petites dettes criardes, ils étaient partis pendant la
nuit. Où et pourquoi, c'est ce que personne ne put me dire.
Monks parut se trouver plus à l'aise, et jeta autour de lui un regard de
triomphe.
--Lorsque votre frère, poursuivit M. Brownlow en se rapprochant de
Monks, pauvre et opprimé, tomba entre mes mains (je ne dirai pas par le
plus grand des hasards, mais par les soins de la Providence), et que je
le sauvai du vice et de l'opprobre . . .
--Quoi! s'écria Monks tressaillant d'étonnement.
--Oui, jeune homme, moi-même, reprit M. Brownlow. Je vous ai dit que je
finirais par vous intéresser. Je vois bien que votre rusé compagnon ne
vous a pas dit le nom de celui qui avait reçu le petit Olivier: il avait
sans doute ses raisons pour cela. Lors donc que ce pauvre enfant eut
été reçu par moi, et qu'il y eut passé tout le temps de sa
convalescence, sa ressemblance parfaite avec le portrait dont je vous ai
parlé me frappa d'étonnement. Lors même que je le vis pour la
première fois couvert de haillons, je remarquai de suite sur son visage
une expression langoureuse qui me rappela les traits d'une personne qui
me fut bien chère . . . Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il fut repris
par vos associés avant que je connusse son histoire.
--Pourquoi non? demanda vivement l'autre.
--Parce que c'est ce que vous savez fort bien.
--Moi!
--Il est inutile de nier, dit M. Brownlow. Je vais vous prouver que j'en
sais plus que vous ne croyez.
--Vous ne pouvez rien prouver contre moi! balbutia Monks. Je vous défie
de prouver que j'y sois pour quelque chose!
--C'est ce que nous allons voir, reprit M. Brownlow lançant à Monks un
regard scrutateur. Je perdis donc Olivier, et tout ce que je pus faire
pour le retrouver fut inutile. Votre mère étant morte, je savais qu'il
n'y avait que vous qui pussiez résoudre ce mystère; et, comme vous
étiez alors aux Grandes-Indes, où, à cause de certains méfaits, vous
aviez dû vous réfugier pour éviter ici des démêlés avec la justice,
j'en fis le voyage. Vous étiez retourné à Londres depuis quelques
mois; j'y revins aussi. Aucun de vos correspondants ne put me dire où
vous demeuriez: vous alliez et veniez, me dirent-ils, sans résider
positivement à tel ou tel endroit, menant le même genre de vie qu'avant
votre départ pour les Grandes-Indes. Je battis le pavé nuit et jour
dans l'espoir de vous rencontrer, et ce n'est, comme vous voyez,
qu'aujourd'hui même que j'y suis parvenu.
--Et me voilà! dit Monks effrontément en se levant de sa chaise, que me
voulez-vous enfin? La fraude et le vol sont deux fort jolis mots
justifiés (selon vous) par une ressemblance imaginaire entre un petit
diablotin et un homme qui n'est plus depuis des années . . . Mon frère!
. . . Vous ignorez même que de cette liaison criminelle, il est
résulté un enfant . . . vous ne savez même pas cela!
--Il est vrai que je l'ai ignoré longtemps, reprit M. Brownlow se levant
à son tour, mais depuis quinze jours je sais tout. Vous avez un frère,
vous n'en ignorez pas, et vous le connaissez, qui plus est. Il existait
un testament que votre mère a détruit. Vous étiez vous-même dans le
secret et vous deviez en profiter après sa mort. Ce testament était en
faveur de l'enfant qui devait probablement naître de cette liaison
coupable; cet enfant naquit, et sa ressemblance frappante avec son père
fit que vous le reconnûtes quand le hasard l'amena sur vos pas. Vous
vous rendîtes au lieu de sa naissance; vous fîtes supprimer ou plutôt
vous supprimâtes vous-même les preuves qui eussent pu justifier de sa
parenté. Je puis même, au besoin, vous rappeler vos propres paroles:
_Ainsi les seules choses qui eussent pu servir à prouver l'identité de
cet enfant sont au fond de la rivière. La vieille sibylle qui les a
reçues de sa mère est morte depuis longtemps, et ses os sont pourris
dans sa bière_. Indigne fils que vous êtes! lâche! menteur! Vous qui
fréquentez des voleurs et des assassins, et qui avez avec eux des
entretiens secrets au milieu de la nuit dans des lieux retirés; vous
dont les trames et les complots ont causé la mort de tant de gens comme
vous; vous qui dès votre enfance n'avez fait que de la peine à votre
malheureux père, et dont les excès en tous genres de vices sont peints
sur votre visage, qu'on peut regarder avec juste raison comme le miroir
de votre âme; vous, Edouard Leeford, me bravez-vous encore?
--Non! non! s'écria Monks atterré par ces paroles.
--Chaque mot qui s'est dit entre vous et Fagin (le juif) m'est connu, dit
M. Brownlow. Les ombres que vous avez vues vous-même sur la muraille ont
retenu vos chuchotements et me les ont rapportés. La vue de l'enfant
persécuté a changé le vice en courage, et je dirai même en vertu. Un
assassinat vient d'être commis, assassinat que vous avez commis
moralement, sinon réellement . . .
--Non! non! s'écria Monks, j'en suis innocent, je vous assure! j'entrais
pour prendre des informations à ce sujet quand vous m'avez arrêté. Je
n'en connaissais pas la cause; j'attribuais cela à toute autre chose.
--La révélation d'une partie de vos secrets en est la seule cause, dit
M. Brownlow. Voulez-vous révéler le reste?
--Oui, oui, certainement!
--Avouer la vérité devant témoins?
--Je le promets aussi.
--Rester tranquille jusqu'à ce que j'aie pris d'autres renseignements,
et venir avec moi en tel lieu qu'il sera nécessaire?
--Si vous insistez sur ce point, j'y consens encore, répliqua Monks.
--J'exige de vous plus que cela, ajouta M. Brownlow: il faut que vous
fassiez restitution à votre frère. Bien que ce pauvre enfant soit le
fruit d'un amour coupable, il n'en est pas moins votre frère. Vous
connaissez les clauses du testament; exécutez-les quant à ce qui
regarde le petit Olivier, et allez ensuite où vous voudrez.
Tandis que Monks se promenait de long en large dans la salle,
réfléchissant aux conditions expresses que lui dictait M. Brownlow, M.
Losberne entra tout ému.
--Il ne peut manquer d'être pris, s'écria-t-il.
--L'assassin, vous voulez dire? demanda M. Brownlow.
--Oui, oui, reprit le docteur, on a vu son chien aux environs d'une
maison qu'il fréquente ordinairement: son maître y est sans doute,
sinon il y entrera probablement à la nuit. La police est sur pied; j'ai
parlé aux hommes qui sont chargés de l'arrêter, et ils m'ont assuré
qu'il ne peut leur échapper. Le gouvernement a fait proclamer une
récompense de cent livres sterling à quiconque mettra la main dessus.
--J'en donnerai cinquante autres, dit M. Brownlow, et j'en ferai l'offre
moi-même sur les lieux, si je puis m'y transporter. Où est M. Maylie?
--Henri? Aussitôt qu'il vous a su ici en sûreté avec cet inconnu,
répondit le docteur, il a fait seller son cheval et est allé voir ce
qui se passe.
--Et le juif? demanda M. Brownlow.
--Il n'était pas encore pris quand je me suis informé de tout cela,
répliqua M. Losberne, mais il le sera bientôt.
--Etes-vous bien décidé? dit tout bas M. Brownlow.
--Oui, répondit celui-ci, vous me promettez le secret?
--Restez ici jusqu'à mon retour.
Disant cela, M. Brownlow sortit avec M. Losberne et ferma à clef la
porte de la chambre.
--Quel est le résultat de votre entretien? demanda le docteur.
--Tout ce que j'en espérais et même plus, répondit M. Brownlow. Je lui
ai prouvé qu'il n'y avait pour lui aucun espoir de salut. Faites-moi le
plaisir d'écrire, et assignez rendez-vous pour après-demain au soir à
sept heures.
Les deux amis se séparèrent extrêmement agités.