Onze heures trois quarts sonnaient à l'horloge de plusieurs églises,
quand deux personnes parurent à l'entrée du pont de Londres. La
première, qui était une femme, s'avançait d'un pas vif et léger,
regardant avidement autour d'elle comme si elle cherchait quelqu'un;
l'autre, qui était un homme, suivait à quelque distance dans l'ombre et
réglait son pas sur celui de la femme, s'arrêtant lorsqu'elle
s'arrêtait, et se glissant de nouveau à la dérobée le long du parapet
quand elle repartait.
Il faisait une nuit sombre, le ciel avait été couvert toute la
journée, et, à cette heure, dans ce lieu surtout, il n'y avait pas
beaucoup de monde.
Un brouillard épais qui couvrait la rivière donnait une teinte blafarde
à la flamme rougeâtre des falots qui brûlaient sur les chaloupes.
Minuit sonnait; le douzième coup vibrait encore dans l'air quand une
jeune demoiselle et un monsieur en cheveux blancs, descendant d'un fiacre
à quelque distance, se dirigèrent vers le pont après avoir renvoyé le
cocher. À peine avaient-ils fait quelques pas, que Nancy tressaillit et
alla aussitôt à leur rencontre.
Ils marchaient comme des gens qui s'attendent peu à rencontrer la
personne qu'ils cherchent, lorsqu'ils se trouvèrent face à face avec la
jeune fille. Ils s'arrêtèrent en poussant un cri de surprise qu'ils
réprimèrent aussitôt, car un homme en costume de paysan passa
rapidement auprès d'eux au même instant.
--Par ici! dit vivement Nancy. Je crains de vous parler en cet endroit,
suivez-moi en bas de cet escalier.
Comme elle disait ces mots, le paysan tourna la tête, et demandant
brusquement pourquoi ils occupaient ainsi tout le trottoir à eux seuls,
il poursuivit son chemin.
L'escalier dont parlait Nancy est à l'extrémité du pont sur la rive du
comté de Surrey.
Ces marches, qui forment une partie du pont, consistent en trois
échappées ou paliers. En bas du second palier, le mur de gauche se
termine par un pilastre faisant face à la Tamise. Arrivé au bas de ce
second palier, le paysan jeta un regard autour de lui; et, voyant qu'il
n'y avait point d'autre endroit pour se cacher et que, d'ailleurs, la
marée étant alors très basse, il y avait beaucoup de place, il se
rangea de côté, le dos contre le pilastre, et attendit là nos trois
amis, presque sûr qu'ils ne descendraient pas plus bas, et que, s'il ne
pouvait entendre leur entretien, il pourrait du moins les suivre de
nouveau en toute sûreté.
Il était sur le point de sortir de sa cachette et il pensait à
remonter, quand il entendit un bruit de pas résonner sur la pierre, et
bientôt après les voix de plusieurs personnes frappèrent son oreille;
il se dressa contre le mur, et respirant à peine, il écouta
attentivement.
--Il me semble que c'est assez loin comme cela, dit le monsieur. Je ne
souffrirai pas que cette jeune demoiselle descende une marche de plus; il
y a bien des gens qui auraient eu trop peu de confiance en vous pour
consentir même à venir jusqu'ici! Mais je suis encore complaisant,
comme vous voyez.
--Vraiment! vous appelez cela être complaisant! repartit Nancy, vous
êtes vraiment sensé! . . . complaisant! Bah! c'est égal.
--Non, mais dites-moi, reprit le monsieur d'un ton plus doux, pourquoi
nous avoir amenés dans cet étrange endroit! Pourquoi pas là-haut, où
l'on y voit du moins, et où il y a du monde qui passe, plutôt que dans
cet affreux coupe-gorge?
--Je vous ai déjà dit que je n'aime pas vous parler là-haut, répliqua
la fille frémissant involontairement; je ne sais pas ce que j'ai, mais
j'éprouve une telle frayeur, ce soir, que je puis à peine me soutenir.
Je ne puis m'en rendre compte, je voudrais le savoir. J'ai été
tourmentée tout le jour par de si horribles pensées de mort et de
linceuls couverts de sang, j'en ai eu la fièvre. J'ai voulu m'amuser à
lire ce soir pour passer le temps, et j'ai vu les mêmes choses dans le
livre . . .
--C'est l'effet de l'imagination, dit le monsieur.
--Je n'ai pas pu venir dimanche dernier, répondit la fille; j'ai été
retenue par force.
--Par qui donc?
--Par Guillaume, l'homme dont j'ai parlé à Mademoiselle.
--Vous n'étiez point soupçonnée d'avoir eu un entretien avec quelqu'un
au sujet de ce qui vous amène ici, je pense?
--Non, reprit la fille en secouant la tête. Il ne m'est point facile de
le quitter, à moins qu'il ne sache pourquoi. Je n'aurais pas pu voir
Mademoiselle quand je suis venue la trouver, si, pour le faire dormir, je
n'avais mis du _laudanum_ dans la potion que je lui ai donnée.
--Dormait-il encore quand vous êtes rentrée? demanda le monsieur.
--Oui, répondit la fille, et ni lui ni aucun d'eux n'ont le moindre
soupçon.
--C'est bien, dit le monsieur. Maintenant, écoutez-moi.
--Je suis prête à vous entendre, dit la fille.
--Cette jeune demoiselle que voici, dit le monsieur, m'a communiqué,
ainsi qu'à quelques amis sur la discrétion desquels on peut se reposer
en toute confiance, ce que vous lui avez dit il y a environ quinze jours.
Pour vous prouver que je me fie à vous, je vous dirai franchement que
nous nous proposons d'extorquer de ce Monks son secret (quel qu'il soit),
et que pour cela nous tirerons avantage, s'il le faut, des terreurs
paniques auxquelles vous dites qu'il est sujet. Mais si cependant nous ne
pouvons nous en rendre maîtres, ou qu'une fois entre nos mains il ne
veuille rien avouer, il faudrait pourtant consentir à nous livrer le
juif.
--Fagin! s'écria Nancy faisant un pas en arrière.
--Sans doute, poursuivit le monsieur. Il faut que vous nous livriez cet
homme.
--N'y comptez pas! repartit la fille. Quelque affreuse qu'ait été sa
conduite envers moi, je ne ferai jamais ce que vous me demandez là! . . .
--Vous êtes bien résolue! dit le vieux monsieur.
--Jamais! reprit Nancy.
--Dites-moi pourquoi.
--Pour une bonne raison, répondit avec fermeté celle-ci. Pour une seule
raison que Mademoiselle connaît et pour laquelle elle se rangera de mon
côté, j'en suis sûre, puisqu'elle m'en a donné sa parole; et puis
encore par cela même que, si sa conduite est mauvaise, la mienne n'est
pas non plus exempte de reproches.
--Alors, repartit le monsieur comme s'il avait atteint le but qu'il se
proposait, livrez-moi Monks et laissez-le s'arranger avec moi.
--Et s'il vient à dénoncer les autres? demanda Nancy.
--Je vous promets que, dans tous les cas où nous pourrons obtenir de lui
la vérité en lui arrachant son secret, il n'en sera que cela. Il peut y
avoir, dans l'histoire du petit Olivier, des particularités qu'il serait
pénible de soumettre aux yeux du public; et pourvu (comme je vous l'ai
dit) que la vérité nous soit connue, c'est tout ce que nous demandons,
vos amis ne courront aucun danger.
--Et s'il ne veut pas avouer la vérité? dit la fille.
--Alors, repartit le monsieur, le juif ne sera traîné en justice
qu'autant que vous y consentirez.
--Mademoiselle s'engage-t-elle à me donner sa parole en cela?
--Je vous la donne, répliqua Rose. Vous pouvez y compter.
--Monks ne saura jamais par qui vous avez appris ce que vous savez? dit
la fille après un instant de silence.
--Jamais! répliqua le monsieur. Je vous assure que nous nous prendrons
de telle manière qu'il ne pourra même pas s'en douter.
--Quoique depuis mon jeune âge j'aie vécu parmi les menteurs et que par
conséquent le mensonge me soit devenu familier, dit Nancy après un
autre moment de silence, j'accepte votre parole et je m'en rapporte
entièrement à vous.
Après avoir reçu l'assurance de Rose et du monsieur qu'elle pouvait
être parfaitement tranquille, elle commença (d'une voix si basse que
l'espion pouvait à peine entendre) par donner l'adresse du cabaret d'où
elle avait été suivie ce soir-là. À la manière dont elle s'arrêtait
en parlant, on eût pu croire que le monsieur prenait note des
renseignements qu'elle lui donnait. Lorsqu'elle eut bien expliqué les
localités de la place ainsi que l'endroit d'où, sans exciter les
regards, on pouvait très bien voir; qu'elle eut dit l'heure de la nuit
et quels étaient à peu près les jours où Monks fréquentait le plus
ordinairement ce repaire, elle sembla réfléchir un instant comme pour
se rappeler les traits de l'homme en question et être plus capable de
donner le signalement.
--Il est grand, dit-elle, assez fort, mais pas gros. À le voir marcher
on croirait qu'il va faire un mauvais coup, car il regarde constamment de
côté et d'autre. Il a les yeux tellement renfoncés dans la tête que,
par cela seul, vous pourriez aisément le reconnaître. Il est très brun
de peau, et, bien qu'il n'ait que vingt-six ou vingt-huit ans tout au
plus, ses yeux sont secs et hagards. Ses lèvres sont souvent flétries
et décolorées par les marques de ses dents, car il est sujet à de
terribles convulsions, et souvent même il se mord les mains jusqu'au
sang . . . Pourquoi tressaillez-vous? dit la fille s'arrêtant tout court.
Le monsieur se hâta de répondre qu'il ne savait pas qu'il eût
tressailli, et il la pria de continuer.
--J'ai su cela en partie des gens de la maison dont je vous ai parlé,
poursuivit la fille; car je ne l'ai vu que deux fois, et encore il était
enveloppé d'un grand manteau. Je crois que voilà tout ce que je puis
vous en dire . . . À propos, attendez! . . . Quand il tourne la tête,
en aperçoit sur son cou, un peu au-dessus de sa cravate . . .
--Une grande marque rouge comme une brûlure! s'écria le monsieur.
--Comment cela se fait-il, dit la fille; vous le connaissez donc?
La jeune demoiselle jeta un cri de surprise et ils gardèrent tous trois,
pendant quelques instants, un si profond silence, que l'espion eût pu
les entendre respirer.
--Je crois le connaître, dit le monsieur: je le reconnaîtrais du moins,
d'après le signalement que vous m'en donnez . . . Nous verrons . . .
Disant cela d'un air d'indifférence, il se tourna du côté de l'espion
et murmura entre ses dents:
--Ce ne peut être que lui!
--Maintenant, reprit-il en s'adressant à Nancy, vous venez de nous
rendre un grand service, jeune fille, et je vous en remercie. Que puis-je
faire pour vous?
--Rien, répliqua Nancy.
--Ne persistez pas dans ce refus, voyons, réfléchissez un peu, reprit
le monsieur avec un air de douceur et de bonté qui eût pu toucher un
cœur plus dur et plus insensible.
--Non, rien, Monsieur, je vous assure, repartit la jeune fille en versant
des larmes, vous ne pouvez rien pour changer mon sort.
--Elle va se laisser persuader, s'écria Rose, elle va se rendre, j'en
suis sûre; elle hésite.
--Je crains bien que non, ma chère demoiselle! dit le monsieur.
--Non, Monsieur, reprit Nancy après un moment de réflexion, je suis
enchaînée à ma première existence: j'en ai horreur, il est vrai; mais
je ne puis la quitter. Adieu! peut-être bien que j'aurai été aperçue
et suivie. Partez, partez les premiers! Si vous croyez que je vous ai
rendu quelque service, tout ce que je demande de vous en retour est de me
quitter à l'instant même et de me laisser m'en retourner seule.
--Il est inutile d'insister davantage, dit en soupirant le monsieur;
peut-être bien qu'en restant ici nous compromettons sa sûreté.
--Oui, oui, repartit la fille, vous avez bien raison!
--Comment peut donc se terminer la misérable existence de cette pauvre
fille? s'écria Rose.
--Comment! reprit la fille; regardez devant vous, Mademoiselle! jetez les
yeux sur cette eau qui bouillonne à vos pieds! Combien de fois
n'avez-vous pas entendu parler de pauvres malheureuses comme moi qui s'y
sont précipitées, fatiguées qu'elles étaient de la vie!
--Ne parlez pas ainsi, je vous en supplie! dit Rose en sanglotant.
--Vous n'en entendrez jamais parler, bonne demoiselle, repartit Nancy; à
Dieu ne plaise que de telles horreurs viennent jamais souiller vos
chastes oreilles! Bonne nuit! Adieu!
Le monsieur se retourna comme pour se disposer à partir.
--Prenez cette bourse, s'écria Rose; gardez-la pour l'amour de moi, que
vous ayez quelque ressource au besoin.
--Non, non, reprit la fille, l'argent ne me tente pas, ce n'est pas
l'intérêt qui m'a fait agir en cette circonstance, croyez-le bien . . .
cependant donnez-moi quelque chose, quelque chose que vous ayez porté
. . . J'aimerais avoir quelque chose de vous . . . Non, non, pas une bague
. . . Vos gants ou votre mouchoir . . . Merci, merci! Dieu vous bénisse!
Adieu!
L'extrême agitation dans laquelle était la fille, et la crainte qu'elle
avait d'être maltraitée à son retour, dans le cas où elle viendrait
à être découverte, semblèrent déterminer le monsieur à partir.
Rose et son compagnon parurent bientôt sur le pont, et s'arrêtèrent un
instant sur la dernière marche de l'escalier.
Rose Maylie attendit encore, mais le vieux monsieur la prit par le bras
et l'entraîna doucement vers lui. À l'instant où ils disparurent,
Nancy se laissa tomber tout de son long sur l'une des marches, et donna
un libre cours à ses larmes.
Arrivé en haut de l'escalier, Noé Claypole tourna la tête à droite et
à gauche, et, n'apercevant âme qui vive, il prit ses jambes à son cou.