Près de cet endroit de la Tamise où est située l'église de
_Rotherhithe_, existe de nos jours le plus sale, le plus étrange et le
plus extraordinaire de tous les recoins qui se trouvent dans Londres;
recoin inconnu, même de nom, à la plupart de ceux qui l'habitent.
Dans l'île de Jacob, les maisons qui servaient anciennement de magasins
sont sans toits, les murailles sont en ruines, les fenêtres manquent de
châssis, les portes ne tiennent plus à rien et sont prêtes à tomber
dans la rue; les cheminées sont noires, mais il n'en sort pas de fumée.
Il y a trente ou quarante ans, c'était un quartier commerçant, tandis
que maintenant c'est une île déserte. Les bâtiments sont sans
propriétaires, et sont occupés seulement par ceux qui ont le courage
d'y vivre et d'y mourir.
Dans une chambre supérieure de l'une de ces maisons se trouvaient trois
hommes se regardant l'un l'autre en silence; l'un était Toby Crackit,
l'autre le sieur Chitling, et le troisième, nommé Kags, homme d'une
cinquantaine d'années, dont le visage était couvert de meurtrissures et
de cicatrices, était un forçat évadé.
--Tu m'aurais joliment fait plaisir, mon cher, dit Toby s'adressant à
Chitling, d'aller te réfugier partout ailleurs.
--Est-il borné! reprit Kags, comme s'il n'y avait pas plusieurs
_cassines_, sans venir ici nous compromettre!
--Je m'attendais peu à cet accueil flatteur de votre part, répliqua
Chitling d'un air déconcerté.
--Crois-tu, répondit Toby, qu'il soit agréable pour un jeune homme
comme moi, qui se tient aussi à l'écart que possible, et qui a su se
conserver son _chez soi_ sans exciter le moindre soupçon, de recevoir à
l'improviste la visite d'un particulier qui, bien qu'il soit aimable et
même plaisant au jeu de cartes, n'en est pas moins dans une position
équivoque?
--Surtout quand ce jeune homme a chez lui un ami revenu des pays
lointains plus tôt qu'on ne l'attendait, et qui est tout à la fois trop
modeste et trop circonspect pour se présenter devant les juges à son
retour! reprit Kags.
--Quand donc Fagin a-t-il été pris? demanda Toby Crackit.
--Il a été pris à deux heures après midi, juste au moment de son
dîner, répondit le sieur Chitling. Charlot et moi nous avons été
assez heureux pour nous sauver par la cheminée de la cuisine; quant à
Maurice Bolter, il s'était caché dans le cuvier, qu'il avait eu soin de
mettre sens dessus dessous, mais ses longues guibolles qui dépassaient
l'ont fait découvrir, et il a été pincé aussi.
--Et Betsy?
--Pauvre Betsy! dit Chitling d'un air piteux; elle est venue pour voir le
cadavre, et la révolution que cela lui a fait l'a rendue folle.
--Qu'est devenu le petit Charlot? demanda Kags.
--Il est quelque part aux environs, attendant sans doute qu'il fasse nuit
pour venir ici, répondit Chitling: il ne peut pas tarder maintenant. Il
n'y a pas à dire qu'on puisse aller ailleurs; _la Rousse_ a commencé
par arrêter tous ceux qui se trouvaient aux _Trois-Boiteux_.
Heureusement pour moi que j'étais dehors, sans quoi j'y aurais passé
comme les autres. La salle du fond et celle d'entrée sont pleines de
_loustics_: il y fait chaud, je vous assure!
--Voilà qui est vexant! dit Toby Crackit se mordant les lèvres. Il y en
a plus d'un qui la sautera dans cette affaire.
--Les assises sont commencées, dit Kags; s'ils chauffent l'affaire, si
Bolter se porte dénonciateur et témoin à charge contre Fagin (ce dont
on ne doit pas douter d'après ce qu'il a déjà dit), le pauvre vieux
juif sera convaincu de complicité du meurtre, et il la dansera dans six
jours à compter d'aujourd'hui.
--Il aurait fallu entendre le monde crier après lui! dit Chitling. Sans
_la Rousse_, ils l'auraient déchiré en morceaux. Ils l'ont renversé
par terre une fois, et ils l'auraient tué, j'en suis sûr, si les
_loustics_ n'avaient formé aussitôt un cercle autour de lui; mais il
peut dire qu'il l'a échappée belle.
Tandis que, les yeux baissés, l'oreille au guet, ils paraissaient tous
trois ensevelis dans une rêverie profonde, un piétinement se fit
entendre dans l'escalier, et le chien de Sikes entra d'un seul bond dans
la chambre. Ils regardèrent aussitôt par la fenêtre, mais ils ne
virent personne; ils descendirent l'escalier, personne; dans la rue,
personne.
--Que signifie cela? dit Toby. Est-ce qu'il s'aviserait de venir ici, par
exemple? J'espère bien que non!
--S'il était pour venir ici, nous l'aurions vu avec son chien.
--D'où peuvent-ils venir? dit Toby. Il aura été aux autres _cassines_,
sans doute, et ayant vu là un tas de gens qu'il ne connaît pas, il sera
accouru ici, où il est venu tant de fois. Mais comment se fait-il qu'il
soit seul?
--Il ne se serait pas détruit, pensez-vous? dit Chitling.
Toby secoua la tête en signe de doute.
--Si cela était, reprit Kags, le chien nous tourmenterait pour que nous
l'accompagnions sur les lieux. Non, je ne pense pas. Je crois plutôt
qu'il sera passé en pays étranger, et qu'il aura perdu son chien.
Chacun fut de l'avis du forçat, et le chien, se fourrant sous une
chaise, se mit à dormir.
Comme il faisait nuit, on ferma les volets et on mit une chandelle sur la
table. Les évènements des deux jours précédents avaient fait une
telle impression sur eux, qu'ils tressaillaient au moindre bruit. Ils se
rapprochèrent l'un de l'autre et se parlèrent à voix basse, comme si
le cadavre de la femme eût été dans la chambre voisine.
Ils étaient depuis quelque temps dans cette position quand on frappa
tout à coup à la porte de la rue.
--C'est le petit Charlot, dit Kags.
On frappa de nouveau à coups redoublés.
--Non, ce n'est pas Charlot! il ne frappe jamais comme ça.
Toby Crackit se hasarda d'aller voir à la fenêtre; mais il se retira
tout tremblant: sa pâleur en disait assez. Le chien fut sur pattes en un
instant, et courut vers la porte en jappant.
--Il faut pourtant lui ouvrir, dit Toby prenant la chandelle.
--Est-ce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement?
--Non, il n'y a pas de milieu; il faut lui ouvrir, répliqua Toby.
--Ne va pas nous laisser sans lumière, dit Kags.
Crackit descendit ouvrir, et revint accompagné d'un homme ayant la tête
enveloppée d'un mouchoir. Cet homme n'était autre que Sikes. Il posa sa
main sur le dos d'une chaise; puis, venant à tourner la tête, il
tressaillit tout à coup et alla s'asseoir sur un autre siège adossé
contre le mur.
--Comment se fait-il que ce chien soit ici? demanda-t-il.
--Il est venu seul, il y a deux ou trois heures.
--Le journal de ce soir annonce que Fagin est pris, est-ce vrai?
--C'est vrai.
--N'avez-vous rien à me dire l'un ou l'autre? dit Sikes passant sa main
sur son front.
Ils se regardèrent les uns les autres d'un air embarrassé; mais pas un
n'ouvrit la bouche.
--Toi qui es le patron ici, as-tu envie de me vendre ou m'y laisseras-tu
cacher jusqu'à ce qu'ils soient las de chercher? voyons, parle! demanda
Sikes s'adressant à Toby Crackit.
--Tu peux y rester si tu t'y crois en sûreté, répondit celui-ci. Sikes
tourna lentement la tête vers la muraille contre laquelle il était
adossé, et dit d'une voix creuse:
--Est-elle . . . l'ont-ils enterrée?
Ils se contentèrent de faire un signe de tête négatif.
--Pourquoi ne l'ont-ils pas enterrée? Qui vient de frapper là?
Toby Crackit fit signe de la main qu'il n'y avait rien à craindre, et,
étant allé ouvrir la porte, il revint bientôt après avec Charlot
Bates.
Aussitôt qu'il eut aperçu l'assassin, ce dernier recula d'horreur.
--Toby, dit-il, pourquoi ne m'avoir pas dit cela en bas?
Les trois autres pâlirent à cette question de l'enfant, et Sikes, qui
s'en aperçut, chercha à l'amadouer.
Charlot fit trois pas en arrière, et posa la main sur le loquet de la
porte, comme s'il eût voulu sortir.
--Est-ce que tu ne me reconnais pas, Charlot?
--N'approchez pas de moi, monstre que vous êtes! s'écria Charlot fixant
l'assassin avec une expression de terreur et d'effroi.
Sikes s'arrêta: leurs yeux se rencontrèrent, mais il baissa aussitôt
les siens.
--Remarquez bien, tous trois, ce que je vous dis, s'écria Charlot
fermant les poings et s'irritant de plus en plus à mesure qu'il parlait:
je ne le crains pas! S'ils viennent ici pour le chercher, je le livrerai
moi-même! Je le ferai, aussi vrai que je vous le dis! Il peut me tuer
s'il veut ou s'il l'ose; mais je vous déclare que je le livrerai à la
police si je suis ici quand ils viendront pour le prendre. Dût-il être
brûlé vif, je le livrerai! Assassin! . . . Au secours! au secours! à
l'assassin!
Disant cela, il se précipita sur Sikes, qui, étourdi par les cris de
Charlot, et surpris de trouver tant d'énergie et de courage dans un
enfant, se laissa terrasser par lui avant d'avoir eu le temps de songer
à se défendre.
Le combat cependant était trop inégal pour durer plus longtemps. Déjà
Sikes, ayant pris le dessus, avait un genou sur la poitrine de l'enfant
quand Crackit, se levant précipitamment de sa place, s'élança vers
lui, et, le tirant par le collet, lui montra du doigt la fenêtre.
Il y avait une foule de gens à la porte de la rue: on se parlait tout
haut; le bruit des pas et celui des voix arrivèrent jusqu'à eux et les
frappèrent d'épouvante. On frappait à coups redoublés à la porte de
la rue, comme si on eût voulu l'enfoncer.
--Au secours! à l'assassin! criait Charlot.
--Au nom de la loi, ouvrez! criaient à leur tour les gens du dehors.
--Enfoncez la porte, répétait Charlot. Ils ne vous ouvriront pas. Venez
droit à la chambre où vous voyez de la lumière, c'est là qu'est
l'assassin.
La porte et les volets commençaient à céder aux efforts des
assaillants, et les cris de joie de la multitude donnèrent à Sikes une
juste idée du danger qu'il courait.
--N'avez-vous pas quelque endroit ici où je puisse enfermer cet infernal
braillard? demanda-t-il marchant dans la chambre.
La porte d'un petit cabinet se trouvant sous sa main, il l'ouvrit et y
enferma l'enfant.
--Maintenant, dit-il, la porte d'en bas est-elle bien fermée?
--Au verrou et à la clef, répliqua Toby.
--Les panneaux sont solides?
--Doublés en fer.
--Et les volets?
--Les volets aussi.
--Que le tonnerre vous confonde! s'écria l'assassin levant le châssis
de la fenêtre et bravant la foule.
A ce défi, des huées se firent entendre parmi la populace effrénée:
les uns criaient à ceux qui étaient plus près de mettre le feu à la
maison, les autres faisaient signe aux officiers de police de tirer sur
lui; mais parmi les acharnés était un monsieur à cheval, qui, étant
parvenu à fendre la presse, criait sous les fenêtres de la maison:
_Vingt guinées à celui qui apportera une échelle!_
--Ils vont envahir la maison! s'écria l'assassin regardant par la
fenêtre! donnez-moi une corde! une longue corde à l'aide de laquelle je
puisse me glisser dans le fossé et ensuite jouer des jambes.
Toby lui montra du doigt où se trouvaient ces objets; et l'assassin,
ayant choisi, parmi plusieurs cordes, la plus longue et la plus forte,
monta précipitamment au grenier.
Toutes les fenêtres donnant sur le derrière de la maison et ayant vue
par conséquent sur le fossé, avaient été murées depuis longtemps; à
l'exception pourtant d'une petite ouverture éclairant le cabinet où
était enfermé Charlot, encore était-elle si étroite qu'il ne pouvait
y passer la tête. De cette ouverture, il ne cessait de crier aux gens du
dehors de se porter sur ce point; de sorte que, lorsque l'assassin se
montra sur le bord du toit pour regarder au-dessous de lui, une foule de
voix en donnèrent avis à ceux qui étaient sur le devant de la maison,
et ceux-ci se refoulèrent en masse vers le fossé.
Ayant barricadé la porte du grenier avec un morceau de bois qu'il avait
pris à cet effet, il sortit par la lucarne et grimpa sur les tuiles.
Il regarda encore une fois au-dessous de lui: le fossé était à sec.
--Cinquante livres sterling à celui qui le prendra vivant! s'écria à
son tour un vieux monsieur tout près de là. Cinquante livres à celui
qui le prendra vivant! . . . Je resterai ici jusqu'à ce qu'il vienne les
chercher.
Rassemblant toutes ses forces et toute son énergie à l'aspect du
danger, et stimulé par le bruit qui se faisait à l'intérieur de la
maison, dont la porte venait effectivement d'être enfoncée, il passa un
bout de sa corde autour d'une souche de cheminée et l'y attacha
solidement; puis, à l'aide de ses mains et de ses dents, il fit en moins
de rien un nœud coulant avec l'autre bout. De cette manière il pouvait,
au moyen de la corde, se laisser descendre jusqu'à quelques pieds de
terre et couper ensuite la corde avec son couteau, qu'il tenait tout
ouvert dans sa main.
Au moment où il tenait le nœud coulant au-dessus de sa tête pour le
passer sous ses bras, et comme le vieux monsieur en question, celui qui
avait promis cinquante livres sterling à quiconque arrêterait
l'assassin, avertissait ceux qui l'entouraient d'un dessein de ce
dernier, Sikes regarda derrière lui, et se couvrant le visage avec ses
deux mains, il jeta un cri de terreur.
--Encore ces vilains yeux! s'écria-t-il.
Chancelant comme s'il eût été frappé par la foudre, il perdit
l'équilibre et tomba à la renverse, d'une hauteur de trente-cinq pieds,
avec le nœud coulant passé autour du cou. La corde s'était roidie
comme celle d'un are, et l'effet en fut aussi prompt que la flèche qu'il
lance. Il y eut une rude secousse, puis un mouvement convulsif du corps,
et l'assassin resta suspendu, tenant fortement serré dans sa main son
couteau ouvert.
La vieille cheminée en fut ébranlée, mais elle résista cependant; le
cadavre du brigand se trouvait contre la muraille.
Un chien, qu'on n'avait pas aperçu jusqu'alors, se mit à courir de
droite et de gauche sur le bord du toit en poussant d'affreux hurlements,
et, prenant son élan, il sauta tout à coup sur les épaules du pendu.
Ayant manqué son coup, il tomba dans le fossé, la tête contre une
pierre, et se brisa le crâne.
XLVIII. --Eclaircissement de plus d'un mystère. --Proposition de mariage
sans dot et sans épingles.
Il n'y avait guère plus de deux jours qu'avaient eu lieu les
évènements que nous avons lus dans le chapitre précédent, quand, vers
les trois heures de l'après-midi, Olivier se trouva dans une chaise de
poste en compagnie de madame Maylie, de Rose, de madame Bedwin et du bon
docteur, tous faisant route pour sa ville natale: dans une autre chaise,
à quelque distance derrière, venaient M. Brownlow et un individu dont
ils ignoraient le nom.
A mesure qu'ils approchaient de la ville, il fut impossible à Olivier de
maîtriser ses transports.
Ils descendirent à la porte d'un des plus beaux hôtels. Ils furent
reçus par M. Grimwig, qui les y attendait et qui les embrassa tous quand
ils descendirent de voiture.
Enfin, comme neuf heures venaient de sonner, M. Losberne et M. Grimwig
entrèrent suivis de M. Brownlow et d'un étranger à la vue duquel
Olivier fit une exclamation de surprise, car on lui dit que c'était son
frère, et il le reconnut pour le même individu qu'il avait rencontré
en sortant du bourg, où il était allé porter une lettre pour madame
Maylie, et qu'il avait vu avec Fagin à la fenêtre de son petit cabinet
d'étude.
--Dépêchons-nous, dit l'étranger se tournant de côté.
--Ce petit garçon est votre frère, dit M. Brownlow, attirant Olivier.
C'est le fils naturel de mon meilleur ami, Edwin Leeford, votre père, et
de la jeune et malheureuse Agnès Fleming.
--Oui, répliqua Monks. Mon père étant tombé dangereusement malade à
Rome, où il était allé pour affaires, comme vous savez, ma mère, dont
il était séparé depuis longtemps, et qui habitait Paris à cette
époque, se rendit bien vite avec moi auprès de lui, dans son intérêt
à elle-même. Il n'en sut rien, car, lorsque nous arrivâmes, il avait
perdu connaissance et il resta dans cet état jusqu'au lendemain matin
qu'il mourut. Parmi ses papiers se trouvait un paquet sous enveloppe,
lequel était daté du premier jour de sa maladie et adressé à
vous-même avec recommandation expresse, écrite de sa main sur le revers
de l'enveloppe, de ne l'envoyer qu'après sa mort. Ce paquet renfermait
une lettre assez insignifiante pour Agnès Fleming, ainsi qu'un testament
en faveur de cette fille.
--Que contenait cette lettre? demanda M. Brownlow.
--L'aveu de sa faute et des vœux pour la jeune fille, répondit Monks,
rien autre chose. Elle était enceinte de quelques mois à cette époque.
Il lui disait dans cette lettre tout ce qu'il avait fait pour cacher son
déshonneur; et il la priait, dans le cas où il viendrait à mourir, de
ne pas maudire sa mémoire ou de ne pas croire que son enfant et
elle-même dussent être les victimes de sa faute, car lui seul était la
cause de tout le mal. Il lui rappelait le jour où il lui avait donné le
médaillon et la bague sur laquelle il avait fait graver son nom de
baptême à elle, se réservant d'y joindre le sien, qu'il espérait lui
faire porter un jour. Il lui recommandait de garder soigneusement ce
médaillon et de le porter sur son cœur, comme auparavant.
--Quant au testament, dit M. Brownlow, je me charge de vous en dire la
teneur. Il était dicté dans le même esprit que la lettre. Votre père
s'y plaignait des chagrins que sa femme lui avait causés. Il vous
laissait, à votre mère et à chacun, une pension viagère de huit cents
livres. Le reste de son bien était divisé en deux portions égales,
l'une pour Agnès Fleming, l'autre pour l'enfant auquel elle devait
donner le jour, dans le cas où il naîtrait et qu'il parvînt à l'âge
de majorité. Si c'était une fille, elle devait jouir de sa part, sans
aucune condition; mais si, au contraire, c'était un garçon, il ne
devrait recueillir cet héritage qu'à condition que, pendant sa
minorité, il ne déshonorerait jamais son nom par quelque acte de
lâcheté ou de félonie. Dans le cas contraire, l'argent devait vous
revenir.
--Ma mère, dit à son tour Monks d'un ton plus haut, fit ce que toute
femme à sa place aurait fait: elle brûla le testament. La lettre ne
parvint jamais à son adresse, mais elle resta entre les mains de ma
mère, ainsi que d'autres preuves, dans le cas où la jeune Agnès
viendrait à nier son déshonneur. Le père de cette jeune fille connut
toute la vérité par ma mère. Accablé de chagrin, ce brave homme
s'enfuit avec ses enfants dans un village retiré du pays de Galles et
changea de nom, afin que ses amis ne connussent point le lieu de sa
retraite. Après quelques mois de séjour d'ans cet endroit, on le trouva
mort dans son lit. Sa fille ayant quitté le pays une quinzaine
auparavant, il avait parcouru tout le voisinage à pied, marchant nuit et
jour pour la chercher.
--Quelques années après, la mère d'Edouard Leeford ici présent vint
me trouver. Cette femme avait une maladie incurable, qui devait la
conduire lentement au tombeau.
--Elle mourut au bout de quelques mois, reprit Monks, après m'avoir
confié tous ses secrets et m'avoir légué la haine qu'elle portait à
cette Agnès. Elle ne voulut jamais croire que cette fille se fût
détruite; mais elle pensa, au contraire, qu'elle avait dû accoucher. Je
jurai la perte de cet enfant, si jamais le hasard me le faisait
rencontrer. Ma mère ne s'était pas trompée: j'eus l'occasion de le
voir, et sa ressemblance avec mon père me fit deviner que c'était lui.
Je tins fidèlement ma promesse: j'avais déjà bien commencé, il eût
été à souhaiter que j'eusse fini de même! . . .
--Le médaillon et la bague? demanda M. Brownlow s'adressant à Monks.
--Je les ai achetés de ces gens dont je vous ai parlé, répondit Monks.
M. Brownlow fit signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt et revint
incontinent accompagné des époux Bumble.
--Mes yeux ne me trompent-ils pas! s'écria M. Bumble avec un
enthousiasme affecté. Est-ce bien là le petit Olivier! . . .
--Taisez-vous, vieux fou! dit tout bas madame Bumble.
--C'est plus fort que moi, madame Bumble. Moi qui l'ai élevé d'une
manière toute _paroissiale_; quand je le revois entouré de dames et de
messieurs de la haute volée, ne dois-je pas être surpris
superlativement? J'ai toujours eu autant d'affection pour cet enfant que
s'il eût été mon . . . mon grand-père, dit M. Bumble cherchant dans
sa tête une juste comparaison. Cher petit Olivier!
--Voyons! interrompit M. Grimwig, trêve de sentiments!
--Je m'en vais faire mon possible pour me contenir, répliqua M. Bumble.
Comment vous portez-vous, Monsieur?
Ce salut amical s'adressait à M. Brownlow, qui, s'étant approché du
respectable couple, demanda en montrant du doigt Monks:
--Connaissez-vous Monsieur?
--Non, répondit sèchement madame Bumble.
--Vous ne le connaissez sans doute pas non plus? dit M. Brownlow. --Je ne
l'ai jamais vu de ma vie ni de mon vivant, répliqua M. Bumble. --Vous ne
lui avez jamais rien vendu, peut-être?
--Non, jamais! répondit la dame.
--Vous n'avez point eu non plus en votre possession certain médaillon et
certaine bague, n'est-ce pas? poursuivit M. Brownlow.
--Non, certainement! reprit la matrone. M. Brownlow fit signe de nouveau
à M. Grimwig, qui disparut lestement et reparut de même, accompagné
cette fois de deux vieilles femmes à demi paralytiques, qui le suivaient
d'un pas chancelant.
--Vous avez eu bien soin de fermer la porte la nuit que la vieille Sally
est morte, dit l'une des deux femmes levant sa main tremblante; mais nous
n'en avons pas moins entendu votre conversation au travers des fentes de
la porte.
--Ah! ah! vous ne vous doutiez guère de cela!
--Nous regardions par le trou de la serrure, et nous vous avons vue lui
prendre un papier qu'elle tenait à la main! reprit la première. Et le
lendemain nous vous guettions quand vous avez été au Mont-de-Piété.
--Et nous en savons même plus, que vous là-dessus, repartit la
première; car la vieille Sally nous a souvent répété que cette jeune
fille lui avait dit que, sentant qu'elle ne pourrait jamais surmonter son
chagrin, elle se rendrait à Rome (lorsque les premières douleurs de
l'enfantement la forcèrent de s'arrêter ici), résolue de s'y laisser
mourir sur la tombe de son enfant.
--Désirez-vous voir le commis du Mont-de-Piété? demanda M. Grimwig se
dirigeant vers la porte.
--Ce n'est pas la peine, répondit la matrone. Puisque monsieur a été
assez lâche pour avouer, et que vous avez su tirer les vers du nez de
ces vieilles sorcières, je n'ai plus rien à dire.
--Non, reprit M. Brownlow. Vous pouvez vous retirer.
--J'espère, dit M. Bumble regardant d'un air piteux autour de lui,
j'espère que cette fâcheuse circonstance, qui n'est rien en elle-même,
ne me privera pas de ma charge _paroissiale_?
--Détrompez-vous, répliqua M. Brownlow. Il faut vous y attendre.
--Je n'y suis pour rien, je vous le jure! reprit M. Bumble après s'être
assuré que la matrone avait quitté la salle.
--Ceci n'est pas une excuse, vous êtes aux yeux de la loi plus coupable
que votre femme; car elle est censée avoir agi d'après vos ordres.
--Si la _loi_ suppose des choses pareilles, dit M. Bumble pressant
fortement son chapeau entre ses mains, la _loi_ est une sotte . . .
Ayant dit ces mots d'un ton emphatique, il enfonça son chapeau sur sa
tête, mit ses mains dans les poches de sa redingote et se retira.
--Vous, ma belle enfant, donnez-moi votre main, dit M. Brownlow se
tournant vers Rose. Ne tremblez pas ainsi! vous n'avez pas besoin de
craindre pour le peu de mots qu'il nous reste à dire.
--S'ils ont rapport à moi (bien que je ne sache pas en quoi ils
pourraient me concerner), dit Rose, dispensez-moi pour aujourd'hui de les
entendre; je n'en ai maintenant ni la force ni le courage.
--Vous avez plus de fermeté que cela, j'en suis sûr! repartit M.
Brownlow la prenant par le bras. Connaissez-vous cette jeune demoiselle?
poursuivit-il en s'adressant à Monks.
--Oui, répondit celui-ci.
--Je ne vous ai jamais vu auparavant, dit Rose d'une voix faible.
--Je vous ai vue souvent, moi! reprit Monks.
--Le père de la malheureuse Agnès avait deux filles, poursuivit M.
Brownlow, qu'est devenue la plus jeune?
--Lorsque le père mourut sous un nom supposé sans laisser aucun papier
qui pût faire connaître ses amis, répliqua Monks, la plus jeune, qui
n'était qu'une enfant, fut adoptée par de pauvres gens du village, qui
l'élevèrent comme la leur.
--Poursuivez, dit M. Brownlow faisant signe à madame Maylie d'approcher.
--Vous ne pûtes trouver l'endroit où cet homme s'était retiré, reprit
Monks; mais là où l'amitié échoue, souvent la haine réussit: ma
mère finit par découvrir l'enfant après un an de recherches.
--Elle la prit, n'est-ce pas?
--Non. Ces braves gens étaient fort pauvres, et cette action d'humanité
les mit encore plus à la gêne. L'homme finit par tomber malade, ce que
voyant ma mère, elle leur laissa la petite fille, leur remettant une
modique somme d'argent qui ne devait pas durer longtemps, et leur en
promettant une plus forte, qu'elle n'avait pas l'intention de leur
envoyer. Ne trouvant pas que l'état de misère dans lequel ils étaient
fût une cause assez grande pour les indisposer contre cette enfant, elle
leur raconta à sa manière l'histoire de la sœur, leur disant que s'ils
n'y faisaient attention, la petite qu'ils élevaient deviendrait
certainement comme elle; car elle provenait de parents sans principes et
était elle-même une enfant illégitime. Ces bonnes gens ajoutèrent foi
à tout ce que leur dit ma mère, et l'enfant traîna une misérable
existence jusqu'à ce qu'une dame veuve qui demeurait à Chertsey, ayant
vu par hasard cette petite, en eut pitié et l'adopta. Il faut qu'il y
ait un sort contre nous; car, en dépit de tous nos efforts, elle resta
chez cette dame et fut heureuse. Je l'avais perdue de vue depuis deux ou
trois ans, et je ne l'ai revue qu'il y a quelques mois.
--Vous la voyez, maintenant.
--Oui, appuyée sur votre bras.
--Mais elle n'en est pas moins ma nièce, s'écria madame Maylie pressant
la jeune fille sur son cœur; elle n'en est pas moins ma chère enfant.
Je ne voudrais pas la perdre maintenant pour tous les trésors du monde.
Ma douce compagne! ma fille d'adoption! mes plus chères espérances!
--Vous êtes la seule amie que j'aie dans ce monde! s'écria Rose passant
ses bras autour du cou de la dame. Vous fûtes pour moi la meilleure des
amies, la plus tendre des mères.
--Rassurez-vous, mon ange, dit madame Maylie l'embrassant tendrement, et
rappelez-vous qu'il en est d'autres à qui vous êtes chère.
--Rose, ma chère Rose, s'écria Olivier, vous fûtes pour moi une bonne
sœur, je veux vous considérer désormais comme une sœur chérie.
Ils restèrent seuls bien longtemps. Un léger coup à la porte de la
chambre annonça que quelqu'un désirait entrer. Olivier courut ouvrir et
s'esquiva aussitôt pour faire place à Henri Maylie.
--Je sais tout! dit-il en s'asseyant auprès de la jeune fille.
Ce n'est pas le hasard qui m'amène en ce lieu, ajouta-t-il après un
silence prolongé, et ce n'est seulement que d'hier que j'ai connaissance
de tout ce qui vous concerne. Vous n'ignorez pas sans doute que je suis
venu pour vous rappeler votre promesse?
--Un moment, dit Rose; vous savez tout?
--Vous endurcissez votre cœur contre moi, Rose!
--O Henri! Henri! dit Rose fondant en larmes, je voudrais le pouvoir et
m'épargner cette peine!
--Eh bien! alors, dit Henri, réfléchissez à ce que vous avez appris ce
soir.
--Et qu'ai-je appris, mon Dieu! s'écria Rose: que le sentiment de sa
honte et de son déshonneur a tellement agi sur mon malheureux père,
qu'il n'a pu supporter son malheur . . .
--Non pas, reprit le jeune homme retenant Rose par le bras comme elle se
disposait à se retirer. Mes désirs, mon espoir, mon avenir, tout enfin,
excepté mon amour pour vous, a subi un changement. Je ne vous offre plus
maintenant un rang distingué dans le monde, où certains préjugés font
rougir même l'innocence . . .
--Que signifie cela? dit Rose d'une voix mal assurée.
--Cela signifie, poursuivit Henri, que, dans un des plus beaux comtés de
l'Angleterre, au milieu de riants coteaux et de vertes prairies, il est
une petite église de village qui m'appartient, Rose, et dont je suis le
pasteur; près de cette église est le presbytère, habitation rustique
que vous embellirez par votre présence, et que vous me ferez préférer
mille fois à toutes les dignités auxquelles j'ai renoncé: tel est le
rang que j'occupe dans le monde et que je me trouverais si heureux de
partager avec vous. [9]