--Ainsi c'était vous-même qui étiez votre ami? dit le sieur Claypole,
autrement Bolter, quand, par suite de leurs conventions, il fut allé le
lendemain demeurer chez le juif; je m'en serais presque douté hier.
--Tout homme est son propre ami à lui-même, reprit le juif avec un
sourire insinuant; il ne peut nulle part en trouver de meilleur.
--Excepté quelquefois, pourtant, dit Maurice Bolter se donnant des airs
d'un homme du monde. Il y a des gens, vous savez, qui sont leurs ennemis
à eux-mêmes.
--Ne croyez pas cela, dit le juif. Lorsqu'un homme est son propre ennemi,
c'est seulement parce qu'il est beaucoup trop son ami, et non parce qu'il
prend plus les intérêts des autres que le sien propre. Bah! c'te
bêtise! ce ne serait pas naturel d'ailleurs.
--C'est encore vrai, reprit M. Bolter d'un air pensif; oh! vous êtes un
vieux malin!
M. Fagin vit avec un certain plaisir l'impression qu'il avait produite
sur le sieur Bolter. Pour en augmenter l'effet, il l'instruisit de
l'état de ses affaires et de ses opérations de commerce, mêlant si
bien la fiction à la vérité, que le respect et la crainte qu'il avait
inspirés à ce digne jeune homme s'accrurent visiblement.
--C'est la confiance mutuelle que nous avons l'un envers l'autre qui me
console et me dédommage pour ainsi dire des pertes douloureuses que je
fais quelquefois, poursuivit Fagin. Mon meilleur sujet . . . mon bras
droit m'a été ravi hier matin.
--Vous voulez dire qu'il est mort sans doute? reprit le sieur Bolter.
--Non pas, reprit Fagin, pas si mal que cela . . . pas tout à fait si
mal.
--Que peut-il donc lui être arrivé?
--Ils ont eu besoin de lui, répliqua le juif; ils ont jugé à propos de
le retenir.
--Pour affaires importantes peut-être? demanda le sieur Bolter.
--Non, reprit le juif; ils prétendent qu'ils l'ont vu mettre la main
dans la poche d'un monsieur. Ils l'ont fouillé comme de raison, et ils
ont trouvé sur lui une tabatière d'argent . . . la sienne, mon cher, la
sienne à lui, car il adorait le tabac en poudre et il en prenait
habituellement. Ils l'ont gardé jusqu'aujourd'hui, prétendant
connaître l'individu à qui appartient cette bagatelle . . .. Ah! il
valait bien cinquante tabatières comme celle-là; et j'en donnerais,
s'il était en mon pouvoir, la valeur avec le plus grand plaisir pour le
ravoir auprès de moi! Je voudrais que vous eussiez connu le Matois, mon
cher; je voudrais que vous l'eussiez connu!
--Faut espérer que je le connaîtrai, dit le sieur Bolter.
--Ah! j'en doute fort, répliqua le juif avec un soupir. S'ils
n'obtiennent point de nouvelles preuves à l'appui de cette accusation,
ce ne sera pas grand-chose et il reviendra dans six semaines ou deux mois
au plus tard; sans quoi ils sont dans le cas de l'envoyer au _pré_ comme
_pensionnaire_. Ils connaissent bien tout ce qu'il vaut, et ils en feront
un _pensionnaire_.
--Qu'entendez-vous par pré et pensionnaire? demanda le sieur Bolter. A
quoi bon me parler de cette manière, puisque je ne comprends pas!
Fagin allait traduire en langage vulgaire ces expressions mystérieuses
et recherchées, et le sieur Bolter eût su alors que la combinaison de
ces mots _pré_ et _pensionnaire_ signifiait condamné à perpétuité,
quand le dialogue fut interrompu par l'arrivée de maître Bates, qui
entra d'un air contrit, les deux mains dans ses poches.
--C'est fini, Fagin! dit Charlot.
--Que veux-tu dire? demanda celui-ci d'une voix tremblante.
--Ils ont trouvé le monsieur à qui appartient la boîte. Deux ou trois
témoins, qui plus est, sont venus grossir l'accusation, et le pauvre
Matois est enregistré pour un _passage au loin_. Il me faut un costume
de deuil et un crêpe à mon chapeau, Fagin, pour l'aller visiter avant
son départ. De penser que Jacques Dawkins, le _Matois_, le _fin Matois_,
sera déporté pour une méchante tabatière de deux sous et demi! . . .
Je n'aurais jamais cru qu'il dût faire ce voyage à moins d'une montre
d'or avec sa chaîne et les breloques. Oh! pourquoi n'a-t-il pas
dévalisé quelque vieux richard! Il aurait fait parler de lui et serait
du moins parti comme un monsieur, au lieu de nous quitter sans honneur et
sans gloire comme un misérable _grinche_!
Donnant ainsi un libre cours à sa douleur, maître Bates se laissa
tomber sur une chaise et garda quelque temps le silence.
--Qu'entends-tu par là quand tu dis qu'il nous quitte sans honneur et
sans gloire? demanda Fagin d'un ton courroucé. N'a-t-il pas toujours
été le premier d'entre vous tous? . . . y en a-t-il un seul, dis-je,
qui soit digne de décrotter ses bottes, hein?
--Non, certainement! répondit maître Bates d'une voix piteuse, je n'en
connais pas un seul qui puisse se vanter de cela.
--Eh bien! alors, que nous chantes-tu là, dit le juif avec aigreur. À
quoi bon ces jérémiades?
--Parce qu'on n'en dit rien dans les journaux, vous le savez bien
vous-même! s'écria Charlot s'irritant en dépit de son vénérable ami.
Parce que l'affaire n'aura point de publicité, et que personne ne saura
jamais ce qu'il était. Comment figurera-t-il dans le calendrier de
Newgate? Peut-être bien son nom n'y sera-t-il pas inscrit, seulement.
Ah! mon Dieu, mon Dieu! quel malheur! . . . Si ce n'est pas désolant!
--Ha! ha! fit le juif étendant la main et se tournant vers le sieur
Bolter, voyez un peu comme ils sont fiers de leur profession, mon cher!
N'est-ce pas édifiant?
--Il ne manquera de rien, reprit le juif. Il sera dans sa cellule comme
un seigneur, Charlot, comme un jeune prince. Il aura tout ce qu'il
désire . . . tout. Je veux qu'il ait, comme d'habitude, sa bière à
tous ses repas et de l'argent dans sa poche pour jouer à pile ou face,
s'il ne peut le dépenser.
--Vraiment! s'écria Charlot.
--Sans doute, repartit le juif. Et nous lui trouverons un défenseur,
Charlot. Nous choisirons celui qui passe pour avoir la meilleure
_platine_. Il prendra son parti avec chaleur dans un superbe discours qui
touchera l'audience. Notre jeune ami parlera aussi à son tour, s'il le
juge convenable, et nous verrons cela dans tous les journaux. Le _fin
Matois_ . . . (éclats de rire parmi l'auditoire). Plus loin . . .
(agitation au banc de MM. les jurés) . . . Et, quelques lignes plus bas
encore . . . (hilarité générale). Hein, Charlot!
--Ah! ah! s'écria maître Bates en riant, c'te besogne qu'il va vous
leur tailler à tous, dites donc, Fagin! . . . Comme le Matois va vous
les r'tourner! Je ne les vois pas _blancs_ avec lui, s'cusez du peu!
--Et qu'il fera bien de ne pas les ménager! reprit le juif.
--Il n'y a pas de doute, reprit Charlot se frottant les mains.
--Il me semble le voir maintenant, dit le juif fixant ses regards sur son
jeune élève.
--Et moi aussi, s'écria Charlot. Ah! ah! ah! Il me semble que j'y suis.
Parole d'honneur, Fagin, si je ne crois pas y être! Je me le représente
comme si ça se passait sous mes yeux. Quelle bonne farce! Ces vieilles
têtes à perruque, faisant tout leur possible pour garder leur sérieux,
et Jacques Dawkins ne se gênant pas plus pour leur dire sa façon de
penser que s'il était leur camarade, et leur parlant avec autant
d'aisance que le ferait le fils du président lui-même après un bon
repas, ah! ah! ah!
Le fait est que le juif avait si bien réussi à exciter la belle humeur
de son jeune élève, que maître Bates, qui avait d'abord considéré
l'emprisonnement de son ami comme un malheur, et le Matois lui-même
comme une victime, regardait maintenant cet illustre jeune homme comme le
principal acteur d'une scène comique, et il lui tardait de voir arriver
le moment où son jeune ami aurait une occasion si favorable de déployer
ses talents.
--Il faudrait aviser aux moyens d'avoir de ses nouvelles aujourd'hui
d'une manière ou d'autre, dit Fagin, voyons un peu?
--Si j'y allais? demanda Charlot.
--Ne t'avise pas de cela! reprit le juif. Es-tu fou, mon cher? En
vérité, il faut que tu sois archifou, pour penser à t'aller fourrer
dans la gueule du loup! . . . Non, non, mon cher! c'est assez pour moi
d'en avoir perdu un, sans encore m'exposer à perdre l'autre. C'est même
déjà trop pour cette fois.
--Vous ne voulez pas y aller vous-même, je pense? dit Charlot d'un ton
goguenard.
--Cela ne m'irait pas du tout, reprit Fagin en secouant la tête.
--Alors, pourquoi n'envoyez-vous pas ce nouveau venu? demanda maître
Baies posant sa main sur le bras de Noé. Personne ne le connaît.
--S'il veut bien y aller, je ne demande pas mieux, observa Fagin.
--Pourquoi ne voudrait-il pas? répliqua Charlot.
--Je ne sais pas, mon cher, dit Fagin se tournant vers Bolter, je ne sais
réellement pas!
--Oh! que si, vous savez bien, observa Noé faisant quelques pas
rétrogrades vers la porte. Que si, que si, vous savez bien, ajouta-t-il
en branlant la tête, un tant soit peu alarmé de la proposition de
Charlot. Pas de ça, Lisette! ça n'entre pas dans mon département, ce
genre de _besogne-là_. Vous ne l'ignorez pas, d'ailleurs!
--Pour quel genre de _travail_ l'avez-vous donc embauché, Fagin? demanda
maître Bates toisant Noé de la tête aux pieds avec un air de dédain;
pour jouer des jambes quand il y aura quelque chose de _louche_, et pour
_tortiller_, à lui seul, tout ce qu'il y aura sur la table quand tout
ira bien, sans doute?
--Ceci ne vous regarde pas, mon jeune homme, répliqua le sieur Bolter,
et si vous vous permettez ces libertés avec vos _supérieurs_, nous
pourrons bien nous fâcher: je ne vous dis que ça!
Maître Bates partit d'un tel éclat de rire à cette menace, que Fagin
fut longtemps avant de pouvoir interposer son autorité et faire
comprendre au sieur Bolter qu'il ne courait aucun risque à visiter le
bureau de police, d'autant plus que, comme la petite affaire qui
l'amenait à Londres n'avait pas encore transpiré dans cette ville, et
que son signalement n'y était pas encore parvenu, il était plus que
probable qu'on ne le soupçonnerait pas de s'y être réfugié; qu'en
conséquence, s'il changeait de costume, il n'y avait pas plus de danger
pour lui à aller au bureau de police, qu'il n'y en aurait partout
ailleurs, puisque, de tous les endroits de la capitale, c'est, sans
contredit, celui qu'on penserait le moins qu'il dut visiter de son plein
gré.
Persuadé par ces paroles de Fagin, aussi bien que par la crainte que ce
dernier lui avait inspirée, le sieur Bolter consentit, d'assez mauvaise
grâce, à faire cette démarche. Par le conseil du juif, il revêtit un
costume de charretier.
Lorsque tous ces arrangements furent pris, on lui fit le portrait du
Matois de manière qu'il pût facilement le reconnaître; et Charlot
l'ayant accompagné jusqu'à l'entrée de la rue dans laquelle se
trouvait le bureau de police, lui promit de l'attendre au même endroit.
Noé Claypole, ou plutôt Maurice Bolter (comme il plaira au lecteur de
l'appeler), suivant la direction que lui avait donnée Charlot Bates, qui
avait lui-même une connaissance exacte des lieux, arriva sans obstacle
dans le sanctuaire de la justice.
Noé chercha des yeux le Matois; mais, quoiqu'il vît plusieurs femmes
qui auraient bien pu passer, les unes pour la mère, les autres pour les
sœurs de cet estimable jeune homme, et que, parmi les hommes qui
parurent au banc des prévenus, il y en eût plus d'un qui lui
ressemblât assez pour qu'on le prît pour son frère ou pour son père,
il n'aperçut pourtant, parmi les jeunes gens de son âge, personne qui
répondît au signalement qu'on lui avait donné. Il attendait avec
impatience, lorsque parut un jeune prisonnier qu'il reconnut aussitôt
pour Jacques Dawkins.
C'était en effet le Matois, qui, les manches retroussées comme de
coutume, la main gauche dans son gousset, et de l'autre tenant son
chapeau, entra délibérément, suivi du geôlier. Ayant pris place au
banc des accusés, il demanda d'un ton semi-sérieux et semi-comique la
raison pour laquelle on le traitait d'une manière aussi indigne.
--Silence! cria le geôlier.
--Je suis Anglais, n'est-ce pas? dit le Matois. Où sont mes privilèges?
--Vous les aurez assez tôt, vos privilèges, et ils _seront poivrés_,
que je dis, reprit le geôlier.
--Nous verrons un peu ce que l'ministre de l'intérieur aura à dire aux
_becs_ si on me r'tire mes privilèges, répliqua Jacques Dawkins.
Maintenant, voulez-vous bien m'faire le plaisir de m'expliquer de quoi
qu'il en r'tour ne? J'vous s'rai obligé, poursuivit-il s'adressant aux
magistrats, de terminer cette petite affaire au plus vite, et de ne pas
m'tenir là en suspens, au lieu d'vous amuser à lire le journal, car
j'ai rendez-vous avec un monsieur, dans la Cité, et comme il sait que je
suis très exact, pour ce qui est des _affaires_, et que je n'ai jamais
manqué à ma parole, il s'en ira d'abord, je vous préviens, si je
n'arrive pas à l'heure dite. Avec ça qu'je ne r'clamerai point des
dommages et intérêts contre ceux qui m'auront fait perdre mon temps;
non, s'cusez! du plus souvent!
Ayant dit ces paroles avec une volubilité extraordinaire, il pria le
geôlier de lui faire connaître les noms de ces _deux vieux rococos_
(désignant les magistrats) qui étaient assis au comptoir: ce qui excita
tellement l'hilarité des spectateurs, qu'ils rirent d'aussi bon cœur
que l'eût fait maître Bates lui-même, s'il se fut trouvé là.
--Silence! cria le geôlier.
--De quoi s'agit-il? demanda l'un des juges.
--Il s'agit d'un vol, monsieur le président, répondit le geôlier.
--Ce garçon a-t-il déjà comparu ici?
--Il n'a pas comparu devant ce tribunal, monsieur le président,
répliqua le geôlier, quoiqu'il l'ait mérité plus d'une fois; mais je
réponds qu'il a été _plus d'une fois_ autre part. Je le connais de
long temps.
--Ah! vous me connaissez! dit le Matois prenant note de la déclaration
du geôlier; c'est bon à savoir. Je me rappellerai ça! Ce n'est rien
autre chose qu'une diffamation; rien qu'ça, s'cusez!
Ces paroles furent suivies de nouveaux éclats de rire parmi la foule, et
d'un autre: _Silence!_ de la part du geôlier.
--Où sont les témoins? demanda le greffier.
--C'est juste, au fait! reprit le Matois. Où sont-ils? Je serais bien
curieux de les connaître.
Il fut bientôt satisfait sur ce point; car un _policeman_ s'étant
avancé, déclara qu'il avait vu dans la foule le prisonnier introduire
sa main dans la poche d'un inconnu et en retirer un mouchoir qu'il
examina attentivement, et que, ne l'ayant pas trouvé sans doute assez
bon pour lui, il le remit de la même manière après s'être mouché
dedans; qu'en conséquence il l'avait arrêté pour ce fait; et qu'ayant
été fouillé au _violon_, on avait trouvé sur lui une tabatière
d'argent, sur le couvercle de laquelle était gravé le nom du monsieur
à qui elle appartenait, et qui était même présent à l'audience.
Ce monsieur, dont on avait découvert la demeure au moyen de l'almanach
du commerce, jura que la tabatière était réellement à lui, et qu'il
l'avait perdue la veille au moment où il se dégageait de la foule. Il
ajouta qu'il avait remarqué un jeune homme empressé se frayer un chemin
à travers la presse, et que ce jeune homme était bien le prisonnier
qu'il voyait devant lui.
--Avez-vous quelque question à faire, au témoin ici présent, jeune
homme? dit le magistrat.
--Je n'voudrais pas m'abaisser à tenir conversation avec lui, répondit
le Matois.
--Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense?
--N'entendez-vous pas M. le président qui vous demande si vous avez
quelque chose à dire pour votre défense? dit le geôlier donnant un
coup de coude au Matois, qui s'obstinait à garder le silence.
--J'vous demande bien pardon, dit celui-ci levant la tête d'un air
distrait et s'adressant au magistrat. Est-ce à moi qu'vous parliez, mon
vieux?
--Je n'ai jamais vu un petit vagabond aussi effronté que celui-là,
monsieur le président! observa le geôlier. N'avez-vous rien à dire,
vous, petit filou?
--Non pas ici, répliqua le Matois, car ce n'est pas ici la _boutique_ à
la justice. D'ailleurs mon défenseur est maintenant à déjeuner avec le
vice-président de la chambre des communes; mais j'aurai quelque chose à
dire autre part et lui aussi, ainsi que mes amis, qui sont en grand
nombre et très respectables.
--Reconduisez-le en prison, cria le greffier il sera jugé aux prochaines
assises.
--Allons! dit le geôlier.
--Me v'là! reprit le Matois brossant son chapeau avec la paume de sa
main. Ah! poursuivit-il s'adressant aux magistrats, ça n'vous sert de
rien de paraître effrayés, allez! J'n'aurai pas de pitié de vous pour
un liard, soyez-en sûrs! . . . C'n'est pas mon intention de vous
ménager, prenez garde de l'perdre! . . . Il vous en cuira pour ça, mes
camarades, soyez tranquilles! . . . Je r'fuserais maintenant ma
liberté, voyez-vous bien, quand même vous vous mettriez à mes genoux
pour me la faire accepter! Allons, vous! dit-il au geôlier,
r'conduisez-moi en prison, j'suis prêt à vous suivre!
Ayant dit cela, le Matois se laissa prendre au collet et suivit ou
plutôt marcha côte à côte avec le geôlier, ne cessant de menacer les
juges jusqu'à ce qu'il fut hors de la salle; ensuite il tira la langue
à son gardien avec un air de satisfaction intérieure, et se retrouva de
nouveau sous les verrous. Après que le Matois eut quitté la salle, Noé
s'en retourna du mieux qu'il put à l'endroit où il avait laissé
maître Bates.
Ils se hâtèrent donc d'apporter à Fagin l'heureuse nouvelle que le
Matois faisait honneur aux _principes_ qu'il avait reçus, et qu'il
travaillait à s'établir une glorieuse réputation.
XLIII. --Le temps est arrivé pour Nancy de tenir sa promesse envers
Rose. --Elle y manque. --Noé Claypole est employé par Fagin pour une
mission secrète.
On était au dimanche soir: l'horloge de l'église voisine annonça
l'heure. Fagin et Sikes, qui causaient ensemble, se turent un instant
pour écouter. Nancy leva la tête et prêta une oreille attentive.
--Onze heures, dit Sikes se levant de sa chaise et écartant le rideau de
la fenêtre pour regarder dans la rue. Il fait noir comme dans un four.
Un fameux temps pour les _affaires_!
--Ah! reprit le juif, n'est-ce pas dommage, hein, Guillaume, qu'il n'y
ait rien de prêt pour cette nuit?
--Vous avez raison cette fois, repartit brusquement Sikes; c'est d'autant
plus dommage que je me sens tout à fait en train ce soir.
Le juif poussa un soupir et secoua tristement la tête.
--Aussi, à la première occasion qui se présentera, faudra prendre la
balle au bond et réparer le temps perdu, il n'y a pas à dire, continua
Sikes.
--Voilà ce qui s'appelle parler! dit le juif lui donnant un petit coup
sur l'épaule; j'aime à vous entendre parler ainsi, Guillaume.
--Vraiment! reprit Sikes, ça m'fait plaisir!
--Ah! ah! ah! fit le juif encouragé par cette remarque, vous êtes dans
votre assiette ce soir, Guillaume, vous êtes tout à fait dans votre
assiette!
--Je ne suis pas dans mon assiette, quand vous posez vos griffes sur mon
épaule, dit Sikes repoussant la main du juif. Ainsi, à bas les pattes!
Fagin ne répondit rien à ce compliment flatteur; mais, tirant Sikes par
la manche, il lui montra du doigt Nancy, qui, ayant profité du moment
où ils étaient à causer pour mettre son chapeau, se disposait à
sortir.
--Eh bien! Nancy, cria Sikes, que fais-tu donc là! où as-tu l'intention
d'aller à l'heure qu'il est?
--Pas bien loin.
--Est-ce que c'est une réponse ça, _Pas bien loin_! reprit Sikes. Où
vas-tu?
--Pas loin, te dis-je.
--Mais encore! veux-tu répondre, demanda Sikes, qui commençait à
s'échauffer, je te demande où tu vas?
--Je ne sais pas, répondit la fille.
--Eh bien! donc, dit Sikes plutôt par esprit de contradiction que parce
qu'il n'avait aucune raison pour l'empêcher de sortir, assieds-toi et ne
bouge pas de là!
--Je ne me porte pas bien, je te l'ai déjà dit, observa Nancy; j'ai
besoin de prendre l'air.
--Passe la tête par la fenêtre et prends-en à discrétion, reprit
Sikes.
--Il n'y en a pas assez là, repartit la fille: j'ai besoin de prendre
l'air dans la rue.
--Tu n'iras pas dans la rue! répliqua Sikes. Disant cela, il alla fermer
la porte, mit la clef dans sa poche, et arrachant le chapeau de la tête
de Nancy, il le jeta sur le haut d'une vieille armoire. Maintenant,
ajouta le brigand, je te dis encore une fois de t'asseoir et de rester
tranquille, tu m'entends!
--Ce n'est pas un chapeau qui m'empêcherait de sortir, dit la fille en
pâlissant. Que signifie cela, Guillaume! Sais-tu ce que tu fais?
--C'est un peu fort! s'écria Sikes se tournant vers Fagin. Il faut
qu'elle ait perdu l'esprit, sans quoi elle n'oserait pas me parler ainsi.
--Tu me feras faire un coup de tête! murmura Nancy mettant ses deux
mains sur sa poitrine comme pour retenir un cri qui allait lui échapper,
laisse-moi sortir, je te dis! tout de suite! . . . à l'instant même!
--Non! s'écria Sikes.
--Dites-lui qu'il ferait mieux de me laisser sortir, Fagin! Il ferait
beaucoup mieux . . . M'entends-tu? cria Nancy frappant du pied sur le
plancher.
--Si je t'entends! reprit Sikes se retournant brusquement pour la
regarder en face; je ne t'ai déjà que trop entendue! Si tu dis encore
un seul mot, je te ferai étrangler par mon chien ça fait que tu crieras
pour quelque chose. Qu'est-ce lui prend? a-t-on jamais vu!
--Laisse-moi sortir, dit Nancy d'un ton suppliant. Laisse-moi sortir,
Guillaume, je t'en prie! ajouta-t-elle en s'asseyant par terre près de
la porte. Tu ne sais pas ce que tu fais. Non, tu ne le sais pas . . .
Seulement une heure, dis; je t'en supplie!
--Cette fille est devenue folle! s'écria Sikes l'empoignant par le bras.
Allons, lève-toi!
--Non! non! cria Nancy, je ne me lèverai pas à moins que tu ne me
laisses sortir.
Sikes l'examina quelque temps en silence; et, profitant du moment où
elle ne faisait plus de résistance, il lui mit les mains derrière le
dos et l'entraîna avec beaucoup de peine dans la chambre voisine, où,
l'ayant assise de force sur une chaise, il l'y tint en respect.
--A-t-on jamais vu! dit-il en essuyant son visage couvert de sueur.
Est-elle étonnante, cette fille, avec ses volontés!
--C'est vrai, dit le juif d'un air pensif, c'est une fille étonnante.
--Pour quelle raison pensez-vous qu'elle voulait sortir ce soir, dites?
demanda Sikes. Vous devez la connaître mieux que moi. Qu'est-ce que
c'est que cette idée qu'elle s'est mise dans la tête?
--Entêtement de femme, je pense, mon cher, répliqua le juif haussant
les épaules.
--Peut-être bien, gronda Sikes. Je croyais l'avoir soumise, mais elle
est pire que jamais.
--Certainement qu'elle est pire, reprit le juif d'un air distrait. Je ne
l'ai jamais vue s'emporter pour un rien, comme aujourd'hui.
--Ni moi non plus, repartit Sikes. Je crois bien qu'elle a attrapé un
peu de cette coquine de fièvre qui m'a mis sur les dents. Ça n'peut
être que ça; qu'en pensez-vous?
--C'est possible, répliqua le juif.
--Je me charge de lui tirer un peu de sang, si ça lui prend encore, ces
lubies-là, dit Sikes. J'éviterai au médecin la peine de venir.
Le juif fit un signe expressif de tête, donnant à entendre qu'il
approuvait fort ce genre de traitement.
--Elle ne m'a pas quitté d'un seul instant pendant cette maladie; elle
rôdait nuit et jour autour, de mon lit, tout le temps que j'ai été sur
le dos; tandis que vous, vieux crocodile que vous êtes, vous m'avez
laissé là; vous m'avez abandonné, vous vous êtes tenu à l'écart,
dit Sikes. Nous n'avions pas le sou à la maison, et c'est probablement
ce qui l'aura tourmentée. D'avoir été enfermée si longtemps, aussi,
ça peut bien lui avoir aigri le caractère, hein?
--C'est très probable, mon cher! dit le juif à voix basse. Chut! la
voici!
A peine avait-il dit ces mots, que Nancy reparut dans la chambre, et
revint s'asseoir à sa place. Elle avait dû pleurer, car ses yeux
étaient rouges et gonflés. Elle s'agita d'abord sur sa chaise, et, un
instant après, elle partit d'un éclat de rire.
--La voilà qui rit maintenant! s'écria Sikes se tournant d'un air
surpris vers son compagnon.
Le juif lui fit signe de ne pas y faire attention, et Nancy devint
bientôt plus calme. Ayant dit tout bas à Sikes qu'il n'y avait pas à
craindre maintenant qu'elle retombât, et qu'il pensait bien que c'était
fini, Fagin prit son chapeau et souhaita le bonsoir à ses deux amis.
Arrivé près de la porte, il s'arrêta, et jetant un regard autour de
lui, il demanda si quelqu'un ne voulait pas l'éclairer pour descendre.
--Eclaire-le, Nancy, dit Sikes bourrant sa pipe, ce serait dommage s'il
venait à s'casser l'cou; il priverait les assistants du plaisir de le
voir pendre.
Nancy prit la chandelle et accompagna le vieillard jusqu'au bas de
l'escalier. Lorsqu'ils eurent atteint le passage d'entrée, le juif,
posant son doigt sur ses lèvres, dit tout bas à l'oreille de la jeune
fille:
--Qu'y a-t-il donc, Nancy, hein?
--Que voulez-vous dire? reprit celle-ci sur le même ton.
--Quelle est la cause de tout ceci? demanda Fagin. Si ce gros brutal se
conduit indignement envers toi, ajouta-t-il en montrant du doigt l'étage
supérieur, pourquoi ne pas? . . .
--Quoi donc? dit celle-ci voyant que Fagin n'achevait point sa phrase et
qu'il la regardait attentivement.
--N'importe! reprit celui-ci. Nous reparlerons de cela une autre fois. Tu
as en moi un ami, Nancy, un véritable ami. J'ai les moyens de faire bien
des choses! Quand tu voudras te venger de celui qui te traite comme un
chien, quand je dis comme un chien, pis qu'un chien, car il flatte le
sien quelquefois, viens me trouver, entends-tu, Nancy? ce n'est qu'un
oiseau de passage, _lui_; tandis que moi, Nancy, tu me connais depuis
longtemps . . . depuis bien longtemps.
--Je vous connais bien, dit la fille sans faire paraître la moindre
émotion. Bonsoir!
Tout en regagnant sa demeure, Fagin donna un libre cours aux pensées qui
occupaient son esprit. Depuis quelque temps il avait conçu l'idée que
Nancy, lassée de la brutalité du brigand, voulait le laisser. L'objet
de cette nouvelle affection n'était point parmi ses mirmidons à lui . .
. Ce serait une bonne acquisition à faire avec un tel partenaire que
Nancy, pensait Fagin; il fallait donc se les assurer tous deux au plus
tôt.
--Avec un peu de persuasion, pensait Fagin, quel motif plus puissant
pourrait déterminer cette fille à empoisonner Sikes? . . . D'autres
l'ont fait avant elle, et ont même fait pis . . .
Il se leva de bonne heure le lendemain et attendit avec impatience
l'arrivée de son nouveau compagnon, qui, après un certain laps de
temps, se présenta enfin et commença par attaquer furieusement les
vivres.
--Bolter! dit le juif prenant une chaise et s'asseyant en face de Noé.
--Eh bien! me voilà! qu'est-ce que vous me voulez? reprit celui-ci. Ne
me donnez rien à faire avant que j'aie fini de déjeuner; c'est assez
l'habitude dans cette maison: on n'a jamais le temps de manger!
--Vous pouvez parler en mangeant, n'est-ce pas?
--Oh! sans doute, je n'en mange que mieux quand je parle, reprit Noé
coupant une énorme tranche de pain. Où est Charlotte?
--Elle est sortie, dit Fagin, je l'ai envoyée dehors ce matin avec
l'autre jeune fille, parce que j'avais besoin d'être seul avec vous.
--Vous auriez dû lui dire de me faire des rôties au beurre auparavant,
repartit Noé . . . Eh bien! parlez toujours, parlez, vous ne
m'interromprez pas.
Il n'y avait pas de danger que quoi que ce fût pût l'interrompre; car
il s'était attablé avec la ferme intention d'_abattre de la besogne_,
et il y allait en effet de si bon cœur, qu'il faisait sauter les miettes
par-dessus sa tête.
--Vous avez joliment travaillé hier, savez-vous bien! dit le juif, six
shillings neuf pence et demie. Le _vol aux moutards_ fera votre fortune,
mon cher.
--N'oubliez pas d'ajouter trois pintes à bière et une mesure à lait.
--Non, certainement, mon cher, reprit le juif, l'escamotage des trois
pots d'étain est sans doute quelque chose de très adroit; mais celui de
la boîte à lait est tout à fait un chef-d'œuvre.
--Pas mal, je dis, pour un débutant! repartit le sieur Bolter avec un
air de complaisance; j'ai décroché les pintes d'une grille en fer
devant une maison bourgeoise, et comme la boîte à lait était sur le
seuil d'une porte, en-dehors d'un cabaret, je l'ai ramassée, de crainte
qu'elle ne se rouillât ou qu'elle n'attrapât un rhume; c'est trop
juste, n'est-ce pas! ha! ha! ha!
Le juif affecta de rire aux éclats, et M. Bolter, ayant fait de même,
mordit à belles dents dans sa première tranche de pain et de beurre; et
à peine l'eut-il expédiée, qu'il s'en coupa une seconde.
--J'ai besoin de vous, Bolter, dit Fagin s'accoudant sur la table, pour
un coup de main qui exige beaucoup de prudence.
--Dites donc! reprit Bolter, n'allez pas m'exposer à quelque danger ou
m'envoyer encore dans un bureau de police! Je vous préviens que ça ne
me convient pas du tout! . . . Ça ne peut vraiment pas m'aller!
--Il n'y a pas le moindre danger à courir, mon cher, repartit le juif;
pas le moindre, mon cher. Il s'agit seulement de suivre une femme et
d'épier ses actions.
--Une vieille femme? demanda le sieur Bolter.
--Non, une jeune femme, répliqua Fagin.
--Je puis faire cela à merveille, dit le sieur Bolter. À l'école
j'étais un fameux rapporteur, allez. Pourquoi faut-il que je la suive?
Ce n'est pas pour . . .
--Non, interrompit Fagin. Il n'y a rien autre chose à faire qu'à me
dire où elle va, qui elle voit, et, s'il est possible, ce qu'elle fait;
se rappeler le nom de la rue, si c'est une rue, ou bien de la maison, si
c'est une maison, et me donner enfin tous les renseignements que vous
pourrez vous-même recueillir.
--Que me donnerez-vous pour cela?
--Je vous donnerai une livre sterling. Et c'est ce que je n'ai jamais
donné jusqu'alors pour une corvée de ce genre, dont je ne tire
moi-même aucun profit.
--Qui est cette femme? demanda Noé.
--Une des nôtres, répondit le juif.
--Je vois ce que c'est, s'écria Bolter en fronçant le nez: vous avez
des soupçons sur elle, n'est-ce pas?
Elle a fait de nouvelles connaissances, mon cher, répliqua le juif, et
il faut que je sache ce qu'elles sont.
--Je devine, reprit Noé. Seulement pour avoir le plaisir de les
connaître, afin de savoir si ce sont des gens respectables, hein? ha!
ha! ha! Je suis votre homme.
--Je savais bien que vous ne demanderiez pas mieux, s'écria Fagin.
--Il n'y a pas de doute à cela, repartit Noé. Où est-elle, où et
quand devrai-je la suivre?
--Je vous dirai tout cela, mon cher . . . je vous la ferai connaître
quand il sera temps, dit Fagin, ayez soin de vous tenir prêt; le reste
me regarde.
Ce soir-là, le lendemain et le jour suivant, l'espion, botté et
accoutré de ses habits de charretier, se tint prêt à partir au signal
de Fagin. Six nuits se passèrent ainsi; six mortelles nuits à chacune
desquelles le juif rentra désappointé, donnant à entendre en peu de
mots qu'il n'était pas encore temps. Le soir du septième jour, il
rentra plus tôt que les jours précédents, et un air de satisfaction
brillait sur son visage: c'était un dimanche.
--Elle sort ce soir, dit Fagin, et c'est pour aller voir ses nouvelles
connaissances, j'en suis sûr; car elle a été seule toute la journée,
et celui qu'elle redoute ne reviendra guère avant le jour. Partons vite,
il est temps!
Noé se leva sans dire un seul mot; car l'extrême joie que ressentait le
juif s'était communiquée à lui. Ils sortirent à la dérobée, et,
ayant traversé un labyrinthe de rues, ils arrivèrent enfin devant un
cabaret.
Il était onze heures et un quart, et la porte en était fermée. Elle
tourna doucement sur ses gonds à un léger sifflement que fit le juif.
Osant à peine chuchoter, mais substituant les gestes aux paroles, Fagin
et le jeune juif qui leur avait ouvert montrèrent à Noé le carreau de
verre, et lui firent signe de monter pour voir la personne qui était
dans la salle voisine.
--Est-ce là la femme en question? demanda celui-ci à voix basse. Le
juif fit un signe de tête affirmatif.
L'espion échangea un coup d'œil avec Fagin et partit comme un trait.