XLII. --Le Matois se fait de mauvaises affaires.

--Ainsi c'était vous-même qui étiez votre ami? dit le sieur Claypole,

autrement Bolter, quand, par suite de leurs conventions, il fut allé le

lendemain demeurer chez le juif; je m'en serais presque douté hier.

--Tout homme est son propre ami à lui-même, reprit le juif avec un

sourire insinuant; il ne peut nulle part en trouver de meilleur.

--Excepté quelquefois, pourtant, dit Maurice Bolter se donnant des airs

d'un homme du monde. Il y a des gens, vous savez, qui sont leurs ennemis

à eux-mêmes.

--Ne croyez pas cela, dit le juif. Lorsqu'un homme est son propre ennemi,

c'est seulement parce qu'il est beaucoup trop son ami, et non parce qu'il

prend plus les intérêts des autres que le sien propre. Bah! c'te

bêtise! ce ne serait pas naturel d'ailleurs.

--C'est encore vrai, reprit M. Bolter d'un air pensif; oh! vous êtes un

vieux malin!

M. Fagin vit avec un certain plaisir l'impression qu'il avait produite

sur le sieur Bolter. Pour en augmenter l'effet, il l'instruisit de

l'état de ses affaires et de ses opérations de commerce, mêlant si

bien la fiction à la vérité, que le respect et la crainte qu'il avait

inspirés à ce digne jeune homme s'accrurent visiblement.

--C'est la confiance mutuelle que nous avons l'un envers l'autre qui me

console et me dédommage pour ainsi dire des pertes douloureuses que je

fais quelquefois, poursuivit Fagin. Mon meilleur sujet . . . mon bras

droit m'a été ravi hier matin.

--Vous voulez dire qu'il est mort sans doute? reprit le sieur Bolter.

--Non pas, reprit Fagin, pas si mal que cela . . . pas tout à fait si

mal.

--Que peut-il donc lui être arrivé?

--Ils ont eu besoin de lui, répliqua le juif; ils ont jugé à propos de

le retenir.

--Pour affaires importantes peut-être? demanda le sieur Bolter.

--Non, reprit le juif; ils prétendent qu'ils l'ont vu mettre la main

dans la poche d'un monsieur. Ils l'ont fouillé comme de raison, et ils

ont trouvé sur lui une tabatière d'argent . . . la sienne, mon cher, la

sienne à lui, car il adorait le tabac en poudre et il en prenait

habituellement. Ils l'ont gardé jusqu'aujourd'hui, prétendant

connaître l'individu à qui appartient cette bagatelle . . .. Ah! il

valait bien cinquante tabatières comme celle-là; et j'en donnerais,

s'il était en mon pouvoir, la valeur avec le plus grand plaisir pour le

ravoir auprès de moi! Je voudrais que vous eussiez connu le Matois, mon

cher; je voudrais que vous l'eussiez connu!

--Faut espérer que je le connaîtrai, dit le sieur Bolter.

--Ah! j'en doute fort, répliqua le juif avec un soupir. S'ils

n'obtiennent point de nouvelles preuves à l'appui de cette accusation,

ce ne sera pas grand-chose et il reviendra dans six semaines ou deux mois

au plus tard; sans quoi ils sont dans le cas de l'envoyer au _pré_ comme

_pensionnaire_. Ils connaissent bien tout ce qu'il vaut, et ils en feront

un _pensionnaire_.

--Qu'entendez-vous par pré et pensionnaire? demanda le sieur Bolter. A

quoi bon me parler de cette manière, puisque je ne comprends pas!

Fagin allait traduire en langage vulgaire ces expressions mystérieuses

et recherchées, et le sieur Bolter eût su alors que la combinaison de

ces mots _pré_ et _pensionnaire_ signifiait condamné à perpétuité,

quand le dialogue fut interrompu par l'arrivée de maître Bates, qui

entra d'un air contrit, les deux mains dans ses poches.

--C'est fini, Fagin! dit Charlot.

--Que veux-tu dire? demanda celui-ci d'une voix tremblante.

--Ils ont trouvé le monsieur à qui appartient la boîte. Deux ou trois

témoins, qui plus est, sont venus grossir l'accusation, et le pauvre

Matois est enregistré pour un _passage au loin_. Il me faut un costume

de deuil et un crêpe à mon chapeau, Fagin, pour l'aller visiter avant

son départ. De penser que Jacques Dawkins, le _Matois_, le _fin Matois_,

sera déporté pour une méchante tabatière de deux sous et demi! . . .

Je n'aurais jamais cru qu'il dût faire ce voyage à moins d'une montre

d'or avec sa chaîne et les breloques. Oh! pourquoi n'a-t-il pas

dévalisé quelque vieux richard! Il aurait fait parler de lui et serait

du moins parti comme un monsieur, au lieu de nous quitter sans honneur et

sans gloire comme un misérable _grinche_!

Donnant ainsi un libre cours à sa douleur, maître Bates se laissa

tomber sur une chaise et garda quelque temps le silence.

--Qu'entends-tu par là quand tu dis qu'il nous quitte sans honneur et

sans gloire? demanda Fagin d'un ton courroucé. N'a-t-il pas toujours

été le premier d'entre vous tous? . . . y en a-t-il un seul, dis-je,

qui soit digne de décrotter ses bottes, hein?

--Non, certainement! répondit maître Bates d'une voix piteuse, je n'en

connais pas un seul qui puisse se vanter de cela.

--Eh bien! alors, que nous chantes-tu là, dit le juif avec aigreur. À

quoi bon ces jérémiades?

--Parce qu'on n'en dit rien dans les journaux, vous le savez bien

vous-même! s'écria Charlot s'irritant en dépit de son vénérable ami.

Parce que l'affaire n'aura point de publicité, et que personne ne saura

jamais ce qu'il était. Comment figurera-t-il dans le calendrier de

Newgate? Peut-être bien son nom n'y sera-t-il pas inscrit, seulement.

Ah! mon Dieu, mon Dieu! quel malheur! . . . Si ce n'est pas désolant!

--Ha! ha! fit le juif étendant la main et se tournant vers le sieur

Bolter, voyez un peu comme ils sont fiers de leur profession, mon cher!

N'est-ce pas édifiant?

--Il ne manquera de rien, reprit le juif. Il sera dans sa cellule comme

un seigneur, Charlot, comme un jeune prince. Il aura tout ce qu'il

désire . . . tout. Je veux qu'il ait, comme d'habitude, sa bière à

tous ses repas et de l'argent dans sa poche pour jouer à pile ou face,

s'il ne peut le dépenser.

--Vraiment! s'écria Charlot.

--Sans doute, repartit le juif. Et nous lui trouverons un défenseur,

Charlot. Nous choisirons celui qui passe pour avoir la meilleure

_platine_. Il prendra son parti avec chaleur dans un superbe discours qui

touchera l'audience. Notre jeune ami parlera aussi à son tour, s'il le

juge convenable, et nous verrons cela dans tous les journaux. Le _fin

Matois_ . . . (éclats de rire parmi l'auditoire). Plus loin . . .

(agitation au banc de MM. les jurés) . . . Et, quelques lignes plus bas

encore . . . (hilarité générale). Hein, Charlot!

--Ah! ah! s'écria maître Bates en riant, c'te besogne qu'il va vous

leur tailler à tous, dites donc, Fagin! . . . Comme le Matois va vous

les r'tourner! Je ne les vois pas _blancs_ avec lui, s'cusez du peu!

--Et qu'il fera bien de ne pas les ménager! reprit le juif.

--Il n'y a pas de doute, reprit Charlot se frottant les mains.

--Il me semble le voir maintenant, dit le juif fixant ses regards sur son

jeune élève.

--Et moi aussi, s'écria Charlot. Ah! ah! ah! Il me semble que j'y suis.

Parole d'honneur, Fagin, si je ne crois pas y être! Je me le représente

comme si ça se passait sous mes yeux. Quelle bonne farce! Ces vieilles

têtes à perruque, faisant tout leur possible pour garder leur sérieux,

et Jacques Dawkins ne se gênant pas plus pour leur dire sa façon de

penser que s'il était leur camarade, et leur parlant avec autant

d'aisance que le ferait le fils du président lui-même après un bon

repas, ah! ah! ah!

Le fait est que le juif avait si bien réussi à exciter la belle humeur

de son jeune élève, que maître Bates, qui avait d'abord considéré

l'emprisonnement de son ami comme un malheur, et le Matois lui-même

comme une victime, regardait maintenant cet illustre jeune homme comme le

principal acteur d'une scène comique, et il lui tardait de voir arriver

le moment où son jeune ami aurait une occasion si favorable de déployer

ses talents.

--Il faudrait aviser aux moyens d'avoir de ses nouvelles aujourd'hui

d'une manière ou d'autre, dit Fagin, voyons un peu?

--Si j'y allais? demanda Charlot.

--Ne t'avise pas de cela! reprit le juif. Es-tu fou, mon cher? En

vérité, il faut que tu sois archifou, pour penser à t'aller fourrer

dans la gueule du loup! . . . Non, non, mon cher! c'est assez pour moi

d'en avoir perdu un, sans encore m'exposer à perdre l'autre. C'est même

déjà trop pour cette fois.

--Vous ne voulez pas y aller vous-même, je pense? dit Charlot d'un ton

goguenard.

--Cela ne m'irait pas du tout, reprit Fagin en secouant la tête.

--Alors, pourquoi n'envoyez-vous pas ce nouveau venu? demanda maître

Baies posant sa main sur le bras de Noé. Personne ne le connaît.

--S'il veut bien y aller, je ne demande pas mieux, observa Fagin.

--Pourquoi ne voudrait-il pas? répliqua Charlot.

--Je ne sais pas, mon cher, dit Fagin se tournant vers Bolter, je ne sais

réellement pas!

--Oh! que si, vous savez bien, observa Noé faisant quelques pas

rétrogrades vers la porte. Que si, que si, vous savez bien, ajouta-t-il

en branlant la tête, un tant soit peu alarmé de la proposition de

Charlot. Pas de ça, Lisette! ça n'entre pas dans mon département, ce

genre de _besogne-là_. Vous ne l'ignorez pas, d'ailleurs!

--Pour quel genre de _travail_ l'avez-vous donc embauché, Fagin? demanda

maître Bates toisant Noé de la tête aux pieds avec un air de dédain;

pour jouer des jambes quand il y aura quelque chose de _louche_, et pour

_tortiller_, à lui seul, tout ce qu'il y aura sur la table quand tout

ira bien, sans doute?

--Ceci ne vous regarde pas, mon jeune homme, répliqua le sieur Bolter,

et si vous vous permettez ces libertés avec vos _supérieurs_, nous

pourrons bien nous fâcher: je ne vous dis que ça!

Maître Bates partit d'un tel éclat de rire à cette menace, que Fagin

fut longtemps avant de pouvoir interposer son autorité et faire

comprendre au sieur Bolter qu'il ne courait aucun risque à visiter le

bureau de police, d'autant plus que, comme la petite affaire qui

l'amenait à Londres n'avait pas encore transpiré dans cette ville, et

que son signalement n'y était pas encore parvenu, il était plus que

probable qu'on ne le soupçonnerait pas de s'y être réfugié; qu'en

conséquence, s'il changeait de costume, il n'y avait pas plus de danger

pour lui à aller au bureau de police, qu'il n'y en aurait partout

ailleurs, puisque, de tous les endroits de la capitale, c'est, sans

contredit, celui qu'on penserait le moins qu'il dut visiter de son plein

gré.

Persuadé par ces paroles de Fagin, aussi bien que par la crainte que ce

dernier lui avait inspirée, le sieur Bolter consentit, d'assez mauvaise

grâce, à faire cette démarche. Par le conseil du juif, il revêtit un

costume de charretier.

Lorsque tous ces arrangements furent pris, on lui fit le portrait du

Matois de manière qu'il pût facilement le reconnaître; et Charlot

l'ayant accompagné jusqu'à l'entrée de la rue dans laquelle se

trouvait le bureau de police, lui promit de l'attendre au même endroit.

Noé Claypole, ou plutôt Maurice Bolter (comme il plaira au lecteur de

l'appeler), suivant la direction que lui avait donnée Charlot Bates, qui

avait lui-même une connaissance exacte des lieux, arriva sans obstacle

dans le sanctuaire de la justice.

Noé chercha des yeux le Matois; mais, quoiqu'il vît plusieurs femmes

qui auraient bien pu passer, les unes pour la mère, les autres pour les

sœurs de cet estimable jeune homme, et que, parmi les hommes qui

parurent au banc des prévenus, il y en eût plus d'un qui lui

ressemblât assez pour qu'on le prît pour son frère ou pour son père,

il n'aperçut pourtant, parmi les jeunes gens de son âge, personne qui

répondît au signalement qu'on lui avait donné. Il attendait avec

impatience, lorsque parut un jeune prisonnier qu'il reconnut aussitôt

pour Jacques Dawkins.

C'était en effet le Matois, qui, les manches retroussées comme de

coutume, la main gauche dans son gousset, et de l'autre tenant son

chapeau, entra délibérément, suivi du geôlier. Ayant pris place au

banc des accusés, il demanda d'un ton semi-sérieux et semi-comique la

raison pour laquelle on le traitait d'une manière aussi indigne.

--Silence! cria le geôlier.

--Je suis Anglais, n'est-ce pas? dit le Matois. Où sont mes privilèges?

--Vous les aurez assez tôt, vos privilèges, et ils _seront poivrés_,

que je dis, reprit le geôlier.

--Nous verrons un peu ce que l'ministre de l'intérieur aura à dire aux

_becs_ si on me r'tire mes privilèges, répliqua Jacques Dawkins.

Maintenant, voulez-vous bien m'faire le plaisir de m'expliquer de quoi

qu'il en r'tour ne? J'vous s'rai obligé, poursuivit-il s'adressant aux

magistrats, de terminer cette petite affaire au plus vite, et de ne pas

m'tenir là en suspens, au lieu d'vous amuser à lire le journal, car

j'ai rendez-vous avec un monsieur, dans la Cité, et comme il sait que je

suis très exact, pour ce qui est des _affaires_, et que je n'ai jamais

manqué à ma parole, il s'en ira d'abord, je vous préviens, si je

n'arrive pas à l'heure dite. Avec ça qu'je ne r'clamerai point des

dommages et intérêts contre ceux qui m'auront fait perdre mon temps;

non, s'cusez! du plus souvent!

Ayant dit ces paroles avec une volubilité extraordinaire, il pria le

geôlier de lui faire connaître les noms de ces _deux vieux rococos_

(désignant les magistrats) qui étaient assis au comptoir: ce qui excita

tellement l'hilarité des spectateurs, qu'ils rirent d'aussi bon cœur

que l'eût fait maître Bates lui-même, s'il se fut trouvé là.

--Silence! cria le geôlier.

--De quoi s'agit-il? demanda l'un des juges.

--Il s'agit d'un vol, monsieur le président, répondit le geôlier.

--Ce garçon a-t-il déjà comparu ici?

--Il n'a pas comparu devant ce tribunal, monsieur le président,

répliqua le geôlier, quoiqu'il l'ait mérité plus d'une fois; mais je

réponds qu'il a été _plus d'une fois_ autre part. Je le connais de

long temps.

--Ah! vous me connaissez! dit le Matois prenant note de la déclaration

du geôlier; c'est bon à savoir. Je me rappellerai ça! Ce n'est rien

autre chose qu'une diffamation; rien qu'ça, s'cusez!

Ces paroles furent suivies de nouveaux éclats de rire parmi la foule, et

d'un autre: _Silence!_ de la part du geôlier.

--Où sont les témoins? demanda le greffier.

--C'est juste, au fait! reprit le Matois. Où sont-ils? Je serais bien

curieux de les connaître.

Il fut bientôt satisfait sur ce point; car un _policeman_ s'étant

avancé, déclara qu'il avait vu dans la foule le prisonnier introduire

sa main dans la poche d'un inconnu et en retirer un mouchoir qu'il

examina attentivement, et que, ne l'ayant pas trouvé sans doute assez

bon pour lui, il le remit de la même manière après s'être mouché

dedans; qu'en conséquence il l'avait arrêté pour ce fait; et qu'ayant

été fouillé au _violon_, on avait trouvé sur lui une tabatière

d'argent, sur le couvercle de laquelle était gravé le nom du monsieur

à qui elle appartenait, et qui était même présent à l'audience.

Ce monsieur, dont on avait découvert la demeure au moyen de l'almanach

du commerce, jura que la tabatière était réellement à lui, et qu'il

l'avait perdue la veille au moment où il se dégageait de la foule. Il

ajouta qu'il avait remarqué un jeune homme empressé se frayer un chemin

à travers la presse, et que ce jeune homme était bien le prisonnier

qu'il voyait devant lui.

--Avez-vous quelque question à faire, au témoin ici présent, jeune

homme? dit le magistrat.

--Je n'voudrais pas m'abaisser à tenir conversation avec lui, répondit

le Matois.

--Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense?

--N'entendez-vous pas M. le président qui vous demande si vous avez

quelque chose à dire pour votre défense? dit le geôlier donnant un

coup de coude au Matois, qui s'obstinait à garder le silence.

--J'vous demande bien pardon, dit celui-ci levant la tête d'un air

distrait et s'adressant au magistrat. Est-ce à moi qu'vous parliez, mon

vieux?

--Je n'ai jamais vu un petit vagabond aussi effronté que celui-là,

monsieur le président! observa le geôlier. N'avez-vous rien à dire,

vous, petit filou?

--Non pas ici, répliqua le Matois, car ce n'est pas ici la _boutique_ à

la justice. D'ailleurs mon défenseur est maintenant à déjeuner avec le

vice-président de la chambre des communes; mais j'aurai quelque chose à

dire autre part et lui aussi, ainsi que mes amis, qui sont en grand

nombre et très respectables.

--Reconduisez-le en prison, cria le greffier il sera jugé aux prochaines

assises.

--Allons! dit le geôlier.

--Me v'là! reprit le Matois brossant son chapeau avec la paume de sa

main. Ah! poursuivit-il s'adressant aux magistrats, ça n'vous sert de

rien de paraître effrayés, allez! J'n'aurai pas de pitié de vous pour

un liard, soyez-en sûrs! . . . C'n'est pas mon intention de vous

ménager, prenez garde de l'perdre! . . . Il vous en cuira pour ça, mes

camarades, soyez tranquilles! . . . Je r'fuserais maintenant ma

liberté, voyez-vous bien, quand même vous vous mettriez à mes genoux

pour me la faire accepter! Allons, vous! dit-il au geôlier,

r'conduisez-moi en prison, j'suis prêt à vous suivre!

Ayant dit cela, le Matois se laissa prendre au collet et suivit ou

plutôt marcha côte à côte avec le geôlier, ne cessant de menacer les

juges jusqu'à ce qu'il fut hors de la salle; ensuite il tira la langue

à son gardien avec un air de satisfaction intérieure, et se retrouva de

nouveau sous les verrous. Après que le Matois eut quitté la salle, Noé

s'en retourna du mieux qu'il put à l'endroit où il avait laissé

maître Bates.

Ils se hâtèrent donc d'apporter à Fagin l'heureuse nouvelle que le

Matois faisait honneur aux _principes_ qu'il avait reçus, et qu'il

travaillait à s'établir une glorieuse réputation.

XLIII. --Le temps est arrivé pour Nancy de tenir sa promesse envers

Rose. --Elle y manque. --Noé Claypole est employé par Fagin pour une

mission secrète.

On était au dimanche soir: l'horloge de l'église voisine annonça

l'heure. Fagin et Sikes, qui causaient ensemble, se turent un instant

pour écouter. Nancy leva la tête et prêta une oreille attentive.

--Onze heures, dit Sikes se levant de sa chaise et écartant le rideau de

la fenêtre pour regarder dans la rue. Il fait noir comme dans un four.

Un fameux temps pour les _affaires_!

--Ah! reprit le juif, n'est-ce pas dommage, hein, Guillaume, qu'il n'y

ait rien de prêt pour cette nuit?

--Vous avez raison cette fois, repartit brusquement Sikes; c'est d'autant

plus dommage que je me sens tout à fait en train ce soir.

Le juif poussa un soupir et secoua tristement la tête.

--Aussi, à la première occasion qui se présentera, faudra prendre la

balle au bond et réparer le temps perdu, il n'y a pas à dire, continua

Sikes.

--Voilà ce qui s'appelle parler! dit le juif lui donnant un petit coup

sur l'épaule; j'aime à vous entendre parler ainsi, Guillaume.

--Vraiment! reprit Sikes, ça m'fait plaisir!

--Ah! ah! ah! fit le juif encouragé par cette remarque, vous êtes dans

votre assiette ce soir, Guillaume, vous êtes tout à fait dans votre

assiette!

--Je ne suis pas dans mon assiette, quand vous posez vos griffes sur mon

épaule, dit Sikes repoussant la main du juif. Ainsi, à bas les pattes!

Fagin ne répondit rien à ce compliment flatteur; mais, tirant Sikes par

la manche, il lui montra du doigt Nancy, qui, ayant profité du moment

où ils étaient à causer pour mettre son chapeau, se disposait à

sortir.

--Eh bien! Nancy, cria Sikes, que fais-tu donc là! où as-tu l'intention

d'aller à l'heure qu'il est?

--Pas bien loin.

--Est-ce que c'est une réponse ça, _Pas bien loin_! reprit Sikes. Où

vas-tu?

--Pas loin, te dis-je.

--Mais encore! veux-tu répondre, demanda Sikes, qui commençait à

s'échauffer, je te demande où tu vas?

--Je ne sais pas, répondit la fille.

--Eh bien! donc, dit Sikes plutôt par esprit de contradiction que parce

qu'il n'avait aucune raison pour l'empêcher de sortir, assieds-toi et ne

bouge pas de là!

--Je ne me porte pas bien, je te l'ai déjà dit, observa Nancy; j'ai

besoin de prendre l'air.

--Passe la tête par la fenêtre et prends-en à discrétion, reprit

Sikes.

--Il n'y en a pas assez là, repartit la fille: j'ai besoin de prendre

l'air dans la rue.

--Tu n'iras pas dans la rue! répliqua Sikes. Disant cela, il alla fermer

la porte, mit la clef dans sa poche, et arrachant le chapeau de la tête

de Nancy, il le jeta sur le haut d'une vieille armoire. Maintenant,

ajouta le brigand, je te dis encore une fois de t'asseoir et de rester

tranquille, tu m'entends!

--Ce n'est pas un chapeau qui m'empêcherait de sortir, dit la fille en

pâlissant. Que signifie cela, Guillaume! Sais-tu ce que tu fais?

--C'est un peu fort! s'écria Sikes se tournant vers Fagin. Il faut

qu'elle ait perdu l'esprit, sans quoi elle n'oserait pas me parler ainsi.

--Tu me feras faire un coup de tête! murmura Nancy mettant ses deux

mains sur sa poitrine comme pour retenir un cri qui allait lui échapper,

laisse-moi sortir, je te dis! tout de suite! . . . à l'instant même!

--Non! s'écria Sikes.

--Dites-lui qu'il ferait mieux de me laisser sortir, Fagin! Il ferait

beaucoup mieux . . . M'entends-tu? cria Nancy frappant du pied sur le

plancher.

--Si je t'entends! reprit Sikes se retournant brusquement pour la

regarder en face; je ne t'ai déjà que trop entendue! Si tu dis encore

un seul mot, je te ferai étrangler par mon chien ça fait que tu crieras

pour quelque chose. Qu'est-ce lui prend? a-t-on jamais vu!

--Laisse-moi sortir, dit Nancy d'un ton suppliant. Laisse-moi sortir,

Guillaume, je t'en prie! ajouta-t-elle en s'asseyant par terre près de

la porte. Tu ne sais pas ce que tu fais. Non, tu ne le sais pas . . .

Seulement une heure, dis; je t'en supplie!

--Cette fille est devenue folle! s'écria Sikes l'empoignant par le bras.

Allons, lève-toi!

--Non! non! cria Nancy, je ne me lèverai pas à moins que tu ne me

laisses sortir.

Sikes l'examina quelque temps en silence; et, profitant du moment où

elle ne faisait plus de résistance, il lui mit les mains derrière le

dos et l'entraîna avec beaucoup de peine dans la chambre voisine, où,

l'ayant assise de force sur une chaise, il l'y tint en respect.

--A-t-on jamais vu! dit-il en essuyant son visage couvert de sueur.

Est-elle étonnante, cette fille, avec ses volontés!

--C'est vrai, dit le juif d'un air pensif, c'est une fille étonnante.

--Pour quelle raison pensez-vous qu'elle voulait sortir ce soir, dites?

demanda Sikes. Vous devez la connaître mieux que moi. Qu'est-ce que

c'est que cette idée qu'elle s'est mise dans la tête?

--Entêtement de femme, je pense, mon cher, répliqua le juif haussant

les épaules.

--Peut-être bien, gronda Sikes. Je croyais l'avoir soumise, mais elle

est pire que jamais.

--Certainement qu'elle est pire, reprit le juif d'un air distrait. Je ne

l'ai jamais vue s'emporter pour un rien, comme aujourd'hui.

--Ni moi non plus, repartit Sikes. Je crois bien qu'elle a attrapé un

peu de cette coquine de fièvre qui m'a mis sur les dents. Ça n'peut

être que ça; qu'en pensez-vous?

--C'est possible, répliqua le juif.

--Je me charge de lui tirer un peu de sang, si ça lui prend encore, ces

lubies-là, dit Sikes. J'éviterai au médecin la peine de venir.

Le juif fit un signe expressif de tête, donnant à entendre qu'il

approuvait fort ce genre de traitement.

--Elle ne m'a pas quitté d'un seul instant pendant cette maladie; elle

rôdait nuit et jour autour, de mon lit, tout le temps que j'ai été sur

le dos; tandis que vous, vieux crocodile que vous êtes, vous m'avez

laissé là; vous m'avez abandonné, vous vous êtes tenu à l'écart,

dit Sikes. Nous n'avions pas le sou à la maison, et c'est probablement

ce qui l'aura tourmentée. D'avoir été enfermée si longtemps, aussi,

ça peut bien lui avoir aigri le caractère, hein?

--C'est très probable, mon cher! dit le juif à voix basse. Chut! la

voici!

A peine avait-il dit ces mots, que Nancy reparut dans la chambre, et

revint s'asseoir à sa place. Elle avait dû pleurer, car ses yeux

étaient rouges et gonflés. Elle s'agita d'abord sur sa chaise, et, un

instant après, elle partit d'un éclat de rire.

--La voilà qui rit maintenant! s'écria Sikes se tournant d'un air

surpris vers son compagnon.

Le juif lui fit signe de ne pas y faire attention, et Nancy devint

bientôt plus calme. Ayant dit tout bas à Sikes qu'il n'y avait pas à

craindre maintenant qu'elle retombât, et qu'il pensait bien que c'était

fini, Fagin prit son chapeau et souhaita le bonsoir à ses deux amis.

Arrivé près de la porte, il s'arrêta, et jetant un regard autour de

lui, il demanda si quelqu'un ne voulait pas l'éclairer pour descendre.

--Eclaire-le, Nancy, dit Sikes bourrant sa pipe, ce serait dommage s'il

venait à s'casser l'cou; il priverait les assistants du plaisir de le

voir pendre.

Nancy prit la chandelle et accompagna le vieillard jusqu'au bas de

l'escalier. Lorsqu'ils eurent atteint le passage d'entrée, le juif,

posant son doigt sur ses lèvres, dit tout bas à l'oreille de la jeune

fille:

--Qu'y a-t-il donc, Nancy, hein?

--Que voulez-vous dire? reprit celle-ci sur le même ton.

--Quelle est la cause de tout ceci? demanda Fagin. Si ce gros brutal se

conduit indignement envers toi, ajouta-t-il en montrant du doigt l'étage

supérieur, pourquoi ne pas? . . .

--Quoi donc? dit celle-ci voyant que Fagin n'achevait point sa phrase et

qu'il la regardait attentivement.

--N'importe! reprit celui-ci. Nous reparlerons de cela une autre fois. Tu

as en moi un ami, Nancy, un véritable ami. J'ai les moyens de faire bien

des choses! Quand tu voudras te venger de celui qui te traite comme un

chien, quand je dis comme un chien, pis qu'un chien, car il flatte le

sien quelquefois, viens me trouver, entends-tu, Nancy? ce n'est qu'un

oiseau de passage, _lui_; tandis que moi, Nancy, tu me connais depuis

longtemps . . . depuis bien longtemps.

--Je vous connais bien, dit la fille sans faire paraître la moindre

émotion. Bonsoir!

Tout en regagnant sa demeure, Fagin donna un libre cours aux pensées qui

occupaient son esprit. Depuis quelque temps il avait conçu l'idée que

Nancy, lassée de la brutalité du brigand, voulait le laisser. L'objet

de cette nouvelle affection n'était point parmi ses mirmidons à lui . .

. Ce serait une bonne acquisition à faire avec un tel partenaire que

Nancy, pensait Fagin; il fallait donc se les assurer tous deux au plus

tôt.

--Avec un peu de persuasion, pensait Fagin, quel motif plus puissant

pourrait déterminer cette fille à empoisonner Sikes? . . . D'autres

l'ont fait avant elle, et ont même fait pis . . .

Il se leva de bonne heure le lendemain et attendit avec impatience

l'arrivée de son nouveau compagnon, qui, après un certain laps de

temps, se présenta enfin et commença par attaquer furieusement les

vivres.

--Bolter! dit le juif prenant une chaise et s'asseyant en face de Noé.

--Eh bien! me voilà! qu'est-ce que vous me voulez? reprit celui-ci. Ne

me donnez rien à faire avant que j'aie fini de déjeuner; c'est assez

l'habitude dans cette maison: on n'a jamais le temps de manger!

--Vous pouvez parler en mangeant, n'est-ce pas?

--Oh! sans doute, je n'en mange que mieux quand je parle, reprit Noé

coupant une énorme tranche de pain. Où est Charlotte?

--Elle est sortie, dit Fagin, je l'ai envoyée dehors ce matin avec

l'autre jeune fille, parce que j'avais besoin d'être seul avec vous.

--Vous auriez dû lui dire de me faire des rôties au beurre auparavant,

repartit Noé . . . Eh bien! parlez toujours, parlez, vous ne

m'interromprez pas.

Il n'y avait pas de danger que quoi que ce fût pût l'interrompre; car

il s'était attablé avec la ferme intention d'_abattre de la besogne_,

et il y allait en effet de si bon cœur, qu'il faisait sauter les miettes

par-dessus sa tête.

--Vous avez joliment travaillé hier, savez-vous bien! dit le juif, six

shillings neuf pence et demie. Le _vol aux moutards_ fera votre fortune,

mon cher.

--N'oubliez pas d'ajouter trois pintes à bière et une mesure à lait.

--Non, certainement, mon cher, reprit le juif, l'escamotage des trois

pots d'étain est sans doute quelque chose de très adroit; mais celui de

la boîte à lait est tout à fait un chef-d'œuvre.

--Pas mal, je dis, pour un débutant! repartit le sieur Bolter avec un

air de complaisance; j'ai décroché les pintes d'une grille en fer

devant une maison bourgeoise, et comme la boîte à lait était sur le

seuil d'une porte, en-dehors d'un cabaret, je l'ai ramassée, de crainte

qu'elle ne se rouillât ou qu'elle n'attrapât un rhume; c'est trop

juste, n'est-ce pas! ha! ha! ha!

Le juif affecta de rire aux éclats, et M. Bolter, ayant fait de même,

mordit à belles dents dans sa première tranche de pain et de beurre; et

à peine l'eut-il expédiée, qu'il s'en coupa une seconde.

--J'ai besoin de vous, Bolter, dit Fagin s'accoudant sur la table, pour

un coup de main qui exige beaucoup de prudence.

--Dites donc! reprit Bolter, n'allez pas m'exposer à quelque danger ou

m'envoyer encore dans un bureau de police! Je vous préviens que ça ne

me convient pas du tout! . . . Ça ne peut vraiment pas m'aller!

--Il n'y a pas le moindre danger à courir, mon cher, repartit le juif;

pas le moindre, mon cher. Il s'agit seulement de suivre une femme et

d'épier ses actions.

--Une vieille femme? demanda le sieur Bolter.

--Non, une jeune femme, répliqua Fagin.

--Je puis faire cela à merveille, dit le sieur Bolter. À l'école

j'étais un fameux rapporteur, allez. Pourquoi faut-il que je la suive?

Ce n'est pas pour . . .

--Non, interrompit Fagin. Il n'y a rien autre chose à faire qu'à me

dire où elle va, qui elle voit, et, s'il est possible, ce qu'elle fait;

se rappeler le nom de la rue, si c'est une rue, ou bien de la maison, si

c'est une maison, et me donner enfin tous les renseignements que vous

pourrez vous-même recueillir.

--Que me donnerez-vous pour cela?

--Je vous donnerai une livre sterling. Et c'est ce que je n'ai jamais

donné jusqu'alors pour une corvée de ce genre, dont je ne tire

moi-même aucun profit.

--Qui est cette femme? demanda Noé.

--Une des nôtres, répondit le juif.

--Je vois ce que c'est, s'écria Bolter en fronçant le nez: vous avez

des soupçons sur elle, n'est-ce pas?

Elle a fait de nouvelles connaissances, mon cher, répliqua le juif, et

il faut que je sache ce qu'elles sont.

--Je devine, reprit Noé. Seulement pour avoir le plaisir de les

connaître, afin de savoir si ce sont des gens respectables, hein? ha!

ha! ha! Je suis votre homme.

--Je savais bien que vous ne demanderiez pas mieux, s'écria Fagin.

--Il n'y a pas de doute à cela, repartit Noé. Où est-elle, où et

quand devrai-je la suivre?

--Je vous dirai tout cela, mon cher . . . je vous la ferai connaître

quand il sera temps, dit Fagin, ayez soin de vous tenir prêt; le reste

me regarde.

Ce soir-là, le lendemain et le jour suivant, l'espion, botté et

accoutré de ses habits de charretier, se tint prêt à partir au signal

de Fagin. Six nuits se passèrent ainsi; six mortelles nuits à chacune

desquelles le juif rentra désappointé, donnant à entendre en peu de

mots qu'il n'était pas encore temps. Le soir du septième jour, il

rentra plus tôt que les jours précédents, et un air de satisfaction

brillait sur son visage: c'était un dimanche.

--Elle sort ce soir, dit Fagin, et c'est pour aller voir ses nouvelles

connaissances, j'en suis sûr; car elle a été seule toute la journée,

et celui qu'elle redoute ne reviendra guère avant le jour. Partons vite,

il est temps!

Noé se leva sans dire un seul mot; car l'extrême joie que ressentait le

juif s'était communiquée à lui. Ils sortirent à la dérobée, et,

ayant traversé un labyrinthe de rues, ils arrivèrent enfin devant un

cabaret.

Il était onze heures et un quart, et la porte en était fermée. Elle

tourna doucement sur ses gonds à un léger sifflement que fit le juif.

Osant à peine chuchoter, mais substituant les gestes aux paroles, Fagin

et le jeune juif qui leur avait ouvert montrèrent à Noé le carreau de

verre, et lui firent signe de monter pour voir la personne qui était

dans la salle voisine.

--Est-ce là la femme en question? demanda celui-ci à voix basse. Le

juif fit un signe de tête affirmatif.

L'espion échangea un coup d'œil avec Fagin et partit comme un trait.

Olivier Twist: Les voleurs de Londres · 第 54 / 60 题