M. Bumble voulut ici placer son mot.

--Taisez-vous, dit Monks d'un ton d'autorité.

Disant cela, il tira de sa poche un sac de toile, et compta sur la table

vingt-cinq souverains, qu'il donna ensuite à la matrone.

--Maintenant, dit-il, empochez cela! et lorsque ce maudit coup de

tonnerre que je sens approcher aura éclaté sur l'exécrable cassine,

racontez-nous ce que vous savez.

Le tonnerre, qui se faisait entendre avec plus de force qu'auparavant, et

qui semblait vouloir éclater sur la maison et la réduire en poudre,

ayant enfin cessé, Monks, qui pendant ce temps s'était couvert la

figure de ses deux mains et avait la tête appuyée sur la table se

releva quand le danger fut passé et se pencha en avant pour écouter ce

que la femme allait dire.

--Lorsque la vieille Sally mourut, c'est ainsi que s'appelait cette

femme, dit la matrone, j'étais seule avec elle.

--N'y avait-il point quelqu'un tout près, demanda Monks à voix basse,

quelque autre malade ou quelque idiote couchée dans la même chambre,

laquelle aurait pu entendre, et, par conséquent, comprendre? . . .

--Il n'y avait pas une âme, répliqua la matrone. Nous étions tout à

fait seules. J'étais à son chevet quand elle rendit le dernier soupir.

--Bien, dit Monks regardant fixement la matrone.

--Elle m'a parlé d'une jeune fille, poursuivit la matrone, qui accoucha,

quelques années auparavant, non seulement dans la même chambre, mais

encore dans le même lit.

--Comme les choses se découvrent pourtant, à la fin! dit Monks

visiblement agité. N'est-ce pas étonnant?

--L'enfant à qui cette jeune fille donna le jour est le petit garçon

dont vous lui avez parlé hier, reprit la matrone tournant la tête vers

son mari. La mère de cet enfant (la jeune fille en question) a été

volée par la vieille Sally la garde-malade.

--Lorsqu'elle vivait? demanda Monks.

--Non, après sa mort! répliqua l'autre frémissant involontairement.

Cette jeune fille était encore tiède quand la garde détacha du cadavre

de la jeune mère ce que celle-ci, jusqu'à son dernier moment, l'avait

priée de garder pour le bien de son enfant.

--Elle l'aura vendu, sans doute! s'écria Monks hors de lui. L'a-t-elle

vendu? . . . Où? . . . Quand? . . . À qui? . . . Y a-t-il longtemps?

. . .

--Comme elle pouvait à peine articuler ces mots, quand elle m'a confié

cela, dit la matrone, elle est morte sans m'en dire davantage.

--Sans en dire davantage! s'écria Monks d'un air furieux. C'est un

mensonge! Je ne souffrirai pas que vous me trompiez! Elle en a dit

davantage! Je vous arracherai la vie à tous deux, si vous ne me dites ce

que c'était!

--Je vous assure encore une fois qu'elle ne m'a pas dit un seul mot de

plus, reprit celle-ci avec un sang-froid que M. Bumble était loin de

partager; mais, d'une main à moitié fermée, elle me prit par ma robe

et m'attira près d'elle, et lorsque je vis qu'elle était morte, je

m'aperçus, en retirant ma robe d'entre ses doigts, qu'elle tenait un

morceau de papier tout crasseux.

--Qui contenait? . . . interrompit brusquement Monks.

--Rien du tout, répliqua la matrone, c'était une reconnaissance du

Mont-de-Piété.

--Pour quel objet? . . . demanda Monks.

--Vous le saurez tout à l'heure, répondit la femme. J'ai tout lieu de

croire qu'elle avait d'abord gardé l'objet pendant quelque temps, dans

l'espoir, sans doute, d'en tirer un plus grand profit, et qu'elle le mit

ensuite en gage, ayant soin, sur l'argent qu'elle en aura reçu,

d'épargner de quoi payer, chaque année, les intérêts, afin de pouvoir

le retirer en cas de besoin. Elle est donc morte, comme je viens de vous

le dire, tenant fortement serré dans sa main ce morceau de papier tout

sale et tout déchiré. Comme il ne s'en fallait que de trois jours pour

que l'année fût écoulée, j'ai pensé que je pourrais moi-même un

jour en tirer avantage et j'ai dégagé l'objet.

--Où est-il maintenant? demanda Monks avec impatience.

--Le voici, répliqua la matrone. Et comme s'il lui eût tardé d'en

être débarrassée, elle jeta vivement sur la table un petit sac de peau

à peine assez grand pour contenir une montre de femme. Monks s'en empara

aussitôt, et, l'ouvrant d'une main tremblante, il en tira un petit

médaillon en or contenant deux boucles de cheveux et une alliance toute

simple.

--Le mot _Agnès_ est gravé à l'intérieur de la bague, dit la matrone.

Le nom de famille est laissé en blanc: mais il y a la date, qui est, je

crois, un an avant l'époque de la naissance de l'enfant. J'ai découvert

cela.

Est-ce là tout? dit Monks après avoir examiné attentivement les objets.

--C'est tout, répondit la femme . . . Je ne sais rien de cette histoire,

au-delà de ce que je puis deviner, dit la dame s'adressant à Monks

après un instant de silence. Je ne désire pas non plus en savoir

davantage, car ce ne serait peut-être pas prudent, et je crains bien

qu'il n'y ait rien à gagner . . . mais il m'est bien permis de vous

faire deux questions, n'est-ce pas?

--Sans doute, répliqua Monks un tant soit peu surpris; mais que j'y

réponde ou non, c'est une autre question.

--Ce qui fait trois questions, observa M. Bumble voulant faire le

plaisant. --Est-ce là tout ce que vous désiriez de moi? demanda la

matrone.

--C'est tout, répondit Monks. Et puis quoi, encore?

--Ce que vous vous proposez d'en faire peut-il me porter préjudice?

--Jamais, reprit Monks, pas plus qu'à moi . . . Regardez! mais ne faites

pas un seul pas en avant, ou c'en serait fait de vous pour toujours!

Disant ces mots, il poussa la table de côté, et passant sa main dans un

anneau de fer fixé dans le plancher, lâcha une trappe qui s'ouvrit

justement aux pieds de M. Bumble; ce qui effraya tellement ce dernier,

qu'il recula précipitamment.

--Jetez un coup d'œil au fond, dit Monks baissant la lanterne dans le

gouffre. N'ayez pas peur de moi! J'aurais pu vous faire descendre la

garde bien tranquillement, quand vous étiez tous deux assis dessus, si

telle avait été mon intention.

Rassurée par ces paroles, la matrone approcha jusque sur le bord du

précipice; et M. Bumble lui-même, poussé par la curiosité, en fit

autant. L'eau bourbeuse, grossie par la pluie, coulait rapidement

au-dessous et faisait un tel bruit en se brisant contre les piliers

verdâtres qui soutenaient l'édifice, qu'il était impossible de

s'entendre.

--Si l'on précipitait un homme au fond de ce gouffre, où pensez-vous

qu'on doive retrouver son cadavre demain matin? dit Monks secouant la

corde au bout de laquelle était attachée la lanterne.

--A douze milles d'ici, et coupé en morceaux, qui plus est, répliqua

Bumble reculant d'horreur à cette seule pensée.

Monks tira de sa poche le petit sachet qu'il y avait mis à la hâte, et

l'attachant solidement avec une ficelle à un morceau de plomb qui était

par terre, dans un coin de la chambre, il le jeta dans la rivière.

Ils se regardèrent tous trois, et parurent soulagés d'un poids énorme.

--Voilà ce que c'est! dit Monks fermant la trappe. Si la mer rejette ses

cadavres sur le rivage, comme certains écrivains le prétendent, elle

garde au moins l'or et l'argent; et je ne doute pas que cette bagatelle

n'y reste ensevelie pour toujours . . . Nous n'avons rien de plus à nous

dire, ainsi nous pouvons nous séparer.

--Comme de raison! s'empressa de dire M. Bumble.

--Vous saurez retenir votre langue, j'espère? dit Monks lançant à ce

dernier un regard menaçant; je n'ai pas besoin de faire cette

recommandation à votre femme, je suis sûr qu'elle gardera le secret.

--Vous pouvez compter sur moi, jeune homme! répliqua M. Bumble.

Ce fut fort heureux pour M. Bumble que la conversation finît là, car il

se trouvait en ce moment si près de l'échelle qu'il s'en fallait de

bien peu qu'il ne tombât, la tête la première, dans la pièce

au-dessous. Il alluma sa lanterne à celle que Monks détacha de la

corde; et, ne cherchant nullement à prolonger l'entretien, il descendit

en silence, suivi de sa femme. Monks descendit le dernier.

A peine furent-ils dehors, que Monks, qui n'aimait point sans doute à

rester seul, appela un petit garçon qui s'était tenu caché quelque

part dans le bas de la maison; et lui ayant dit de prendre de la lumière

et de marcher le premier, il retourna à la chambre qu'il venait de

quitter.

XXXVIII. --Le lecteur se retrouve avec d'anciennes connaissances. --Monks

et Fagin se concertent entre eux.

Il pouvait être environ sept heures du soir, le lendemain même du jour

où les trois dignes personnages dont il est fait mention dans le

chapitre précédent réglèrent ensemble leurs petites affaires, quand

Guillaume Sikes, s'éveillant tout à coup, demanda d'un ton bourru

quelle heure il était.

Coiffé d'un sale bonnet de coton et enveloppé dans sa grande-redingote

blanche, à défaut de robe de chambre, le brigand reposait

tranquillement sur son lit. Une barbe dure et épaisse, qui n'avait pas

été faite depuis huit jours, jointe à la teinte cadavéreuse de son

visage, ajoutait à la férocité de ses traits. Le chien était couché

au chevet du lit, tantôt regardant son maître d'un œil pensif, et

tantôt dressant les oreilles ou grognant sourdement, selon que quelque

bruit attirait son attention. Auprès de la fenêtre était une jeune

femme occupée à raccommoder un vieux gilet qui formait une partie de

l'habillement du voleur. Elle était si pâle et si défaite, à force de

veilles et de privations, que, sans le son de sa voix, au moment où elle

répondit à la question de Sikes, on eût eu beaucoup de peine à

reconnaître en elle cette même Nancy qui a déjà figuré dans le cours

de cette histoire.

--Sept heures viennent de sonner à l'instant, dit la jeune fille;

comment te trouves-tu ce soir, Guillaume?

--Aussi faible que de l'eau, répliqua Sikes. Voyons, donne-moi la main

et aide-moi à sortir de cet infernal lit, d'une manière ou d'autre!

La maladie de Sikes n'avait pas adouci son caractère; car, au moment où

Nancy, l'ayant aidé à se lever, le conduisait vers une chaise, il fit

des imprécations contre sa maladresse, et il la frappa.

--Ne vas-tu pas pleurnicher? dit-il; ôte-toi de là, si tu veux

r'nifler! Si tu n'peux rien faire de mieux, décampe au plus vite!

Entends-tu?

--Pourquoi donc, Guillaume? demanda celle-ci posant sa main sur l'épaule

de Sikes; tu n'as pas l'intention de me maltraiter ce soir, je pense?

--Non! . . . Et pourquoi pas? s'écria Sikes.

--Tant de nuits, reprit la fille avec une expression de tendresse qui

donnait de la douceur même à sa voix, tant de nuits que j'ai passées

près de toi à te soigner, comme si tu étais un enfant! . . . Et pour

la première fois aujourd'hui que je te vois un peu toi-même, je suis

sûre que tu ne m'aurais pas traitée comme tu viens de le faire, si tu

avais pensé à cela, n'est-ce pas? Voyons, Guillaume, parle franchement!

--Eh bien! je ne dis pas non, répliqua Sikes, certainement je ne

l'aurais pas fait . . . Allons, peste soit la fille, la voilà qui

pleurniche encore!

--Ce n'est rien, dit celle-ci se laissant tomber sur une chaise, ne fais

pas attention à moi; . . . c'est l'affaire d'un rien . . . ce sera

bientôt passé.

--Qu'est-ce qui sera bientôt passé? demanda Sikes d'un air furieux;

qu'est-ce qui te prend maintenant? Lève-toi, voyons! promène-toi par la

chambre, et ne viens pas _m'emberlificoter_ avec tes niaiseries de femme!

En toute autre circonstance, cette remontrance faite d'un ton si

péremptoire eût sans doute produit son effet; mais la jeune fille,

affaiblie par les veilles et épuisée de fatigue, laissa tomber sa tête

sur le dos de sa chaise avant que Sikes eût eu le temps de débiter le

chapelet de jurons qu'il avait tout prêts en pareil cas. Ne sachant que

faire en cette occurrence, car les convulsions de mademoiselle Nancy

étaient de telle nature que tout secours était superflu, Sikes essaya

un blasphème; et, voyant que ce genre de traitement n'était rien moins

qu'efficace, il appela du secours.

--Qu'y a-t-il donc, mon cher? dit le juif ouvrant la porte de la chambre.

--Ne pouvez-vous porter secours à cette fille? dit Sikes d'un air

impatient . . . au lieu d'être là à babiller et à me regarder comme

un évènement!

Fagin s'approcha aussitôt de Nancy avec une exclamation de surprise,

tandis que Jack Dawkins, autrement le fin Matois, qui avait suivi son

vénérable ami, posa promptement à terre un paquet dont il était

chargé, et prenant une bouteille des mains de maître Bates, qui entra

derrière lui, il la déboucha en un clin d'œil avec ses dents, et versa

une partie de la liqueur qu'elle contenait dans le gosier de la jeune

fille; après y avoir toutefois goûté lui-même, de peur de méprise.

--Donnez-lui une bouffée d'air avec le soufflet, Charlot! dit Dawkins;

et vous, Fagin, tapez-lui dans la main, tandis que Guillaume la délacera!

Ces secours, administrés à propos et avec zèle, surtout ceux qui

étaient du ressort de maître Bates, qui paraissait prendre un plaisir

tout particulier à s'acquitter consciencieusement de son devoir, ne

furent pas longtemps à produire l'effet qu'on en attendait: Nancy

recouvra peu à peu ses sens, et, se traînant sur une chaise qui était

au chevet du lit, elle se cacha le visage sur l'oreiller, laissant

entièrement le soin de confronter les nouveaux venus à Sikes, un peu

étonné de leur visite inattendue.

--Comment se fait-il que vous soyez venus? demanda-t-il à Fagin. Quel

mauvais vent vous a soufflés ici?

--Ce n'est pas un mauvais vent, mon cher, répondit le juif, car un

mauvais vent ne souffle jamais rien de bon pour qui que ce soit, et je

vous ai apporté quelque chose de bon qui vous réjouira la vue. Matois,

mon ami, défais ce paquet, et donne à Guillaume ces petites friandises

pour lesquelles nous avons dépensé tout notre argent ce matin.

A la demande de Fagin, le Matois, dénouant le paquet, qui formait un

assez gros volume et qui était enveloppé d'une vieille nappe, passa les

objets qu'il contenait, un par un, à Charlot Bates, qui en fit l'éloge

en même temps qu'il les posa sur la table.

--Ah! fit le juif se frottant les mains avec un air de satisfaction,

voilà, j'espère, de quoi vous remettre! Ça va vous rétablir, ça,

Guillaume!

--Tout cela est bel et bon, dit celui-ci; mais il me faut de la _bille_

ce soir même!

--Je n'ai pas une seule pièce de monnaie sur moi, reprit le juif.

--Vous en avez chez vous à remuer à la pelle, répliqua Sikes, et c'est

de là qu'il m'en faut!

--A remuer à la pelle! y pensez-vous? s'écria le juif levant les mains

au ciel. Le peu que j'ai ne pourrait pas suffire à . . ...

--Je ne sais pas combien vous avez, et je pense bien que vous auriez de

la peine à le savoir vous-même, d'autant plus que ça vous demanderait

du temps à compter, dit Sikes. Tout ce que je sais, c'est qu'il m'en

faut ce soir: c'est positif, cela!

--C'est bien, cela suffit, dit le juif avec un soupir; j'enverrai le

Matois tout à l'heure.

--Vous n'en ferez rien du tout, reprit Sikes; le _Matois_ est beaucoup

trop _matois_, et il oublierait peut-être de venir. Il pourrait se faire

d'ailleurs qu'il perdit son chemin, ou qu'il fût pris au _traquenard_,

ou toute autre excuse de ce genre, si vous lui en suggérez l'idée.

Nancy fera mieux d'aller avec vous le chercher; ce sera bien plus sûr.

Je me coucherai et je ferai un somme pendant ce temps-là.

Après avoir bien contesté et marchandé de part et d'autre, le juif

réduisit la somme exigée par Sikes de cinq livres à trois livres

quatre schellings six pence, protestant avec serment qu'il ne lui

resterait qu'un schelling six pence pour vivre à la maison. Sur quoi

Sikes ayant répliqué d'un ton bourru que, s'il n'y avait pas moyen

d'avoir davantage, il fallait bien s'en contenter, Nancy se prépara à

sortir avec Fagin, tandis que le Matois et maître Bates rangèrent les

comestibles dans le buffet.

Le juif alors, prenant congé de son intime ami, s'en retourna chez lui

accompagné de ses élèves et de Nancy; et Sikes, resté seul, se jeta

sur son lit et se disposa à dormir pour passer le temps jusqu'au retour

de la jeune fille.

Ils arrivèrent à temps à la demeure du juif, où ils trouvèrent Toby

Crackit et le sieur Chitling en train de faire leur quinzième partie de

piquet.

--Est-il venu quelqu'un, Toby? demanda le juif.

--Je n'ai vu âme qui vive, répondit le sieur Crackit tirant le col de

sa chemise. C'était aussi triste que de la piquette.

Le juif ayant fait remarquer à ses amis qu'il était grandement temps

d'aller à la besogne, car il était dix heures, et il n'y avait encore

rien de fait, ils partirent pour se distribuer leurs quartiers respectifs.

--Maintenant, dit le juif quand ils eurent quitté la chambre, je m'en

vais te chercher cet argent, Nancy. Ceci est la clef de la petite armoire

où je serre toutes les choses que mes jeunes gens m'apportent. Je

n'enferme jamais mon argent à clef, ma chère; car je n'en ai jamais

assez pour cela, ah! ah! ah! . . . Non certes, ma chère, je n'en ai pas

du tout même . . . C'est un pauvre commerce que le nôtre, Nancy! il n'y

a pas à s'en louer, tant s'en faut! Et si ce n'était que j'aime les

jeunes gens comme je le fais, il y a déjà longtemps que j'y aurais

renoncé . . . Mais je les aide, ma chère, je les soutiens, Nancy; j'en

ai toute la charge, ma fille. Chut! dit-il fourrant précipitamment la

clef dans son sein, qui ce peut-il être? écoute!

La jeune fille, qui était assise les bras croisés et les coudes

appuyés sur le bord de la table, affecta la plus grande indifférence

quant à l'arrivée d'un tiers, et parut se soucier fort peu de savoir

quelle était la personne qui venait à cette heure, quand, le

chuchotement d'une voix d'homme ayant frappé son oreille, elle ôta

sur-le-champ son chapeau et son châle avec la rapidité de l'éclair,

les jeta sous la table, se plaignant de la chaleur d'un ton langoureux

qui contrastait singulièrement avec la promptitude de ses mouvements,

mais ce dont le juif ne put s'apercevoir, ayant le dos tourné en ce

moment.

--Ah! ah! dit-il comme s'il eût été contrarié de la visite de

l'importun, c'est l'homme que j'attendais . . . Il va descendre ici,

Nancy. Tu n'as pas besoin de parler de cet argent en sa présence,

entends-tu? . . . Il ne restera pas longtemps, ma chère . . . dix

minutes tout au plus.

Le juif prit la chandelle et alla ouvrir la porte au visiteur.

--C'est une de mes petites jeunesses, dit le juif voyant Monks (car

c'était lui-même) reculer à l'aspect de la jeune fille. Reste là,

Nancy!

Cette dernière se rapprochant de la table regarda Monks d'un air

insouciant et baissa aussitôt les yeux; mais, comme il se fut tourné

vers le juif pour lui adresser la parole, elle lui lança à la dérobée

un nouveau regard, si différent du premier, si vif et si pénétrant

que, s'il y avait eu là quelqu'un pour en remarquer la différence, il

eût eu beaucoup de peine à croire qu'ils provinssent de la même

personne.

--Avez-vous quelque nouvelle à m'apprendre? demanda le juif.

--Oui, une bien grande! répondit Monks.

--Et . . . bonne, sans doute? demanda le juif en hésitant comme s'il

eût craint de déplaire à l'autre par un excès de curiosité.

--Pas mauvaise, tant s'en faut! répliqua Monks en souriant. J'ai été

assez heureux cette fois. Je voudrais vous dire deux mots en particulier.

Nancy s'approcha de nouveau de la table et n'offrit point de se retirer,

bien qu'elle s'aperçût que Monks la montrait du doigt en s'adressant

ainsi au juif. Celui-ci craignant sans doute qu'elle ne vînt à parler

d'argent s'il essayait de la renvoyer, fit un signe de tête pour

désigner l'appartement supérieur, et sortit avec son ami.

Le bruit de leurs pas n'avait pas encore cessé, que la jeune fille avait

déjà ôté ses souliers, retroussé sa robe par-dessus sa tête, et

écoutait attentivement à la porte. Lorsqu'elle n'entendit plus rien,

elle sortit tout doucement, et, montant l'escalier sans faire le moindre

bruit, elle fut bientôt perdue dans l'obscurité.

Au bout d'un quart d'heure ou vingt minutes environ, elle descendit aussi

légèrement qu'elle était montée et fut bientôt suivie des deux

hommes. Monks ne tarda pas à sortir, et le juif remonta l'escalier pour

aller chercher l'argent. Au moment où il rentra, la jeune fille mettait

son châle et son chapeau pour se préparer à sortir.

--Qu'as-tu donc, Nancy? s'écria le juif reculant d'étonnement aussitôt

qu'il eut posé la chandelle sur la table, comme tu es pâle!

--Pâle! s'écria à son tour la jeune fille mettant sa main devant ses

yeux, afin de supporter le regard du juif avec plus d'assurance.

--Tu es pâle comme la mort, reprit celui-ci. Que t'est-il donc arrivé?

--Rien du tout . . .. À moins que ce ne soit d'avoir été renfermée

pendant tout ce temps dans cette pièce où il fait une chaleur

étouffante, repartit nonchalamment la fille. Allons! finissons-en, que

je m'en aille!

Fagin remit à Nancy la somme convenue, poussant un soupir à chaque

pièce de monnaie qu'il lui mettait dans la main; et, après s'être

souhaité réciproquement une bonne nuit, ils se séparèrent.

A peine la jeune fille fut-elle dans la rue, qu'elle se vit obligée de

s'asseoir sur le pas d'une porte, incapable qu'elle était de poursuivre

son chemin. Tout à coup elle se leva et courut dans une direction tout

à fait opposée à la demeure de Sikes, jusqu'à ce qu'épuisée de

fatigue et couverte de sueur elle s'arrêta enfin pour reprendre haleine.

Alors, comme si elle fût revenue à elle-même, et qu'après s'être

remise de son trouble elle eût déploré l'impossibilité d'exécuter un

projet qu'elle avait en tête, elle se tordit les bras et pleura

amèrement.

XXXIX. --Singulière entrevue en conséquence de ce qui s'est passé dans

le chapitre précédent.

Fort heureusement pour Nancy, Sikes, une fois en possession de l'argent,

passa toute la journée du lendemain à boire et à manger; ce qui lui

adoucit tellement le caractère, qu'il n'eut ni le temps ni l'envie de

trouver à redire à la conduite de la jeune fille.

A mesure que le jour s'avançait, le trouble de la jeune fille augmenta;

et quand, vers le soir, elle s'assit au chevet du brigand, attendant avec

impatience que le sommeil et la boisson eussent appesanti ses paupières,

son visage était si pâle et ses yeux si brillants, que Sikes même

l'observa avec étonnement.

Ce dernier, que la fièvre avait affaibli, était couché sur son lit,

buvant force _grog_, afin de l'apaiser, et il tendait son verre à Nancy,

pour qu'elle le lui remplît pour la troisième ou quatrième fois,

lorsque ces symptômes le frappèrent.

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il se mettant sur son séant

pour la considérer de plus près. Tu as l'air d'un revenant! Qu'est-ce

que cela signifie?

--Ce que cela signifie! reprit la fille. Rien . . . Pourquoi me

regardes-tu ainsi entre les deux yeux?

--Qu'est-ce que c'est que toutes ces bêtises-là? demanda Sikes la

prenant par le bras et la secouant rudement. Qu'y a-t-il? . . . que veut

dire cela? A quoi penses-tu? Voyons, parle!

--A bien des choses, Guillaume! répondit celle-ci passant ses mains sur

ses yeux pour cacher son trouble et frissonnant involontairement. Mais,

qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela?

Le ton enjoué qu'elle affecta en prononçant ces dernières paroles

sembla produire sur Sikes une plus forte impression que ne l'avait fait

la pâleur excessive de la jeune fille.

Rassuré par cette pensée que Nancy pouvait bien avoir la fièvre, Sikes

vida son verre jusqu'à la dernière goutte; et alors, tout en continuant

de gronder, il demanda sa potion. La fille ne se le fit pas dire deux

fois; elle se leva aussitôt de sa chaise, versa le breuvage dans une

tasse (ayant eu soin pour cela de se détourner un tant soit peu), et

elle porta elle-même le vase à ses lèvres, jusqu'à ce qu'il eût tout

bu.

--Maintenant, dit le brigand, viens t'asseoir près de moi, et reprends

ta mine accoutumée si tu ne veux pas que je te la change moi-même de

telle manière que tu ne te reconnaîtras pas quand il te prendra envie

de te regarder dans la glace.

Celle-ci obéit et Sikes, lui prenant la main, la tint étroitement

serrée dans la sienne, et quand il retomba sur l'oreiller, il n'en

continua pas moins de la considérer attentivement. Ses yeux se

fermèrent, puis se rouvrirent; ils se refermèrent et se rouvrirent de

nouveau. Il se remua dans son lit et changea plusieurs fois de position,

comme s'il eût été mal à son aise; et après s'être assoupi à

différentes reprises pendant l'espace de quelques minutes, tressaillant

de temps à autre et regardant d'un air effaré autour de lui, il resta

tout à coup immobile dans la position d'une personne prête à se lever,

et dormit bientôt d'un sommeil léthargique. Sa main lâcha celle de

Nancy et retomba nonchalamment sur le lit.

--Le laudanum a produit enfin son effet! murmura Nancy s'éloignant

aussitôt du lit. Il se pourrait bien même qu'il fût trop tard.

Disant ces mots, elle mit bien vite son chapeau et son châle en

regardant avec frayeur autour d'elle comme si, malgré le breuvage

qu'elle avait administré au brigand, elle se fût attendue à chaque

instant à sentir sur son épaule la pression de sa lourde main; ensuite,

se penchant doucement sur le lit, elle déposa un baiser sur les lèvres

de Sikes et disparut aussi vite que l'éclair.

Au bout d'un passage qu'elle devait traverser pour gagner une des rues

principales de Londres, un _watchman_ cria neuf heures et demie.

--Y a-t-il longtemps que la demie est sonnée? demanda Nancy.

--Dix heures sonneront dans un quart d'heure, répondit le crieur de nuit

levant sa lanterne pour voir le visage de la fille.

--Déjà dix heures moins un quart! . . . et il me faut une bonne heure

au moins pour arriver là! se dit à part soi Nancy continuant son chemin

avec une rapidité sans égale.

--Cette femme est folle! disait-on en la regardant courir ainsi à

travers la chaussée.

C'était un superbe hôtel, situé dans une rue élégante et tranquille

aux environs de _Hyde-Park_. Au moment où elle aperçut la brillante

clarté du réverbère placé devant la porte, onze heures sonnèrent à

l'horloge d'une église voisine. Elle avait ralenti sa marche, incertaine

si elle devait avancer ou s'en retourner, mais le son de la cloche

l'ayant déterminée, elle entra dans le vestibule. Ayant trouvé le

fauteuil du portier vacant, elle regarda d'un air inquiet autour d'elle

et se dirigea vers l'escalier.

--Que voulez-vous, jeune fille, demanda une femme de chambre élégamment

vêtue entrouvrant une porte derrière Nancy, qui demandez-vous ici?

--Une demoiselle qui est dans cette maison, répondit la fille.

--Une demoiselle! reprit l'autre avec dédain. Quelle demoiselle, s'il

vous plaît?

--Mademoiselle Maylie, dit Nancy.

La jeune femme, qui, pendant ce court dialogue, avait remarqué la mise

de cette dernière, se contenta de la regarder de toute sa hauteur, et

fit signe à un laquais de venir lui parler. Nancy exposa à ce dernier

le motif de sa visite.

--De quelle part? demanda le domestique, quel nom faut-il que je dise?

--Ce n'est pas nécessaire, répliqua Nancy.

--Ni ce qui vous amène ici? demanda l'homme.

--Non, ce n'est pas la peine, répondit la fille, il faut que je voie

cette demoiselle.

--Allons donc! reprit l'homme en la poussant vers la porte. Nous

connaissons ces couleurs-là. Sortez d'ici!

--Si je sors d'ici, il faudra que vous me portiez dehors, dit vivement

Nancy, et je vous jure que ce ne sera pas une petite affaire pour deux

d'entre vous. N'y a-t-il donc personne ici, poursuivit-elle en promenant

ses regards autour de la salle, qui veuille se charger d'un message pour

une pauvre fille comme moi?

Nancy eut bien des difficultés à vaincre pour arriver jusqu'à Rose,

car les domestiques de grande maison croyaient se déshonorer en faisant

sa commission. Les servantes l'insultaient, les valets la regardaient

d'un air de pitié, la prenant pour une mendiante. Enfin, une bonne pâte

de cuisinier vint à son secours et finit par déterminer le valet de

chambre à daigner aller prévenir mademoiselle Maylie; et, quoique

l'orgueil de celui-ci se trouvât froissé, il voulut bien faire quelque

chose à la recommandation d'un confrère.

Enfin elle entendit un léger bruit.

Elle leva les yeux suffisamment pour remarquer que la personne qui se

présentait à elle était jeune.

--On a assez de peine à parvenir jusqu'à vous, Mademoiselle! dit-elle

secouant la tête d'un air d'indifférence. Si je m'étais offensée et

que je fusse partie (comme toute autre à ma place l'aurait fait), vous

en auriez été bien fâchée un jour à venir; et il y aurait eu de quoi.

--Je suis désolée qu'on se soit mal conduit envers vous, reprit Rose,

oubliez cela et dites-moi quelle est la cause qui vous a fait désirer me

voir: je suis la personne que vous demandez.

Le ton obligeant avec lequel cette réponse fut faite, la douce voix de

Rose, ses manières affables, exemptes de hauteur, frappèrent

d'étonnement la jeune fille, qui fondit en larmes.

--Oh! Mademoiselle, dit Nancy joignant les mains d'un air suppliant, s'il

y avait plus de personnes comme vous, il y en aurait moins comme moi;

c'est bien certain!

--Asseyez-vous, dit Rose avec empressement: vous me serrez le cœur. Si

vous êtes dans la misère ou l'affliction, je me ferai un vrai plaisir

de vous soulager si c'est en mon pouvoir. Asseyez-vous . . .

--Permettez-moi de rester debout, Mademoiselle, dit la fille, et ne me

parlez pas avec tant de bonté jusqu'à ce que vous me connaissiez mieux

. . . Il commence à se faire tard . . . Cette porte est-elle fermée?

--Oui, dit Rose reculant quelques pas, afin de se trouver plus à portée

d'appeler du secours en cas de besoin. Pourquoi me faites-vous cette

question?

--Parce que, dit la fille, je suis sur le point de mettre ma vie et celle

de bien d'autres entre vos mains. C'est moi qui ai ramené le petit

Olivier à la maison du vieux Fagin, le juif, le soir même que cet

enfant a disparu de Pentonville.

--Vous! dit Rose.

--Moi-même, reprit la fille. Je suis l'infâme créature dont vous avez

entendu parler; qui vis parmi les voleurs, et qui, depuis que je me

connais (c'est-à-dire dès ma plus tendre enfance), n'ai jamais connu

d'existence préférable à celle qu'ils m'ont procurée, ni de paroles

plus douces que celles qu'ils m'ont adressées: ainsi, que Dieu ait

pitié de moi! . . . Vous n'avez pas besoin de déguiser l'horreur que je

vous inspire . . . Je suis plus jeune qu'on ne le penserait à me voir;

mais je sais bien l'effet que produit ma présence: les femmes les plus

misérables s'éloignent de moi quand je passe près d'elles dans la rue.

--De quelles horribles choses venez-vous m'entretenir! dit Rose reculant

involontairement.

--Rendez grâces au ciel, ma bonne demoiselle, s'écria Nancy, de ce

qu'il vous a accordé des amis qui ont eu soin de vous dans votre enfance

et qu'il n'a pas permis que vous soyez exposée au froid, à la faim, à

l'ivrognerie et à quelque chose encore de pire que tout cela, comme je

l'ai été moi-même dès mon berceau pour ainsi dire: car les allées et

les ruisseaux ont été mon partage, et j'y mourrai comme j'y ai vécu.

--Je vous plains! dit Rose d'une voix émue. Vos paroles me déchirent le

cœur!

--Que Dieu vous bénisse pour votre bonté! reprit la fille. Si vous

saviez ce que j'éprouve quelquefois, vous me plaindriez bien

certainement. Mais j'ai échappé à la vigilance de ceux qui

m'assassineraient, j'en suis sûre, s'ils savaient que je suis venue ici

pour vous dire ce que j'ai entendu. Connaissez-vous un individu appelé

Monks?

--Non, dit Rose.

--Il vous connaît bien, lui, répliqua la fille, et il savait que vous

étiez ici; car c'est par lui que j'ai découvert votre adresse.

--Je ne connais personne de ce nom, dit Rose.

--Alors probablement que c'est un nom d'emprunt, poursuivit la fille.

C'est ce qui m'est venu plus d'une fois à l'idée. Il y a quelque temps

(peu de jours après qu'Olivier fut introduit par cette petite fenêtre

dans la maison que vous habitez à Chertsey, le jour qu'ils devaient vous

voler), comme j'avais des soupçons sur cet homme, j'écoutai une

conversation qu'il eut avec Fagin, dans l'obscurité. D'après ce que

j'entendis, j'appris donc que Monks, l'homme que je croyais que vous

connaissiez, vous savez? . . .

--Oui, oui, dit Rose, je comprends.

--J'appris donc que Monks, poursuivit la fille, avait vu par hasard

Olivier avec deux de nos petits jeunes gens le jour même que nous

l'avons perdu pour la première fois, et qu'il l'avait tout de suite

reconnu pour être l'enfant qu'il cherchait (quoique je ne puisse pas me

rendre compte pourquoi). Un marché fut conclu entre eux que, si Fagin

pouvait ravoir Olivier, il recevrait une certaine somme d'argent, et

qu'il recevrait davantage s'il parvenait à faire de cet enfant un

voleur; ce que (pour des raisons que j'ignore) Monks paraissait désirer

vivement.

--Dans quel but? demanda Rose.

--C'est ce que je ne sais pas, reprit la fille. Comme je me penchais pour

mieux entendre, il aperçut mon ombre sur le mur (et il n'y en a pas

beaucoup à ma place qui auraient pu s'esquiver aussi adroitement sans

être découvertes); mais, fort heureusement, je me suis retirée

inaperçue, et depuis je ne l'ai plus revu si ce n'est hier au soir.

--Et que se passa-t-il, alors?

--Je m'en vais vous le dire, Mademoiselle. La nuit dernière il revint,

et Fagin l'emmena à l'étage au-dessus comme la première fois. Comme la

première fois aussi, j'écoutai à la porte et j'entendis Monks qui

disait:

--Ainsi, les seules choses qui eussent pu servir à prouver l'identité

de cet enfant sont au fond de la rivière; et la vieille sibylle qui les

a reçues de la mère est morte depuis longtemps, et ses os sont pourris

dans sa bière. Alors ils se mirent à rire en s'entretenant du succès

de cette affaire; et chaque fois que Monks parlait d'Olivier, il devenait

furieux et disait que, quoiqu'il se fût assuré de l'argent de ce petit

diable, il aurait préféré s'en emparer d'une autre manière. Car

(disait-il) quelle bonne farce c'eût été d'annuler le testament du

père en traînant celui qui en est l'objet et qui faisait sa gloire dans

toutes les prisons de Londres, et en le conduisant ensuite à la potence

pour quelque crime capital! . . . ce que vous pouvez encore faire, Fagin,

après avoir tiré avantage de lui par-dessus le marché.

--Qu'est-ce que tout cela, mon Dieu! s'écria Rose.

--La vérité, Mademoiselle, quoiqu'elle sorte de mes lèvres, répliqua

Nancy. Alors il ajouta avec d'horribles jurements (familiers à mes

oreilles, mais tout à fait étrangers aux vôtres) que, s'il pouvait

satisfaire à sa haine en prenant la vie de cet enfant sans mettre la

sienne en danger, il le ferait sans hésiter; mais que, puisque cela

était impossible, il ferait en sorte de mettre des entraves dans toutes

ses actions et de lui nuire dans plus d'une circonstance; et que, si

Olivier voulait jamais un jour tirer avantage de sa naissance et de son

histoire, il saurait bien l'en empêcher; enfin, Fagin (ajouta-t-il),

tout juif que vous êtes, vous n'avez jamais employé de moyens

semblables à ceux que je vais mettre en usage pour attirer dans le

piège mon frère Olivier.

--Son frère! s'écria Rose joignant les mains de surprise.

--Voilà ses propres paroles, dit Nancy regardant d'un air inquiet autour

d'elle (ce qu'elle n'avait cessé de faire depuis le moment où elle

avait commencé à parler, car l'image de Sikes la tourmentait

continuellement). Il a même dit plus lorsqu'il est venu à parler de

vous et de l'autre dame, il a dit qu'il fallait que le ciel ou l'enfer

s'en fût mêlé pour avoir fait tomber Olivier entre vos mains; puis il

se prit à rire et observa que le hasard l'avait encore assez bien servi

en cela: car, ajouta-t-il en vous nommant, que de milliers de livres

sterling ne donnerait-elle pas elle-même, si elle les avait, pour savoir

qui est _ce petit épagneul à deux pattes qui la suit partout_!

--Est-il possible! dit Rose en pâlissant, il n'a pas pu dire cela

sérieusement, n'est-ce pas?

--Si jamais homme a parlé sérieusement, ce fut lui en cette

circonstance, répliqua Nancy. Il n'est pas homme à plaisanter lorsqu'il

est excité par la haine. J'en connais qui font pis que lui, mais

j'aimerais mieux les entendre douze fois que lui une . . . Il se fait

tard et je veux arriver à la maison sans qu'on se doute que je suis

venue ici: il faut donc que je m'en retourne au plus vite.

--Mais comment m'y prendre? dit Rose. Comment, sans vous, pourrai-je

tirer avantage de la révélation que vous venez de me faire? . . . Vous

en retourner! . . . comment pouvez-vous désirer rejoindre des compagnons

que vous peignez sous des couleurs si affreuses? Si vous voulez répéter

ce que vous venez de me dire à un monsieur qui est là, dans la chambre

voisine,

il vous conduira en moins d'une demi-heure dans un endroit où vous serez

en sûreté.

--Je désire m'en aller, dit la fille. Il faut que je m'en aille; parce

que . . . (comment pourrai-je avouer de telles choses à une vertueuse

demoiselle comme vous!) parce que, parmi ces hommes dont je vous ai

parlé, il en est un (le plus méchant et le plus déterminé d'eux tous

peut-être), que je ne puis quitter . . . non, pas même pour m'arracher

à la vie que je mène maintenant!

--La sensibilité que vous avez déjà montrée une fois auparavant en

prenant le parti de ce cher enfant, dit Rose, la générosité dont vous

faites preuve maintenant en venant, au risque de votre vie, me dire ce

que vous avez entendu, vos manières, qui me sont un sur garant de la

vérité de vos paroles, le repentir évident et le sentiment intérieur

de votre honte, tout me porte à croire que vous pourriez encore vous

réformer. Oh! continua Rose joignant les mains, tandis que des larmes

coulaient de ses joues, ne rejetez pas les sollicitations d'une personne

de votre sexe, la première, la seule, je pense, qui vous ait jamais

parlé avec douceur et compassion! . . . Ne refusez pas de m'entendre et

laissez-vous ramener dans le sentier de l'honneur et de la vertu!

--Ma bonne demoiselle! s'écria Nancy se jetant aux genoux de Rose, ange

de douceur et de bonté! vous êtes, en effet, la première qui m'ait

fait entendre ces paroles de consolation qui me pénètrent le cœur, et

si je les avais entendues longtemps auparavant elles auraient pu me tirer

du vice dans lequel je suis plongée; mais maintenant il est trop tard! .

. . il est trop tard!

--Il n'est jamais trop tard pour le repentir, dit Rose.

--Il est trop tard! s'écria Nancy se tordant les bras dans l'agonie du

désespoir. Je ne puis l'abandonner maintenant! Je ne veux pas être la

cause de sa mort!

--Comment seriez-vous la cause de sa mort? demanda Rose.

--Rien ne pourrait le sauver, s'écria la fille, si je déclarais à

d'autres ce que je viens de vous dire, et qu'on les prît tous, il n'en

réchapperait pas. C'est le plus hardi et le plus intrépide de la bande.

Et il a commis des actions si atroces!

--Est-il possible, dit Rose, que pour un tel homme vous renonciez à une

délivrance certaine et à l'espoir d'un meilleur avenir? C'est de la

vraie folie!

--J'ignore moi-même ce que c'est, reprit la fille. Tout ce que je sais,

c'est qu'il n'en est pas ainsi qu'avec moi, et qu'il y en a beaucoup

d'autres aussi vicieuses et aussi misérables que moi qui pensent de

même. Il faut que je m'en retourne. Que ce soit la volonté du ciel ou

punition du mal que j'ai fait, c'est ce dont je ne puis me rendre compte

à moi-même; mais je suis ramenée vers cet homme malgré sa brutalité

envers moi, et je crois que je le serais encore si je savais que je dusse

périr de sa main.

--Que faire? dit Rose. Je ne devrais pas vous laisser partir ainsi.

--Vous ne me retiendrez pas, j'en suis sûre, repartit la fille, vous ne

le ferez pas, parce que je me suis fiée à votre bonté et que je n'ai

exigé aucune promesse de vous, comme j'aurais pu le faire.

--Alors, à quoi me servira la révélation que vous m'avez faite?

demanda Rose. Dans l'intérêt d'Olivier que vous désirez servir, ce

mystère doit être éclairci.

--Il me semble que vous devriez raconter cela, sous le sceau du secret,

à quelque monsieur de vos amis qui vous dira ce que vous avez à faire,

repartit Nancy.

--Mais où vous trouverai-je quand il en sera nécessaire? demanda Rose.

Je ne cherche pas à savoir où demeurent ces gens affreux; mais encore

ai-je besoin de vous revoir.

--Me promettez-vous de garder fidèlement le secret et de venir seule ou,

du moins, accompagnée seulement de la personne qui sera dans la

confidence? demanda la fille. Puis-je compter que je ne serai pas épiée

ou suivie?

--Je vous le jure! répondit Rose.

--Tous les dimanches, depuis onze heures jusqu'à minuit, dit la fille

sans hésiter, je me promènerai sur le pont de Londres . . . si j'existe!

--Encore un mot! dit Rose comme Nancy se préparait à se retirer.

Réfléchissez encore une fois à l'horreur de votre position et à

l'occasion qui se présente de vous en affranchir. Vous avez des droits

à l'intérêt que je vous porte, non seulement pour être venue ici

volontairement me faire cette révélation, mais parce que vous êtes,

pour ainsi dire, perdue au-delà de toute espérance. Retournerez-vous

vers cette bande de voleurs et avec cet homme qui vous maltraite si

cruellement, lorsqu'une seule parole suffit pour vous sauver? Quel est

donc ce charme qui vous entraîne malgré vous, et qui vous attache au

malheur et au crime? N'est-il pas dans votre cœur une corde que je

puisse toucher? N'y reste-t-il donc aucun sentiment auquel je puisse en

appeler contre ce fatal prestige?

--Quand de jeunes demoiselles aussi belles et aussi bonnes que vous

livrent leur cœur, reprit avec fermeté la jeune fille, l'amour les

entraîne quelquefois bien loin, celles mêmes qui ont, comme vous, des

parents, des amis et des admirateurs pour les distraire. Mais quand de

malheureuses filles, qui, comme moi, n'ont d'autre demeura que la tombe

et d'autre ami pour les visiter dans leurs maladies, ou à l'heure de la

mort, que le servant d'hôpital, donnent leur cœur à un homme qui leur

tient lieu de parents et d'amis qu'elles ont perdus ou qui leur ont

manqué pendant tout le cours de leur misérable existence, qui peut

espérer de les guérir? . . . Plaignez-nous, Mademoiselle, d'entretenir

en notre cœur un sentiment que la justice divine condamne et que les

hommes réprouvent!

--Vous accepterez de moi quelque argent qui vous mette à même de vivre

sans déshonneur, jusqu'à ce que nous nous revoyions du moins? dit Rose

après un instant de silence.

--Pas un sou! reprit la fille.

--Ne rejetez pas l'offre que je fais de vous aider, dit Rose avec bonté;

je désire vous être utile, je vous assure.

--Vous me rendriez un plus grand service, repartit Nancy avec l'accent du

plus grand désespoir, si vous pouviez m'arracher la vie d'un seul coup;

car jamais, plus que ce soir, je n'ai senti l'horreur de ma position, et

il me serait si agréable de ne pas mourir dans le même enfer que celui

dans lequel j'ai vécu! . . . Que Dieu vous bénisse, bonne demoiselle,

et qu'il répande sur votre tête autant de bonheur qu'il a répandu de

honte et d'opprobre sur la mienne!

Ayant prononcé ces paroles entrecoupées par ses sanglots, la

malheureuse créature s'en alla.

XL. --Nouvelles découvertes, prouvant que les surprises, de même que

les malheurs, viennent rarement seules.

La situation de Rose n'était pas des moins embarrassantes; car, tandis

qu'elle désirait vivement pénétrer le mystère qui enveloppait la

naissance d'Olivier, elle se voyait obligée, en conscience, de garder le

secret qui lui avait été confié par la malheureuse fille avec qui elle

venait d'avoir un si pénible entretien.

Elle n'avait plus que trois jours à rester à Londres avant de partir,

avec madame Maylie et son jeune protégé, pour un port de mer assez

éloigné. On touchait déjà à la fin du premier jour (minuit venait

justement de sonner à l'instant où Nancy quitta la chambre). Quel

projet pouvait-elle former qui pût être mis à exécution en

vingt-quatre heures? ou quel moyen devait-elle employer pour retarder le

voyage sans exciter le soupçon?

M. Losberne était à l'hôtel avec ces dames, et il devait y passer les

deux dernières journées de leur séjour à Londres; mais Rose

connaissait trop bien le caractère impétueux du docteur, et elle

prévoyait trop clairement le courroux que, dans un premier moment

d'indignation, il ferait éclater contre la jeune fille, pour lui confier

le secret. C'était encore une des raisons pour lesquelles Rose craignait

de s'ouvrir à madame Maylie, qui n'aurait pas manqué d'en parler au

docteur . . . Avoir recours à un homme de loi, en supposant qu'elle eût

su comment s'y prendre, était chose à laquelle elle devait renoncer

pour la même raison . . . Elle eut bien un moment la pensée d'écrire

à Henri; mais elle se souvint de leur dernière entrevue . . . Elle

était dans cette perplexité, lorsque Olivier, qui venait de se promener

dans la ville, escorté de Giles, qui lui tenait lieu de garde du corps,

entra brusquement dans la chambre hors d'haleine et tout ému.

--Qu'avez-vous donc, que vous paraissez si agité? demanda Rose en

s'avançant vers lui; répondez-moi, Olivier.

--Je puis à peine parler, reprit l'enfant. Il me semble que j'étouffe

. . . Quel bonheur de penser que je le reverrai enfin, et que vous aurez la

certitude que tout ce que je vous ai dit est l'exacte vérité!

--Je n'ai jamais supposé qu'il en fût autrement, mon ami, dit Rose,

mais pourquoi dites-vous cela? . . . De qui parlez-vous?

--J'ai revu ce bon monsieur qui m'a témoigné tant d'amitié! répliqua

Olivier pouvant à peine articuler ses mots . . . Vous savez, M.

Brownlow, dont je vous ai si souvent parlé?

--Où donc? demanda Rose.

--Il descendait de voiture et il entrait dans une maison, répondit

Olivier pleurant de joie. Je ne lui ai pas parlé . . . je ne pouvais pas

lui parler, car il ne m'a pas aperçu, et j'étais si tremblant, qu'il

m'a été impossible de courir vers lui; mais Giles s'est informé s'il

demeurait dans la maison où nous l'avons vu entrer, et on lui a répondu

que oui. Tenez, ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche, voici son

adresse: c'est là qu'il demeure . . . j'y vais de ce pas . . . Oh! mon

Dieu, mon Dieu! que deviendrai-je quand je le reverrai et qu'il me

parlera!

--Vite! dit Rose. Envoyez chercher un fiacre, et tenez-vous prêt à

partir; je vais vous y conduire sur-le-champ. Il n'y a pas une minute à

perdre! Le temps seulement de prévenir ma tante que nous sortons pour

une heure, et je vous emmène. Ainsi soyez prêt!

Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de dix minutes ils

étaient en route pour _Craven Street_ dans le _Strand_. Lorsqu'ils y

furent arrivés, Rose descendit du fiacre pour préparer le vieux

monsieur à recevoir Olivier; et remettant sa carte au domestique, elle

le pria de dire à M. Brownlow qu'elle désirait le voir pour affaires de

la plus grande importance. Celui-là reparut bientôt, il avait reçu

l'ordre de faire monter la jeune demoiselle; il l'introduisit dans une

chambre du premier étage, où elle fut présentée à un monsieur d'un

certain âge, à l'air affable, et ayant un habit vert-bouteille. Non

loin de lui était un autre vieux monsieur en culotte courte et en

guêtres de nankin, lequel vieux monsieur (qui ne paraissait point

extrêmement affable) était assis les mains jointes, appuyées sur la

pomme de sa canne, et son menton par-dessus.

--Mille pardons, ma jeune demoiselle! dit le monsieur à l'habit vert se

levant précipitamment de sa chaise et faisant un salut gracieux à

mademoiselle Maylie. Je pensais que ce pouvait être quelque personne

importune qui . . . Je vous prie en grâce de m'excuser . . . Donnez-vous

la peine de vous asseoir.

--C'est à M. Brownlow que j'ai l'honneur de parler? dit Rose s'adressant

à ce dernier.

--Oui, Mademoiselle, répondit le vieux monsieur, et voici mon ami M.

Grimwig. Grimwig, voulez-vous bien nous laisser pour quelques minutes?

--Je crois, observa Rose, qu'à ce point de notre entrevue Monsieur peut

fort bien rester avec nous. Si je suis bien informée, il n'est pas

étranger à l'affaire qui m'amène près de vous.

M. Brownlow fit une inclination de tête; et M. Grimwig, qui avait fait

un salut très roide, s'étant levé de sa chaise, fit un autre salut

très roide et se rassit.

--Je vais bien vous surprendre, sans doute, dit Rose un peu embarrassée;

mais vous avez jadis témoigné beaucoup d'intérêt et d'affection à un

de mes jeunes amis, et je suis sûre que vous ne serez pas fâché d'en

avoir des nouvelles.

--Vraiment! dit M. Brownlow. Puis-je savoir son nom?

--Olivier Twist, répliqua Rose.

A peine eut-elle prononcé ce nom, que M. Grimwig, qui s'était mis à

parcourir un gros livre qui était sur la table, le referma brusquement;

et se laissant retomber sur le dos de sa chaise, il laissa voir sur son

visage les signes de la plus grande surprise.

L'étonnement de M. Brownlow ne fut pas moins grand, quoiqu'il ne le fit

pas paraître d'une manière aussi excentrique. Il approcha sa chaise de

celle de Rose, et dit:

--Faites-moi la grâce, ma chère demoiselle, de passer sous silence

cette bienveillance et cette bonté dont vous parlez et dont personne

autre ne se doute; et s'il est en votre pouvoir de me désabuser quant à

l'opinion défavorable que j'ai dû concevoir de ce pauvre enfant, au nom

du ciel faites-le sur-le-champ!

--C'est un petit vaurien! j'en mangerais ma tête que c'est un petit

vaurien! dit M. Grimwig sans remuer aucun muscle de son visage, comme le

ferait un ventriloque.

--Cet enfant a le cœur noble et généreux, reprit Rose en rougissant;

et l'Être suprême, qui a jugé à propos de lui envoyer des peines et

de le faire passer par des épreuves au-dessus de ses forces, lui a

donné des qualités et des sentiments qui feraient honneur à bien des

gens qui ont six fois son âge.

--Je n'ai que soixante et un ans! repartit M. Grimwig sur le même ton;

et comme cet Olivier dont vous parlez doit avoir douze ans, s'il n'a pas

davantage, je ne vois pas l'application de cette remarque.

--Ne faites pas attention à mon ami, Mademoiselle, dit M. Brownlow, il

ne pense pas ce qu'il dit.

--Si, gronda M. Grimwig.

--Non, il ne le pense pas, je vous assure! reprit M. Brownlow, qui

commençait visiblement à s'impatienter.

--Il en mangera sa tête si ce n'est pas vrai! gronda M. Grimwig.

--Il mériterait plutôt qu'on la lui cassât! répliqua M. Brownlow.

--Il voudrait bien voir quelqu'un le lui proposer! repartit M. Grimwig

frappant avec sa canne sur le plancher.

Après s'être ainsi excités l'un l'autre, les deux amis prirent

séparément chacun une prise et se donnèrent ensuite une poignée de

main, selon leur invariable coutume.

Rose, qui avait eu le temps de rassembler ses idées, raconta en peu de

mots ce qui était arrivé à Olivier depuis le jour où il avait quitté

la maison de M. Brownlow, réservant pour le moment où elle serait seule

avec ce monsieur la révélation de Nancy. Elle ajouta que le seul

chagrin de cet enfant, pendant plusieurs mois, avait été de ne pouvoir

retrouver son bienfaiteur.

--Dieu soit loué! dit le vieux monsieur. Voilà qui me rassure! . . .

Mais vous ne m'avez pas dit où il est maintenant, mademoiselle Maylie

. . . Vous m'excuserez si je vous fais cette remarque; mais pourquoi ne

l'avoir pas amené?

--Il est en bas qui m'attend dans la voiture qui est à la porte,

répliqua Rose.

--Ici, à ma porte! s'écria le vieux monsieur. Et, sans en dire

davantage, il s'élança hors de la chambre, descendit l'escalier quatre

à quatre, sauta sur le marchepied, et de là dans la voiture.

A peine la porte de la chambre fut-elle refermée sur lui, que M. Grimwig

leva la tête, et, convertissant en pivot un des pieds de derrière de sa

chaise, il décrivit, à l'aide de son bâton et de la table, trois

cercles distincts; après quoi, se remettant sur ses jambes, il marcha

clopin-clopant à travers la chambre, et, s'approchant tout à coup de

Rose, il l'embrassa sans autre préambule.

--Chut! dit-il voyant que celle-ci se levait précipitamment, alarmée

qu'elle était de son audace, ne craignez rien! je suis assez vieux pour

être votre grand-père . . . Vous êtes une bonne fille, je vous aime

bien! Les voici qui montent!

En effet, comme il s'était jeté d'un seul bond sur une chaise, M.

Brownlow rentra accompagné d'Olivier, que Grimwig reçut fort

gracieusement; et cette satisfaction du moment eût-elle été pour Rose

la seule récompense de ses soins et de ses inquiétudes pour son jeune

protégé, qu'elle s'en fut trouvée bien payée.

--A propos! il y a quelqu'un qui ne doit pas être oublié, dit M.

Brownlow tirant le cordon de la sonnette. Dites à madame Bedwin de

monter, s'il vous plaît!

La vieille femme de charge monta aussitôt, et, ayant fait une

révérence, elle attendit à la porte que M. Brownlow lui donnât ses

ordres.

--Je crois que votre vue s'affaiblit de jour en jour, Bedwin! dit

celui-ci d'un air à moitié fâché.

--A mon âge, Monsieur, il n'y a rien d'étonnant, répliqua la bonne

dame. Les yeux des gens ne s'améliorent pas avec les années.

--Je pourrais bien vous en dire autant, repartit M. Brownlow; mais mettez

vos lunettes et voyons un peu si vous devinerez pourquoi je vous ai fait

demander.

Madame Bedwin se mit à fouiller dans ses poches pour chercher ses

lunettes, mais la patience d'Olivier n'était pas à l'épreuve contre ce

nouveau retard, c'est pourquoi, cédant à la première impulsion de son

cœur, il se précipita dans les bras de la bonne dame.

--Dieu me pardonne! s'écria celle-ci en l'embrassant, c'est mon cher

petit garçon!

--Ma bonne madame Bedwin! s'écria Olivier.

--Je savais bien qu'il reviendrait! reprit la vieille dame le pressant

dans ses bras. Comme il a bonne mine . . . et qu'il est bien mis! Il a

l'air d'un petit monsieur! Où avez-vous été pendant tout ce temps qui

m'a semblé si long? . . . Ah! toujours son joli petit visage . . . mais

plus si pâle cependant . . . Toujours ses yeux si doux, mais plus si

tristes. Je ne les ai jamais oubliés, ni son agréable sourire non plus.

Laissant madame Bedwin et Olivier converser à loisir, M. Brownlow fit

passer Rose dans une autre chambre et celle-ci lui raconta tout au long

l'entrevue qu'elle avait eue avec Nancy; ce qui le surprit et l'inquiéta

étrangement. Comme elle lui eut expliqué les raisons qui l'avaient

empêchée d'en parler dès l'abord à Losberne, il approuva fort sa

prudence et résolut aussitôt d'avoir, à cet effet, une conférence

avec le docteur. Pour se procurer plus tôt l'occasion d'exécuter ce

dessein, il fut convenu qu'il irait à l'hôtel le soir même, à huit

heures, et que, pendant ce temps, madame Maylie serait instruite de tout

ce qui s'était passé.

Mademoiselle Maylie n'avait point exagéré le courroux du docteur; car

à peine eut-il eu connaissance de la révélation de Nancy, qu'il se

répandit en imprécations contre elle et qu'il menaça de la livrer à

MM. Blathers et Duff. Il avait déjà pris son chapeau et se préparait

à aller trouver ces dignes personnes, sans considérer quelles

pourraient être les suites de cette folle démarche, si M. Brownlow, qui

était lui-même très irascible, ne l'eût empêché de sortir et n'eût

employé tous les arguments possibles pour lui faire entendre raison.

--Que nous reste-t-il donc à faire? Ne faut-il pas encore remercier tous

ces vagabonds, et les prier d'accepter chacun une centaine de livres

sterling comme une légère preuve de notre estime et un faible gage de

notre gratitude!

--Je ne dis pas précisément cela, reprit en souriant M. Brownlow, mais

il faut agir avec douceur et avec prudence.

--De la douceur et de la prudence! s'écria le docteur. Je vous les

enverrai tous aux . . .

--Je ne dis pas le contraire, répliqua M. Brownlow, et sans doute ils

l'ont bien mérité.

Il fut très difficile de faire entendre raison au docteur, qui, depuis

qu'il avait vu MM. Duff et Blathers, semblait avoir une confiance sans

bornes en leurs talents. Mais M. Brownlow lui ayant fait comprendre que

de leur prudence dépendait le sort d'Olivier, et qu'une seule démarche

inconsidérée pouvait tout compromettre et le priver à la fois de

l'héritage de ses parents et de tout espoir de retrouver sa famille, le

docteur finit par convenir que ses emportements pouvaient tout gâter et

qu'à l'avenir il serait plus calme. En conséquence il fut convenu que

MM. Grimwig et Henri Maylie feraient partie du comité, et que M.

Brownlow accompagnerait Rose au pont de Londres, où elle devait revoir

Nancy; que tout serait fait de façon à ne pas compromettre cette

malheureuse, et que la justice ne serait pas avertie, de peur qu'en

donnant l'éveil Nancy ne voulût plus faire connaître ce Monks.

XLI-- Une vieille connaissance d'Olivier, donnant des preuves d'un génie

supérieur, devient un personnage public dans la métropole.

Le même soir que Nancy vint trouver Rose Maylie, après avoir donné à

Sikes un breuvage soporifique, deux personnes que le lecteur connaît

déjà, mais avec lesquelles (pour l'intelligence de cette histoire) il

doit renouer connaissance, s'acheminaient vers Londres par la grande

route du Nord.

Ces deux voyageurs étaient un homme et une femme (peut-être serait-il

mieux de dire un mâle et une femelle). Le premier, au corps long et

fluet, était monté très haut sur jambes et avait une de ces figures

osseuses auxquelles il est difficile d'assigner aucun âge exact:

c'était de ces êtres enfin qui paraissent déjà vieux quand ils sont

encore jeunes, et qui paraissent enfants quand ils commencent à prendre

de l'âge. La femme pouvait avoir dix-huit ou vingt ans; mais elle était

solidement construite et il fallait qu'elle le fût en effet, à en juger

par l'énorme paquet qu'elle portait sur son dos au moyen de bretelles.

Celui de son compagnon, enveloppé d'un mouchoir bleu et pendant au bout

d'un bâton, formait un très petit volume.

--Avance donc, veux-tu? Que tu es lente, va, Charlotte!

--Ce paquet est bien lourd.

--Lourd! c'te bêtise! À quoi es-tu propre donc? reprit celui-là

changeant d'épaule son petit paquet. Oh! te voilà encore arrêtée! . . .

--Y a-t-il encore bien loin? demanda la femme.

--S'il y a encore loin? Tu es encore bonne, toi, de me demander ça! dit

l'homme aux longues jambes. Ne vois-tu pas d'ici les lumières de Londres?

--Il y a encore au moins deux bons milles d'ici.

--Eh bien! après? Qu'il y en ait deux ou qu'il y en ait vingt, répliqua

Noé Claypole (car c'était lui-même). Allons! lève-toi, et en route,

si tu ne veux que je te donne un coup de pied pour te faire déguerpir!

Comme le nez naturellement rouge du sieur Noé était devenu pourpre de

colère, et qu'il s'avançait vers Charlotte d'un air furieux, celle-ci

se leva sans mot dire, et se remit en marche.

Charlotte, fatiguée, harassée, ne pensait plus qu'à s'arrêter. À

chaque instant, elle s'informait si Noé s'arrêterait bientôt pour

passer la nuit. Mais le sieur Claypole était avant tout un homme

prudent; il avait fait ses plans, il craignait les logements que pouvait

lui fournir si généreusement Sa très gracieuse Majesté Britannique:

aussi se défiait-il de toute auberge située trop près de la grande

route; il avait une préférence tout à fait marquée pour les quartiers

les plus retirés. Sowerberry lui apparaissait comme l'ombre de Banco. Au

milieu de toutes ses peurs, il ne manquait cependant jamais l'occasion de

faire sentir sa supériorité à Charlotte. Celle-ci la reconnaissait et

le remerciait de la confiance grande qu'il lui avait témoignée en lui

laissant l'argent qu'ils avaient emporté de chez Sowerberry! Mais cette

confiance n'était qu'une conséquence du système de prudence du sieur

Claypole; il avait craint de se compromettre dans le cas où on les

aurait poursuivis, et l'argent se trouvant sur elle seule, il aurait pu

protester de son innocence et échapper peut-être à la justice.

Noé, traînant Charlotte après lui, tantôt ralentissait le pas au coin

d'une de ces rues qu'il parcourait des yeux dans toute sa longueur pour

voir s'il ne découvrirait point l'enseigne de quelque modeste auberge,

et tantôt se remettait à marcher comme de plus belle s'il craignait que

l'endroit ne fût trop public pour lui. Il s'arrêta enfin devant un

cabaret plus sale et plus chétif en apparence que tous ceux qu'il avait

vus jusqu'alors; et après en avoir examiné scrupuleusement

l'extérieur, il annonça gracieusement à Charlotte son intention d'y

passer la nuit.

--Ainsi, donne-moi ce paquet, dit-il défaisant les bretelles passées

autour des bras de Charlotte et s'en chargeant lui-même, et ne t'avise

pas d'ouvrir la bouche à moins que je ne t'adresse la parole! Quelle est

l'enseigne de la maison? A . . . u . . . x . . . aux, t . . . r . . . o

. . . i . . . s . . . trois, aux trois . . . aux trois . . . aux trois

quoi? demanda-t-il.

--Aux _Trois-Boiteux_, dit Charlotte.

--Aux _Trois-Boiteux_? répéta Noé. Elle n'est déjà pas si bête,

c'te enseigne-là! Toi, suis-moi . . . et fais bien attention à ce que

je t'ai recommandé! Ayant dit ces mots, il poussa la porte avec son

épaule et entra, suivi de Charlotte.

Il n'y avait au comptoir qu'un jeune juif qui, les deux coudes appuyés

sur la table, était occupé à lire un journal crasseux. Il regarda

fixement Noé, et celui-ci le considéra de même.

Si Noé avait eu son costume de l'école de charité, l'air d'étonnement

avec lequel le juif le regardait n'eût pas paru extraordinaire; mais

comme il avait une blouse par-dessus ses vêtements, il n'y avait rien en

lui, ce semble, qui dût attirer à ce point l'attention dans un cabaret.

--N'est-ce pas ici l'auberge des _Trois-Boiteux_? demanda Noé.

--C'est l'enseigne de cette baison, répondit le juif.

--Un monsieur que nous avons rencontré sur la route nous a recommandé

votre maison, dit Noé faisant signe de l'œil à Charlotte autant pour

lui faire remarquer la subtilité de son esprit que pour l'avertir de ne

laisser paraître aucun signe de surprise. Pouvons-nous y avoir un lit

pour cette nuit?

--Je d'sais bas s'il y a boyen, reprit Barney, qui était garçon dans

cette maison, j'b'en vais b'inforber.

--Conduisez-nous dans la salle et servez-nous un plat de viande froide et

une pinte de bière en attendant, dit Noé.

Barney, les ayant introduits dans une petite salle basse, leur apporta

bientôt après ce qu'ils avaient demandé, les informant en même temps

qu'ils pourraient passer la nuit et qu'on allait leur préparer un lit;

après quoi il se retira.

Cette salle était située de manière que quelqu'un qui connaissait la

maison pouvait, au moyen d'un petit carreau placé dans un angle, voir de

la salle d'entrée tout ce qui s'y passait sans courir le risque d'être

vu, et qu'en appliquant son oreille au susdit endroit, il était facile

d'entendre ce qui s'y disait. Le maître de la maison avait l'œil collé

à cet endroit depuis plus de cinq minutes, prêtant l'oreille en même

temps à la conversation de nos deux voyageurs, et Barney venait

justement de leur rendre la réponse ci-dessus, quand Fagin entra pour

s'informer si on n'avait point vu quelques-uns de ses jeunes élèves.

--Chut! fit Barney mettant son doigt sur ses lèvres, il y a deux

bersodes dans la bedite salle.

--Deux personnes! répéta le vieillard à voix basse.

--Oui, et de drôles de corps, allez! ajouta Barney. Ils arrivent de la

gambagne; bais c'est queuqu'chose dans votr'genre, ou bien j'be

dromberais fort.

Cette nouvelle parut intéresser vivement Fagin: il monta sur un

tabouret, appliqua son œil au carreau et fut à même de distinguer le

sieur Claypole mangeant sa viande et buvant sa bière en compagnie de

Charlotte.

--Ah! ah! dit tout bas Fagin se tournant vers Barney, l'air de ce

gaillard-là me plaît assez! . . . Il nous serait utile, j'en suis

certain! . . . Il comprend à merveille la manière de vous mener la

donzelle! Ne fais pas de bruit, Barney, que j'entende ce qu'ils disent!

Le juif appliqua de rechef son œil au carreau, retenant son haleine pour

mieux entendre, et l'expression de son visage en ce moment était tout à

fait satanique.

--Décidément je veux être un monsieur! dit le sieur Claypole

allongeant ses jambes et finissant une conversation commencée avant

l'arrivée de Fagin. Je ne veux plus faire de cercueils; j'en ai assez de

ça! mais je veux mener une joyeuse vie, et si tu veux, Charlotte, tu

seras une dame!

--Je ne demanderais pas mieux, Noé, reprit celle-ci, mais on ne trouve

pas tous les jours des tirelires à vider.

--Bah! dit Noé. Il y a bien autre chose que des tirelires à vider!

--Que veux-tu dire? demanda Charlotte.

--Il y a des poches, des ridicules, des maisons, des carrosses, la Banque

même . . . est-ce que je sais, moi! dit Noé excité par le _porter_.

--Mais tu ne peux pas faire tout cela, Noé? dit Charlotte.

--Je verrai à m'associer avec d'autres, s'il y a moyen, reprit le sieur

Claypole, ils ne seront pas embarrassés de nous employer d'une manière

ou d'autre. Toi-même tu vaux cinquante femmes comme toi! . . .

--Oh! comme ça me fait plaisir de t'entendre dire cela! s'écria la

fille, imprimant un gros baiser sur la figure hideuse de son compagnon.

--C'est bon, en voilà assez comme ça! Ne sois pas trop affectionnée,

de crainte de me déplaire, dit Noé la repoussant avec gravité.

J'aimerais être le capitaine de quelque bande . . . J'vous les mènerais

rondement et j'me déguiserais pour les guetter . . . Oui, cela me

conviendrait assez! . . . Et si je pouvais seulement rencontrer quelques

messieurs de ce genre, je dis que ça vaudrait bien la _banknote_ de

vingt livres que tu as soufflée à Sowerberry; d'autant plus que nous ne

savons pas trop, ni l'un ni l'autre, comment nous en défaire.

Ayant ainsi déclaré son opinion, le sieur Claypole regarda dans le pot

à bière d'un air avisé; et; en ayant bien secoué le contenu, il fit

un signe d'intelligence à Charlotte, et en but une gorgée qui parut le

rafraîchir extrêmement. Il se disposait à en boire une autre lorsqu'il

fut interrompu par l'arrivée subite d'un étranger. Cet étranger

n'était autre que M. Fagin, qui, faisant un salut gracieux accompagné

d'un sourire aimable en passant devant nos deux voyageurs, s'assit à une

table près d'eux, et ordonna au rusé Barney de lui servir quelque chose

à boire.

--Une belle soirée, un peu froide pour la saison, cependant, dit Fagin

en se frottant les mains . . . vous arrivez de la campagne, à ce qu'il

paraît, Monsieur?

--Comment pouvez-vous le savoir? demanda Noé.

--Nous n'avons pas tant de poussière que cela dans Londres, reprit le

juif montrant du doigt les souliers de Noé.

--Vous m'avez l'air d'un _finaud_, dit Noé. Ha! ha!

--On ne saurait trop l'être dans une ville comme celle-ci.

Il accompagna cette remarque d'un petit coup sur son nez avec l'index de

sa main droite; geste que Noé voulut imiter, mais qu'il manqua

complètement, à cause du peu d'étoffe que le sien offrait en cette

partie de son visage. Fagin, satisfait de l'intention, partagea

libéralement avec nos deux amis la liqueur que Barney avait apportée.

--C'est du chenu, cela! observa Noé faisant claquer ses lèvres.

--Oui; mais c'est cher! dit Fagin. Un homme ne peut faire autrement que

de vider des poches, des ridicules, des maisons, des carrosses et même

la Banque, s'il veut en boire à tous ses repas.

A ces paroles, Noé se laissa retomber sur le dos de sa chaise, et

regarda alternativement Fagin et Charlotte.

--Que cela ne vous effraie pas, mon cher! dit Fagin se rapprochant de

Noé. Ha! ha! c'est bien heureux que je sois le seul qui vous ait entendu

par le plus grand des hasards.

--Ce n'est pas moi qui ai pris la _banknote_! balbutia Noé n'allongeant

plus ses jambes comme un homme indépendant, mais les fourrant du mieux

qu'il put sous sa chaise c'est elle qui a fait le coup. Tu l'as encore

sur toi, Charlotte; tu ne peux pas dire le contraire.

--Peu importe qui a fait le coup ou qui a l'argent, mon cher, reprit le

juif fixant cependant ses yeux de faucon sur la jeune fille et sur les

deux paquets. Je suis moi-même dans la partie, et je ne vous en aime que

plus pour cela.

--Dans quelle partie voulez-vous dire? demanda le sieur Claypole un peu

plus rassuré.

--Dans la même _branche de commerce_, repartit Fagin. Ainsi sont les

gens de cette maison. Vous êtes tombé ici comme _Mars en carême_, mon

cher! . . . Il n'y a pas dans Londres un endroit plus sûr que les

_Trois-Boiteux_; . . . surtout si je vous prends sous ma protection . . .

Et comme vous et cette jeune femme m'inspirez de l'intérêt, vous pouvez

vous tranquilliser; je puis vous assurer qu'il n'y a rien à craindre.

Noé Claypole eût dû en effet se tranquilliser d'après cette

assurance; mais si son esprit était plus à l'aise, son corps ne

l'était certainement pas: car il se tordit de mille manières sur sa

chaise et il prit différentes positions toutes plus bizarres les unes

que les autres, regardant tout le temps son nouvel ami avec un air de

défiance et de crainte tout à la fois.

--Je vous dirai plus, repartit le juif après être parvenu à rassurer

la fille à force de signes de tête et de protestations d'amitié: j'ai

un mien ami qui pourra satisfaire le désir que vous venez d'exprimer en

vous lançant dans la bonne voie; vous laissant le maître, bien entendu,

de choisir d'abord la partie qui vous conviendra le mieux, et se

réservant le soin de vous enseigner les autres.

--Vous dites cela comme si vous parliez sérieusement, reprit Noé.

--Je ne vois pas pourquoi je plaisanterais, dit le juif haussant les

épaules. Venez avec moi à la porte, que je vous dise un mot en

particulier.

--Ce n'est pas nécessaire de nous déranger, dit Noé allongeant ses

jambes de nouveau; vous pouvez me dire cela, tandis qu'elle va porter les

paquets en haut. Charlotte! vois un peu à ce que ces paquets soient

placés dans la chambre où nous devons coucher.

Charlotte se mit en devoir d'obéir, et Noé tint la porte ouverte pour

lui faciliter le passage et pour la voir sortir; après quoi il vint se

rasseoir.

--Comme je vous la fais marcher, hein! dit-il du ton d'un directeur de

ménagerie qui aurait apprivoisé une bête féroce.

--A merveille! dit Fagin lui donnant un petit coup sur l'épaule; vous

êtes un génie, mon cher!

--C'est bien pour cela que je suis venu à Londres, reprit Noé. Mais

nous ferons bien de ne pas perdre notre temps, car elle ne va pas tarder

à revenir.

--Vous avez raison, au fait, dit le juif. Eh bien! voyons, si mon ami

vous plaît, pensez-vous que vous puissiez mieux faire que de vous

associer avec lui?

--Fait-il de bonnes affaires? . . . c'est là le grand point! demanda

Noé en clignant ses petits yeux.

--Il en fait d'excellentes, répondit le juif; il occupe une foule de

_mains_, et il a à son service les _travailleurs_ les plus _habiles_ et

les plus _distingués de la profession_.

--Comme qui dirait alors des _ouvriers bourgeois_? demanda le sieur

Claypole.

Puis le juif et son nouvel associé se mirent à passer en revue toutes

les façons de voler connues et inconnues. À chaque proposition, le

sieur Claypole trouvait toujours l'objection: tantôt le genre de

commerce était trop dangereux, car, nous l'avons dit, la bravoure

n'était pas dans les qualités dominantes de ce héros; tantôt il ne

rapportait pas assez, et la rapacité de Noé ne se trouvait pas

satisfaite; et, s'il y avait quelque chose de difficile à satisfaire,

c'était bien cette rapacité; car, si le sieur Claypole eût été

partagé en deux, nous croyons que la gourmandise se serait emparée du

côté droit et l'avarice du côté gauche, côté du cœur. Enfin il

trouva un genre d'_occupation_ à sa fantaisie, il fut convenu qu'_il

ferait les moutards_.

--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il.

--Les _moutards_ sont les jeunes enfants qui vont faire les commissions.

Ils ont presque toujours un shilling ou une pièce de six sous à la

main, on les culbute, on prend leur argent et on passe son chemin.

--Ah! ah! voilà mon affaire.

--Eh bien! c'est convenu! dit Noé voyant que Charlotte était rentrée

sur ces entrefaites. À quelle heure demain?

--A dix heures, cela vous va-t-il? demanda le juif. Et quand le sieur

Claypole eut fait un signe de tête affirmatif, il ajouta:

--Sous quel nom faudra-t-il que je parle de vous à mon ami?

--M. Bolter, répondit Noé, qui avait prévu la question et qui s'était

préparé à y répondre, M. Maurice Bolter. Voici madame Bolter,

poursuivit-il en montrant Charlotte.

--Serviteur à madame Bolter! dit Fagin faisant un salut grotesque.

J'espère avant peu avoir l'avantage de la mieux connaître.

--Entends-tu ce que dit Monsieur, Charlotte?

--Oui, Noé! reprit madame Bolter tendant sa main à Fagin.

--Elle m'appelle Noé comme par manière d'amitié, dit M. Maurice Bolter

(ci-devant Noé Claypole) s'adressant à Fagin. Vous comprenez?

--Oui, oui, je comprends . . . parfaitement, reprit le juif disant la

vérité pour cette fois. Bonsoir! bonsoir!

Olivier Twist: Les voleurs de Londres · 第 53 / 60 题