XXV. --Encore Fagin et compagnie.

Tandis que toutes ces choses se passaient dans le dépôt de mendicité

en question, M. Fagin était dans son vieux repaire (le même qu'Olivier

venait de quitter en compagnie de Nancy,) assis devant la cheminée, et

tenant sur ses genoux un soufflet avec lequel il avait essayé sans doute

de donner au feu, dont la fumée se répandait par toute la chambre, une

plus vive action. Ses coudes sur le soufflet et son menton appuyé sur

ses pouces, il regardait le foyer d'un air distrait, et paraissait

plongé dans une profonde rêverie.

A une table derrière lui, le fin Matois, Charlot Bates et M. Chitling

faisaient une partie de _wist_: le Matois seul contre les deux autres. Sa

physionomie, expressive en tout temps, devint encore plus intéressante

par le sérieux avec lequel il étudiait la partie et par les coups

d'œil qu'il lançait de temps en temps, selon que l'occasion s'en

présentait, sur les cartes de M. Chitling, réglant sagement son jeu

d'après les remarques qu'il avait faites sur celui de ce dernier. Comme

il faisait froid, il avait (selon sa coutume) son chapeau sur la tête.

Il avait entre les dents une pipe de terre, qu'il n'ôtait que lorsqu'il

jugeait nécessaire d'avoir recours à une mesure d'étain placée sur la

table, et qu'on avait remplie à l'avance de _grog_, pour le bien de la

compagnie.

Maître Bates faisait aussi beaucoup d'attention à son jeu; mais, étant

d'un caractère beaucoup plus gai que son incomparable ami, il eut plus

souvent recours à la mesure d'étain, et il se permit en outre certaines

plaisanteries et certaines remarques tout à fait hors de saison, et qui

ne conviennent nullement à un bon joueur, surtout au jeu de _wist_, qui

exige du silence et de l'attention. En vain le Matois, usant du droit que

lui donnait son attachement pour ce dernier, lui fit remarquer plus d'une

fois l'inconvenance de sa conduite; maître Bates n'en fit que rire, et

(pour me servir de son expression) _l'envoya promener_; et par ses

reparties aussi vives que spirituelles, il excita au plus haut point

l'admiration de M. Chitling.

Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que ce dernier et son partenaire

perdaient toujours, et que cette circonstance, loin de fâcher maître

Bates, paraissait l'amuser infiniment, puisqu'il riait aux éclats à la

fin de chaque partie, assurant que, _de sa vie ni de ses jours_, il ne

s'était autant diverti.

--Ça nous fait deux manches et la belle, dit Chitling d'un air piteux en

tirant une demi-couronne de la poche de son gilet. Faut avouer que tu as

un bonheur insolent . . . Tu nous gagnerais jusqu'à notre dernier sou .

. . Même quand nous avions beau jeu, Charlot et moi, ça ne nous a pas

empêchés de perdre.

Charlot Bates partit d'un tel éclat de rire à cette remarque, qui fut

faite d'un ton lamentable, que le juif sortit de sa rêverie et demanda

ce qu'il y avait.

--Monsieur Fagin! s'écria Charlot, j'voudrais que vous eussiez pu voir

le jeu . . . Thomas Chitling n'a pas fait un seul point, et j'étais son

partenaire contre le Matois.

--Ah! ah! dit le juif souriant d'une manière qui prouvait assez qu'il

n'en ignorait pas la cause, prends ta revanche, Tom, prends ta revanche!

--Non, merci, Fagin, j'en ai assez comme ça, répliqua l'autre. Le

Matois vous a une chance contre laquelle on ne peut tenir!

--Ah! ah! mon cher, repartit le juif, il faut se lever matin pour gagner

le Matois.

--Se lever matin! s'écria Charlot Bates; y n'suffit pas de se lever

matin. Y vous faut mettre vos bottes la veille, avoir un double

télescope . . . et une lorgnette entre vos deux épaules si vous voulez

_faire_ celui-là.

M. Dawkins reçut cet éloge flatteur avec beaucoup de modestie, et

offrit de dire au premier venu de la société, pour la simple bagatelle

d'un shilling chaque fois, la carte que celui-ci aurait pensée. Comme

personne n'acceptait le défi et que sa pipe était éteinte, il s'amusa

avec le morceau de craie qui lui avait servi à compter le jeu à tracer

le plan de la prison de Newgate, sifflant tout le temps d'une manière

toute particulière.

--Tu m'as joliment l'air de t'amuser, Tom! dit le Matois rompant le

silence qui durait depuis plus de cinq minutes. Je parie que vous ne

devinez pas ce qui l'occupe, Fagin!

--Comment veux-tu que je sache . . . mon cher? répliqua le juif levant

la tête et remettant le soufflet en place. Il pense peut-être à la

perte de son argent ou bien encore à la _retraite_ qu'il vient de faire

à la campagne, hein? Ah! ah! n'est-ce pas, Tom?

--Vous n'y êtes pas, repartit le Matois au moment où Chitling allait

répondre. Qu'en dis-tu, toi, Charlot?

--Moi, répondit celui-ci, je pense qu'il veut épouser Betsy. Voyez

plutôt comme il rougit! En v'là un heureux mortel! Est-il possible! . .

. Oh! Fagin, Fagin, c'te bonne farce!

--Ne fais pas attention à eux, Tom! dit le juif faisant un signe

d'intelligence à Dawkins et donnant un petit coup à Charlot avec la

douille du soufflet. Ne les écoute pas, va! Betsy est aimable . . .

c'est une bien bonne fille! Attache-toi à elle, Tom. Va toujours ton

petit bonhomme de chemin.

--Quand bien même encore, Fagin, répliqua Chitling rougissant encore

plus; quand même encore que ça s'rait; . . . c'est une chose qui ne

regarde personne.

Le juif, voyant que Chitling prenait la mouche, s'empressa de l'assurer

que personne ne se moquait; et, pour preuve de ce qu'il avançait, il en

appela à maître Bates, le principal offenseur. Malheureusement, en

ouvrant la bouche pour répondre qu'il n'avait jamais été si sérieux

de sa vie, Charlot partit d'un tel éclat de rire que Chitling, se voyant

mystifié, s'élança aussitôt sur le rieur, et lui lança un coup de

poing que ce dernier évita heureusement, et qui, tombant lourdement sur

la poitrine du _facétieux_ vieillard, envoya ce dernier à l'autre bout

de la chambre, contre la muraille, où il ouvrit la bouche toute grande

pour respirer, tandis que Tom le regardait d'un air consterné.

--Ecoutez! s'écria le Matois en ce moment; j'entends la _bavarde_.

Disant cela, il prit la lumière et monta doucement l'escalier.

La sonnette se fit entendre de nouveau avec quelque impatience, tandis

que la compagnie était dans l'obscurité. Un instant après le Matois

reparut et parla mystérieusement à l'oreille de Fagin.

--Est-ce qu'il est seul? s'écria celui-ci.

Le Matois fit un signe de tête affirmatif, et, mettant sa main devant la

lumière, il donna à entendre à Charlot qu'il ferait bien, pour le

quart d'heure, de réprimer sa folle gaieté; après quoi il fixa les

yeux sur le juif comme pour attendre ses ordres.

Le vieillard porta ses doigts jaunes à sa bouche, et réfléchit un

instant, les traits de son visage paraissant visiblement contractés tout

le temps, comme s'il redoutait quelque malheur et qu'il craignit de

l'apprendre. Enfin il leva la tête.

--Où est-il? demanda-t-il au Matois.

Celui-ci montra du doigt l'étage au-dessus, et se préparait à quitter

la chambre.

--Oui, dit le juif devinant la question; fais-le descendre. Chut!

tais-toi, Charlot! . . . Doucement, Tom! Passez de l'autre côté, mes

amis! laissez-nous seuls! . . .

Charlot et Chitling se retirèrent sans faire le moindre bruit. Un

profond silence régnait dans la chambre, quand le Matois descendit

l'escalier, la lumière à la main, et suivi d'un homme en blouse, qui,

ayant jeté un coup d'œil rapide autour de lui, détacha une grosse

cravate de laine qui lui cachait le bas du visage, et laissa voir les

traits du _flambant_ Toby Crackit, pâle, hagard et horriblement fatigué.

--Comment ça va-t-il, Fagin? dit l'élégant jeune homme faisant un

signe de tête au juif. Mets ce mouchoir dans mon castor, le Matois, afin

que j'le r'trouve quand je m'en irai . . . Là . . . c'est ça! Tu feras

un fameux _fameux_ un jour et tu vaudras mieux que les anciens.

Disant cela, il releva sa blouse et la retroussa autour de sa ceinture;

ensuite il approcha une chaise du feu et posa ses pieds sur le

garde-cendres.

--Voyez donc, Fagin! dit-il d'un air piteux en montrant du doigt ses

bottes toutes crottées, pas seulement une seule goutte de cirage depuis

que vous savez! Mais ne me regardez pas comme ça, homme que vous êtes!

Chaque chose a son temps. Je ne puis parler affaires que je n'aie bu et

mangé quelque chose. Mettez donc la _pâtée_ sur la table, que je me

remplisse un peu . . . depuis trois jours qu'il ne m'est rien entré dans

l' _cornet_!

Le juif fit signe au Matois d'apporter ce qu'il y avait de comestibles,

et, s'asseyant en face du brigand, il attendit son bon plaisir.

A en juger par les apparences, Toby n'était nullement pressé d'entamer

la conversation. D'abord le juif se contenta d'observer sa physionomie,

pour tâcher d'y deviner la nouvelle qu'il apportait; mais ce fut

inutilement.

Fagin épiait donc avec une anxiété indéfinissable chaque morceau que

ce dernier portait à sa bouche, se promenant de long en large dans la

chambre pour tuer le temps, qui lui paraissait si long; il n'en fut pas

plus avancé. Toby avala toujours jusqu'à ce qu'il lui fut impossible de

manger davantage; et alors, ayant dit au Matois de sortir, afin d'être

seul avec le juif, il alla lui-même fermer la porte, puis se fit un

verre de _grog_ et se disposa à parler.

--Primo, d'abord, Fagin! dit-il.

--Ah! oui, oui, reprit l'autre approchant sa chaise de la table.

Le sieur Crackit s'arrêta pour avaler son verre de grog et pour

déclarer que le genièvre était excellent; ensuite, passant ses pieds

sur le manteau de la cheminée pour être plus à même de considérer

ses bottes, il poursuivit tranquillement:

--Primo, d'abord, Fagin, comment va Guillaume?

--Quoi! s'écria le juif se levant précipitamment de sa chaise.

--Comment cela? dit Toby en pâlissant. Vous ne voulez pas dire? . . .

--Je ne veux pas dire! s'écria le juif frappant du pied avec fureur sur

le plancher. Où sont-ils, Sikes et l'enfant? où sont-ils? . . . où

ont-ils été? où se cachent-ils? pourquoi ne sont-ils pas venus ici?

--Le coup a manqué, dit Toby d'un air triste.

--Je sais cela! repartit le juif tirant un journal de sa poche et lui

montrant du doigt l'article en question. Après?

--Ils ont tiré et ont atteint le _moutard_. Nous avons joué des jambes

à travers les haies et les fossés avec le petit entre nous deux. Nous

allions aussi vite que le vent. Ils nous ont fait la chasse. Damnation!

tout le pays était sur pied et les chiens à nos trousses! . . .

--L'enfant? dit le juif d'un air effaré.

--Guillaume l'avait pris sur ses épaules et filait avec lui; nous nous

sommes arrêtés pour le prendre entre nous deux, sa tête penchait sur

sa poitrine et il était froid comme marbre. Ils étaient sur nos talons:

chacun pour soi et sauve qui peut! . . . Nous avons été chacun de notre

côté, et nous avons laissé là le _moutard_ couché dans un fossé.

Mort ou vivant, c'est tout ce que j'en sais.

Sans laisser à Toby le temps de se reconnaître, le juif jeta un cri

perçant en s'arrachant les cheveux et s'élança de la chambre sur

l'escalier et de l'escalier dans la rue.

XXVI. --Un mystérieux personnage paraît sur la scène.

--Particularités inséparables de cette histoire.

Le vieillard avait gagné le coin de la rue, qu'il ne s'était point

encore remis de l'impression qu'avait produite sur lui le récit de Toby

Crackit. Contre son ordinaire, il marchait vite et sans paraître savoir

où il allait, lorsque le frôlement soudain d'une voiture qui faillit le

renverser et le cri des personnes qui virent le danger qu'il venait de

courir le ramenèrent sur le trottoir. Evitant autant que possible les

rues fréquentées et ne cherchant au contraire que les allées et les

passages, il se trouva enfin dans _Snow-Hill_. Là il marcha encore plus

vite, et ne ralentit sa marche que quand il fut entré dans une petite

ruelle où, comme s'il eût eu la conviction qu'il était dans son propre

élément, il reprit son pas ordinaire et sembla respirer plus librement.

Près de l'endroit ou _Snow-Hill_ et _Holborn-Hill_ se joignent, vous

voyez sur la droite, en venant de la Cité, une allée sombre et étroite

qui conduit à _Saffron-Hill_, et dans les sales boutiques de laquelle

sont exposés en vente d'énormes paquets de mouchoirs d'occasion de

toutes grandeurs et de toutes couleurs; car c'est là que résident les

marchands qui les achètent des filous.

C'est dans cet endroit que le juif venait d'entrer. Il était bien connu

des pâles habitants du passage; car quelques-uns d'entre eux, qui

étaient sur le pas de leur porte pour guetter les chalands, lui firent

un signe de tête amical, auquel il répondit semblablement sans

s'arrêter. Il alla ainsi jusqu'au bout du passage, où il adressa la

parole à un fripier, homme de petite taille, assis dans une petite

chaise d'enfant et fumant sa pipe devant la porte de sa boutique.

--Comment donc, monsieur Fagin! vous devenez si rare que votre présence

suffirait pour guérir de l'ophtalmie! dit le respectable négociant en

réponse à la question du juif sur l'état de sa santé.

--Il y faisait un peu trop chaud, dans votre quartier, Lively, repartit

Fagin levant les yeux et croisant les mains sur ses épaules.

--C'est ce que je me suis laissé dire, répliqua l'autre, mais cela

s'apaisera; ne pensez-vous pas comme moi?

Fagin fit un signe de tête affirmatif, et, montrant du doigt

_Saffron-Hill_, il s'informa s'il n'y avait pas là quelqu'un ce soir.

--À l'enseigne des _Trois-Boiteux_? demanda le négociant.

Le juif fit signe que oui.

--Attendez donc! poursuivit le marchand cherchant à se rappeler; oui, il

y en a quelques-uns, autant que je puis me rappeler. Je ne pense pas que

votre ami y soit.

--Sikes n'y est pas, je pense? demanda le juif d'un air désappointé.

--_Non est ventus_, comme disent les hommes de loi, reprit le petit homme

secouant la tête d'un air tout à fait capable. Avez-vous quelque chose

qui puisse me convenir?

--Non, je n'ai rien aujourd'hui, dit le juif en s'en allant.

--Allez-vous à l'enseigne des _Trois-Boiteux_, dites donc, Fagin? cria

le petit homme. Je ne me ferai pas tirer l'oreille pour aller avec vous,

si vous vous sentez disposé à payer quelque chose.

Mais, comme le juif, en se retournant, fit un signe de la main qu'il

préférait être seul, l'auberge des _Trois-Boiteux_ fut privée pour

cette fois de l'avantage de posséder M. Lively.

L'auberge des _Trois-Boiteux_, ou simplement des _Boiteux_, ainsi connue

des habitués de l'établissement, était précisément celle où Sikes

et son chien ont déjà figuré. Faisant seulement un signe à l'homme

assis au comptoir, Fagin monta l'escalier, ouvrit la porte d'une chambre,

s'y introduisit doucement et regarda d'un air inquiet autour de lui,

mettant sa main au-dessus de ses yeux comme s'il eût cherché quelqu'un.

Cette chambre était éclairée par deux becs de gaz, dont l'éclatante

lumière était garantie du dehors par des volets assujettis par une

barre de fer et par des rideaux épais d'un rouge passé. L'endroit

était si plein d'une épaisse fumée de tabac, qu'il était presque

impossible de s'y voir. S'étant dissipée peu à peu cependant à

travers la porte, qu'on avait laissée entrouverte, elle laissa voir un

assemblage de têtes aussi confus que le bruit des voix, et, à mesure

que l'œil s'accoutumait à la scène, le spectateur eût été à même

de discerner une nombreuse société d'hommes et de femmes assis autour

d'une longue table au bout de laquelle se tenait le président, son

marteau d'office à la main, tandis qu'un artiste au nez bleuâtre, et

ayant la figure entortillée d'un mouchoir à cause d'un mal de dents,

était devant un mauvais piano placé dans le coin le plus retiré de la

chambre.

Fagin, peu susceptible de fortes émotions, passa en revue toutes ces

figures l'une après l'autre sans rencontrer celle qu'il cherchait. Etant

parvenu enfin à attirer sur lui le regard de l'homme qui occupait le

fauteuil, il lui fit un léger signe de tête et se retira aussi

doucement qu'il était entré.

--Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur Fagin? demanda l'homme qui

l'avait suivi jusque sur le palier. Ne voulez-vous pas être des nôtres?

Ils seront tous charmés de vous avoir.

Le juif secoua la tête d'un air d'impatience, et demanda tout bas:

--Est-il ici?

--Non, répondit l'homme.

--Et-vous n'avez point de nouvelles de Barney? demanda Fagin.

--Du tout, répliqua le maître de la taverne des _Trois-Boiteux_, car

c'était lui. Il ne bougera pas que tout ne soit bien tranquille. Soyez

sûr que la police est sur leurs traces là-bas, et que, s'il avait le

malheur de bouger, il se ferait _pincer_ du premier coup. Barney est en

sûreté où il est, il n'y a pas de doute, sans quoi j'aurais entendu

parler de lui. Je parierais tout ce qu'on voudra qu'il s'en retirera

_proprement_: vous pouvez bien y compter; je vous en donne mon billet.

--Viendra-t-il ici ce soir? demanda le juif appuyant sur le pronom avec

la même emphase qu'auparavant.

--Monks, vous voulez dire? demanda le maître de la taverne.

--Chut! fit le juif; oui.

--Certainement! reprit l'autre tirant de son gousset une montre d'or. Il

devrait déjà être arrivé. Si vous voulez attendre seulement dix

minutes, vous allez le voir.

--Non, non, dit le juif d'un air qui laissait penser que, bien qu'il

désirât voir la personne en question, il n'était cependant pas fâché

de ne pas la rencontrer.

--Dites-lui que je suis venu pour le voir, et qu'il vienne chez moi cette

nuit . . . Non . . . plutôt demain. Puisqu'il n'est pas ici, il sera

toujours assez temps demain.

--C'est bien! dit l'homme. Il n'y a rien de plus à lui dire?

--Non, dit le juif en descendant l'escalier.

--Dites donc! fit l'autre à demi-voix en se penchant vers la rampe, quel

bon moment pour une _vente_? . . . Si vous vouliez, nous avons là

Philippe Barker . . . il est si soûl qu'un enfant pourrait le prendre.

--Ah! ah! fit le juif en levant la tête; mais ce n'est pas encore

l'heure de Philippe Barker; il a encore quelque chose à faire avant que

nous nous séparions de lui. Allez rejoindre les amis, mon cher; et

dites-leur de bien s'amuser _tandis qu'ils sont de ce monde_, ah! ah! ah!

Le maître de la taverne rit bien fort de la réflexion du vieillard et

alla rejoindre ses convives. Le juif ne fut pas plus tôt seul que ses

traits reprirent l'expression de l'inquiétude et de la crainte. Après

avoir réfléchi un instant, il monta dans un cabriolet de place et dit

au cocher de se diriger versBethnal-Green. Il descendit à un quart de

mille de la demeure de Sikes et fit le reste du chemin à pied.

--Maintenant, marmotta-t-il entre ses dents tout en frappant à la porte,

s'il y a ici quelque anguille sous roche, je le saurai bien vite de vous,

ma jeune fille, toute maligne que vous êtes!

La femme qui lui ouvrit lui ayant dit que Nancy était chez elle, il

monta doucement l'escalier et ouvrit la porte de la chambre sans plus de

cérémonie.

La jeune fille était seule, la tête appuyée sur la table et ses

cheveux épars sur ses épaules.

--Il faut qu'elle ait bu, dit à part soi le juif, ou bien elle a du

chagrin.

Disant cela, il revint sur ses pas pour fermer la porte; et le bruit

qu'il fit ayant éveillé Nancy, elle s'informa s'il y avait du nouveau,

regardant fixement le rusé vieillard pendant qu'il lui racontait le

récit de Toby Crackit. Lorsqu'il eut fini elle reprit sa première

attitude sans dire un seul mot. Elle poussait le chandelier avec

impatience, frottait ses pieds sur le parquet chaque fois qu'elle

changeait de position; mais ce fut tout.

Pendant tout ce temps le juif regardait autour de lui d'un air inquiet

comme s'il eût voulu s'assurer que Sikes n'était point rentré.

Ayant satisfait sa curiosité sur ce point, il toussa deux ou trois fois

et fit tout ce qu'il put pour entamer la conversation; mais la fille ne

fit pas plus d'attention à lui et ne bougea non plus qu'une statue de

pierre. Enfin il fit un nouvel effort, et, se frottant les mains, il dit

du ton le plus affable:

--Et où crois-tu que Guillaume puisse être maintenant, hein?

Celle-ci répondit, d'une manière presque inintelligible et comme si

elle pleurait, qu'elle ne savait pas.

--Et l'enfant? dit le juif regardant la fille entre les deux yeux pour

voir l'expression de son visage. Pauvre petit! abandonné dans un fossé!

vois donc un peu, Nancy?

--L'enfant, dit celle-ci en levant la tête, est mieux où il est qu'avec

nous . . . Et, pourvu qu'il n'arrive rien à Sikes, je désire qu'il soit

mort dans le fossé et que ses os y pourrissent.

--Quoi donc! s'écria le juif avec étonnement.

--Sans doute, reprit la fille le regardant fixement à son tour; je

serais bien contente de ne plus l'avoir sous mes yeux, et de savoir qu'il

est affranchi de tout ce qui pouvait lui arriver de plus fâcheux.

C'était un fardeau que de l'avoir autour de moi . . . sa vue seule

était un reproche contre moi et contre vous tous.

--Bah! fit le juif d'un ton de mépris, tu es soûle, ma fille.

--Ah! sans doute, s'écria amèrement celle-ci; ce ne serait pas votre

faute si je ne l'étais pas. Vous n'aimeriez pas me voir autrement,

pourvu que je fasse comme vous voulez; excepté maintenant que ça ne

vous convient guère, n'est-ce pas?

--Non, répliqua le juif d'un air furieux, ça ne me convient pas du tout!

--Faut pourtant que ça vous convienne! reprit celle-ci par tant d'un

éclat de rire.

--Que ça me convienne! s'écria le juif, on ne peut plus irrité de

l'opiniâtreté de la fille et du désappointement de la journée. Que

ça me convienne! Ecoute-moi bien, toi, pécore! écoute-moi bien, moi

qui, avec six mots, pourrais étrangler Sikes aussi sûrement que si je

tenais maintenant sa tête de taureau entre mes doigts. S'il revient sans

cet enfant . . . s'il a le bonheur de s'en retirer et qu'il ne le ramène

pas mort ou vif, assassine-le toi-même, si tu ne veux pas que Jack Ketch

(le bourreau) lui fasse son affaire . . . et expédie-le aussitôt qu'il

aura mis le pied dans cette chambre, sans quoi il pourrait bien être

trop tard.

--Qu'est-ce que tout cela? s'écria la fille involontairement.

--Ah! qu'est-ce que tout cela? poursuivit Fagin aveuglé par la colère,

le voici: lorsque cet enfant est pour moi une valeur de plusieurs

centaines de livres, dois-je perdre cela par la faute d'un tas d'ivrognes

dont je pourrais aisément me défaire, et devrais-je me soumettre à un

gueux à qui il ne manque que la volonté et qui a le pouvoir de . . .

Tout hors d'haleine, le vieillard ne put achever sa pensée, et,

réprimant aussitôt son courroux, il devint un tout autre homme.

Après un silence de quelques minutes, il risqua un regard sur sa

compagne, et se rassura bientôt en voyant qu'elle était dans le même

état d'insensibilité dont il l'avait tirée d'abord.

--Nancy! ma chère! dit-il avec sa voix de corbeau, as-tu fait attention

à ce que je t'ai dit?

--Ne me tourmentez pas, Fagin! répondit la fille levant nonchalamment la

tête. Ce que Guillaume n'a pas fait cette fois-ci, il le fera une autre.

Il a bien fait des choses pour vous, vous le savez bien; et il en fera

encore bien d'autres lorsqu'il le pourra . . . Et quand il ne le fait

pas, c'est qu'il ne le peut pas; ainsi, n'en parlons plus.

--Oui; mais quant à cet enfant, ma chère? dit le juif en se frottant

les mains fortement.

--L'enfant doit courir la même chance que les autres, reprit brusquement

Nancy. Et je le répète, j'espère qu'il est mort et qu'il est à l'abri

de tout danger; surtout de celui auquel il était exposé avec vous.

--Et quant à ce que je disais il n'y a qu'un instant, ma chère? dit le

juif fixant sur elle ses yeux de lynx.

--Vous n'avez qu'à le redire, reprit Nancy. Et si c'est quelque chose

que vous désirez que je fasse pour vous, vous feriez mieux d'attendre

jusqu'à demain. Je vous entends bien quand vous me parlez, et le moment

d'après je ne sais plus ce que vous venez de me dire.

Le juif lui fit encore quelques questions, afin de s'assurer qu'elle

n'avait point retenu ses paroles indiscrètes; mais elle répondit avec

tant d'assurance, et elle soutint si bien le regard scrutateur du

vieillard, qu'il en revint à sa première idée que la fille était

_dans les vignes du Seigneur_.

En effet, Nancy n'était pas exempte d'un défaut malheureusement trop

commun parmi les protégées du juif, et dans lequel dès leurs plus

tendres années elles avaient été encouragées plutôt que retenues.

Rassuré par cette découverte, et ayant rempli le double but de

communiquer à Nancy ce qu'il avait appris le soir même de Toby, et de

s'assurer par ses propres yeux que Sikes n'était pas rentré, il s'en

alla laissant sa jeune amie endormie sur la table.

Il était à peu près une heure du matin, et comme il faisait très

sombre et très froid, il ne fut guère tenté de s'amuser en route.

Il avait atteint le coin de sa rue, et il fouillait dans sa poche pour

prendre sa clef, lorsqu'un personnage sortit d'un vestibule, à l'ombre

duquel il se tenait caché, et, traversant le ruisseau, se glissa auprès

de lui sans en être aperçu.

--Fagin! dit une voix tout près de son oreille.

--Ah! fit le juif se retournant vivement, est-ce vous?

--Oui, répondit brusquement l'inconnu. Voilà deux heures que vous me

faites droguer là! Où avez-vous donc été?

--À vos affaires, mon cher, dit le juif ralentissant le pas et regardant

son compagnon d'un air embarrassé, j'ai trotté pour vous toute la nuit.

--Oh! sans doute, reprit l'inconnu d'un air moqueur. Eh bien! qu'y a-t-il

de nouveau?

--Rien de bon, dit le juif.

--Rien de mauvais, j'espère? dit l'autre s'arrêtant tout court et

regardant son compagnon d'un air surpris.

Fagin eût bien voulu se dispenser de recevoir un visiteur à une heure

aussi indue, et s'excusa en disant qu'il n'y avait pas de feu chez lui;

mais son compagnon réitérant sa question d'un ton d'autorité, il

ouvrit la porte et pria celui-ci de la refermer doucement tandis qu'il

irait chercher de la lumière.

--Il fait aussi noir que dans un four, dit l'inconnu faisant quelques pas

à tâtons. Dépêchez-vous! Il n'y a rien que je déteste autant que de

rester dans l'obscurité.

--Fermez la porte, murmura Fagin de l'extrémité du passage.

Au même instant elle se ferma avec un grand bruit.

--Ce n'est pas moi qui ai fait cela, dit l'homme en cherchant son chemin.

Le vent l'a poussée, ou bien elle s'est fermée d'elle-même; c'est l'un

ou l'autre . . . Dépêchez-vous d'apporter de la lumière, que je

n'aille pas me casser la tête contre quelque chose dans cette maudite

cassine!

Fagin descendit à la dérobée dans la cuisine et revint bientôt avec

une chandelle allumée, après s'être assuré que Toby Crackit dormait

au-dessous dans la pièce du fond, et que ses dignes élèves en

faisaient autant dans celle de devant. Ayant fait signe à son compagnon

de le suivre, il monta l'escalier devant lui.

--Nous pouvons dire ici le peu de mots que nous avons à nous

communiquer, mon cher, dit le juif ouvrant une porte au premier étage.

Et comme il y a des trous dans les volets, et que nous ne montrons jamais

de lumière à nos voisins, nous laisserons la chandelle sur l'escalier .

. . Là!

Disant cela, le juif posa la chandelle sur le palier vis-à-vis de la

chambre dans laquelle ils entrèrent, et où il n'y avait pour tout

ameublement qu'un fauteuil cassé et un vieux sofa sans couverture placé

derrière la porte. L'étranger s'y jeta de l'air d'un homme épuisé de

fatigue, et le juif, approchant le fauteuil, s'assit en face de lui.

Ils y voyaient un peu, car la porte était entrouverte, et la chandelle

répandait une faible clarté sur la muraille en face d'eux.

Ils parlèrent pendant quelque temps à voix basse; et, quoique, à

l'exception de quelques mots çà et là, il fût impossible d'entendre

leur conversation, un tiers qui les eût écoutés aurait pu aisément

deviner que Fagin se défendait contre les remarques de l'étranger, et

que celui-ci était grandement irrité.

Il y avait bien un quart d'heure ou vingt minutes environ qu'ils

s'entretenaient de la sorte, lorsque Monks (sous lequel nom Fagin

désigna plusieurs fois l'étranger pendant le cours de leur colloque)

dit en élevant un peu la voix:

--Je vous dis encore une fois que ça a été mal combiné! Pourquoi ne

pas l'avoir gardé ici avec les autres, et en avoir fait tout de suite un

voleur?

--S'il n'y a pas de quoi se fâcher! s'écria le juif haussant les

épaules.

--N'allez-vous pas me faire croire que vous n'auriez pas pu en venir à

bout si vous aviez voulu? demanda Monks avec colère. Ne l'avez-vous pas

fait des centaines de fois avec d'autres enfants? Si vous aviez eu la

patience d'attendre encore un an tout au plus, n'auriez-vous pas pu

trouver moyen de le faire juger et condamner à la déportation,

peut-être pour la vie?

--Et à qui ça aurait-il rendu service, mon cher? demanda humblement le

juif.

--À moi, donc! répliqua Monks.

--Mais pas à moi, dit le juif d'un air soumis. Il eût pu m'être utile

. . . Lorsqu'il y a deux parties intéressées à un marché, il est bien

juste que l'intérêt commun soit consulté, n'est-il pas vrai, mon cher?

--Quoi donc? demanda Monks d'un air bourru.

--J'ai vu qu'il n'était pas facile de le former à notre _genre de

commerce_, repartit le juif. Il n'était pas dans les mêmes

circonstances que les autres enfants.

--Malheureusement non! murmura l'autre entre ses dents, sans quoi il y a

déjà longtemps qu'il serait _voleur_.

--Je n'avais pas de prise sur lui pour le rendre pire, reprit le juif

observant le visage de son compagnon. Il ne s'y prêtait nullement . . .

Je n'avais pour l'effrayer aucun de ces moyens que nous employons

toujours au commencement, et sans lesquels tous nos efforts sont inutiles

. . . Que pouvais-je faire? L'envoyer avec le Matois et Charlot? Nous en

avons eu assez de la première fois, mon cher. J'ai tremblé pour nous

tous!

--Je n'y pouvais rien, observa Monks.

--Non, sans doute, mon cher, répliqua le juif; . . . aussi bien je ne

vous en fais pas de reproche; . . . parce que, si cela n'était pas

arrivé, vous auriez bien pu ne jamais le rencontrer, et par conséquent

perdre la chance de découvrir que c'était lui que vous cherchiez. Je

l'ai donc repris pour vous, comme vous savez, par l'entremise de Nancy;

et voilà maintenant qu'elle le protège!

--Etranglez cette fille! dit Monks avec impatience.

--Nous ne pouvons guère faire cela maintenant, mon cher, reprit le juif

en souriant . . . Et d'ailleurs ces sortes de choses ne sont pas de notre

ressort, sans quoi je l'aurais fait un de ces jours avec le plus grand

plaisir. Je sais fort bien ce que sont ces filles, voyez-vous, Monks. Le

petit garçon n'aura pas plus tôt commencé à s'endurcir, qu'elle ne

s'occupera pas plus de lui que si c'était un morceau de bois. Vous

voulez qu'il soit _voleur_? S'il est vivant, je puis le rendre tel à

compter d'aujourd'hui. Et si . . . si . . . ce qui n'est pas probable,

dit le juif se rapprochant de l'autre; mais, au pis-aller, s'il était

mort?

--Je n'y suis pour rien, d'abord, s'il en est ainsi! répliqua Monks

frappé de terreur et saisissant en tremblant, le bras du juif. Faites

bien attention, Fagin, je m'en lave les mains. Je vous ai prévenu dès

le commencement: _Tout ce que vous voudrez, excepté sa mort_. Je ne veux

pas répandre de sang . . . ça se découvre toujours; . . . et

d'ailleurs votre crime vous poursuit partout. S'ils l'ont tué, je n'en

suis pas la cause, entendez-vous, Fagin? . . . Que le diable soit de

cette infernale cassine! Qu'est-ce que cela?

--Quoi donc? s'écria le juif saisissant le poltron à bras-le-corps au

moment où celui-ci se leva brusquement du sofa. Où?

--Là! dit Monks montrant du doigt la muraille. Une ombre! une ombre!

J'ai vu l'ombre d'une femme en manteau et en chapeau passer le long de la

boiserie aussi rapidement que l'éclair!

Le juif lâcha son compagnon, et ils s'élancèrent tous deux hors de la

chambre.

La chandelle, presque entièrement usée par le courant d'air, était à

la même place, et leur montra la solitude profonde de l'escalier ainsi

que la pâleur affreuse de leurs visages. Ils prêtèrent une oreille

attentive, mais le plus grand silence régnait dans toute la maison.

--C'est une idée, mon cher! Vous vous être trompé, il n'y a pas de

doute! dit le juif prenant la chandelle et se tournant vers son compagnon.

--Je jurerais que je l'ai vue! répliqua Monks tremblant de tous ses

membres. Elle était penchée quand je l'ai vue; et aussitôt que j'ai eu

parlé, elle a disparu.

Le juif jeta un regard de mépris sur le visage pâle de son compagnon;

et lui ayant dit qu'il pouvait le suivre s'il voulait, ils montèrent

jusqu'au haut de l'escalier. Ils regardèrent dans toutes les chambres:

elles étaient froides et vides. Ils descendirent dans le passage, et de

là dans les caves: mais tout était tranquille comme la mort.

--Que pensez-vous, maintenant? dit le juif lorsqu'ils eurent regagné le

passage. Excepté nous, il n'y a pas une seule âme dans la maison, si ce

n'est Toby et les enfants . . . Et ils sont en sûreté . . . voyez

plutôt!

Et, pour preuve de ce qu'il avançait, le juif tirade sa poche deux

clefs, expliquant comment, lorsqu'il était descendu la première fois

dans la cuisine, il avait enfermé ses jeunes pupilles pour empêcher

qu'ils ne troublassent leur entretien.

Cette nouvelle preuve détruisit entièrement la conviction dans l'esprit

de Monks: ses protestations avaient insensiblement perdu de leur énergie

à mesure que leurs recherches devenaient de plus en plus infructueuses,

et il finit par rire de lui-même et par convenir que ce n'avait pu être

qu'un rêve de son imagination.

XXVII. --Amende honorable pour une impolitesse faite à une dame que nous

avons quittée de la manière la plus incivile dans le chapitre

précédent.

Comme il ne serait nullement convenable à un humble auteur de faire

attendre, le dos au feu et les mains sous les pans de sa redingote, un

personnage aussi distingué que l'est un bedeau, et qu'il serait en outre

peu galant de sa part de comprendre dans cet oubli des convenances une

dame sur qui ce bedeau avait jeté l'espoir d'un mariage, l'historien

fidèle dont la plume retrace cette histoire, sachant à quoi son devoir

l'engage et ayant la plus grande vénération pour les personnes

élevées aux plus hautes dignités, se hâte de leur rendre les honneurs

qui leur sont dus et de les traiter avec tous les égards que leur rang

dans le monde, et par conséquent leurs _sublimes vertus_ réclament de

lui.

M. Bumble avait recompté les cuillers à thé, pesé de nouveau les

pinces à sucre, examiné plus attentivement le pot au lait et fait

l'inventaire exact du mobilier, jusqu'à s'assurer de la qualité du crin

qui recouvrait les chaises; et il avait recommencé ce manège jusqu'à

cinq ou six fois avant de songer qu'il était temps que madame Corney

rentrât. Une pensée en amène une autre; et comme on n'entendait pas le

moindre bruit qui annonçât le retour de madame Corney, il vint à

l'esprit de M. Bumble qu'il pourrait bien sans scrupule, et seulement

pour passer le temps, satisfaire amplement sa curiosité en jetant un

coup d'œil rapide dans la commode de la matrone.

Ayant mis l'oreille au trou de la serrure pour écouter si personne

n'approchait, M. Bumble, commençant par le bas, prit connaissance des

objets contenus dans trois grands tiroirs remplis de linge et de

vêtements du dernier goût serrés bien précieusement entre deux

couches de journaux parsemés de fleur de lavande sèche; ce qui parut

lui causer une grande satisfaction.

Arrivé au petit tiroir de droite du haut, sur lequel était la clef, et

ayant vu une petite boîte fermée au cadenas, il la secoua; et comme il

en sortit un son agréable, comme celui d'argent monnayé, M. Bumble

retourna gravement autour du feu, où, ayant repris sa première

attitude, il se dit, à part lui, d'un air déterminé:

--Allons! c'en est fait, je lui demanderai d'être mon épouse.

A ce moment, madame Corney rentra précipitamment dans la chambre, se

jeta sur une chaise auprès du feu et parut respirer à peine.

--Madame Corney! dit M. Bumble se penchant sur l'épaule de la matrone.

Qu'avez-vous, Madame! . . . Vous est-il arrivé quelque chose, Madame?

répondez-moi, je vous prie! . . . Je suis sur . . . sur . . . Et comme

dans son trouble il ne put trouver sur-le-champ le mot _épines_: sur des

_bouteilles cassées_ ajouta-t-il.

--Oh! monsieur Bumble! s'écria la dame; j'ai été horriblement

bouleversée!

--Bouleversée, Madame! s'écria à son tour M. Bumble. Et qui a été

assez hardi pour? . . . Je m'en doute, dit-il se reprenant avec dignité.

C'est sans doute ces _audacieuses pauvresses_?

--C'est affreux d'y penser! dit la dame frissonnant d'horreur.

--Alors, n'y pensez plus, Madame! reprit M. Bumble.

--Je ne puis pas m'en empêcher, dit celle-ci d'une voix entrecoupée par

les sanglots.

--Prenez quelque chose, Madame, dit le bedeau, un peu de ce vin!

--Je n'en prendrais pas pour tout l'or du monde! répliqua madame Corney.

O Dieu! Dieu! La tablette du haut . . . dans le coin à droite. O Dieu!

(En même temps la bonne dame montrant du doigt le buffet d'un air

distrait paraissait en proie à des convulsions intérieures.)

M. Bumble courut au buffet; et saisissant sur la tablette en question la

bouteille qui lui avait été indiquée d'une manière si vague, il

remplit une tasse à thé de la liqueur qu'elle contenait et la porta aux

lèvres de la matrone.

--Je me sens mieux, maintenant, dit celle-ci se laissant aller sur le dos

de sa chaise après avoir vidé la tasse à moitié.

--C'est de la menthe, dit madame Corney d'une voix languissante, en

souriant agréablement au bedeau. Goûtez-y. Il n'y a pas que de la

menthe, il y a encore autre chose avec.

M. Bumble goûta le breuvage d'un air douteux, fit claquer ses lèvres,

le porta de nouveau à sa bouche et vida entièrement la tasse.

--C'est très fortifiant, dit madame Corney.

--C'est très bon, Madame! reprit le bedeau. (Disant cela, il s'assit

auprès de la matrone et lui demanda avec un air d'intérêt ce qui lui

était arrivé.)

--Rien du tout, répondit madame Corney. Je suis une simple et faible

créature!

--Vous n'êtes pas faible, Madame! reprit M. Bumble approchant sa chaise

de celle de la matrone. Êtes-vous une _faible créature_, madame Corney?

--Nous sommes tous, tant que nous sommes, de _faibles créatures_! dit

madame Corney avançant une maxime générale.

--C'est vrai, dit le bedeau.

Cette réponse fut suivie d'un silence de quelques minutes.

--Cette chambre est _très confortable_, Madame! dit M. Bumble jetant un

regard autour de lui. Une seule autre pièce avec celle-ci ferait un joli

petit logement!

--Ce serait trop pour une personne seule, répliqua la dame.

--Oui, mais pas pour deux, repartit M. Bumble. Hein! madame Corney?

A ces paroles du bedeau, madame Corney baissa la tête, et M. Bumble en

fit autant pour voir le visage de la matrone.

--L'administration vous alloue le charbon, n'est-ce pas, madame Corney?

demanda M. Bumble.

--Ainsi que la chandelle, reprit madame Corney.

--Le charbon, la chandelle et le loyer, qui plus est? dit M. Bumble. Oh!

madame Corney, quel ange vous êtes!

Celle-ci ne put résister à un transport si doux.

--Une perfection si _paroissiale_! s'écria M. Bumble avec ravissement.

Vous savez, que M. Slout est plus mal ce soir?

--Je sais cela, répondit la dame d'un air timide.

--Le médecin dit qu'il ne passera pas la semaine, poursuivit M. Bumble.

Il est le maître de cet établissement . . . Sa mort va laisser une

place vacante . . . cette place doit être remplie . . . Oh! madame

Corney, quelle brillante perspective! . . . Quelle occasion favorable

d'unir deux cœurs qui s'aiment et de se mettre en ménage!

Madame Corney sanglota.

--Le petit mot, voyons! dit M. Bumble.

--Ou . . . ou . . . oui! dit en soupirant la matrone.

--Encore un autre mot! poursuivit le bedeau. Remettez-vous de vos douces

émotions pour un seul mot de plus! À quand le mariage?

Madame Corney essaya deux fois de parler, et deux fois la parole expira

sur ses lèvres. Enfin, s'armant de courage, elle dit que ce serait

aussitôt qu'il le voudrait, et qu'il était un _être irrésistible_.

Les choses ainsi arrangées à l'amiable et à la satisfaction des deux

parties, l'accord fut solennellement ratifié dans une autre tasse de

menthe, que l'agitation et le trouble de la dame avaient rendue

nécessaire. Pendant ce temps-là, celle-ci apprit à M. Bumble la mort

de la vieille femme.

--Fort bien! dit le bedeau humant sa liqueur. Je vais aller chez

Sowerberry en m'en retournant, et je lui dirai de passer ici demain

matin. Est-ce là ce qui vous a effrayée?

--Ce n'était rien d'extraordinaire, cher ami, dit la dame d'un air

évasif.

--Il faut pourtant bien qu'il y ait eu quelque chose, ma bonne, répliqua

le bedeau. Ne voulez-vous pas le dire à votre Bumble?

--Pas maintenant, reprit la dame; un de ces jours . . . quand nous serons

mariés.

--Quand nous serons mariés s'écria M. Bumble. Serait-ce quelque

impudence de la part d'un de ces _audacieux_ pauvres?

--Non, non, repartit aussitôt la matrone.

Alors M. Bumble retroussa le collet de son habit, il brava de nouveau le

vent froid de la nuit, non pas toutefois sans s'être arrêté quelques

instants dans la cour des pauvres (celle des hommes, bien entendu), pour

les brutaliser un peu, dans le but seulement d'essayer s'il pourrait

remplir, avec toute la sévérité voulue, la place de maître du dépôt

de mendicité.

Ayant acquis la certitude qu'il en avait toutes les qualités requises,

il quitta l'établissement le cœur joyeux et plein d'espoir; et la

brillante perspective de sa future promotion occupa son esprit jusqu'à

ce qu'il fut arrivé devant la boutique de l'entrepreneur des

funérailles.

Comme M. et madame Sowerberry étaient allés passer la soirée quelque

part, Noé Claypole, qui n'était jamais disposé à se donner plus

d'exercice qu'il n'en faut pour boire et pour manger, n'avait pas encore

fermé la boutique quoique l'heure à laquelle on la fermait

ordinairement fût passée depuis longtemps. M. Bumble frappa sur le

comptoir avec sa canne à plusieurs reprises; mais, n'obtenant point de

réponse et apercevant de la lumière à travers la croisée de la petite

salle, il prit la liberté de regarder pour _voir ce qui se passait_, et

quand il eut vu _ce qui se passait_ il ne fut pas peu surpris.

La nappe était mise pour le souper, et la table était couverte de pain,

de beurre, d'assiettes, de verres, d'un pot rempli de _porter_ et d'une

bouteille de vin. À un bout de la table, Noé Claypole se prélassait

dans un fauteuil. À son côté était Charlotte prenant d'un petit baril

des huîtres qu'elle ouvrait et que le susdit jeune homme avalait avec

une avidité remarquable. Une rougeur un peu plus qu'ordinaire dans la

région de son nez, et une sorte de clignotement dans son œil droit

annonçaient assez clairement qu'il était un tant soit peu _loriole_.

--En voici une bien grasse et qui paraît bien délicieuse, dit

Charlotte. Goûtez-y, Noé! . . . Allons, plus que celle-ci!

--Quelle chose délicieuse qu'une huître! dit le sieur Claypole après

l'avoir avalée. Quel dommage que d'en manger trop, ça pourrait faire du

mal! . . . n'est-ce pas, Charlotte?

--C'est une _chose inouïe_! dit celle-ci.

--Sans doute; c'est une _vraie cruauté_! reprit M. Claypole. Est-ce que

vous n'aimez pas les huîtres, vous, Charlotte?

--Je n'en suis pas folle, répondit Charlotte; j'aime mieux vous les voir

manger, Noé, que de les manger moi-même, mon cher.

--Que c'est drôle! reprit Noé d'un air pensif.

--Encore une? dit Charlotte. Celle-ci a une si belle barbe!

--Je n'en prendrai pas davantage! . . . Ça m's'rait impossible

d'ailleurs! . . . dit Noé. J'en suis vraiment fâché.

--Eh bien! dit M. Bumble entrant brusquement dans la salle.

Charlotte jeta un cri et se cacha le visage dans son tablier, tandis que

le sieur Claypole, se contentant seulement de retirer ses jambes de

dessus les bras du fauteuil, regarda le bedeau avec une terreur bachique.

--Silence! cria le bedeau d'un air sévère. Descendez à votre cuisine,

Mademoiselle! . . . et vous, Noé, fermez la boutique et ne soufflez mot

jusqu'à ce que votre maître revienne! . . . Et lorsqu'il sera de

retour, dites-lui d'envoyer demain matin une bière pour une vieille

femme du dépôt! Vous comprenez, Monsieur?

Disant cela, le bedeau sortit gravement de la boutique de l'entrepreneur.

Olivier Twist: Les voleurs de Londres · 第 47 / 60 题