SUR LE BAL DONNÉ AUX ANGLAIS

A Toulon en 1838.

Tu mourras là, Titan! parmi les noirs îlots,

Sous des cieux enflammés, harcelés par les flots;

Il en est un surtout dont les hideuses têtes

Servent de point de mire aux fureurs des tempêtes:

Jamais ce roi noirci par le simoun ardent,

N’a frémi de plaisir sous l’amoureuse haleine

Du zéphyr qui soupire aux bords de l’occident:

Regarde-le! c’est lui qu’on nomme Sainte-Hélène.

Tu mourras là, Titan! souveraine des mers,

Trop longtemps l’Angleterre a redouté tes fers.

Trop longtemps, cœur d’airain, sur l’Europe vassale

Ton astre projeta ton ombre colossale.

Les glaces de Moscou gardent tes légions.

Ton aigle à l’œil brûlant, aux serres foudroyantes,

Atteint par les boulets de quatre nations,

Traîne à terre le vol de ses ailes sanglantes.

Et le Titan mourut, et son aigle puissant

N’effraya plus les rois de son bec menaçant.

Gêné dans l’univers, comme dans une cage,

Il mourut étouffé sur un îlot sauvage:

Et son râle, pareil au tonnerre vengeur,

Qui réveille l’écho des sommets qu’il foudroie,

Arracha parmi nous de longs cris de douleur,

Et parmi ses bourreaux d’ignobles cris de joie.

Aujourd’hui des Français, fiers de s’humilier,

A leurs vieux ennemis ont osé s’allier;

Ainsi le sang versé par la sainte alliance

Sur le froid mont Saint-Jean disparaît sans vengeance;

Et je vois dans vos murs incendiés par eux,

Aux drapeaux d’Albion marier nos bannières;

Et nos jeunes beautés, dans un bal odieux,

S’entrelacer aux bras qui tuèrent leurs pères!

Des concerts et des bals à ces vautours des mers

Dont la cupidité pressure l’univers!

A ceux qui, redoutant la valeur française,

Firent de notre port une large fournaise.

Des tapis d’Orient et des fleurs sous leurs pas!

Sur leurs fronts insolents des lustres, des couronnes!

De l’or à pleines mains, car il ne s’agit pas

De voter au malheur quelques maigres couronnes!

Un bal à des Anglais! Ce soir-là je crus voir

Un incendie affreux porter le désespoir

Dans tous ces cœurs joyeux; brûler ces riches tentes

Et les lancer au ciel en gerbes éclatantes;

Je crus y voir, signant de solennels arrêts,

La main qui, pour la mort d’une foule alarmée,

En traits de feu traça: Mané, Thécel, Pharès,

Ecrire sur leurs fronts: _France, tête d’armée_.

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 88 / 139 题