Typographe de Paris.
Né à Paris de parents sans fortune, Bouniol n’a guère reçu qu’une
instruction élémentaire, et il a demandé longtemps à un travail manuel
le pain de la journée. Un goût prononcé pour la poésie se manifesta chez
lui de bonne heure, et voici de quelle manière se produisirent ses
premiers vers dans le monde littéraire:
C’était en 1835; le rédacteur en chef d’un journal de littérature, de
théâtres et de modes entrait chez l’imprimeur de ce journal, l’air
rêveur et la tête un tant soit peu penchée sur la poitrine. A quoi
pensait-il? A une chose fort inquiétante, ma foi, pour un rédacteur en
chef: à remplir dans son journal une lacune de deux grandissimes pages;
il avait mal calculé, et, en style d’atelier, il lui manquait de la
copie. Il n’avait pas plus de dix minutes pour combler cette lacune; le
cas était critique. Que faire?--Mais tout simplement improviser les deux
grandissimes pages, me direz-vous.--Très bien; mais soit disposition
ordinaire ou extraordinaire, le rédacteur suait sang et eau, devenait
pourpre, et, comme frappé d’une paralysie intellectuelle, il voyait
s’approcher le fatal moment où il fallait avouer qu’il avait mal pris
ses mesures, demander du répit, etc., etc., bref, se compromettre et
perdre probablement sa place qui était agréable et nécessaire. Cinq
minutes s’étaient déjà écoulées quand un ouvrier de l’atelier, homme
d’un certain âge, à la figure grave et discrète, s’approcha du
rédacteur, la tête affublée d’un bonnet de papier, suivant l’usage des
ateliers d’imprimerie, se pencha mystérieusement à son oreille et lui
dit tout bas qu’un jeune ouvrier, de ses amis, l’avait chargé de lui
remettre le premier essai de ses élucubrations poétiques, dans l’espoir
qu’elles pourraient paraître dans un prochain numéro du journal de
littérature, de théâtres et de modes.
Le rédacteur prit machinalement la pièce de vers des mains de
l’officieux entremetteur. Elle était très passable et se trouvait d’une
dimension parfaitement égale à la lacune qu’il fallait nécessairement
combler.
Le journaliste dit à l’ouvrier que la pièce annonçait des dispositions,
qu’elle se trouvait de circonstance, et qu’elle paraîtrait
immédiatement. L’ouvrier remercia pour son protégé ledit journaliste qui
m’a assuré plus d’une fois que, de toutes les pièces de vers qui lui ont
passé sous les yeux, depuis vingt ans, il n’en est aucune qui soit plus
présente à sa mémoire que cette première pièce de vers de M. Bouniol.
Depuis, M. Bouniol a publié plusieurs pièces de poésie qui lui ont valu
de la presse des éloges mérités. Son vers est vif, coloré, pittoresque,
penseur, mais il tourne parfois à l’obscurité et à la déclamation.
Toutefois, il est juste de dire que ces deux défauts sont toujours allés
en décroissant dans l’ordre de ses publications et qu’on n’en trouve
nulle trace dans la dernière qu’il a publiée récemment sous ce titre:
_Le Siècle_, et qu’il a dédiée à M. de Châteaubriand.
En 1840, il publia deux pièces de vers énergiques: _Profanation_ et _Aux
Lâches_. C’est de cette dernière que nous extrayons le fragment suivant:
Oui, ce peuple est toujours le peuple que l’on nomme,
Dès qu’il s’agit de trahison;
Fratricides Caïns qui spéculent sur l’homme,
Comme un fermier sur la toison;
Un congrès de marchands, ardents à la rapine,
Qui, pour placer quelques ballots,
Colporteurs de poison, vont guerroyer en Chine,
Verser le sang des matelots.
Là, tous, grands et petits, ont le regard oblique
Et l’œil douteux du commerçant.
La soif du gain les ronge, et leur cœur métallique
Pompe de l’or au lieu de sang.
Ils ont fait de leur langue un argot de boutique,
Qui sert à piper les badauds;
L’appeau du trébuchet où tombe la pratique;
Leur poésie est un endos.
Là, trônent l’industrie et ces monstres énormes,
Que l’on déchaîne par milliers;
Vampires du travail, gigantesques, difformes,
Beuglant au fond des ateliers;
Ces machines d’enfer aux fécondes entrailles
Qui nous dévorent notre pain,
N’étouffant qu’à demi, sous le bruit des ferrailles,
Le râle immense de la faim.
Là, sous l’épais linceul d’éternelles fumées,
Qu’ont peine à soulever les vents,
Se tordent les cités, usines enflammées,
Où sont engloutis les vivants.
Là, toujours des brouillards; sur le ciel gris et terne
A peine un soleil mort déteint,
Et vers midi paraît, ainsi qu’une lanterne,
Dont le flambeau mourant s’éteint.
O pays de malheur, vanté des imbéciles,
Avec tes lugubres palais,
Tes lords tout blasonnés de souillures fossiles;
Avec tes troupeaux de valets.
* * * * *
Pays de libertés, où l’homme qui gouverne
Est racolé dans les tripots;
Où le tribun futur s’élit à la taverne,
Entre les coupes et les pots.
Pays de grands mangeurs, d’hommes insatiables
Qui, pour emplir leurs intestins,
Pour se gorger, le soir, à rouler sous les tables,
Epuisent les peuples lointains!
* * * * *
Mais le titre littéraire le plus solide de Bouniol c’est le recueil
publié en 1843, intitulé _Orphelines_. Ce volume se compose de petits
drames en prose, empreints de beaucoup de grâce, de naturel,
d’observation; dont la moralité est assez transparente pour être
entrevue sans rebuter, et où se trouvent des poésies charmantes, parmi
lesquelles brille d’un éclat très vif la pièce intitulée le _Poète et
les jeunes filles_. Quand même Bouniol n’aurait écrit que cette seule
pièce de vers, son nom vivrait dans la mémoire des littérateurs comme
le nom d’un écrivain plein de naïveté, de finesse et de malice
enfantine. Jusqu’à présent nous n’avons pas été avare de citations, car
nous voulions qu’on jugeât nos poètes, non d’après nos opinions
personnelles, mais d’après des fragments étendus de leurs productions.
C’était aussi donner du relief au récit et offrir de nombreux points de
comparaison. Toutefois cette pièce est trop longue pour être insérée en
entier; nous nous contenterons d’en donner plusieurs strophes, qui
convaincront nos lecteurs que M. Bouniol a plus d’une corde à sa lyre: