Que nous sommes heureux d’être ouvriers, mes frères!
Qu’il est beau de remplir, pour narguer les misères,
Des épargnes du mois le budget fraternel,
Comme l’abeille emplit la ruche de son miel!
Oh! ce fruit du travail est un trésor sublime!
Lorsque la mort choisit l’un de nous pour victime,
Lorsque la maladie attache sur son lit
Le père exténué qui râle et qui pâlit,
La faim, l’horrible faim aux prunelles hagardes,
Monstre qui veille au seuil de toutes les mansardes,
O frères, ne vient pas, dans ses bras étouffants,
Etreindre notre épouse et tuer nos enfants.
Cet or est toujours là pour sauver nos familles,
Pour vêtir l’orphelin, pour que nos jeunes filles
N’aillent pas, pour du pain, vendre au riche effronté
Le calme de leurs jours et leur virginité.
Que nous sommes heureux d’être ouvriers! la vie
A pour nous des douceurs que plus d’un prince envie.
Le matin, sur les toits, avec les gais oiseaux,
Nous chantons le soleil qui sort du sein des eaux;
Qui, submergeant ces toits d’une mer de lumière,
Change en corniches d’or leurs corniches de pierre,
Et semble réchauffer, de ses rayons bénis,
La tuile, frêle égide où s’abritent les nids.
Nous guettons les beautés dont l’âme et la fenêtre
Semblent s’épanouir au jour qui vient de naître;
Et de l’aube à la nuit, l’aile de nos refrains
Emporte, dans son vol, nos maux et nos chagrins.
Célébrons, bénissons le jour qui nous éclaire,
Car le Christ le chérit pour s’enfuir de la terre,
Pour aller, dans le ciel, ouvrir au Tout-Puissant
Le cœur du genre humain qu’il lava de son sang.
Nous, nous l’avons choisi, parce que nos échelles
Nous rapprochent aussi des voûtes éternelles,
Parce que, sur nos _ponts_, aux façades pendus,
Nous semblons des oiseaux dans l’espace perdus[L].