II.

Depuis trois jours sans pain, entre quatre murailles,

Couché sur un grabat, du pauvre seul ami,

Epuisé par la faim qui rongeait mes entrailles,

Dans un transport fiévreux je m’étais endormi;

Pour me faire un instant oublier ma souffrance,

Le sommeil, en fermant mes yeux,

Sur les ailes d’un songe heureux

Soudain me transportait au sein de l’abondance,

Où pour moi tous les cœurs se montraient généreux.

Je me rêvais assis à la table opulente,

Où l’on voit chaque jour de splendides festins;

Ma dent y dévorait une chair succulente,

Qui trompait l’appétit de mes creux intestins;

Je buvais, et ma soif n’était point étanchée,

Sans me rassasier je broyais l’aliment,

Par un ardent foyer ma bouche desséchée

Semblait humer le frais du liquide élément.

Mais la réalité me rendait à mes peines;

Un douloureux frisson s’infiltrant dans mes veines

Réveilla tous mes sens... Oh! comme je souffrais!

Supplice de Tantale enfanté par la fièvre,

C’était, c’était ma langue et la chair de ma lèvre

Que dans mon sommeil je rongeais?

Nous ne reviendrons pas ici sur quelques légers défauts de détail, dont

s’est déjà défait dans son second volume de poésies, l’illustre ouvrier

imprimeur en indiennes. Oui, il est illustre, celui qui, né débile,

souffreteux, pauvre, sans appui, sans amis, a fait surgir son nom des

limbes de l’obscurité la plus profonde pour le placer comme une étoile

brillante dans la petite pléïade de nos poètes contemporains; il est

illustre celui pour qui la misère du peuple a été une muse éloquente et

miséricordieuse, et qui, dans les admirables élans de son génie tendre

et passionné, a jeté de vivaces semences qui lèveront un jour, pour

l’amélioration et le bien-être des masses;--il est illustre, aux yeux

des hommes religieux de tous les pays, le pauvre ouvrier, qui, dans ses

plus chaudes peintures des misères du peuple, n’a pas laissé échapper un

mot, un cri, un murmure contre l’égoïsme, la cupidité et l’oppression

systématique;--illustre suivant le monde et suivant l’Évangile, cet

homme doux, simple, modeste, qui, nourri de bonne heure des préceptes de

la Bible, mit en pratique les préceptes de ce divin livre pour

l’édification et l’amélioration morale de ses frères malheureux, et dont

le cœur sans fiel ne respire que paix, vertu et charité!

Les poésies de Lebreton ne seront pas admirées seulement comme poésies

par les cœurs nobles et les grandes âmes, elles seront lues avec une

sévère attention par des hommes, en général, peu sensibles à l’harmonie

des vers: les publicistes, les hommes d’état, les philosophes; car

elles révèlent des misères horribles; elles signalent des barbaries

énormes. L’existence de la société est précaire, quand la condition de

cette société est anormale. Que les misères des classes laborieuses, si

pathétiquement décrites dans les _Heures d’un ouvrier_ deviennent donc

l’objet des méditations les plus sérieuses. Le poète, qui aurait rempli

la première partie de son mandat en exhalant de tendres plaintes en

faveur de l’humanité, éprouverait l’indicible satisfaction de s’être

acquitté de la seconde en s’attribuant une consolation effective.

Plaindre et consoler, ce sont là les plus beaux attributs de la poésie.

C’est pour avoir ignoré ces deux vérités élémentaires que tant de jeunes

versificateurs, épris à tort de leurs propres mérites, ont cru pouvoir

mettre leur individualité vulgaire à la place de l’humanité. Cette

préoccupation égoïste nous a valu cette foule de recueils nuageux,

publiés sous ces titres ou leurs analogues: _Soupirs et regrets_,

_Soucis et plaintes_, _Mélancolies_, _Désespoirs_, etc., etc. C’est

ainsi que nous sommes initiés, bon gré mal gré, aux pensées secrètes,

aux rêveries vagues, aux déceptions cuisantes d’esprits inquiets ou

ambitieux qui, trop faibles d’action pour repousser le courant

envahisseur du trop plein de notre population, croient, en vertu,

peut-être, de la sentence philosophique _Nosce te ipsum_, s’être lancés

dans une voie sûre en nous dévoilant sans réserve le fond de leurs cœurs

ulcérés; en nous conduisant jusqu’aux limites extrêmes de leur

imagination en délire; en nous peignant leurs troubles, leurs anxiétés,

leurs misères. Le jargon du jour a confondu toutes ces poésies dans une

seule dénomination: _Poésies intimes_. Les révélations de l’homme à

l’homme ont, en effet, un caractère de grandeur, comme si de cette

communication secrète devaient surgir des lumières pour l’humanité.

Mais, pour que ces révélations excitent puissamment l’intérêt, il faut,

ou qu’elles viennent d’une grande renommée ou qu’elles se produisent,

frappées du sceau du génie. Il y aurait toute une poétique à faire pour

ce genre, le pire de tous pour les esprits médiocres, et dont nous

n’aurions rien dit, s’il n’eût contribué, plus que tout autre, à

discréditer notre poésie moderne.

Lebreton a publié deux recueils de poésies: _Heures de repos d’un

ouvrier_ et _Nouvelles heures de repos d’un ouvrier_. Le premier a déjà

eu plusieurs éditions et le second obtiendra, sans doute, le même

succès. Au moment de l’apparition des _Nouvelles heures de repos_

(1842), un heureux changement s’opéra dans la position de l’auteur: sur

la proposition du maire de Rouen[J], le conseil municipal appela

Lebreton à un emploi rétribué dans la bibliothèque de sa ville natale.

Il serait à désirer que l’autorité supérieure comprît qu’elle doit aussi

quelque chose à ce pauvre père de famille, dont la résignation, pendant

trente-deux ans, est aussi touchante que ses œuvres sont pures, morales,

nobles et élevées. Nous ne saurions mieux terminer cette notice qu’en

extrayant de son second volume: _Nouvelles heures de repos d’un

ouvrier_, la belle pièce de vers adressée aux poètes artisans.

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 79 / 139 题