I.

Dans la riche vallée où règne l’industrie,

A peine si le jour lance un premier rayon

Que tout va s’éveiller et répandre la vie,

Car c’est un vaste champ où le travail convie

Le pauvre à creuser son sillon.

Dans chaque fournaise allumée,

Le feu pétille; et dans les airs

S’élève, en nuage formée,

Une épaisse et noire fumée

Dont les ateliers sont couverts.

Les eaux qu’on retenait captives,

Reprenant leurs courses actives,

Roulent dans leurs étroits canaux;

Mus par ces éléments qui baignent nos fabriques,

Ces puissants moteurs hydrauliques,

Comme un bruit d’ouragan, commencent leurs travaux.

Debout! peuple artisan, debout! la voix aiguë

De l’airain vibre dans la nue,

Et déjà suspend ton sommeil!

Soulève ta lourde paupière

Et recommence encor ta pénible carrière

Avec la course du soleil!

C’est assez de repos: il faut vaincre ton somme.

Debout! la cloche tinte, elle a dit: ouvrier,

Voici l’heure où pour toi va s’ouvrir l’atelier;

Viens traîner tout le jour, comme un cheval de somme,

La lourde chaîne et le collier.

Et, d’un sommeil profond secouant les entraves,

Pour demander du pain au travail de ses bras,

Tout ce peuple, soumis comme un troupeau d’esclaves,

Vers des sentiers connus précipite ses pas!

Et plus d’un ouvrier qui, depuis son jeune âge,

A subi du travail les rigoureuses lois,

Se dit, sans espérer d’en alléger le poids;

Je fus lié pour l’esclavage,

Il faut jusqu’à la tombe obéir à sa voix!...

Mais jusqu’au fond de l’âme ardente

Du travailleur, qui sent sa chaîne trop pesante,

De ce timbre d’airain le son répercuté

Vient en étouffer l’énergie,

Comme un écho de tyrannie

Étouffe un cri de liberté!...

Il approche, il lève la tête

Vers le ciel où finit son obscur horizon;

Et déjà son regard ne voit plus que le faîte

De son éternelle prison.

C’est là qu’il vient, soumis par la faim qui le traîne,

S’enfermer au milieu d’une vapeur malsaine,

Dont sa poitrine va s’emplir.

Ainsi que goutte à goutte une source est tarie,

C’est là que jour à jour il vient user sa vie,

Pour chercher l’aliment qui doit le soutenir.

Pour la cloche se tait! de ces tristes demeures

Chaque esclave a passé le seuil:

Les voilà tous brisés contre le même écueil;

Dans sa course, le temps doit mesurer quinze heures

Avant de voir sortir ces spectres du cercueil.

Pour ce peuple, dont l’existence,

Comme un moteur matériel,

S’épuise à bâtir l’opulence

Et l’orgueil de l’industriel;

Pour ce peuple englouti dans son étroite sphère,

Jamais d’autres tableaux que souffrance ou misère;

Mais, touché par la main de Dieu,

Dans son cœur résigné ne vibre point la haine;

Il dit, en se pliant sous le poids de sa chaîne:

Repos et liberté..... jusqu’à ce soir, adieu!

Le voilà l’atelier aux allures mouvantes;

L’atelier où l’on voit s’agiter tant de bras,

Des bras mus par la faim, des machines vivantes,

Que la douleur n’arrête pas;

Que le ciel soit brillant ou sombre,

Rien ne change cette prison:

Pour l’ouvrier souffrant le soleil n’a qu’une ombre.

De miasmes impurs avalant le poison,

Il voit se dévider ses actives journées;

Pour ces tristes lambeaux de ses longues années,

Les hivers, les printemps ont les mêmes couleurs

Jusqu’au moment heureux où la mort, pour salaire,

Ouvrira le sein de la terre

A son corps abattu sous le poids des douleurs!.....

Enfin la cloche est balancée:

Dans les airs sa voix élancée

Retentit!... tout s’arrête en ces chantiers mouvants;

Au bruit sourd et confus succède le silence:

L’atelier s’est ouvert, et ce cercueil immense

Rend à la liberté des squelettes vivants!

O bonheur!... bonheur d’être libre;

L’ouvrier joyeux, en sortant,

De sa franche gaîté fait résonner la fibre:

Voilà qu’il chemine en chantant.

Il fait nuit: la lueur de l’étoile qui brille

Suffit pour diriger ses pas

Vers l’humble toit où sa famille

Lui prépare un maigre repas;

Il a franchi l’espace, il est dans sa chaumière;

Là, son repas du soir est à peine englouti

Que, malgré lui, se clôt sa pesante paupière.

Vers sa poitrine, ainsi que le fruit vers la terre,

Il a laissé tomber son front appesanti;

Minuit sonne et lui dit: ta course est achevée,

Toi, pour qui tout le jour a passé sans soleil,

Repose de ton corps la machine énervée,

Car, pour recommencer ta pénible corvée,

Dans quatre heures tes yeux chasseront le sommeil.

Un jour qui fuit trop prompt clôt la longue semaine;

Du dimanche l’aurore a lui:

Bon dimanche! il dit: aujourd’hui,

En repos, l’ouvrier peut déposer sa chaîne;

Toutes mes heures sont à lui.

On voit le travailleur oublier sa détresse

Et la fatigue des travaux;

Son corps incliné se redresse;

Pour ses yeux le soleil a des rayons nouveaux.

Libre dans l’air sain qu’il respire,

La nature vient lui sourire,

Pour lui le jour est le bonheur;

Sa rude et large main où jamais l’or ne brille,

A reçu le denier qui donne à sa famille

Le pain gagné par son labeur.

Mais ce fruit du travail que l’on nomme salaire,

Ce métal de cuivre ou d’argent,

Qui jamais ne demeure aux mains du mercenaire,

Ne suffit pas au prolétaire

Pour acheter le pain promis à l’indigent.

De rendre heureux les siens tout espoir l’abandonne;

Par le malheur découragé,

Il se dit: à quoi bon le tourment que se donne

Mon corps, que, nuit et jour, la fatigue a rongé?

Eh quoi! pour arracher aux mains de l’industrie

Le pain de chaque jour que réclame sa vie

J’ai sué jusqu’au sang... et, robuste à souffrir,

J’ai mis comme un forçat mes bras à la torture,

Et je ne puis encore assurer la pâture

Aux enfants qu’ici-bas Dieu me donne à nourrir!

Mais il veut, oubliant sa triste destinée,

Terminer plus joyeux cette courte journée;

Il laisse aux siens un pain qu’à peine il a goûté,

Et, presque à jeun, il se hasarde

A chercher loin de sa mansarde,

Une consolante gaîté.

Où va-t-il la trouver? Son instinct le gouverne

Vers un antre fumeux que l’on nomme taverne.

Dégagé des chagrins qui lui navraient le cœur,

C’est là, dans ce taudis où la raison s’enterre

Qu’il vient étourdir sa misère

Dans le gaz empesté d’une ignoble liqueur.

De ses rudes travaux c’est là qu’il se repose,

Là qu’il vient savourer ce poison alcool,

Fléau du corps humain qu’il brûle et décompose,

Ainsi que ferait une dose

D’arsenic et de vitriol.

Puis, dans son ivresse, il oublie

Qu’à souffrir il est condamné;

D’espoir il est environné;

Son calice n’a plus de lie;

Il ne dit plus au ciel: Eh! pourquoi suis-je né?

Dans cette enivrante fumée

Son existence est ranimée:

Il voit son avenir moins sombre... et ses douleurs

Cachent sous la gaîté leurs atteintes subtiles;

Comme ces dangereux reptiles

Qui dorment cachés sous les fleurs.

Prolonge ton beau rêve, ô fils de l’indigence!

Car sous ton humble toit la misère t’attend;

Endors dans l’opium ton intime souffrance,

Et que la main de l’espérance

Te caresse encore un instant!

Mais songe qu’aux plaisirs succède la disgrâce,

Oui, c’est assez te consoler;

Songe que ta raison ne doit point s’exhaler.

Surtout dans le chemin où le grand du jour passe,

Garde-toi bien de chanceler,

Car, te trouvant sur son passage,

Ce rigoureux censeur, arrêté par tes pas,

Dans un injurieux langage,

Du haut de son dédain t’insulterait tout bas.

Puis pour ton repos songe encore

Que l’heure où se lève l’aurore

Doit t’éveiller le lendemain,

Et que de tes travaux la voix impérieuse

Te dira, réclamant ta main laborieuse:

Ouvrier, tes enfants ont demandé du pain.

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 78 / 139 题