Ex-garçon de classe au collége Charlemagne, à Paris.
Hippolyte Tampucci naquit à Paris, au collége Charlemagne, où son père
était préparateur du cours de physique et de chimie. Dans ce séjour des
sciences et des lettres, il devait sentir se développer rapidement le
vague instinct de poésie, qui le poussait à faire des vers, quand il ne
savait encore ni le rhythme ni les lois de la versification. Ses
dispositions précoces n’échappèrent point à l’œil exercé des chefs de
cet établissement et lui concilièrent la bienveillance du proviseur, qui
n’eût pas mieux demandé que d’admettre parmi les élèves de son collége
un jeune homme dont la vive émulation eût été un si noble exemple. Mais
le père d’Hippolyte, soit pressentiment, soit prévision, se refusa
constamment à le faire profiter de cette précieuse faveur. Ainsi, les
fruits de la science étaient tous les jours à sa portée, et, nouveau
Tantale, il ne pouvait les toucher.
Cependant Tampucci arrivait à l’âge où il est nécessaire de faire choix
d’un état pour s’assurer une existence. Son père, qui semblait être en
guerre ouverte avec la poésie, ou plutôt dont la sollicitude inquiète
voulait retenir son fils dans sa sphère, lui ménageait une dure épreuve:
il lui présenta un jour tous les outils qui constituent l’état de
cordonnier, lui déclarant, comme jadis on l’avait fait de l’autre côté
de la Manche, au poète de la nature, Richard Savage, que c’était là la
profession manuelle qu’il devait exercer. Le jeune Tampucci brisa ses
outils, déclarant à son père qu’il avait une insurmontable aversion pour
l’alène et le tranchet; bref, celui-ci fut convaincu et annonça au
rebelle qu’il serait garçon de classe dans le collége. Plus tard, quand
le jeune homme fut suffisamment initié à la hiérarchie sociale, il ne
vit dans cette nouvelle profession qu’un nouveau sujet de dépit et de
lamentation; mais, dans ce moment où il venait d’échapper à une
existence maussade, qui l’aurait tenu, à poste fixe, quinze heures et
plus, cloué sur une chaise, la place de garçon de classe au collége se
présenta à son esprit comme une occupation des plus gracieuses.
D’ailleurs, il avait été élevé dans la maison; il s’était mêlé aux jeux
des élèves; et puis il aurait des loisirs: il pourrait donc se livrer à
son goût pour l’étude. Ce fut, en effet, dans cette humble condition que
le jeune Tampucci lut les meilleurs écrivains de la langue française,
médita les principes de la grammaire et parvint à acquérir les éléments
des belles-lettres. Mais la mort de son père vint interrompre ses études
préliminaires: il fut appelé à le remplacer dans la préparation du cours
de physique. Peu de temps après, il lui fallut reprendre le balai et le
torchon. Ce fut pour lui un véritable crève-cœur, car il comprit alors
qu’il se trouvait placé à l’un des derniers échelons de l’échelle
sociale. Il exhala imphilosophiquement sa douleur en plaintes amères.
J’aime mieux, dans l’antiquité, Homère mendiant en chantant; Ésope
brodant ses misères d’immortels apologues; et, de nos jours, Magu,
enfoui dans une cave, adressant ses charmantes stances à une abeille;
Lebreton, impassible, couvant des vers stoïques au milieu des tumultes
de l’atelier. Juillet 1850 arriva, et la France, dont il brisa, comme
chacun sait, les chaînes, les vieilles chaînes; la France, régénérée par
la liberté, par l’égalité; cette France, dont Tampucci avait entrevu et
chanté à l’avance l’affranchissement; pour laquelle même il avait
combattu; cette France nouvelle, enfin, refusa au poète et au
combattant une modeste place dans l’un des bureaux des nouveaux
ministères. Sous le despotique pouvoir du tyran Charles X il eût
peut-être mieux réussi; mais ce jeune homme s’était épris, comme
beaucoup, des grands mots, sans les définir rigoureusement. Qu’aurait pu
demander à un tyran un ami quand même de la liberté?
C’est vers cette époque mémorable que Tampucci publia un recueil de
poésies écrites sous des influences diverses. Il en fit paraître une
seconde édition, augmentée de plusieurs pièces inédites. L’auteur avoue
lui-même qu’elles n’ont pas été assez travaillées et ne les livre que
comme des ébauches imparfaites. C’est peut-être trop de modestie. Bien
qu’on puisse leur reprocher des négligences, des incorrections, et
quelques autres défauts d’un ordre très secondaire, leur ton général est
vrai et décèle le poète. On peut se former une idée de la manière de M.
Tampucci en lisant les fragments suivants:
Oh! qui ne l’a jamais fait ce sublime rêve
Qui commence ici-bas et dans les cieux s’achève:
Etre républicain! ne voir autour de soi
Que des frères! jamais, en coudoyant un roi,
Ne salir en passant sa robe plébéienne!
Nourrissant des vertus son âme citoyenne,
Marcher, le front levé, l’abaissant nulle part
Que devant la loi sainte ou celui d’un vieillard,
Qui, de cheveux blanchis couronné, vous rappelle
Votre père endormi dans la nuit éternelle!
Repoussant loin de soi tout éclat faux et vain,
N’estimer que l’honneur et les talents; enfin,
N’adorer dans son cœur qu’une idole chérie,
La liberté! n’avoir qu’un amour, la patrie!
Folles illusions! cherchez! fouillez encor
Dans les âmes; hélas! vous y verrez que l’or,
Un titre, des honneurs, en maîtres tyranniques
Veut changer ces tribuns de vaines républiques.
Eh! qu’importe le nom: roi, consul, empereur,
Si les peuples trompés doivent avec horreur
Lisant leurs noms inscrits aux fastes de l’histoire
De ces traîtres un jour exécrer la mémoire!
Ah! déchirez, enfin, ce lugubre bandeau,
Qui cache à vos regards l’horizon pur et beau,
Peuples! Eh quoi! rongés de guerres intestines,
Ne voulez-vous toujours qu’adorer des ruines?
Voulez-vous renverser l’arbre de liberté,
Que sur vos frères morts vous avez replanté?
Déplorables débats! la terre est encor molle,
Qui couvre les débris des campagnes d’Arcole;
Le sol mal affermi tremble encor sous vos pas;
Et vous, qui n’écoutez, du milieu des combats,
Que l’instinct du courage, alors que la tempête
A cessé de gronder autour de votre tête,
Perdant le souvenir de ceux qui ne sont plus,
Dans vos choix inquiets, flottants, irrésolus,
Implorant la licence ou subissant l’outrage,
Jouets infortunés d’un honteux batelage,
Il vous faut une idole où ployer les genoux,
Vous, hommes, vous courbez la tête? Levez-vous!
Écoutez cette voix puissante qui vous crie:
«S’appuyant sur les fils des arts, de l’industrie,
»Le front calme et serein, la sainte humanité
»Vers un mâle avenir marche avec majesté.
»Courage! aplanissez la route triomphale
»Qu’elle doit parcourir! que partout l’air exhale
»Des parfums sur ses pas! Pour qu’elle règne un jour,
»Peuples, vous possédez tout ce qu’il faut: l’amour!
»Viennent de si beaux jours! que l’égoïsme infâme
»A leur pure clarté vomisse enfin son âme!
»Vous que son souffle infect n’a pas encore flétri
»Ouvrez vos cœurs! versez sur le pauvre meurtri
»De blessures les dons que le hasard prospère
»Répand sur vos destins! Dieu de tous est le père:
»Glorifiez-le donc, en tendant votre main
»A ces masses sans nom que consume la faim.
»Du travail, des trésors pour elles! votre vie
»Leur appartient. Allons! que votre voix convie
»Au banquet fraternel et saint des _Travailleurs_
»Les peuples, par vos soins rendus forts et meilleurs!»
Nous nous associons à cet avenir social, qui nous apparaît à nous,
éclairé déjà par une étoile lointaine.