Hommes du peuple, gardez-vous de ceux qui viennent vous trouver avec de
belles paroles sur les lèvres en nourrissant le mensonge au fond de leur
cœur; gardez-vous de ceux qui prodiguent les promesses pour vous
attirer dans un abîme. Surtout n’écoutez jamais les apologistes du
pillage et du sang. Hommes, mes frères, je sais combien vos misères vous
rendraient faciles à abuser; méfiez-vous des hâbleurs politiques et du
clinquant misérable de leurs paroles; méfiez-vous des théoriciens sans
portée, dont les plans heureusement irréalisables ne s’appuient sur
aucune base scientifique, sur aucune connaissance de la nature humaine.
Cependant gardez-vous aussi de condamner tout à fait avant d’avoir
entendu. Il n’y a point de parti où il ne se trouve des idées justes à
recueillir, point de théorie sociale où tout soit absolument méprisable
ou illusoire. Mais gardez votre indépendance intellectuelle, jusqu’à ce
que les doutes d’une grande partie d’entre vous venant à s’éclaircir,
vous puissiez réunir vos convictions éparses en une religion commune.
Alors, seulement alors, vous pourrez juger ce qu’il conviendra de faire,
et l’esprit de Dieu descendra parmi vous.
Entretenez avec soin dans votre âme la défiance de vous-même; songez à
travailler pour vos enfants et non pour vous. Car, nous ne le
dissimulons pas, la lutte sera longue et rude à soutenir. Et, lorsque je
me sers de ce mot de lutte, ne pensez pas que je veuille parler de la
lutte avec le feu et le fer, de la lutte à main armée. Non, pour
celle-ci vous seriez prêts à l’entreprendre, et l’on sait que vous ne
reculeriez pas devant la mort; on ne vous a pas fait la vie assez belle
pour cela.
Mais il est une autre guerre que celle où l’on vole avec le mousquet et
le sabre pour donner le trépas ou le recevoir; il est une autre lutte
bien plus lassante, bien plus terrible à affronter. C’est un combat de
tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes; où l’on ne
verse pas son sang, mais où l’âme s’épuise goutte à goutte; où ceux qui
meurent sont oubliés; où ceux qui vivent sont honnis et bafoués; lutte
de la patience contre le dédain, de la foi contre la raillerie, de
l’esprit d’amour contre l’esprit d’égoïsme, de l’avenir contre le
présent; lutte qui est à peine commencée et qui comptera de nombreux
martyrs; lutte dont l’heure sonne au cadran du siècle: frères, vous
sentirez-vous le courage de l’entreprendre? Écoutez-moi:
Quand vous serez fixés sur votre choix, soit que, parmi les bannières de
toutes couleurs qui flottent dans l’arène, vous en adoptiez une, soit
que vous en formiez une nouvelle, et que, vous ralliant à l’entour, vous
aurez dit: C’est celle-là que nous voulons élever et défendre, alors les
temps de la longue épreuve commenceront; alors vous verrez se dresser en
foule pour barrer votre marche et les terreurs des gouvernants et les
appréhensions des riches, et les précautions des hommes de parti, et les
tenaces préjugés de la routine. Alors il vous faudra redoubler d’énergie
et de persévérance; alors il faudra vous préparer à patienter longtemps,
avant d’atteindre le but de vos efforts.....