Ouvrier imprimeur en indiennes, à Rouen.
Fils d’un journalier et d’une blanchisseuse, qui gagnaient difficilement
leur vie, à la sueur de leur front, Lebreton fut élevé à l’école de la
misère: sa constitution grêle et maladive le rendait peu propre au
travail du corps. Mais la nécessité, cette irrésistible puissance, ne le
jeta pas moins, à sept ans, dans une fabrique d’indiennes de la rue
Duguay-Trouin, à Rouen, en qualité de _tireur_, c’est à dire qu’il était
occupé quatorze heures par jour à étendre de la couleur sur les chassis,
dans cette fabrique invariablement chauffée à vingt-cinq degrés, quelle
que fût la température extérieure.
Théodore Lebreton était, sans doute, un des plus ignorants des jeunes
ouvriers de la fabrique; il épelait médiocrement, grâce à la sollicitude
de son père, qui, s’étant contenté de ce pauvre savoir, croyait
fermement que son fils s’en contenterait aussi.
Mais, comme la plupart des êtres souffrants, le petit Théodore demanda
des consolations à Dieu. A force d’étude assidue, s’étant appris tout
seul à lire couramment, il obtint la faveur d’entrer enfant de chœur à
Saint-Vincent. Il remporta le prix de catéchisme, et ce prix était la
Bible. La joie de Théodore fut extrême: il lut et relut ce livre
admirable: ce fut pour lui comme un soleil intellectuel, qui donnait à
son âme, à son cœur, à son esprit, une efflorescence spontanée. C’est
là qu’il puisa sa haute raison, sa résignation touchante, sa sensibilité
profonde. C’est ce livre divin qui lui fit cette touche à la fois noble
et simple, tendre et fière, qui engendre une sympathie universelle en
s’attaquant aux côtés les plus vulnérables de l’humanité.
Cependant cette jeune et délicate intelligence souffrait de l’atmosphère
lourde et délétère des ateliers; il lui fallait plus d’air, plus
d’espace, et, surtout, une correspondance d’idées et de sentiments plus
en conformité avec les siens pour se rasséréner, pour se vivifier, pour
se retremper. Le cynisme a sa rouille comme la barbarie.
C’était au théâtre que le jeune ouvrier allait se détendre de la
contrainte de ses travaux matériels. Là, les mâles accents de Corneille
le transportaient jusqu’au délire, tandis que les mélodies passionnées
de Racine lui faisaient verser des larmes. Aussi, lorsque son génie
poétique, éveillé par la voix de ces grands maîtres de la scène, voulut
se débarrasser, en les jetant sur le papier, des pensées qui
l’obsédaient, il ne pensa à les produire que sous la forme dramatique.
Mais le pauvre enfant est d’une ignorance rare; les tragédies qu’il a
entendu réciter, il ne les a jamais lues; elles ne lui ont laissé que
des impressions et non des sujets d’étude. Pour son coup d’essai,
inexpérimenté comme il est, ira-t-il, sans guide, se fier aux élans de
son imagination, aux mouvements de son cœur? Non, le timide, le modeste,
l’humble ouvrier, réduit à ses forces personnelles, est incapable de
rien entreprendre; il lui faut un auxiliaire puissant: il le cherche
dans la Bible, le seul livre qu’il ait jamais lu, et, circonstance aussi
étrange qu’authentique, les deux sujets qu’il choisit d’abord pour les
mettre au théâtre sont Esther et Athalie.
Une fois ces deux sujets trouvés, il se mit à l’œuvre avec une ardeur
incroyable, et, bientôt, il eut achevé les plans de deux tragédies. Il
avait déjà versifié le premier acte d’Esther et quelques scènes
d’Athalie quand, un jour, arrêté devant l’étalage d’un bouquiniste, il
lut sur le dos d’un volume crasseux ce titre séduisant: _Chefs-d’œuvre
d’éloquence_. Lebreton acheta ce volume moyennant quelques sous et
rentra chez lui, impatient de goûter le plaisir que lui promettait sa
précieuse acquisition. Mais quels furent son désappointement et sa
surprise quand d’admirables fragments lui révélèrent l’existence de
Racine, dont il se trouvait le compétiteur, sans le savoir!
Ainsi, les saintes inspirations de sa muse juvénile, à la veille de
prendre leur essor, se trouvèrent, en un clin d’œil, annihilées. Ce coup
imprévu fut terrible, sans être mortel; Lebreton renonça à la tragédie,
mais non pas à la scène. En 1824, il avait achevé une pièce en un acte,
intitulée _Ma tante_, et, deux ans après, une autre, ayant pour titre:
_Hardiesse et Timidité_. En 1832, il fit jouer sur le théâtre du Grand
Cours le vaudeville: _Le Jardin des Artistes_, qui obtint plusieurs
représentations; enfin, pour courir toutes les chances du théâtre, il
composa, dans le goût du jour, un drame en cinq actes et en neuf
tableaux: _L’Amour et l’échafaud_. A ce petit répertoire dramatique si
nous ajoutons quelques chansons étincelantes de verve, d’esprit et de
gaîté, composées à une époque où Lebreton jouissait de la plénitude de
ses facultés physiques et morales nous aurons dressé l’inventaire des
œuvres de notre poète.
Quand la vocation n’éclate pas spontanément, c’est un secret mis par la
Providence au cœur de l’homme pour se révéler au contact de certaines
éventualités, ou pour mourir avec lui. Égaré, d’abord, sur les pas de
Racine, Lebreton ne trouva pas non plus dans ces compositions médiocres
l’issue propice au développement de son génie. Aux demandes inquiètes de
son être intellectuel ces canevas dramatiques laborieusement brodés par
l’esprit, la mémoire et la fantaisie sont-ils bien la réponse éloquente
qui devait calmer ses inquiétudes? Doit-il, comme tant d’autres, se
traîner péniblement dans des sentiers incessamment battus? Et la
poésie, pour lui, pauvre prolétaire, voué à toutes les misères humaines,
doit-elle, comme chez les écrivains plus fortunés, prendre des habits de
fête, un masque riant, un langage de circonstance? Serait-ce donc pour
l’imitation plus ou moins servile de ces œuvres frivoles que Dieu, dès
son enfance, a serré son cœur dans un étau de fer? qu’il l’a rendu
témoin de douleurs navrantes, de détresses poignantes, de désespoirs
frénétiques? Non, non, évidemment non; s’il s’interroge, il n’est point
satisfait; en vain tourne-t-il les yeux de tous côtés pour voir ce but
où il doit tendre; aveugle à son insu, ce but il ne peut l’apercevoir.
Enfin, une femme, douée des plus belles qualités, nouveau Tobie, devait
dissiper cet aveuglement et lui montrer sa voie. Cette femme fut Mᵐᵉ
Desbordes Valmore.
Ce fut, surtout, à l’exquise délicatesse de son organisation que Mᵐᵉ
Valmore dut la révélation du secret de la vocation de Lebreton. Elle
démêla instinctivement dans les compositions médiocres de l’ouvrier
rouennais le germe fécond destiné à produire des fruits excellents. Elle
avait chanté (on sait avec quelle aimable effusion) les joies pures et
naïves de la famille, les sollicitudes maternelles, mais il restait pour
une autre lyre, semblable à la sienne, montée à un ton plus grave, à
étaler, sous l’inspiration d’une ineffable mélancolie, quelques scènes
vivantes des misères humaines de nos jours. Elle pressentit quel charme
triste et puissant la muse candide et énergique de Lebreton prêterait
aux souffrances de l’infortuné prolétaire, se débattant sous le rocher
sisyphéen d’une civilisation égoïste. De son côté, Lebreton étudia les
poésies de Mᵐᵉ Valmore; elles l’inspirèrent, sans lui servir de modèle;
elles lui enseignèrent un rhythme flexible, se prêtant aux diverses
émotions de l’âme, et qu’il sut diversifier en le dotant d’accords plus
vibrants et plus mâles.
Les premières pièces de vers de Lebreton ne lui conquirent pas tous les
suffrages. On trouvait assez généralement que sa poésie correcte,
élégante, harmonieuse, sentait un peu l’académie. On y entendait bien
par intervalles la voix du poète, mais on eût voulu des productions
frappées d’un cachet individuel: des chants émouvants, dramatiques
surtout..... A ces exigences que nous ne discuterons pas et où se
trouvait, du moins, une vérité spécieuse, Lebreton répondit par
l’_Oiseau captif_, plainte touchante de la douleur résignée. Mais ce
n’était là qu’un chant isolé, et pour donner à la critique pleine et
entière satisfaction, il composa sous ce titre collectif: LES PLAINTES
DU PAUVRE, une série de tableaux terribles, qui mettent à nu les plaies
hideuses de notre ordre social. Il expose éloquemment, mais il ne
récrimine pas. Il résulte pourtant de ces tableaux dessinés d’après
nature, que le pauvre ouvrier n’est pas, pour l’ordinaire, vicieux par
tempérament. La certitude de manquer d’un travail suffisant pour lui et
sa famille est un épouvantail dont il ne peut supporter la vue; c’est
une menace qui retentit sans cesse à ses oreilles, et pour ne voir ni
n’entendre, pour anéantir son _humanité_, le malheureux va droit au
cabaret.
Nous donnons les deux premiers morceaux qui ouvrent la série de ces
scènes dramatiques et touchantes où Lebreton a montré qu’il ne lui
fallait qu’un sujet vrai pour être original, vigoureux et puissant.