27 Mai 1844.

Dès cinq ans, vous l’entendez, cette précoce intelligence s’exerçait

avec véhémence, et cette œuvre du travail de l’esprit, poursuivie sans

paix ni trève n’a valu à son auteur qu’une funèbre branche de cyprès!

vingt ans ont été ainsi consumés par une flamme qui s’attisait

d’elle-même tous les jours, et qui, s’élevant au dessus des horizons

bornés des hommes vulgaires, emportait la victime dans les régions

mortelles de l’infini.--Eh quoi, pour de si prodigieux efforts il

n’obtint rien?--Absolument rien; et je vous l’ai déjà dit, à l’honneur

de notre siècle.--Mais puisqu’il n’était ni électeur, ni traducteur, ni

compilateur, ni archéologue, ni industriel, ni philanthrope.....--Oh!

c’est juste; pardon.

Un jour, madame Orrit ayant trouvé son fils plus pensif encore qu’à

l’ordinaire (il était dans sa septième année) lui demanda avec douceur

la cause de sa taciturnité. «C’est,» répondit l’enfant avec dépit, «que

depuis plusieurs jours, j’essaie à faire des vers et que je ne puis y

parvenir.» Surprise, mais en mère habituée à toutes les complaisances:

«Des vers! mon enfant,» dit madame Orrit, «en effet, j’ai toujours ouï

dire que c’était fort difficile à bien faire; je n’en ai jamais fait

moi-même; mais, pourtant, si cela pouvait t’être agréable, je tâcherais

de t’en réciter quelques-uns.» Et, en femme d’esprit, elle improvisa

sur des plaisirs de l’étude une petite pièce de vers charmante qu’elle a

bien voulu me réciter et que je regrette de n’avoir pas retenue.

L’enfant remercia sa mère et ne parla plus de vers.

Cependant Eugène lisait et relisait les quelques livres que sa mère lui

achetait du fruit de ses privations. Mais ces livres ne suffisaient pas

à la soif d’apprendre qui le dévorait, et ils ne répondaient pas,

d’ailleurs, au dessein qu’il avait secrètement formé de retirer sa

famille des limbes de la plus profonde misère. Il commençait à

s’impatienter lorsque sa mère lui annonça qu’elle le mènerait chez un

monsieur bien bon et bien savant, qui pourrait le guider dans ses

études. Ce guide bienveillant était M. Jacotot, l’auteur de

l’enseignement universel.

A la vue du jeune Orrit, dont la physionomie rayonnait de modestie, de

candeur et d’intelligence, M. Jacotot se recueillit un moment, puis il

lui demanda ce qu’il désirait apprendre. «Tout,» répondit naïvement

l’enfant.--«Très bien, répondit en riant l’apôtre de l’enseignement

universel, mais d’abord?

--D’abord les langues, répliqua Eugène.»

M. Jacotot prit alors un _Télémaque_ français et anglais, lui adressa

quelques paroles obligeantes et convint avec madame Orrit d’un jour de

la semaine où son nouveau disciple lui apporterait son travail

hebdomadaire.

A chaque visite, M. Jacotot exprimait son admiration: «C’est un enfant

fait pour arriver à tout,» s’écriait-il dans son enthousiasme.

Malheureusement, un événement imprévu força M. Jacotot à s’éloigner de

Paris. Le pauvre Orrit se trouva donc abandonné à lui-même comme

auparavant. Outre les quelques leçons de M. Jacotot, il puisa encore

quelque instruction aux cours d’anglais du professeur Johnson.

Ses études personnelles firent plus que tous les préceptes de la

science. A dix-sept ans il présenta à ses parents un manuscrit assez

volumineux; c’était le recueil de ses premières poésies. Sa famille

n’avait pas d’argent pour le faire imprimer, mais M. Orrit, le père, que

la misère avait contraint, après avoir connu des jours meilleurs, à se

faire à quarante ans, apprenti compositeur d’imprimerie, composa la plus

grande partie de ces poésies, et son fils entra lui-même comme

correcteur chez MM. Fain et Thunot, où travaille encore en la même

qualité son jeune frère.

A ne considérer que superficiellement les poèmes d’Orrit, on pourrait

croire qu’ils n’ont entre eux aucun lien de parenté; que, productions

isolées, ils ont été créés d’éléments différents et qu’ils offrent

autant de compositions individuelles. Il n’en est point ainsi: malgré

une diversité apparente, l’idée mère de chaque pièce provient d’une

source unique, d’un sentiment unique, celui que font naître l’isolement

et la solitude.

Dans le recueil qu’il publia en 1841, l’auteur divise ses poésies en

trois livres: le premier ayant pour titre principal _Idéal_; le second,

_Solitude_; le troisième, _Sympathie_. On trouve déjà dans ce recueil

la touche d’un grand peintre, et d’un peintre parfois d’une originalité

sublime. Quoi de plus saisissant et de plus profondément senti, même

dans Young et dans Bossuet que cette pièce de vers intitulée _Pensée de

la mort_! Comme le poète sait s’emparer de vous tout d’un coup par cette

brusque et solennelle entrée en matière!

Il viendra ce moment dont la seule pensée

Fait courir un frisson dans ton âme oppressée;

Il viendra ce moment;

Et tu ne seras plus qu’une dépouille humaine,

Ton regard sera mort, ta lèvre sans haleine,

Ton cœur sans battement.

* * * * *

Hélas! tu ne peux pas, poète, avec la foule,

Oublier en chantant le sable qui s’écoule,

Le vide de la mort;

Et tu te sens pâlir, si la cloche réclame,

Et devant le néant tremble comme une femme,

Quand tu te croyais fort.

Le doute apparaît dans la strophe suivante:

Ce n’est rien, cependant, mais à l’heure suprême,

Ne pouvoir même pas lancer un anathème,

Ou bénir, confiant!

Espace, éternité, grandes mers inconnues!

On appelait le jour, les ombres sont venues;

Il n’est plus d’Orient.

Le doute désolé est suivi de son fidèle compagnon, le désespoir, qui se

montre à la fin de la pièce, dans ces strophes fatidiques:

Et l’ange de la mort montant le coursier pâle,

Sans cesse, pour remplir sa mission fatale,

Saisit ses traits puissants;

Et, tombés dans la nuit, encor loin de l’aurore,

Nous nous sentons au cœur la flèche qui dévore

La sève de nos ans.

Sachons mourir alors, cohorte décimée,

Comme stupidement sait mourir une armée,

Hochet d’illustres jeux;

Feuillage desséché de la forêt humaine,

Que le vent des combats à chaque souffle entraîne

Et jette au sol fangeux!

Froids philosophes du XVIIIᵉ siècle et toi sceptique et passionné Byron,

n’êtes-vous pour rien dans cette lente décomposition d’une imagination

puissante, ballottée en sens contraire par les sophismes de

l’incrédulité et les vérités de la foi! Et puis les utopies d’ordre

social et gouvernemental trouvaient accès dans cette tête ardente qui

voulait tout connaître et tout expliquer. Aussi, quand la journée de

l’ouvrier typographe était terminée, avec quelle impétuosité l’âme de

l’homme intellectuel, tenue à la cape forcément s’élançait-elle, après

avoir levé l’ancre, sur les mers infinies de la pensée! C’est là,

peut-être, la clef du titre énigmatique de son livre: _Soirs d’orage_.

_Soirs d’orage_, en effet, quand, faute de temps, faute d’examen

suffisant, mille questions restaient pendantes! Et, pourtant, que

d’efforts souvent stériles! que d’hypothèses s’entre-dévorant! que de

tristesses et que de larmes! que de contradictions et quelles

inconséquences! et, parfois aussi, quelle naïveté enfantine! Aussi, dès

son point de départ, dans sa première pièce, _Vocation_, en présence des

maux de la vie dont son âme est saturée, il doute de la bonté de Dieu,

et aucun argument ne saurait mieux la lui démontrer que s’il vit assez

longtemps pour mettre la dernière main à son œuvre de poésie.

Poésie! Oh! ce nom, c’est l’éternel murmure

Qui me parle au milieu des voix de la nature

A toute heure, en tout lieu;

C’est le rayon du ciel dont un front se colore,

C’est la voix dont l’accent prophétique et sonore

Seul me révèle Dieu!

Seigneur, pardonne-moi si mon âme attristée

De doutes dévorants sans cesse tourmentée,

A méconnu la foi:

Hélas! sans nul soutien, égarée en ce monde,

N’osant se l’avouer, cette âme vagabonde

Ne demandait que toi.

Je t’obéis, mon Dieu! tu m’as montré la voie;

L’abondante moisson de douleur et de joie

Verdit sur mon chemin;

D’autres refuseraient cette récolte amère!

Moi j’ose l’implorer et, dans ma veille austère,

J’attends mon lendemain.

* * * * *

A celui qui s’égare au fond d’un labyrinthe,

Et, le cœur oppressé d’une éternelle plainte,

Cherche votre sentier,

Montrez un peu de gloire autour de son suaire:

Que la mourante main du pauvre statuaire

Laisse un beau marbre entier!

O mon souverain maître, un temps laissez-moi vivre:

Je ne demande pas qu’un doux poison enivre

L’ennui de ma douleur;

Ce poison de l’encens que mesure au poète

L’insensible ironie, en détournant la tête,

Avec un ris moqueur;

Mais je demande à voir l’image de mon rêve,

A contempler enfin cette œuvre que j’élève,

Œuvre de mon amour,

Palpitante d’une âme en ses flancs recélée,

Mystérieuse aussi comme une Isis voilée

A l’éclat du grand jour!

Ainsi je pourrai croire en ta bonté suprême

Et briser pour jamais la corde du blasphème,

De mes doutes vainqueur;

Et qu’alors je renaisse ou que bientôt j’expire,

Vers toi s’élèvera tout accord de ma lyre,

Toute voix de mon cœur!

Mais plus il avance dans son œuvre et plus il voit reculer devant lui,

comme dans une perspective mobile, cette gloire à laquelle il aspirait,

et par un retour sur lui-même qui le dépouille des prestiges et des

illusions de la terre, il tourne ses dernières pensées vers Dieu; et

Dieu, dans sa miséricorde infinie, soulage cette âme en peine en

soufflant sur ses doutes et en embaumant de cet hymne suave et

mélodieux, _l’Église_, son pauvre cœur déchiré:

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 33 / 139 题