Dès cinq ans, vous l’entendez, cette précoce intelligence s’exerçait
avec véhémence, et cette œuvre du travail de l’esprit, poursuivie sans
paix ni trève n’a valu à son auteur qu’une funèbre branche de cyprès!
vingt ans ont été ainsi consumés par une flamme qui s’attisait
d’elle-même tous les jours, et qui, s’élevant au dessus des horizons
bornés des hommes vulgaires, emportait la victime dans les régions
mortelles de l’infini.--Eh quoi, pour de si prodigieux efforts il
n’obtint rien?--Absolument rien; et je vous l’ai déjà dit, à l’honneur
de notre siècle.--Mais puisqu’il n’était ni électeur, ni traducteur, ni
compilateur, ni archéologue, ni industriel, ni philanthrope.....--Oh!
c’est juste; pardon.
Un jour, madame Orrit ayant trouvé son fils plus pensif encore qu’à
l’ordinaire (il était dans sa septième année) lui demanda avec douceur
la cause de sa taciturnité. «C’est,» répondit l’enfant avec dépit, «que
depuis plusieurs jours, j’essaie à faire des vers et que je ne puis y
parvenir.» Surprise, mais en mère habituée à toutes les complaisances:
«Des vers! mon enfant,» dit madame Orrit, «en effet, j’ai toujours ouï
dire que c’était fort difficile à bien faire; je n’en ai jamais fait
moi-même; mais, pourtant, si cela pouvait t’être agréable, je tâcherais
de t’en réciter quelques-uns.» Et, en femme d’esprit, elle improvisa
sur des plaisirs de l’étude une petite pièce de vers charmante qu’elle a
bien voulu me réciter et que je regrette de n’avoir pas retenue.
L’enfant remercia sa mère et ne parla plus de vers.
Cependant Eugène lisait et relisait les quelques livres que sa mère lui
achetait du fruit de ses privations. Mais ces livres ne suffisaient pas
à la soif d’apprendre qui le dévorait, et ils ne répondaient pas,
d’ailleurs, au dessein qu’il avait secrètement formé de retirer sa
famille des limbes de la plus profonde misère. Il commençait à
s’impatienter lorsque sa mère lui annonça qu’elle le mènerait chez un
monsieur bien bon et bien savant, qui pourrait le guider dans ses
études. Ce guide bienveillant était M. Jacotot, l’auteur de
l’enseignement universel.
A la vue du jeune Orrit, dont la physionomie rayonnait de modestie, de
candeur et d’intelligence, M. Jacotot se recueillit un moment, puis il
lui demanda ce qu’il désirait apprendre. «Tout,» répondit naïvement
l’enfant.--«Très bien, répondit en riant l’apôtre de l’enseignement
universel, mais d’abord?
--D’abord les langues, répliqua Eugène.»
M. Jacotot prit alors un _Télémaque_ français et anglais, lui adressa
quelques paroles obligeantes et convint avec madame Orrit d’un jour de
la semaine où son nouveau disciple lui apporterait son travail
hebdomadaire.
A chaque visite, M. Jacotot exprimait son admiration: «C’est un enfant
fait pour arriver à tout,» s’écriait-il dans son enthousiasme.
Malheureusement, un événement imprévu força M. Jacotot à s’éloigner de
Paris. Le pauvre Orrit se trouva donc abandonné à lui-même comme
auparavant. Outre les quelques leçons de M. Jacotot, il puisa encore
quelque instruction aux cours d’anglais du professeur Johnson.
Ses études personnelles firent plus que tous les préceptes de la
science. A dix-sept ans il présenta à ses parents un manuscrit assez
volumineux; c’était le recueil de ses premières poésies. Sa famille
n’avait pas d’argent pour le faire imprimer, mais M. Orrit, le père, que
la misère avait contraint, après avoir connu des jours meilleurs, à se
faire à quarante ans, apprenti compositeur d’imprimerie, composa la plus
grande partie de ces poésies, et son fils entra lui-même comme
correcteur chez MM. Fain et Thunot, où travaille encore en la même
qualité son jeune frère.
A ne considérer que superficiellement les poèmes d’Orrit, on pourrait
croire qu’ils n’ont entre eux aucun lien de parenté; que, productions
isolées, ils ont été créés d’éléments différents et qu’ils offrent
autant de compositions individuelles. Il n’en est point ainsi: malgré
une diversité apparente, l’idée mère de chaque pièce provient d’une
source unique, d’un sentiment unique, celui que font naître l’isolement
et la solitude.
Dans le recueil qu’il publia en 1841, l’auteur divise ses poésies en
trois livres: le premier ayant pour titre principal _Idéal_; le second,
_Solitude_; le troisième, _Sympathie_. On trouve déjà dans ce recueil
la touche d’un grand peintre, et d’un peintre parfois d’une originalité
sublime. Quoi de plus saisissant et de plus profondément senti, même
dans Young et dans Bossuet que cette pièce de vers intitulée _Pensée de
la mort_! Comme le poète sait s’emparer de vous tout d’un coup par cette
brusque et solennelle entrée en matière!
Il viendra ce moment dont la seule pensée
Fait courir un frisson dans ton âme oppressée;
Il viendra ce moment;
Et tu ne seras plus qu’une dépouille humaine,
Ton regard sera mort, ta lèvre sans haleine,
Ton cœur sans battement.
* * * * *
Hélas! tu ne peux pas, poète, avec la foule,
Oublier en chantant le sable qui s’écoule,
Le vide de la mort;
Et tu te sens pâlir, si la cloche réclame,
Et devant le néant tremble comme une femme,
Quand tu te croyais fort.
Le doute apparaît dans la strophe suivante:
Ce n’est rien, cependant, mais à l’heure suprême,
Ne pouvoir même pas lancer un anathème,
Ou bénir, confiant!
Espace, éternité, grandes mers inconnues!
On appelait le jour, les ombres sont venues;
Il n’est plus d’Orient.
Le doute désolé est suivi de son fidèle compagnon, le désespoir, qui se
montre à la fin de la pièce, dans ces strophes fatidiques:
Et l’ange de la mort montant le coursier pâle,
Sans cesse, pour remplir sa mission fatale,
Saisit ses traits puissants;
Et, tombés dans la nuit, encor loin de l’aurore,
Nous nous sentons au cœur la flèche qui dévore
La sève de nos ans.
Sachons mourir alors, cohorte décimée,
Comme stupidement sait mourir une armée,
Hochet d’illustres jeux;
Feuillage desséché de la forêt humaine,
Que le vent des combats à chaque souffle entraîne
Et jette au sol fangeux!
Froids philosophes du XVIIIᵉ siècle et toi sceptique et passionné Byron,
n’êtes-vous pour rien dans cette lente décomposition d’une imagination
puissante, ballottée en sens contraire par les sophismes de
l’incrédulité et les vérités de la foi! Et puis les utopies d’ordre
social et gouvernemental trouvaient accès dans cette tête ardente qui
voulait tout connaître et tout expliquer. Aussi, quand la journée de
l’ouvrier typographe était terminée, avec quelle impétuosité l’âme de
l’homme intellectuel, tenue à la cape forcément s’élançait-elle, après
avoir levé l’ancre, sur les mers infinies de la pensée! C’est là,
peut-être, la clef du titre énigmatique de son livre: _Soirs d’orage_.
_Soirs d’orage_, en effet, quand, faute de temps, faute d’examen
suffisant, mille questions restaient pendantes! Et, pourtant, que
d’efforts souvent stériles! que d’hypothèses s’entre-dévorant! que de
tristesses et que de larmes! que de contradictions et quelles
inconséquences! et, parfois aussi, quelle naïveté enfantine! Aussi, dès
son point de départ, dans sa première pièce, _Vocation_, en présence des
maux de la vie dont son âme est saturée, il doute de la bonté de Dieu,
et aucun argument ne saurait mieux la lui démontrer que s’il vit assez
longtemps pour mettre la dernière main à son œuvre de poésie.
Poésie! Oh! ce nom, c’est l’éternel murmure
Qui me parle au milieu des voix de la nature
A toute heure, en tout lieu;
C’est le rayon du ciel dont un front se colore,
C’est la voix dont l’accent prophétique et sonore
Seul me révèle Dieu!
Seigneur, pardonne-moi si mon âme attristée
De doutes dévorants sans cesse tourmentée,
A méconnu la foi:
Hélas! sans nul soutien, égarée en ce monde,
N’osant se l’avouer, cette âme vagabonde
Ne demandait que toi.
Je t’obéis, mon Dieu! tu m’as montré la voie;
L’abondante moisson de douleur et de joie
Verdit sur mon chemin;
D’autres refuseraient cette récolte amère!
Moi j’ose l’implorer et, dans ma veille austère,
J’attends mon lendemain.
* * * * *
A celui qui s’égare au fond d’un labyrinthe,
Et, le cœur oppressé d’une éternelle plainte,
Cherche votre sentier,
Montrez un peu de gloire autour de son suaire:
Que la mourante main du pauvre statuaire
Laisse un beau marbre entier!
O mon souverain maître, un temps laissez-moi vivre:
Je ne demande pas qu’un doux poison enivre
L’ennui de ma douleur;
Ce poison de l’encens que mesure au poète
L’insensible ironie, en détournant la tête,
Avec un ris moqueur;
Mais je demande à voir l’image de mon rêve,
A contempler enfin cette œuvre que j’élève,
Œuvre de mon amour,
Palpitante d’une âme en ses flancs recélée,
Mystérieuse aussi comme une Isis voilée
A l’éclat du grand jour!
Ainsi je pourrai croire en ta bonté suprême
Et briser pour jamais la corde du blasphème,
De mes doutes vainqueur;
Et qu’alors je renaisse ou que bientôt j’expire,
Vers toi s’élèvera tout accord de ma lyre,
Toute voix de mon cœur!
Mais plus il avance dans son œuvre et plus il voit reculer devant lui,
comme dans une perspective mobile, cette gloire à laquelle il aspirait,
et par un retour sur lui-même qui le dépouille des prestiges et des
illusions de la terre, il tourne ses dernières pensées vers Dieu; et
Dieu, dans sa miséricorde infinie, soulage cette âme en peine en
soufflant sur ses doutes et en embaumant de cet hymne suave et
mélodieux, _l’Église_, son pauvre cœur déchiré: