EUGÈNE ORRIT,

Compositeur-typographe.

Philosophie, romans, métaphysique, socialisme, linguistique, poésie

descriptive, poésie dramatique, poésie intime; les sujets les plus

divers comme les plus opposés furent étudiés avec ardeur par Eugène

Orrit, encore si peu connu, malgré quelques tentatives généreuses pour

encadrer son nom obscur d’une auréole posthume. Après plusieurs années

de travaux précoces et incessants, au lieu d’atteindre ce brillant

fantôme de la gloire qu’il poursuivait (Dieu sait avec quelle passion),

il se trouva subitement épuisé et sans haleine face à face avec la mort

qui, plus juste et plus humaine que la vie, le coucha doucement entre

Malfilâtre et Gilbert. Comme eux il ne demanda pas seulement à sa plume

le pain du jour, puisqu’il était correcteur typographe; mais de sa vie

il avait fait deux parts: l’une, le jour, était consacrée à son état

manuel; l’autre, une grande partie de la nuit, était employée aux études

de la science, aux rêves de l’imagination, ne laissant qu’une bien

faible part au sommeil. Voici en quels termes s’exprimait la pauvre mère

d’Orrit en écrivant à un journaliste, peu après la mort de ce jeune

talent, qui aurait pu s’élever si haut:

Monsieur,

Je viens de lire dans la _Tribune Indépendante_ votre hymne à la

mémoire de nos jeunes et malheureux poètes: veuillez accepter,

Monsieur, les œuvres de mon fils, mort, comme eux, à l’âge de

vingt-six ans, l’année passée 1843 (le 3 juin), d’une maladie de

poitrine. Né de parents malheureux, élevé dans la plus affreuse

misère, il sentit, au sortir du berceau, le poids de l’existence;

avec une constitution très faible, il s’adonna au travail de

l’intelligence, dès ses premières années; à l’âge de cinq ans, il

s’apprit de lui-même à lire en très peu de temps, et, de là,

toujours appliqué sur les livres, sentant le besoin de sortir de

l’état abject où le retenait l’indigence, il s’appliqua à acquérir

des connaissances suivant ses goûts. Né d’un père espagnol, il

apprit cette langue, en étudia la littérature, s’instruisit ensuite

dans la langue anglaise, et parvint à avoir une place de correcteur

dans une imprimerie[I]. Il passait les journées à gagner de quoi

faire subsister son père, sa mère et un frère, plus jeune que lui

de neuf ans; il employait une partie des nuits à s’instruire

toujours davantage, à donner un essor à son imagination. Pauvre

fils, tant de travail avec une aussi faible organisation! Veuillez,

Monsieur, lire ses poésies; son âme s’y peint tout entière; toutes

les souffrances exprimées dans ses vers ont été pour lui une

réalité; il n’a seulement pas eu le moindre dédommagement; aucun

de ses livres n’a été vendu; je les ai tous, ainsi que de nombreux

écrits inédits, la plupart inachevés. Aucun écho n’a répété ses

plaintes; personne n’a daigné recueillir le fruit de ses veilles:

cette compensation lui a été refusée; sa mémoire est tombée dans

l’oubli: elle ne vit plus que dans le cœur de sa mère inconsolable

et de son frère, objet de sa plus tendre sollicitude. Je suis

restée seule avec le dernier de mes enfants; mon mari a succombé le

lendemain de la mort de son fils; le même convoi a suffi pour les

deux: ils reposent ensemble côte à côte, au cimetière du

Mont-Parnasse, où je vais savourer toute l’amertume de mes

douleurs. Pardon, Monsieur, si une malheureuse mère vous supplie

d’effeuiller quelques fleurs sur la tombe de son fils.

Adieu, Monsieur, mon cœur me dit que je ne vous implore pas en

vain.

Veuve ORRIT.

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 32 / 139 题