A M. MAGU,

_Tisserand à Lizy-sur-Ourcq._

Paris, le 28 janvier 1840.

Je viens de lire, Monsieur, avec un vif intérêt quelques-unes des

poésies que vous avez composées dans les courts loisirs de votre

vie laborieuse. Votre talent et les sentiments que vous exprimez ne

peuvent manquer d’être encouragés par l’estime publique. Je dois,

comme ministre du Roi, vous donner une marque de l’intérêt que le

gouvernement porte aux lettres. J’ai pris une souscription à

cinquante exemplaires de votre recueil, sur le fonds spécial du

ministère de l’instruction publique. Les deux cents francs, prix

total de cette souscription, seront ordonnancés en votre nom sur le

payeur du département de Seine-et-Marne, qui vous donnera avis du

jour où vous pourrez vous présenter à la caisse de M. le Receveur

particulier de votre arrondissement. Vous pourrez m’adresser, par

l’entremise de M. le Sous-Préfet, les cinquante exemplaires de

votre ouvrage auxquels j’ai souscrit.

Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée.

Le Pair de France,

Ministre de l’instruction publique,

VILLEMAIN.

Avec le succès vint l’engoûment; le plus grand monde de Paris voulut

voir le tisserand de Lizy. Celui-ci y vint en effet, appelé par la

reconnaissance et Magu fut, à son insu, le lion du jour: gracieux amis,

présentations, compliments flatteurs, grands dîners, concerts, etc.,

rien n’y manqua, et le bonhomme, avec son tact naturel et son admirable

bon sens, ne dit ni ne fit rien qui ne fût d’une parfaite convenance.

Parmi les poètes du peuple qui figurent dans ce recueil, il n’en est

aucun, peut-être, qui ait soulevé plus de sympathies que le tisserand de

Lizy. Nous pourrions citer un grand nombre de ses patrons, de ses

admirateurs, de ses amis, mais leurs noms ont déjà figuré dans la liste

de souscription placée en tête de son premier volume de poésies. Nous

croyons pourtant ne pas devoir passer sous silence un procédé honorable

dont usa envers lui la société d’agriculture, sciences et arts de Meaux.

Cette société distribue chaque année, en séance, des médailles

rémunératives; elle décida qu’une de ces médailles lui serait décernée.

Ce fut pour cette solennité que Magu composa les vers suivants qui

furent lus par M. Viellot, président du tribunal civil de Meaux, et

président de la Société d’agriculture, aux applaudissements répétés de

douze cents personnes, les plus notables par leur position sociale et

leurs lumières:

L’école du malheur n’est pas la plus mauvaise;

A force de souffrir on devient patient;

Le pauvre qui gémit bien promptement s’apaise,

S’il voit l’avenir plus riant.

Il est content s’il peut réparer sa chaumière,

Si son travail suffit pour nourrir ses enfants;

S’il s’en voit respecté, s’ils aiment bien leur mère,

S’ils sont soumis et caressants.

Non, ne le plaignez pas; il est heureux, il aime;

Il est aimé de ceux qui sont autour de lui!

Riches du jour, pour vous cet homme est un problème;

Si ses plaisirs sont courts, ils sont exempts d’ennui.

Il n’éprouve jamais ce dégoût de la vie,

Qui germe dans le cœur de l’homme ambitieux;

Et vivre en travaillant, voilà sa seule envie;

Ce qu’il faut pour le rendre heureux.

Et cet homme, c’est moi: de peu je me contente;

Je sais utiliser mes heures de loisirs;

De mon goût favori j’aime à suivre la pente;

L’étude fait tous mes plaisirs.

Quand le printemps renaît, j’aime atteindre la cime

Du côteau dominant ces arbres élevés,

Et, là, jouir en paix du spectacle sublime

De nos champs si bien cultivés.

J’admire ces présents que promet la nature,

Fruits de rudes travaux qu’on doit encourager.

O le premier des arts, ô riche agriculture,

Honneur au souverain qui sait te protéger!

Le travail avec lui porte sa récompense;

L’homme laborieux brave la pauvreté;

Père de la santé comme de l’abondance,

Sans lui point de prospérité.

Fuyons, fuyons ces lieux où la santé s’altère,

Où l’homme s’abrutit espérant s’amuser;

L’ivresse, à ce qu’il croit, adoucit sa misère;

Bientôt la vérité vient le désabuser.

J’ai préféré la lyre à cette affreuse ivresse,

Mère du crime et de tant de regrets;

Son venin destructeur attire la vieillesse;

La poésie a plus d’attraits.

Elle adoucit nos maux, elle élève notre âme

Vers le riant séjour de la divinité;

Le cœur qui se réchauffe aux rayons de sa flamme

Comprend bien mieux sa dignité.

J’ai pensé que celui qui pense peut écrire;

Il le ferait du moins s’il consultait son cœur;

Le mien seul m’inspira quand j’ai saisi ma lyre,

Dans la joie ou dans la douleur.

Mon langage des champs à tous ne pourra plaire;

Que l’indulgence, au moins, encourage ma voix;

Je n’ai cherché jamais à sortir de ma sphère;

De mon instinct je suis les lois.

Aujourd’hui j’en reçois la douce récompense;

Admis dans cette enceinte où siége le savoir,

J’ose m’y présenter, même avec confiance,

Surpris, mais heureux de m’y voir.

Lizy-sur-Ourcq, 7 juin 1840.

Un membre nouvellement admis dans la Société, un riche négociant de la

rue des Lombards, à Paris, M. Ménier, propriétaire d’une grande usine

dans le département de Seine-et-Marne, assistait à cette séance avec les

dispositions les plus bienveillantes pour le poète. Il emporta à Paris

le premier volume des œuvres de Magu; peu de jours après, il écrivit

pour en avoir cinquante exemplaires, puis cent, et, enfin, ses demandes

successives finirent par s’élever à six cents volumes; demandes faites

par un généreux citoyen, non pas seulement au poète naïf et spirituel,

mais au tisserand assidu, laborieux, à l’excellent époux, au tendre

père, au chrétien résigné surtout, qui supporta longtemps, avec une

constance muette, les souffrances physiques et la gêne;--à l’homme

modéré qui ne demandait, dans ses vers, pour le bonheur de sa famille,

que _un franc par jour_, _la maisonnette_ héréditaire passée en d’autres

mains _et le petit jardin_; demandes faites aussi pour proposer à

l’imitation de la classe ouvrière les enseignements précieux offerts par

le caractère et les vertus privées de Magu, pauvre tisserand. Le nom de

M. Ménier est donc aujourd’hui inséparable de celui de Magu, et les

ouvriers éclairés de nos jours savent la différence qui existe entre le

fastueux Mécène de cour et le modeste Mécène de l’atelier.

Faut-il dire, après cela, que les craintes de Magu pour la publication

de son second volume de poésies étaient toutes chimériques? Tout le

monde le sait ou s’en doute. Soyons du moins prophète, à coup sûr, en

prédisant le même succès à toutes les poésies futures de cet esprit si

fin allié à une si charmante bonhomie.

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 31 / 139 题