A MA NAVETTE.

Cours devant moi, ma petite navette;

Passe, passe rapidement;

C’est toi qui nourris le poète;

Aussi t’aime-t-il tendrement.

Confiant dans maintes promesses,

Eh quoi! j’ai pu te négliger;

Va, je te rendrai mes caresses;

Tu ne me verras plus changer.

Il le faut, je suspends ma lyre

A la barre de mon métier;

La raison succède au délire;

Je reviens à toi tout entier.

Quel plaisir l’étude nous donne

Que ne puis-je suivre mes goûts!

Mes livres.... je vous abandonne;

Le temps fuit trop vite avec vous.

Assis sur la tendre verdure,

Quand revient la belle saison,

J’aimerais chanter la nature....

Mais puis-je quitter ma prison?

La nature..., livre sublime!

Le sage y puise le bonheur;

L’âme s’y retrempe et s’anime

En s’élevant vers son auteur.

A l’astre qui fait tout renaître

Il faut que je renonce encor;

Jamais à ma triste fenêtre

N’arrivent ces beaux rayons d’or.

Dans ce réduit tranquille et sombre,

Dans cet humide et froid caveau,

Je me résigne comme une ombre

Qui ne peut quitter son tombeau.

Qui m’y soutient? C’est l’espérance,

C’est Dieu; je crois en sa bonté;

Tout fier de mon indépendance,

Je retrouve encor la gaîté.

Non, je ne maudis pas la vie;

Il peut venir des temps meilleurs;

Quelque peu de philosophie

M’en fait supporter les rigueurs.

Tendre amitié, qui me _console_,

Ne viens-tu pas me visiter?

Mon cœur séduit par ta parole

A l’espoir ne peut renoncer.

Je me soumets à mon étoile,

Après l’orage le beau temps...

Ces vers, que j’écris sur ma toile,

M’ont délassé quelques instants.

Mais vite reprenons l’ouvrage;

L’heure s’enfuit d’un vol léger;

Allons, j’ai promis d’être sage;

Aux vers il ne faut plus songer.

Cours devant moi, ma petite navette;

Passe, passe rapidement;

C’est toi qui nourris le poète,

Aussi t’aime-t-il tendrement.

Ces citations suffisent sans doute pour caractériser le talent d’un

homme qui, devant presque tout à la nature, nous offre dans son heureuse

organisation un des plus merveilleux phénomènes de la création. On le

voit: il est tour à tour simple, naïf, fin, concis, spontané; il ne

cherche pas, il éprouve, et il peint avec les premières couleurs venues;

couleurs toujours fraîches et pures. Soumises à l’examen de son

jugement, ces vivantes traductions de l’impression ou de la pensée ont

l’air si libre, si dégagé, si aisé; elles expriment si bien ses

sentiments les plus intimes qu’il n’a rien ou presque rien à retrancher,

à modifier. De là ce naturel exquis dont sont empreintes toutes ces

poésies; de là cette remarquable sobriété d’épithètes, ce laisser aller

entraînant, cette grâce originale, cette piquante bonhomie, cette

philosophie bienveillante, qui, trouvant des échos naturels dans notre

esprit comme dans notre cœur, nous charment, nous séduisent, nous

subjuguent et nous attachent à l’excellent poète par les liens

indissolubles des plus aimables sympathies.

Le premier volume des poésies de Magu obtint un prompt et brillant

succès. Encouragé par de nombreuses souscriptions, par des marques très

prononcées de sympathie données par des hommes de toutes les classes,

Magu composa de nouvelles pièces de vers pour former un second volume.

Cependant, au moment de livrer ce nouveau recueil à l’impression, Magu

éprouvait peut-être des craintes plus vives que lorsqu’il mit le pied

pour la première fois sur le seuil de la publicité. Si l’attention

publique avait été vivement excitée, à l’apparition de ses premières

poésies, n’était-il pas naturel qu’elle éprouvât moins de curiosité pour

les secondes? n’avait-il pas à redouter les effets de l’envie éveillée

par un premier succès? Trouverait-il dans ses critiques les mêmes

dispositions indulgentes, surprises peut-être par la situation

exceptionnelle de l’auteur? Puis une foule d’autres questions aussi

inquiétantes? Et puis, enfin, ne dit-il pas naïvement dans une de ses

pièces intitulée _A mes amis_, qu’il compte sur le mérite du portrait

pour aider à la fortune de son livre? et il n’a qu’un portrait!

Mais voici une anecdote qui eut lieu à propos de ce fameux portrait: les

amis de Magu lui persuadèrent d’aller à Paris pour cet objet. Un de ses

protecteurs lui donna une lettre pour M. Quinzard, attaché à la maison

de M. Lemoine, éditeur de musique, rue de l’Échelle. M. Quinzard devait

le présenter à un habile dessinateur, M. Menut Alophe. Magu partit

bravement avec une petite somme dans sa poche, se demandant, toutefois,

si elle suffirait pour payer le portrait. Ce ne fut pas sans un certain

embarras qu’il remit à un commis, pour aller la porter à M. Quinzard, la

lettre où on lui donnait la qualification de poète. Cet embarras

s’accrut tellement que, sans attendre la venue de M. Quinzard, il

sortit précipitamment et se mit à courir sans oser regarder derrière

lui.

Ce ne fut, pourtant, que partie remise, et, le lendemain, plus résolu,

il se présenta de nouveau chez M. Quinzard. Les premiers mots furent des

compliments pleins d’effusion sur les deux pièces _A ma Navette_ et _le

Livre d’Or_, qu’on avait lues dans ses prospectus, et on lui apprit

ensuite que M. Alophe se chargeait de faire son portrait gratuitement.

Avec cette bonté délicate des véritables artistes, MM. Quinzard et

Alophe, pour ne pas faire perdre de temps au pauvre tisserand, se mirent

de suite à l’œuvre, et, le soir même, Magu eut une douzaine d’épreuves

de son portrait. Sa joie fut grande: «Je suis,» écrivait-il naïvement à

sa femme, «je suis le premier tisserand, je pense, qui se soit encore

fait lithographier; on m’approuve d’avoir gardé le modeste tablier et

d’avoir voulu paraître ce que je suis effectivement, un pauvre ouvrier.»

Par un coup de la Providence, des prospectus des poésies de Magu

tombèrent dans les mains des enfants d’un entrepreneur de terrassements

du roi et chargé de l’entretien des Champs-Élysées, du même nom que le

poète; ils se souvinrent avoir entendu dire que leur grand-père était né

dans les environs de Lizy, et, après des recherches, ayant acquis des

preuves de leur parenté avec Magu, ils lui écrivirent une lettre

affectueuse et lui envoyèrent une somme de quatre cents francs pour

contribuer aux frais d’impression de son livre.

Deux ministres de l’instruction publique lui donnèrent des témoignages

de l’estime qu’ils faisaient de son talent poétique: l’un, M. de

Salvandy, lui accorda une pension de deux cents francs; l’autre, son

successeur, M. Villemain, souscrivit pour cinquante exemplaires de son

ouvrage et lui adressa la lettre suivante:

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 30 / 139 题