MAGU.

Tisserand à Lizy-sur-Ourcq.

Magu est né au village de Tancrou, canton de Lizy. Pendant trois hivers,

seulement, il reçut dans une école primaire une instruction fort

incomplète alors. Il passait l’été, comme plusieurs de ses camarades,

aussi pauvres que lui, à ramasser des pierres, moyennant un salaire des

plus minces, et à extirper des chardons dans les champs. Sorti de

l’enfance, il apprit l’état de tisserand. Poussé par un instinct secret,

Magu, à ses heures de loisir, lut avidement plusieurs almanachs des

muses et quelques autres recueils de pièces fugitives. Mais son plaisir

fut extrême quand La Fontaine tomba entre ses mains. Son penchant pour

la poésie se déclara alors par plusieurs pièces de vers qui décelaient

d’heureuses dispositions; on y trouvait de l’abondance, de la grâce et

de la facilité.

Mais, doué d’un grand sens, Magu comprit tout d’abord que, s’il se

livrait entièrement aux inspirations de sa muse, il conduisait sa

famille et lui-même à la misère. Il se livra donc régulièrement à un

travail manuel de douze heures. Et, loin que ce travail éteigne son

énergie, il semble, après qu’il l’a achevé, plus frais et plus dispos:

son imagination s’élève, son esprit s’anime, son cœur s’épanouit;

n’a-t-il pas rempli avec résignation le saint devoir d’assurer

l’existence de ses enfants? Cette pensée consolante vivifie son être; il

se livre avec abandon à l’inspiration; comme la chrysalide il subit une

métamorphose: le tisserand devient poète. L’ouvrier a aussi parfois ses

préoccupations, mais elles sont innocentes et toutes d’intérieur:

pendant que, la tête penchée sur son métier, il promène d’un mouvement

égal sa navette agile, il reçoit la visite d’une abeille, qui lui

inspire les vers suivants:

Gentille abeille qui _bourdonne_

A ma fenêtre monotone

Où jamais le soleil ne luit,

Vois-tu, dans sa retraite creuse,

Cette araignée à forme _hideuse_

De ton aile écoutant le bruit?

Plus loin de l’insecte perfide,

Le féroce instinct qui le guide,

Serait de te mettre en lambeaux;

Viens, sur ma main que je te porte;

Viens donc, je t’ouvrirai la porte;

N’approche plus de mes carreaux.

Vole rejoindre tes compagnes;

Dans nos jardins, dans nos campagnes,

L’air est pur et doux ce matin;

Tant de fleurs t’offrent leurs prémices!

Va te suspendre à leurs calices;

Enrichis-toi de leur butin.

Sauve-toi, ma petite amie;

Pars si tu n’es pas endormie;

Va, profite de la saison:

Demain il se peut que l’orage

T’empêche d’aller à l’ouvrage

Et te retienne à la maison.

C’est bien; tu comprends mes paroles;

Dans les airs maintenant tu voles,

Et tu me dois la clé des champs.

Oh! combien je voudrais te suivre!

Ici le sort me force à vivre

Loin de mes goûts, de mes penchants.

Quelles images gracieuses! quelle douceur de sentiments! quelle

résignation touchante dans cette allocution poétique!

Son talent se montre sous un autre aspect dans la réponse qu’il fait à

une pièce de vers anonyme se terminant ainsi:

Magu d’un S au bout doit reprendre l’usage;

Personne, j’en réponds, n’y mettra son veto;

Quand on en a le nom et quand on est un sage,

Pourquoi garder l’incognito?

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 27 / 139 题