Quand la nécessité, maîtresse tyrannique,
Eloigna ton vaisseau des bords de l’Armorique,
Quand ta voile s’enfla sous le vent du départ,
Quand tu mis tout ton cœur dans un dernier regard,
La coupe de tes jours te sembla trop amère;
Tu n’y vis que dégoût, infortune, misère;
Ton courage faiblit; tu ne pus espérer,
Et, détournant les yeux, il te fallut pleurer.
«Ainsi donc, as-tu dit, ainsi s’use ma vie!
»Pas un jour n’est passé sans tromper mon envie.
»Pas un toit où, le soir, je trouve à m’abriter,
»Qu’il ne faille, au matin, saluer et quitter!
»A vingt pays divers mon passé se partage;
»L’un garda mon berceau pour s’en faire un otage;
»L’autre sourit de loin avec mes jeux d’enfant;
»L’autre me salua lauréat triomphant.
»Celui-ci me voyait, adolescent encore,
»Epier sur ses monts le lever de l’aurore:
»Celui-là m’accueillait, confiant, affermi,
»Et toujours appuyé sur le bras d’un ami.
»Tous ont un souvenir où mon esprit se pose;
»Tous de mon cœur aimant ont gardé quelque chose;
»Et partout je n’ai fait qu’un séjour passager,
»Et j’ai traîné partout l’ennui de l’étranger.
»Ainsi s’en vont mes jours pleins de trames coupées,
»De liens dénoués, d’affections trompées.
»Ainsi, toujours errant, il me faudra vieillir
»Et semer en tout lieu pour ne point recueillir....
»Oh! que n’ai-je plutôt, dans ma route pénible,
»Réuni tous mes soins à me faire insensible!
»Que n’ai-je, insoucieux des passants du chemin,
»Repoussé cet ami qui me tendait la main!
»Plus sage et plus heureux dans ma courte carrière,
»Je ne tournerais point mes regards en arrière;
»Tout entier dans moi-même et n’aimant nulle part,
»Je serais sans regrets au moment du départ.»
Cependant, tout rempli de tes mornes pensées,
Bientôt tu ne vis plus nos côtes effacées,
Et moi, de ce rivage où tu m’avais quitté,
Je perdis ton vaisseau par les flots emporté.
Que mon âme fut triste et ma douleur amère!
Je perdais mon ami, mon Mentor et mon frère.
Je redisais cent fois les mots de ton adieu;
Je racontais ma perte à la nature, à Dieu.
Ta voile qui fuyait de tant de vœux suivie,
Semblait me dérober la moitié de ma vie.
J’évoquais mes beaux jours écoulés près de toi,
Et tous me répondaient et pleuraient avec moi.
Ce jour est déjà loin: le poids de trois années
A, d’un fardeau plus lourd, chargé nos destinées,
Et l’absence, toujours assise à notre seuil,
Laisse à notre amitié ses regrets et son deuil.
De loin en loin, à peine une lettre bénie
Apporte à l’un de nous une joie infinie
Et, pleine de douceur, de constance et de foi,
Dit: l’ami vit encore et se souvient de toi.
Oh! oui, souvenons-nous, souvenons-nous ensemble;
Qu’à défaut du présent, le passé nous rassemble!
Refais-moi ces récits tant de fois écoutés;
Dis-moi si tes déserts ont de grandes beautés.
N’as-tu pas des rochers, une aride montagne
Qui rappellent un peu ma mère la Bretagne?
N’as-tu pas, dans les eaux, dans les vents, dans les bois,
Entendu comme un chant qui te semblait ma voix?
Je voudrais tout savoir. Sur ta nouvelle terre
N’est-il rien qui ressemble au vallon solitaire,
Au chant de nos oiseaux, au murmure si doux
Du ruisseau qui fuyait sous des buissons de houx?....
Mêle tes orangers à mes genêts sauvages;
Mêle à tes cieux d’azur, mes cieux pleins de nuages!
Tu t’en souviens encor puisque tu les aimais.
Les annales du cœur ne s’effacent jamais.
Pour moi, fidèle ami du sol qui m’a vu naître,
Moi qui, loin de mon toit, n’ai rien voulu connaître,
Je n’ai point déserté mon indigent berceau:
Les flots bleus, les rochers, le vallon, le ruisseau,
Comme à mon cœur enfant, parlent à ma jeunesse;
Mais, ami, c’est ton nom qu’ils répètent sans cesse,
Et je sens pour nous deux une tendre pitié
Lorsque je vois l’absence où riait l’amitié.
La plus sainte union ne peut être durable;
Tout ce qui tient à l’homme est triste et misérable.
Nous ne nous rencontrons que pour nous dire adieu;
Nous fuyons dispersés par le souffle de Dieu.
L’un s’arrête et nous quitte; un autre nous devance.
Sans guide, sans soutien, on se hâte, on s’avance,
Toujours plus isolé dans l’aride chemin;
A peine se fait-on un salut de la main.
* * * * *
S’il revenait un jour!.... Il reviendra, sans doute;
De mon chaume qu’il aime il reprendra la route;
Il reviendra chantant, le front épanoui....
Dieu! s’il ne trouvait plus mon accueil réjoui!
L’hirondelle, au retour de son lointain voyage,
Revoit bien le clocher, le ciel bleu, le feuillage;
Mais, dans ces lieux charmants que le Seigneur bénit,
Revoit-elle toujours sa fenêtre et son nid?
Ami, quand, revenu des bois de la Guyane,
Tu prendras le sentier qui mène à ma cabane,
Si tu ne revois point les houx que j’aime tant,
Et dont tu demandais une branche en partant;
Si, malgré le printemps qui viendra de renaître,
Sans y trouver des fleurs, tu revois ma fenêtre,
Lorsque tu frapperas en disant:--Ouvrez-moi!
Si ma porte aussitôt ne s’ouvre point pour toi,
Si tout, en te voyant, n’a pas un air de fête,
Si l’hospitalité n’a point de table prête,
Si personne ne pleure en disant:--Te voilà!
Alors, ô mon ami, je ne serai plus là.
Prends le chemin connu qui mène au cimetière:
Consacre au souvenir une soirée entière.
Au milieu des tombeaux des pauvres sans renom,
Cherche une croix modeste où tu liras mon nom.
Pour garder mon sommeil, tu la verras penchée,
Si le délai fatal ne l’a point arrachée;
Car ce n’est pas assez pour le pauvre importun
D’être, pendant ses jours, repoussé de chacun,
Il faut, lorsque vient l’heure où sa force succombe,
Qu’il n’ait pas même à lui la place de sa tombe!
La fosse aussi s’achète et, le délai passé,
Pour un hôte nouveau l’indigent est chassé.
Qu’importe, cependant, quelle place nous donne
Cette cité des morts où l’on nous abandonne!
Que l’on jette mes os à l’un ou l’autre bout,
A l’ombre de la croix l’espérance est partout:
Partout, ami, partout, sur l’herbe ou sur la pierre,
Tu peux interroger mon âme et ma poussière,
Quelque part que je sois, je te dirai toujours:
Ami, ne pleure point; la vie est peu de jours.
Sois prêt à me rejoindre à la première aurore;
Je t’attends dans le ciel pour te chérir encore.
Dans les mêmes soleils nous devons habiter;
Nous devons nous revoir pour ne plus nous quitter.
L’ange de l’amitié, cher aux saintes phalanges,
Là-haut comme ici bas est le plus beau des anges;
Quand, de l’éternité le jour immense a lui,
Nos plus doux sentiments se confondent en lui.
L’amour, sans vains désirs, sans sexe, sans mystère,
N’est plus aux pieds de Dieu ce qu’il est sur la terre;
Mais l’amitié n’a rien qu’il lui faille épurer,
Elle remonte au ciel sans se transfigurer.
Cependant, avant d’écrire ainsi, Hippolyte avait postulé dix-huit mois
inutilement. Il avait alors beaucoup de temps à lui, et, comme il
éprouvait déjà un vague désir de poésie, il composa secrètement une
pièce de vers, qu’il envoya, secrètement aussi, à un Journal de Brest.
La pièce péchait par la forme, mais le rédacteur, homme d’esprit et de
conscience, vit dans ce premier coup d’essai comme la lueur d’un talent
futur. Il invita donc l’auteur à venir le voir pour causer de sa pièce.
Le jeune homme fut enchanté. La réception fut toute bienveillante. La
pièce en question dénotait les dispositions les plus heureuses; la
nature avait traité Hippolyte en véritable privilégié, mais..... fatal
mais! il s’y trouvait des fautes énormes contre la prosodie, voire même
probablement des fautes d’orthographe, et, pourtant, l’homme de l’art
encourageait l’enfant de la nature; il fallait travailler..... tout le
monde peut travailler... et bientôt Hippolyte, rompant les entraves qui
s’opposaient à l’essor de son génie, planerait triomphant. En termes
plus simples, le rédacteur donna des encouragements à Hippolyte, qui se
retira désespéré. Était-ce amour-propre d’auteur froissé? Peut-être bien
un peu; mais lui, moins que mille autres, devait souffrir de cette
faiblesse; car les observations du rédacteur le blessaient surtout en
vue de sa famille. Tant de rêves décevants évanouis! tant de châteaux en
Espagne renversés! Lui qui voulait surprendre sa mère et ses sœurs par
un grand succès littéraire! Et quand on parvient par son talent à forcer
la considération publique, on ne cherche plus une place avec une
constance si malheureuse! Les rôles changent..... le protecteur
s’empresse d’aller au devant du solliciteur, et la fortune, cette déesse
sauvage et insaisissable pour le malheureux, vient au devant de vous, le
visage épanoui, la parole caressante! La porte d’airain de son temple se
brise et l’élu de la poésie devient l’heureux du jour... O rêves, rêves,
rêves!!! Tombé du haut de ces illusions fortunées, le pauvre Hippolyte
se sent à peine la force de marcher... Il entre timidement dans une
église, et, se jetant à genoux, il soulage son cœur oppressé en
répandant un torrent de larmes.
Pour la première fois de sa vie, il en coûtait au malheureux Hippolyte
de revenir sous le toit de sa famille. Quand il rentra, ses sœurs
remarquèrent sa pâleur, ses yeux gonflés, son émotion mal déguisée.
Qu’était-il arrivé? Il fallut bien des détours ingénieux, bien des
instances de tendresse pour arracher le trait de son cœur encore
saignant. Mais il y avait de l’argent à la maison; vingt francs destinés
depuis longtemps à des emplettes utiles. Ces excellentes sœurs ne
pensent qu’à une chose, au chagrin de leur frère, et, dans un même élan
de tendresse, elles lui dirent: «Nous nous passerons de ce que nous
voulions acheter; prends notre argent, et fais-toi donner des leçons.» O
vertu du pauvre, ô plaisirs de l’âme, voilà de vos moments!
Ces vingt francs payèrent, en effet, trois mois de leçons. C’est donc à
ces vingt francs de ses sœurs bien aimées qu’il dut l’instruction
nécessaire de la forme; le reste il le doit à Dieu et à l’amitié.
Le premier recueil de poésies d’Hippolyte Violeau parut en 1841 sous le
titre simple de _Loisirs_. Ce fut un heureux début: sans protecteurs,
sans amis, sans annonces, ce livre, dédié à la sainte Vierge, s’écoula
rapidement. Encouragé par ce succès, Hippolyte concourut aux jeux
floraux de 1842, et obtint une violette d’or. Sa réputation s’étendait:
émue de la gloire d’un de ses enfants, la ville de Brest lui fit
présent d’une boîte contenant mille francs en or et de quelques livres.
Hippolyte dédia son second recueil de poésies à cette ville
bienveillante et éclairée, qui, par ce noble procédé, donnait un
touchant exemple.
Parmi les suffrages qui durent lui être plus particulièrement chers,
nous placerons en première ligne ceux de l’évêque de Quimper et de
l’archevêque de Lyon, qui tous les deux écrivirent gracieusement à
l’auteur, après la réception de son livre. Voici la lettre de ce dernier
prélat:
Archevêché de Lyon.
C’est avec une vive reconnaissance, Monsieur, que j’ai reçu
l’ouvrage que vous avez bien voulu m’envoyer. Ce souvenir de votre
part m’a fait d’autant plus de plaisir que j’avais lu avec
admiration les vers qui ont été publiés de vous dans plusieurs
journaux. Vous avez eu une heureuse idée de les réunir en un
volume. Il ne faut pas que les choses saintes soient profanées par
tant de choses païennes que propagent les feuilles publiques. Vos
inspirations sont trop célestes pour les mêler aux publications si
terrestres de tous les jours.
Je voudrais bien que quelque circonstance vous amenât dans nos
contrées; ce serait pour moi une grande consolation de faire votre
connaissance.
Si vous avez la permission de publier la lettre de votre évêque en
tête de vos _Loisirs_, je vous autorise aussi à y joindre la
mienne. Je fais des vœux pour qu’elle puisse vous être utile. Je
suis persuadé que les supérieurs des petits séminaires
s’empresseront de donner votre ouvrage en prix à leurs élèves,
surtout après les sages précautions que vous avez prises.
Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de mon sincère dévouement.
L. J. M. cardinal de BONALD,
archevêque de Lyon.