Passementier et chansonnier à Saumur.
Si l’on remontait à l’origine de la chanson et que l’on fît ressortir la
puissance et l’influence qu’elle a exercée sur tous les esprits et à
toutes les époques, on serait frappé des graves résultats qu’elle a
amenés dans les mœurs publiques et dans les affaires générales. _Qu’ils
chantent_, disait Mazarin, _pourvu qu’ils paient._ Il fallait bien
payer; mais comme la bourse se désemplissait, la chanson faisait
fermenter dans le cœur et dans l’esprit certains levains, qui, lors de
leur circulation, ne furent certes pas du goût des oppresseurs. Molle et
voluptueuse, elle énerve et entraîne dans la satisfaction amère des
sens; brutale, elle place le bonheur suprême dans l’anéantissement de la
raison, par l’ingurgitation du vin; frondeuse, tour à tour grave et
railleuse, elle s’immisce dans la politique, et, dans plus d’une
occasion, elle a frappé de haut et donné le coup de grâce. Mais trêve à
cette dissertation et venons-en à M. Marchand et à ses chansons.
Nous manquons de renseignements précis sur ce poète chansonnier, mais du
moins, nous savons qu’il est de Saumur, qu’il y exerce la profession de
passementier, et de plus, qu’il est musicien. C’est en 1843, qu’il
publia un volume de chansons. Dans la préface adressée à Charles Poncy,
l’illustre maçon de Toulon, M. Marchand nous apprend que son éducation
fut des plus élémentaires:
A toi mes premiers vers, mes chansons, mes pensées,
Pauvres couplets disséminés,
Peut-être à l’oubli destinés,
Partez, rimes aussi douteusement placées.
Poncy, je te l’ai dit déjà,
Jamais rien je n’appris, et j’en conviens sans honte,
D’école quelques ans à peine si je compte.
Jeune enfant, mon père abrégea
Mes leçons: il me dit: Tu sais écrire et lire,
Mon fils; tâche d’en profiter.
Tu sais bien aussi réciter:
C’est assez. A mes vœux, Charles, veux-tu souscrire?
De ton père apprends le métier.
Nos honnêtes aïeux ont poussé la navette;
De l’une à l’autre main tu sais comme on la jette;
Crois-moi, reste passementier.
Les chansons de Marchand ne sont d’aucune école, n’appartiennent à aucun
parti; elles ne relèvent directement ni de la satire, ni de la
politique; elles sont nées tout naturellement des mille petits
événements qui composent la vie de l’homme; fonds banal qui ne manque à
personne, mais qui a pris sous sa plume facile, des développements
ingénieux. Il est fâcheux pour ce jeune chansonnier de n’avoir pas
compris que les propos grivois, les froides équivoques, les jeux de
mots hasardés n’ont plu, dans tous les temps, qu’à des cœurs corrompus
ou à des esprits sans élévation. Nous ne saurions non plus trouver
plaisantes les allures décolletées et la sempiternelle forfanterie
vaudevilliste dans le couplet que nous citerons plus bas. Il s’agit de
la mort. Voici ce pauvre couplet:
Si la mort trop promptement
Vient frapper le pauvre barde,
Je lui dirai bien gaîment:
Allons donc, vieille camarde!
Du Styx je suivrai la route,
Sans regret et sans effroi;
J’aurai, je crois, nul n’en doute,
Du courage plus qu’un roi.
Nous ne savions pas, avant la lecture de ce derniers vers, que les rois
étaient particulièrement renommés par leur courage vis-à-vis de la mort
ou de _la camarde_, comme dit résolument M. Marchand. Mais, de par M.
Marchand, ce point ne saurait être mis en doute, et il nous apprend, en
outre, qu’il sera lui-même plus courageux qu’aucun d’eux. Du moins, _il
le croit_, et _nul n’en doute_, ajoute-t-il. Si nous ne craignions de
blesser M. Marchand, nous hasarderions ici un peut-être. Mais assez sur
ce couplet.
M. Marchand est jeune, badin, gai, folâtre; son imagination est vive,
ardente, vagabonde; il voit tout à travers la transparence prismatique
de ses excellents vins des côteaux de Saumur. Plusieurs poètes modernes
n’auraient pas la même excuse à donner pour le ton leste de leurs
effusions poétiques. Nous remarquons, d’ailleurs, que ce chansonnier
spirituel est particulièrement imitateur, et, à tout prendre, les
défauts que nous lui reprochons ne lui appartiennent pas en propre. Mais
l’âge et la réflexion feront justice de ces traditions routinières. Nous
lui dirons encore sans crainte, parce que notre langage est sincère, que
la vie ne doit pas être pour quelques-uns une fête et un banquet
continuels, en présence des misères et des souffrances des masses; et
que, à ce point de vue, chanter _l’amour, le vin et la folie_, c’est
chanter, à coup sûr, d’une voix fausse autant que surannée.
La poésie est une espèce d’arbre de science, sur lequel sont greffées de
nombreuses boutures, représentant les différents genres qui la
constituent, et dont chacune, sans distinction, peut donner la vie ou la
mort. Le poète doit donc, quel que soit le genre qu’il adopte, tendre à
l’utile, au moral, au charitable; autrement il manque au mandat qui lui
avait été confié par la Providence. Chantez; très bien; il faut par
intervalles de la gaîté à l’homme, mais ne soyez jamais ni grossier, ni
cynique; la morale d’Épicure n’était bonne que pour des païens.
L’arbre de poésie, tel que le font fleurir les poètes du peuple de notre
temps, ne produit que des fruits savoureux, et, dès à présent, nous y
voyons le rameau qui appartient à M. Marchand; mais, pour être plus
sain, plus vigoureux, plus vert, ce rameau doit être débarrassé des
insectes malfaisants qui pourraient le dessécher.
Marchand est plein de finesse et de mesure dans _le père Malessard_;
naïf et malicieux dans _le nouveau Propriétaire_; sensible et touchant
dans _l’Enfant de la Savoie_. Nous citerons avec plaisir deux pièces de
vers d’un genre différent, mais qui, malgré quelques négligences, font
également honneur au talent poétique du chansonnier de Saumur et à ses
sentiments: