BOUQUET DU ROI

Toi, dont la nuit des temps cache le premier âge,

Et dont avec transport j’aime l’antique ombrage,

Géant de la forêt, noble _Bouquet du Roi_,

Que l’œil du voyageur admire avec effroi;

Si le souffle inconnu, la végétale vie

Qui dans un double corps tient ta sève asservie,

Ne voile pas ton front, empreint de majesté,

Du lugubre bandeau qu’on nomme cécité;

Si tel est, en effet, le bonheur de ton être,

Patriarche des bois, tu dois me reconnaître.

C’est que depuis le jour où la main du hasard

Te créa l’ornement de l’agreste bazar,

Villageois, citadins et nobles personnages,

Nul ne fit près de toi plus de pèlerinages.

Poussé par je ne sais quel démon familier,

Qui s’empara de moi, quand j’étais écolier,

Soit que le ciel, armé des feux de la torride,

Fît du vaste empyrée une fournaise aride,

Soit qu’il se dérobât dans l’humide brouillard,

Je venais, comme on vient visiter un vieillard,

Qui, dans son ermitage, à la foule ravie

Révèle quelques-uns des secrets de la vie,

Et, d’un titre sublime à nos yeux revêtu,

De l’homme infortuné ravive la vertu.

Toi, donc, qui réunis, sous une immense écorce,

La taille, la beauté, la vieillesse et la force,

Si le ciel, un instant, infidèle à ses lois,

Favorisait ton sein d’une éloquente voix,

Quel torrent précieux de vérités sublimes

Chez les humains surpris verseraient tes deux cimes!

Que de faits jusqu’à nous ne sont pas parvenus,

Qui seraient à l’instant dévoilés et connus!

Monarque des forêts, à la forme androgyne,

Tu nous révélerais l’incertaine origine

Du Palais de nos rois et de Fontainebleau.

Ce nom fut-il celui d’un chien nommé _Bléau_,

Qui, pressé par la soif, fit, en creusant l’arène,

Jaillir les flots bruyants d’une claire fontaine?

Tu nous affranchirais de cette obscurité.

Et toi, contemporain de ma belle cité,

Es-tu le premier né de la vaste famille

Qui, sous son humble écorce, autour de toi fourmille?

Sans doute aucun rival ne vit à son berceau

Les temps où tu n’étais qu’un fragile arbrisseau.

Qu’est devenu celui qui déposa ton germe?

Quel mortel à tes jours peut assigner un terme?

D’un siècle qui n’est plus orphelin solennel,

Comme ta vieille mère es-tu donc éternel?

Oh! j’en eus la pensée, à ton air, à ta forme,

A l’immense contour de ton colosse énorme.

Cependant tu vieillis; ton front depuis longtemps

Porte l’affreux cachet du courroux des autans;

Soit que, pour conserver l’agréable et l’utile,

Tu te sois dépouillé d’une branche infertile,

Soit qu’un malin esprit t’ait livré sans vigueur

Au souffle rugissant de l’aquilon vainqueur;

De ton épais feuillage une palme superbe

D’un effroyable coup fut atteinte, et sur l’herbe

Tomba comme un débris précipité des cieux.

L’endroit qu’elle occupait afflige encore les yeux.

Mais ce léger revers facilement s’oublie,

Et ta mâle beauté n’en est pas affaiblie.

Tel on voit, dans les rangs de nos jeunes soldats,

Un héros qui, vingt ans, sous le feu des combats,

Des champs du Borysthène aux campagnes de Rome

Promena, triomphant, les drapeaux du grand homme;

Vieux, il est jeune encore et porte avec orgueil

Des traces qui cent fois l’ont dû mettre au cercueil;

Ulm, Austerlitz, Iéna, Wagram en lui respirent;

La patrie et l’honneur sont les dieux qui l’inspirent;

Le roi, les grands, l’armée et le peuple inconstant

Rendent à sa valeur un hommage éclatant.

Ainsi le poids des ans, le courroux des tempêtes,

Et le spectre hideux qui moissonne les têtes,

Ensemble t’ont porté les plus terribles coups.

Ferme comme un héros tu les a bravés tous;

Et tu règnes en paix sur ta longue avenue,

Les pieds au noir abîme, et le front dans la nue.

Oh! que n’ombrageais-tu ces bois religieux,

Dont la Fable raconte un fait prodigieux!

Aux temps où, consacré par de nombreux miracles,

Un chêne à haute voix prononçait des oracles:

Chez ce peuple, où l’erreur prodiguait les autels,

Ta gerbe eût obtenu l’hommage des mortels;

L’aigle de Jupiter, traversant l’empirée,

Eût arrêté son vol sur ta cime adorée;

Et les Nymphes des bois, aux gracieux contours,

Auraient voulu t’offrir le tribut des beaux jours.

Tous les Dieux.... mais, que dis-je, étrange conjecture!

Ne les as-tu pas vus ces dieux de l’imposture?

Non ceux que, de Byzance et du pays latin,

Pour le Dieu de Solyme a chassés Constantin;

Mais les Dieux impuissants de nos aïeux barbares;

Ces monstres adorés sous cent formes bizarres;

Divinités des Francs et des rois chevelus,

Et dont l’âge a brisé les temples vermoulus.

Certes, tu peux du moins, vieillard mélancolique,

Avoir ouï les sons de la harpe gallique,

Alors que des Romains le dernier proconsul

Renversa dans nos bois le temple d’Irminsul;

Ou bien quand des Normands la horde sanguinaire

Assiégea dans Paris Louis le Débonnaire.

Le temps a tout détruit; on n’a plus pour les bois

La vénération qu’on avait autrefois;

Les Dieux n’y viennent plus recevoir nos hommages;

On n’y voit plus errer de sanglantes images;

De ses doux attributs l’arbre est désenchanté;

Son ombre est sans terreur, son front sans majesté.

Toi seul as conservé ce sombre caractère

Qui semble recéler un effrayant mystère.

Magnifique, éloquent, bien que silencieux,

Véritable pasteur de ces sauvages lieux,

Ton aspect nous remplit de surprise et de crainte;

On hésite à percer la ténébreuse enceinte,

Où jamais en été les rayons du soleil

Ne virent folâtrer le papillon vermeil.

Et, pourtant, rien ne manque à ces belles retraites;

Tous les sites charmants chantés par les poètes,

Et ceux qu’ont reproduit les plus doctes pinceaux,

Ne sont rien, comparés à ces mouvants berceaux;

On s’y croit transporté sous la vague profonde

De ces vastes forêts des premiers jours du monde,

Quand, pour venger les cieux, la foudre, en longs éclats,

N’avait point mutilé leurs gigantesques bras.

O vieux héros des bois! ta monstrueuse tige

Aisément au rêveur fait croire ce prodige;

Soit qu’il médite, assis sous la noire épaisseur

Du hêtre, ton voisin, ton rival en grosseur,

Qui se rit de la foudre, et, dans les cieux qu’il cache,

Balance les rameaux de son triple panache,

Soit que, cherchant des lieux à l’homme plus soumis,

Il salue, en passant, ces deux chênes amis

Qui, bien que séparés par une large route,

Forment, en s’embrassant, une élégante voûte,

Et dont les troncs meurtris, vides et crevassés,

Semblent deux vieilles tours, filles des temps passés.

Tu règnes sur eux tous, vieux colosse sauvage,

Qui, pareil au palmier de l’africain rivage,

Noblement dégagé d’un branchage partiel,

Réserves tes rameaux pour les baisers du ciel.

Aussi, qui mieux que toi mérite la couronne!

La plèbe des forêts qui t’aime et t’environne,

T’a nommé justement son légitime roi,

Et les grands, tes voisins, s’inclinent devant toi!

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 19 / 139 题