Menuisier à Fontainebleau.
Une imagination vive et rêveuse, une humeur fière et inquiète, une
excessive sensibilité à l’endroit des beautés de la nature, telles
étaient les principales dispositions qui se faisaient remarquer chez le
jeune Durand, même lorsqu’il n’avait pas dépassé la limite de l’enfance.
A l’âge de quatre ans, nous le voyons déjà parcourir la forêt de
Fontainebleau pour y faire une charge de bois, souvent énorme, mais
qu’il trouvait légère, en songeant que sa pauvre mère, tout récemment
veuve, et ses jeunes sœurs, dont quelques parents prenaient soin, le
jour, et ramenaient, le soir, se réchaufferaient, grâce à sa laborieuse
excursion. A huit ans, déjà perçait en lui un sentiment de liberté qui
le rendait vagabond, inquiet et peu joueur. Il partait, le matin, avec
un morceau de pain dans sa poche, et, toute la journée, il errait dans
la forêt, cherchant des fruits sauvages, des nids d’oiseaux, tuant des
vipères, et ramassant du bois.
Cette existence tout extérieure, mélange de mouvement et de
contemplation oisive, devait indisposer l’enfant contre la règle et la
discipline d’une école. Aussi ce fut avec beaucoup de peine que sa mère
parvint à le faire entrer en pension chez M. Rabotin, aujourd’hui
employé à la mairie de Fontainebleau. Il avait dix ans et demi quand il
entra dans cette école, et il y resta à grand’peine jusqu’à l’âge de
douze ans. Cependant il remporta les premiers prix d’arithmétique et de
mémoire.
Pendant son court séjour dans ce pensionnat, le jeune Durand rapporte un
trait de caractère personnel que nous croyons devoir reproduire:
«Les enfants,» dit-il, «admis à faire leur première communion, devaient,
la veille, se mettre aux genoux du maître, en le priant d’excuser leurs
fautes et de leur donner sa bénédiction. Nous étions douze; onze vinrent
en ma présence, et sans balancer, s’acquitter de ce devoir; seul, je
refusai obstinément de me soumettre. Je n’en fis pas moins ma première
communion, au grand étonnement de mes camarades.»
«Cependant j’étais religieux à ma manière; déjà je trouvais que les
cérémonies du culte n’étaient point d’assez dignes interprètes entre la
créature et le créateur[E]. Je me reportais avec enthousiasme aux jours
où, sans connaître la portée de cet acte, à l’ombre de ma forêt, je
m’agenouillais sur le gazon, devant le soleil du soir, plein
d’admiration pour un si magnifique tableau.»
Après avoir reçu cette instruction très élémentaire, il entra en
apprentissage chez un menuisier-ébéniste de Paris. Les moments dont il
pouvait disposer se passaient en visites aux musées et en promenades au
bois de Boulogne. C’est là qu’il trouvait des objets plus en harmonie
avec ses dispositions secrètes, avec son amour pour la poésie; amour
qu’il croyait inné chez lui et qu’il couvait, dès l’âge de dix ans, sans
vouloir s’ouvrir à personne, de crainte d’être raillé.
A quatorze ans, il revint à Fontainebleau; mais déjà son imagination
exaltée, peut-être, par les merveilles des arts que Paris avait offertes
à ses yeux, le transportait, loin de son pays, à des distances
fabuleuses. Il partit pour Anvers, où il passa une partie de l’hiver de
1812. C’est là que, pour la première fois, il jouit du sublime spectacle
de la mer; c’est là sans doute que ses idées s’étendirent, s’élevèrent.
Toutefois le moment était venu où les rêves de l’imagination allaient
s’envoler dans de terribles réalités: l’armée française venait d’être
ensevelie presque tout entière dans les neiges de la Russie; les hommes
d’action devenaient les hommes de la patrie en danger. Durand résolut de
paraître parmi eux: il partit, après avoir vaincu la répugnance de sa
mère, comme volontaire dans le premier régiment des gardes d’honneur, la
ville de Fontainebleau ayant payé son équipement. Ses camarades avaient,
la plupart, beaucoup d’argent, tandis que lui n’avait pas un sou; ils
avaient reçu une brillante éducation, et lui n’était qu’un ignorant. Là,
comme à l’école, Durand attira l’attention sur lui: il composa quelques
vers héroïques, pour prix desquels il n’obtint de son capitaine qu’une
verte semonce. Mais il n’était pas homme à se décontenancer facilement,
et, dans une réponse pleine de fermeté, d’esprit et de convenance, il
démontra parfaitement que cette semonce n’était qu’un anachronisme. Le
capitaine, homme d’esprit, sans doute, lui fit la meilleure des
répliques en le nommant brigadier.
L’abdication de Napoléon, au commencement de 1814, rendit Durand à sa
mère, qui faillit mourir de joie et de saisissement en le revoyant. Il
avait vingt ans; le goût de la poésie et des voyages revint le tenter,
et, au mois de mai, il partit pour Nantes, ayant un sac plus garni de
livres que d’habits, et douze francs dans son gousset.
Jeune, ardent, passionné, il rêvait une nouvelle Odyssée, et, comme
première halte de ses courses maritimes, il avait choisi l’Amérique.
Des causes purement matérielles le réduisirent à s’embarquer seulement
pour Bordeaux. Là, il apprit le débarquement de Napoléon. Rappelé sous
les drapeaux où l’attendait le grade de sous-lieutenant dans la garde
nationale mobilisée, il partit. Les Vendéens l’arrêtèrent à
Saint-Maixent; mais, au bout de trois semaines, il fut arraché de leurs
mains par la gendarmerie. Il se remit en route et arriva à Soissons, le
jour de la bataille de Waterloo.
Après la seconde restauration, il retourna à Bordeaux. Bientôt il
parcourut tout le midi de la France, visitant tous les musées, tous les
édifices, toutes les ruines. Mais depuis longtemps le fantôme de Rome
apparaissait à son imagination ardente, et, le printemps suivant, il
prit la route de Lyon, par la Bourgogne, se dirigeant sur l’Italie, dont
il commençait à parler la langue.
Durand résida quelque temps à Genève. Aux heures où il pouvait déposer
le rabot, il gravissait le mont Salève, et, quand il en avait atteint
le sommet, il promenait ses regards investigateurs sur les horreurs
sublimes que présentent les glaciers du Mont-Blanc et rassérénait son
âme en les reportant sur les riantes campagnes situées dans la plaine.
Il traversa successivement les Alpes et le Simplon, en proie aux
émotions les plus profondes. Il y avait sans doute de la témérité à
s’aventurer sur des sentiers étroits, bordés des deux côtés par
d’affreux précipices; à pénétrer dans des forêts peuplées de loups et
d’aigles affamés; à couper le fil de torrents impétueux en ayant de
l’eau jusqu’à la ceinture; mais il puisait dans ces solitudes sauvages
une énergie surnaturelle qui élevait son cœur au-dessus de tous les
dangers.
«Qu’avais-je à craindre,» s’écrie Durand, en parlant de son voyage à
travers ces montagnes, «n’étais-je pas sous l’aile immense de la
Divinité, et même dans le ciel, puisque je voyais les nuages à mes
pieds?»
Durand se rendit ensuite à Milan; après y avoir séjourné quelque temps,
il se mit en marche pour les Apennins, d’où il aperçut les deux mers;
puis gagna Florence. En visitant la célèbre galerie de cette ville, il
lut ces mots écrits sur la porte:
_L’ingresso non è lecito agli servidori[F]._
La toilette du menuisier-voyageur était plus que modeste; aussi, à sa
seconde visite, un monsieur vint le prier poliment de sortir. En homme
qui connaît sa valeur, Durand lui répondit en latin: _Quem me esse
putas? non exeo[G]._ Aussitôt le monsieur lui fit des excuses et lui
offrit d’être son guide. Durand remercia en français, tout en refusant,
et continua de parcourir les salles comme un artiste de la nature qu’il
était.
Enfin, le 10 août, jour mémorable dans ses notes de voyage, Durand,
mourant de soif et couvert de poussière, plongea sa tête et ses mains
dans le Tibre, qui fut loin de répondre à l’image qu’il s’en était
faite. Les monuments imparfaits de Rome, les souvenirs grandioses
qu’elle évoque, et la solennelle majesté dont se revêt son existence
présente agissaient puissamment sur son imagination et le jetaient dans
de longues rêveries, auxquelles nous devrons sans doute un livre
intéressant. Mais un fait des plus vulgaires vint l’arracher à cette vie
mêlée de travail manuel, de méditation, d’étude et de poésie: la police
romaine avait pris ombrage de ses interminables promenades, même aux
heures de la plus grande chaleur, et il lui était suffisamment démontré
que Durand devait être, au moins, un personnage suspect, puisqu’il
n’était entré en Italie qu’à l’aide d’un passe-port français. En vain
Durand déploya-t-il toute son éloquence auprès de notre consul pour
prolonger son séjour dans une ville où il n’était arrivé qu’au prix de
fatigues et de privations de tout genre, ce fonctionnaire demeura
inflexible, et Durand n’obtint d’autre faveur que d’être embarqué gratis
pour Gênes, afin de retourner immédiatement en France. O pauvreté!
Ce coup imprévu ne fit pas perdre à Durand sa sérénité habituelle. Voici
en quels termes il nous raconte, avec son âme de poète, les dernières
circonstances de sa plébéïenne Odyssée:
«Cinq paoli, environ trois francs, restaient dans mon gousset. Le
bâtiment ayant relâché à Livourne, j’obtins la permission d’y travailler
quatre jours. On remit à la voile. Chemin faisant, par un temps superbe,
debout sur le pont du vaisseau, je lisais à haute voix des passages de
l’_Orlando_; puis, matelots et passagers, à qui ces lectures étaient
agréables, me priaient de partager leurs repas. Parfois nous rasions la
côte, et j’étais transporté d’admiration à l’aspect des belles forêts
qui descendent des Alpes et viennent plonger leurs vastes rameaux jusque
dans les vagues agitées.
»A Gênes, mes paoli perdirent moitié; j’allais faire l’inventaire de
mon sac... quand une vieille moustache de sergent, qui m’avait vu entrer
chez le consul français, m’aborda:--«Vous êtes français?--Oui, mon
ancien.--Avez-vous servi?--Oui, dans la garde.» Aussitôt ce brave homme
me sauta au cou, et je vis des larmes dans ses yeux. Il me conduisit
dans une maison où je restai cinq jours; il ne me venait voir que le
matin; je le vis entrer un matin, un bonnet de police à la main. «Je
vais conduire un détachement à Suze,» me dit-il, «venez avec nous; vous
aurez le billet de logement.»
»En route, il me montra sa croix dont il avait fait une épingle, car il
sortait des grenadiers de la garde. Il me pria de lui permettre d’écrire
son nom sur un de mes livres. Je lui donnai mon Ossian, et j’ajoutai à
sa signature une note qui me rappellera toujours cette circonstance. Il
se nommait Sironel. A Suze, nous nous séparâmes et j’acceptai de ce
vieux soldat une pièce de cinq francs, autant par nécessité que pour
lui en avoir une reconnaissance éternelle.»
Enfin Durand revit la France. Il avait vingt-sept ans; il ne tarda pas à
se marier. «Mon travail et celui de ma femme,» dit Durand, «ayant
amélioré notre situation, je me hasardai à reparaître le dimanche dans
cette forêt, que j’avais autrefois tant parcourue. Je ne pus revoir sans
enchantement le mont Ussi, alors que ses rocs et ses vallons sont
couverts de muguet, et que le genêt prodigue de toutes parts ses
millions de fleurs jaunes, qui semblent un voile d’or étendu sur la
verdure, et sur lequel percent çà et là de hauts buissons d’aubépine
fleurie, qui embaument l’air. Tous les souvenirs d’enfance, de liberté,
d’amour, de poésie, vinrent de nouveau s’emparer de mon cœur; je ne pus
résister à tant d’émotions: je chantai.»
Deux poèmes sont nés de ce nouveau genre de vie, ou plutôt deux poèmes
entrevus et ébauchés dans les longues pérégrinations de la jeunesse de
Durand furent alors sérieusement élaborés et appelèrent sur lui
l’attention du monde littéraire. Tous les deux appartenaient au genre
descriptif; à ce genre, d’ordinaire froid et monotone, qui, pour plaire,
doit recourir à d’ingénieux épisodes et animer un fonds terne par un vif
coloris de pinceau.
Le premier de ces poèmes, _la Forêt de Fontainebleau_, publié sous les
auspices d’hommes bienveillants et distingués par leur mérite, obtint un
véritable succès. La critique y reprendra sans doute des longueurs, des
prosaïsmes de pensée, des tournures maladroites, du décousu dans le
style. Mais il faut l’avouer, il y a bien du charme dans le premier
chant, le plus faible des quatre qui composent ce poème; et c’est avec
une douce émotion qu’on écoute ces modulations naïves d’une voix qui,
comprimée longtemps, s’essaie timidement par crainte d’irrévérence
envers l’art: c’est une satisfaction délicate que de comparer ce chant,
presque entièrement dû à l’inspiration de la nature, avec le troisième
qui brille par de grandes beautés, où le sentiment et l’art se
confondent.
Les trois morceaux capitaux de ce poème sont: _le Bouquet du Roi_ du
deuxième chant; l’_Incendie des drapeaux de la garde impériale_, et la
_Communion militaire_.
Dans _le château de Fontainebleau_, qui succéda à _la Forêt_, l’auteur
est parvenu à donner plus de variété au tour poétique; le sentiment du
rhythme s’y produit plus manifestement; la coupe des vers est plus
habile.
Le morceau suivant, intitulé _Bouquet du Roi_, adressé à l’académie
ébroïcienne, dont le siège est à Evreux, et qui compte parmi ses membres
MM. de Châteaubriand, de Lamartine, Ancelot, etc., valut à Durand une
faveur inattendue: il fut admis spontanément au nombre des membres
correspondants de cette société, qui lui fit expédier sur le champ son
brevet.