A M. VICTOR HUGO.

Poète fortuné, que la lyre a fait roi,

Je ne te connais pas et pourtant je te voi!

C’est que la pureté de tes pensers de flamme,

Infaillible miroir, reflète ta belle âme!

Mille fois gloire à toi, dont le génie ardent

Promène loin du joug son vol indépendant!

Qu’importe que, poussé par l’envie et la rage

Un flot d’écrivassiers, zoïles de notre âge,

Sous ses propres efforts accablé, haletant,

Jette des cris confus que personne n’entend!

Admire cependant une pareille haine!

Certes, avant d’entrer dans la glissante arène,

Ils se savent, au fond, impuissants à lutter;

Mais, ne pouvant te suivre, ils voudraient t’arrêter.

Il est d’autres oiseaux, espèce chamarrée,

Qui, tout surpris de voir leur caverne éclairée,

Et, ne pouvant souffler le flambeau redouté,

Qui vient leur dissiper leur chère obscurité,

Au bras qui le conduit, de leurs griffes impures,

Veulent traîtreusement faire des déchirures.

Ces sinistres hibous, à qui le soleil nuit,

Aiment à s’entourer des ombres de la nuit,

Par beaucoup de raisons, dont voici la première,

C’est qu’ils sont trop hideux montrés à la lumière.

Mais laisse-les blâmer tes sublimes portraits;

Ils les blâmeraient moins s’ils les trouvaient moins vrais.

Leur persécution ajoute à ta victoire;

Tes succès font leur haine, et leur haine ta gloire.

Oh! combien ces cœurs secs, spectres affamés d’or,

Remuant du métal qu’il nomment leur trésor,

Sont pâles à l’éclat de l’auréole sainte

Dont au-dessus d’eux tous je vois ta tête ceinte!

Poète, gloire à toi! dont la puissante main

A travers tant d’écueils soutient l’essor humain;

Qui, de ton vaste sein, d’où la flamme ruisselle,

Fais jaillir, d’un seul jet, sur tous une étincelle;

Qui, foulant du faux grand le vil sceptre brisé,

Fais relever la tête au pauvre méprisé!

C’est que tu sais fort bien, toi, poète équitable,

Que le _petit_, souvent, est le grand véritable....,

Et que, sur son grabat, à l’heure de l’adieu,

S’il n’a l’appui de l’homme, il a l’appui de Dieu.

Périsse le mortel aux entrailles de pierre,

Qui peut du malheureux repousser la prière!

Ou bien qui, lui jetant un denier regretté,

Le fait plus par orgueil que par humanité!

J’aime les malheureux. Répondez, âmes vaines,

D’autre sang que le leur coule-t-il dans vos veines?

Qu’avez-vous de plus qu’eux pour vous en prévaloir?

Plus bas est placé l’homme, et plus il a d’espoir.

Or, puisque c’est ainsi que l’équité suprême

Fait que l’espoir d’un bien vaut mieux que le bien même,

Donc je préférerais, quoi qu’on en dise, moi,

Etre, s’il le fallait, un mendiant qu’un roi.

Car un roi, fît-il mettre un quart du monde en cendre,

Sans espoir de monter, est sujet à descendre:

Sur le faîte grimpé, comme sur un perchoir,

Et, pour avoir vu trop, il n’a plus rien à voir.

Tel est un voyageur qui, sur une montagne,

S’est élancé d’un bond pour mieux voir la campagne;

Sur le sommet aigu planté superbement,

Il ne peut opérer le moindre mouvement;

Comme sur un pivot, tournant en équilibre,

Le sot, pour être haut, a cessé d’être libre.

Rien ne lui plaira plus, s’il redescend en bas,

Et l’abîme l’attend s’il fait de plus un pas.

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 15 / 139 题