GONZALLE,

Cordonnier à Reims.

Né à Reims, de parents pauvres, Gonzalle s’appliqua de bonne heure à

cultiver son intelligence. Il apprit promptement à lire et à écrire chez

les Frères. Il fut conduit à Paris, à l’âge d’environ sept ans. Son goût

décidé pour l’étude ne fit que s’accroître dans la société intime de sa

mère, qui, toute femme du peuple qu’elle était, lui faisait lire près

d’elle Homère, Thucydide, Tacite, Montesquieu, Corneille, Racine, et

quelques poètes modernes. C’est sous ces nobles et grandes influences

que se développèrent les dons précieux qu’il avait reçus de la nature.

A douze ans, Gonzalle perdit sa mère. Pour ces deux âmes d’élite qui

avaient vécu dans une si étroite communion d’idées et de sentiments, la

séparation fut terrible. Sans doute, pendant sa maladie, qui fut longue

et douloureuse, la pauvre femme vit se dresser devant elle, comme un

fantôme, l’avenir de son fils; elle s’accusa d’imprudence, peut-être,

pour avoir découvert l’arbre de la science à cet enfant pauvre et sans

appui. Dans son agonie, elle recommanda l’orphelin au jeune médecin qui

la soignait. Le médecin par bonheur était sensible et généreux[B]. Il

promit à la mourante de veiller sur son enfant.

Le docteur destinait son jeune protégé à une profession libérale, mais,

mieux inspiré, celui-ci comprit qu’il devait avant tout, apprendre un

état. Il eut une véritable vocation pour celui de passementier. Il fut

donc mis en apprentissage, d’après sa volonté formelle. Un an s’était à

peine écoulé qu’une violente maladie de poitrine mit ses jours en

danger. Les secours de l’art et les soins les plus tendres lui

conservèrent la vie; mais, peu de temps après, son ami, son bienfaiteur,

son second père, M. Savatier descendait lui-même au tombeau.

La douleur de Gonzalle fut poignante; il restait seul, après ce second

coup. Sa santé était, d’ailleurs, trop affaiblie pour qu’il pût

continuer son état de prédilection. Que faire alors? Il se présenta une

occasion pour celui de cordonnier, qu’il n’aimait pas. Il fallut être

cordonnier.

C’est à cette époque de sa vie que Gonzalle comprit parfaitement quels

obstacles sans cesse renaissants suscitait au travail purement

mécanique le travail de la pensée. Il travaille, sans doute, car la faim

est là avec son ardent aiguillon; mais l’ouvrier s’occupe-t-il avec goût

de son état? Se pique-t-il d’y introduire des améliorations et des

perfectionnements? Non, car l’homme d’intelligence revendique ses

droits; dès que la besogne du jour est terminée, Gonzalle parcourt avec

empressement les champs incommensurables des sciences, des lettres et

des beaux-arts, sans qu’il y ait la moindre place dans son esprit pour

le cuir, l’alêne et le tranchet.

Quand l’ouvrier a eu une longue veine de travail, il peut, avec une

stricte économie et une tempérance exemplaire, parvenir à faire quelques

légères économies; mais le plus beau trésor pour Gonzalle, c’est

l’instruction; l’instruction vaste, sans bornes. Aussi, dès qu’il a

quelques francs, il achète des livres qu’il ne peut lire qu’en prenant

sur son sommeil, et, quand il manque du nécessaire, il les revend à vil

prix. Ce manège mainte et mainte fois répété, orne son esprit aux dépens

de sa bourse et de sa santé. Plus de mille volumes passèrent

successivement par ses mains.

Epuisé par ces études incessantes, Gonzalle, dans le cours de deux ans,

alla expier trois fois sur un lit d’hôpital son irrésistible penchant.

Il comprit qu’un grand sacrifice lui était commandé: qu’il fallait

quitter Paris. Moins excitée, dans la province, sa soif de savoir

s’éteindrait peut-être; et puis, pour arriver au lieu qu’il avait

choisi, il fallait faire quatre cents lieues! Que de milliers d’objets

nouveaux allaient recréer sa vue! que d’impressions sans cesse

renouvelées! La nature de l’homme est si mobile! Et puis la fatigue de

la route; puis encore la difficulté des occasions; tout cela réuni

pouvait amener telles modifications dans son être qu’il fût, en fort peu

de temps, tout à fait méconnaissable. Vaines espérances! nouvelle robe

de Déjanire, la science ne cessa de le dévorer pendant ses longues

pérégrinations. Découragé, il revint dans sa ville natale, où de

nouveaux efforts pour étouffer le démon de la poésie furent également

inutiles. Vaincu dans ce duel fatal, le jeune athlète tira de son cœur

ulcéré ces vérités amères:

L’homme, en son âge mûr, comme aux jours de l’enfance,

A besoin d’ignorer..., même son ignorance!

Quand, fière de ses lois, fruits d’un stérile orgueil,

Notre société, plus froide qu’un linceul,

Ne veut pas tenir compte au penseur prolétaire

Du mal _qu’on ne fait pas_ et que l’on _pourrait faire_,

Sophistes, beaux parleurs, philanthropes fiévreux,

Laissez-nous l’ignorance ou rendez-nous heureux.

* * * * *

L’ignorance amplement jouit de l’existence,

Tandis que le mérite, en proie à l’indigence,

Bien souvent du tombeau franchit le noir portail,

Moins usé par les ans qu’usé par le travail.

Ces pensées désolantes mais justes se produisent avec plus de force

encore dans les vers suivants:

L’étude a son ivresse, ivresse qui fait mal;

Souvent sa coupe d’or n’est qu’un froid lacrymal!

Que me sert d’admirer, au gré de ma pensée,

Zoroastre, Brahma, Moïse et Confutzée!

D’aimer entendre Homère exalter ses héros,

Ainsi qu’Anacréon chanter l’antique Eros!

De voguer avec Cook sur des mers inconnues,

Ou de suivre Képler jusqu’au delà des nues?

Avec ce don puissant, ai-je plus de bonheur

Que le simple ouvrier qui ne sait que son cœur?

Non! Son sommeil est calme et le mien plein d’orages.

Mes jours les plus heureux ne sont pas sans nuages;

Quand mes sens sont muets, mon cœur est agité;

Il n’est jamais pour moi de douce oisiveté,

Car la faim sait troubler, par sa fièvre nerveuse,

Du poète en travail l’oisiveté rêveuse!..,

* * * * *

Pour nous, déshérités, nous, moins qu’un grain de paille,

L’étude, ô fils du peuple, est un champ de bataille,

Où, bien souvent, nos jours sont comptés pour des ans;

Tant nos illusions y durent peu d’instants!

Mais le poète n’est pas toujours triste et sombre; quand l’amour

l’inspire, ses vers sont empreints d’une grâce, d’une fraîcheur, d’une

vérité de sentiment, qui rappellent Properce et Tibulle.

Il dit quelque part:

Je t’aime comme un lis est aimé de l’abeille;

J’aime à te voir sourire et pleurer tour à tour;

Je t’aime quand je dors, je t’aime quand je veille;

La vie est, à vingt ans, un poème d’amour.

Une pièce remarquable, intitulée la jeune fille mourante, nous dévoile

toute la tendresse de son âme. Nous en citerons quelques strophes:

Mourir! et pauvre fleur, je ne fais que d’éclore!

O mort, fuis loin de moi, ton nom seul me fait peur!

Sans me laisser vieillir, laisse-moi l’innocence...

A peine ai-je effleuré la coupe du bonheur!

Je ne veux pas mourir sans avoir vu l’automne

Egrener sur mes pas le reste des beaux jours,

Sans me sentir au front, pour dernière couronne

Ces fleurs qui, de l’été, sont les derniers amours.

Jours d’espoir, jour d’amour, pourquoi passer si vite?

Quand on sent son cœur battre et ses sens éveillés,

Le bonheur, avec vous, semble prendre la fuite;

Ingrats! on vous sourit, et déjà vous fuyez!

Vous fuyez!... avec vous ma fragile jeunesse,

Sans avoir pu fleurir et porter de doux fruits,

Sans troubler du Léthé l’oublieuse paresse,

Dans ses flots nébuleux va se perdre sans _bruits_!

Ralentissez vos pas, que je me sente vivre;

Enfant d’un doux soleil, laissez-vous attendrir!

De ma vie assez tôt se fermera le livre.

Si jeune, j’aime encore et ne veux pas mourir!

Mais le trait caractéristique de son talent, c’est l’abondance de la

pensée mise en relief par une forme vive et pittoresque:

La VIE, a dit Pindare, est le rêve d’une ombre.

Avec la pauvreté, ce rêve est froid et sombre,

Même lorsque l’étude échauffe notre cœur:

Pauvres, que sommes-nous? Un zéro sans valeur.

Pour les cœurs pleins des feux d’une sublime fièvre,

Il n’est plus de Mécène, il n’est plus de Penthièvre:

Les talents malheureux sont partout méconnus,

S’ils ne savent flatter d’insolents parvenus;

Car, hélas! pour prouver qu’on n’est pas sans mérite,

Il faudrait d’un seul jet faire une œuvre d’élite.

On est jeune.... qu’importe! Eh! qu’étiez-vous, pédants,

Quand vous n’aviez aussi que vingt et quelques ans?

Quoi de sublime en vous pouvait alors surprendre?

Mais l’auteur de _Cinna_ l’est aussi de _Clitandre_....

Jeune ami, voilà l’homme en son état normal.

Essaie à démêler le bien avec le mal;

Je n’ai point de conseils à te donner à suivre;

Mais, en lisant ces vers, tu peux apprendre à vivre.

Conseiller est un droit qu’il nous faut acheter.

Qu’un Mécène conseille, on aime à l’écouter;

Le moindre de ses mots est pour nous un oracle;

Plein de reconnaissance, il n’est aucun obstacle

Qui nous puisse acquitter; car on croit, en ce jour,

Acquitter une dette et d’honneur et d’amour.

Un mot est bien souvent la clef d’une satire,

Et ce mot, bon Eugène, essayons de le dire:

Pour croire à la vertu, quand le cœur reste froid,

Il faut le voir de près et le toucher du doigt.

L’homme est toujours enclin, quand le malheur l’opprime,

A l’incrédulité de l’apôtre Dydime;

Car, trompé si souvent, il craint de l’être encor;

Le doute est quelquefois un utile mentor.

Gonzalle a été très varié dans ses poésies, mais sans parti pris à

l’avance, et l’inspiration se fait sentir au même degré dans les

morceaux les plus opposés.

Nous donnerons comme dernière citation la pièce de vers intitulée: _Une

salle d’asile à Reims_, parce qu’elle a quelque rapport avec le sujet

principal de notre livre:

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 16 / 139 题