nous avons publiée à ce sujet, il y a quelques années[381], nous
avons soutenu que le roi des Francs avait dû prendre gîte au palais
épiscopal habité par saint Remi, et situé près de la cathédrale,
sur l'emplacement de l'archevêché actuel. C'était là peut-être que
se trouvait, à l'origine, la demeure des gouverneurs romains, qui
avaient fixé leur résidence à Reims, dès le temps de Strabon[382].
L'évêque, devenu de bonne heure, à Reims en particulier, le personnage
le plus important de la cité, a pu, au déclin de l'empire, prendre la
place du gouverneur et s'installer dans son palais. On a découvert,
à diverses reprises, dans les terrains de l'archevêché, des vestiges
assez importants de constructions romaines. Au dix-septième siècle,
quand on rebâtit,--hélas! dans le goût de l'époque,--la façade du
palais, on découvrit à cinq ou six pieds de profondeur, en creusant
des fondations, un pavé en mosaïque, et dans le voisinage, nous
dit-on, «des fourneaux souterrains,» c'est-à-dire les restes d'un
hypocauste[383]. Des travaux, exécutés en 1845, firent mettre de
nouveau au jour une assez belle mosaïque, qui a été transportée dans
l'une des chapelles de la cathédrale[384]. Ces trouvailles, sans
apporter une preuve bien certaine, fournissent à notre hypothèse une
présomption favorable. L'existence d'un édifice important par lui-même
et par les souvenirs qui s'y rattachaient, n'a peut-être pas été
étrangère au choix que fit l'évêque saint Nicaise de cet endroit pour
y élever, au commencement du cinquième siècle, son église cathédrale,
_in arce sedis ipsius_,--ce sont les expressions mêmes dont se sert
l'auteur de la vie de ce prélat[385].
[Note 381: En 1896, dans le _Clovis_ de M. Kurth, appendice II, p.
616 à 628, et dans les _Travaux de l'Académie de Reims_, t. XCVII, p.
269 à 291.]
[Note 382: L. IV; voy. Cougny, _Extraits des auteurs grecs
concernant la géographie et l'histoire des Gaules_, t. I, p. 128.]
[Note 383: Note de Lacourt, chanoine de Reims, dans Varin,
_Archives administratives de Reims_, t. I, p. 724; Tarbé, _Reims_, p.
306.]
[Note 384: Ch. Loriquet, _La mosaïque des Promenades et autres
trouvées à Reims_, dans les _Travaux de l'Académie de Reims_, t. XXXII
(1862), p. 117, et pl. 3, fig. 4 et 5.]
[Note 385: _Vita sancti Nichasii_, ms. de la bibliothèque de Reims,
K 792/772 (XIIIe siècle), fol. 3 rº.]
Ainsi, suivant toute vraisemblance, saint Remi a eu sa résidence
épiscopale à proximité de cette église, et il est permis de supposer
que Clovis a pu être son hôte. Cette tradition a été suivie par ses
successeurs dans la suite des âges; lorsqu'ils venaient à Reims, c'est
à l'archevêque qu'ils demandaient l'hospitalité. Tel était l'usage des
rois capétiens; on a un diplôme de Louis VII, de l'année 1138, daté du
palais du _Tau_, ou palais de l'archevêché[386]; on lui donnait alors
ce nom, à cause de sa salle principale qui rappelait, paraît-il, par la
disposition de son plan, la forme de cette lettre de l'alphabet grec.
Jusque dans les temps modernes, les souverains ont conservé l'habitude
de loger à l'archevêché; ils y avaient leurs appartements, destinés
surtout à les recevoir au milieu des pompes et des cérémonies de leur
sacre.
[Note 386: «Actum Remis publice in palatio Tau.» Original aux
archives de Reims, fonds de l'abbaye de Saint-Denis, liasse 1; Varin,
_Archives administratives de Reims_, t. I, p. 293.]
Hincmar, dans sa _Vita Remigii_, nous raconte que le saint évêque
eut avec Clovis, en la nuit qui précéda son baptême, un entretien où
il acheva de l'instruire des vérités de la religion. Cette entrevue
aurait eu lieu dans un oratoire consacré à saint Pierre, attenant à la
chambre du roi, «oratorium beatissimi apostolorum principis Petri,
cubiculo regis contiguum[387].» Nous n'avons pas à examiner si ce
trait a un caractère historique. L'auteur a-t-il, en vue de la mise en
scène, hasardé certaines conjectures et donné sur quelques points de
détail un peu trop libre cours à son imagination[388]? L'entrevue de
Clovis n'est rapportée par aucun autre chroniqueur; on ne la trouve
que dans la vie de saint Remi composée par Hincmar; or, cette vie est
remplie de fables, _fabulis respersa_, suivant l'expression sévère,
mais rigoureusement exacte, des Bollandistes[389], et tout ce qui
vient de cette source est justement suspect. Toutefois, nous croyons
plutôt que l'illustre prélat s'est inspiré ici d'une tradition locale
qui rattachait le souvenir de Clovis à l'oratoire de Saint-Pierre. Il
y avait à Reims, de son temps, plusieurs églises et chapelles dédiées
au prince des Apôtres. C'était le vocable d'une chapelle située
précisément dans l'enceinte de l'archevêché, et dont l'existence à
cette époque nous est confirmée par le témoignage de documents très
précis.
[Note 387: «Sed et rex... cum ipso et venerabili conjuge, in
oratorium beatissimi apostolorum principis Petri, quod... cubiculo
regis contiguum erat, processit.» Ch. IV, 58, _AA. SS. Boll._, octobre,
t. I, p. 146. Hincmar, un peu avant (57), représente la reine Clotilde
en prière, _in oratorio sancti Petri juxta domum regiam_.]
[Note 388: Hincmar se faisait une idée assez singulière de la
manière dont on doit écrire l'histoire: «Vera est lex hystoriæ, dit-il,
simpliciter ea quæ, fama vulgante, colliguntur, ad instructionem
posteritatis litteris commendare.» _Ibid._, p. 132.]
[Note 389: _Ibid._, p. 131.]
Hincmar lui-même semble y faire allusion dans une lettre aujourd'hui
perdue, mais dont l'analyse nous a été conservée par Flodoard, lettre
de reproches adressée à un certain Rodoldus, qui avait indûment permis
à d'autres prêtres de célébrer la messe «in quadam capella basilicæ
cortis ecclesiæ subjecta[390]». Cette désignation n'est pas très
claire, et a prêté à différentes interprétations[391]. Nous pensons
que la _cortis ecclesiæ_ est bien le palais attenant à l'église
métropolitaine. Il ne faut pas s'étonner de voir employer ici le terme
de _basilica_; réservé plus tard à des édifices importants, il n'avait
pas primitivement une acception aussi restreinte, et s'appliquait
parfois à de fort modestes chapelles[392].
[Note 390: «... Pro eo quod incaute solverit quod ipse presul
canonice obligaverit, et aliis presbiteris missam celebrare permiserit
_in quadam capella basilicæ cortis ecclesiæ subjecta_.» Flodoard,
_Historia Remensis ecclesiæ_, t. III, chap. XXVIII, ap. _Monumenta
German. hist._, t. XIII, p. 552. Cette expression de _subjecta_ ne
désignerait-elle pas ici une chapelle basse située sous la chapelle
principale, disposition que nous retrouverons au treizième siècle dans
la chapelle du palais?]
[Note 391: Dans l'édition de Flodoard publiée en 1854 par
l'Académie de Reims, M. Lejeune a traduit par «une chapelle dépendante
de l'église de Bazancourt» (t. II, p. 394). Bazancourt, village de
l'arrondissement de Reims, s'appelait, en effet, _Basilica Cortis_ au
moyen âge, mais il est douteux qu'il en soit question ici.]
[Note 392: Martigny, _Dictionnaire des antiquités chrétiennes_, p.
79.]
Flodoard nous apporte aussi sa part de renseignements sur l'oratoire du
palais; il le connaissait d'autant mieux qu'il le desservait en qualité
de chapelain. C'était alors une crypte, une chapelle souterraine que
l'archevêque Ebbon avait fait construire «opere decenti», en l'honneur
de saint Pierre et de tous les saints, avec d'autres bâtiments annexes,
destinés à renfermer les archives de l'église de Reims[393]. Cette
construction est celle qu'a connue également Hincmar; elle avait été
rétablie peu d'années avant lui par le prélat qui l'avait immédiatement
précédé sur le siège de saint Remi.
[Note 393: «Archivum ecclesiæ (Ebo) tutissimis ædificis cum cripta
in honore sancti Petri, omniumque apostolorum, martirum, confessorum ac
virginum dedicata, ubi Deo propitio deservire videmur, opere decenti
construxit.» Flodoard, _Hist._, l. II, chap. XIX, _Mon. Germ._, t.
XIII, p. 467.]
Au commencement du treizième siècle, tandis qu'on jetait les fondements
de notre admirable cathédrale, on résolut en même temps de rebâtir de
fond en comble la chapelle de l'archevêché. Le nouvel édifice, qui a
heureusement survécu à toutes nos révolutions, est un chef-d'œuvre
de goût et d'élégance, dû probablement à Jean d'Orbais, le premier
architecte de Notre-Dame de Reims[394]. Suivant une disposition qui
se rencontre fréquemment au moyen âge dans les chapelles des palais
et des châteaux, dans la Sainte Chapelle de Paris, par exemple, on
lui a donné deux étages. La chapelle supérieure, aux légers arceaux
et aux voûtes élancées, était réservée aux archevêques et aux membres
du clergé attachés à leur personne; l'étage inférieur, plus simple,
moins orné et en partie souterrain, était affecté aux gens de service
et aux officiers subalternes. Cette chapelle basse était restée sous
le vocable de saint Pierre. Un manuscrit liturgique, écrit vers la fin
du treizième siècle[395], mentionne une procession que l'on faisait le
mercredi des Cendres «in capellam archiepiscopi inferiorem, scilicet
_in oratorium sancti Petri_», et où l'on chantait des antiennes en
l'honneur de cet apôtre[396]. On remarquera ici ces mots d'_oratorium
sancti Petri_; ils semblent être une réminiscence du texte d'Hincmar,
qui n'a peut-être pas été sans influence pour la conservation de ce
vocable.
[Note 394: _Bulletin archéologique du Comité des travaux
historiques_, 1894, p. 26, note.]
[Note 395: Bibliothèque de Reims, nº 327 (anc. C 174/185). La fête
de saint Louis y est déjà indiquée, ce qui fixe sa date à la fin du
treizième siècle. Les caractères de son écriture ne permettent pas de
le rajeunir davantage.]
[Note 396: «... Datis cineribus, incipit cantor antiphonam
_Inmutemur_, et hanc decantantes ordinate procedunt in capellam
archiepiscopi inferiorem, scilicet in oratorium sancti Petri...
Introitu capelle canitur antiphona _Tu es pastor_... Qua finita,
procumbunt ad orationem..., quousque tacite decurrerint VII psalmos
penitentiales. Quibus finitis, presbyter dicit: _Et ne nos inducas_...
Postea dicit orationem de sancto Petro; qua finita, canitur in eodem
reditu hec antiphona: _Quodcumque ligaveris_, que incipitur a cantore.»
(Fol. 15 vº.) M. le chanoine Ul. Chevalier a publié récemment ce texte
(_Bibliothèque liturgique_, t. VII, _Ordinaires de Reims_, p. 113).
Il se retrouve avec quelques variantes dans un ordinaire du douzième
siècle, conservé au Musée britannique (_Ibid._, p. 274).--Cf. Mabillon,
_Annales benedictini_, t. II, p. 422.]
La même mention est reproduite, à peu près en termes identiques, dans
un processionnel imprimé à Reims en 1624, par ordre de l'archevêque
Gabriel de Sainte-Marie[397]. A cette époque, la chapelle était encore
consacrée à saint Pierre, et l'usage de la procession s'est conservé
jusqu'à la fin de l'ancien régime[398].
[Note 397: Fol. 35 vº.]
[Note 398: Les cérémonies de cette procession figurent encore dans
le processionne imprimé à Reims en 1780 par ordre de l'archevêque, Mgr
de Talleyrand-Périgord (Propre du temps, p. 61).]
Ainsi, il y a là une tradition constante qui nous permet de
reconnaître, dès une date fort ancienne, l'existence, dans le palais
de l'archevêché, d'une chapelle de Saint-Pierre, dont le titre s'est
perpétué à travers les siècles, malgré bien des changements et des
reconstructions successives.
Ici nous devons nous arrêter un instant devant une assertion étrange,
qui mériterait peu d'attention, si elle ne trouvait encore dans le
public trop de personnes disposées à l'accueillir. La crypte actuelle
de l'archevêché serait l'oratoire même où saint Remi aurait catéchisé
Clovis. Cette opinion s'est produite surtout, il y a une soixantaine
d'années; des écrivains rémois, très populaires, lui ont prêté leur
appui et ont contribué à la répandre[399]. On était alors sous
l'inspiration du romantisme; on avait l'amour du pittoresque, et l'on
sacrifiait aisément la prose de l'histoire à la poésie de la légende.
Ces voûtes mystérieuses, ce demi-jour de la chapelle souterraine, ces
vieux murs noircis, semblaient un cadre merveilleusement approprié à
la scène retracée par Hincmar. On savait que cette chapelle avait été
dédiée à saint Pierre; on n'en demandait guère plus, et la conjecture
fut bientôt mise en circulation. Nous devons dire à la décharge de nos
auteurs que la crypte était alors une cave remplie de décombres, et
qu'ils n'ont pas eu peut-être la faculté de l'examiner de très près.
Depuis ce temps, on l'a déblayée; elle est devenue accessible, et,
d'autre part, l'archéologie a fait beaucoup de progrès. Aujourd'hui on
ne saurait y voir un oratoire de l'époque mérovingienne sans montrer
la plus profonde incompétence. Il est certain qu'il n'y a pas dans la
chapelle basse de l'archevêché une seule pierre antérieure au treizième
siècle[400]; elle est absolument contemporaine de la gracieuse chapelle
qui la surmonte, et elle a été bâtie en même temps et d'un seul jet.
Il n'est pas bien sûr non plus qu'elle occupe la place exacte de
l'oratoire ancien, tant le palais archiépiscopal a subi de remaniements
et de modifications dans le cours des âges; mais elle a hérité de son
vocable, et cela probablement par une tradition non interrompue. Ce
sont là pour elle des titres de noblesse suffisants.
[Note 399: L. Paris, _Chronique de Champagne_, t. III (1838), p.
127 à 130; Tarbé, _Reims_ (1844), p. 315. Ces auteurs ont été réfutés
par M. Amé, dans sa notice sur la chapelle de l'archevêché de Reims,
_Annales archéologiques_ de Didron, t. XV (1855), p. 214 et suiv.]
[Note 400: _Bull. archéologique_, 1894, p. 29, note.]
Donc, tout en rejetant les fantaisies imaginées vers 1840, nous avions
pensé qu'Hincmar, en parlant du logement de Clovis, avait eu en vue le
palais occupé par saint Remi, et qu'il faut placer dans cette antique
demeure _l'oratorium Sancti Petri_ et le _cubiculum regis_, voisin de
l'oratoire. Ce serait par conséquent à l'archevêché, ou du moins à
son emplacement, que se rattacheraient ces vieilles traditions et ces
souvenirs du séjour du roi, à la veille de son baptême.
Telles étaient les conclusions qui résultaient de nos premières
recherches, et que nous avions exposées dans le travail cité
précédemment[401]. Elles ont été combattues depuis par le R. P. Jubaru,
dans un très intéressant mémoire qu'il a fait paraître dans les _Études
religieuses_ sur le lieu du baptême de Clovis[402]. L'auteur de cette
notice, qui a fait preuve d'une érudition solide et d'un esprit fort
judicieux, a apporté dans cette discussion des arguments dont nous
ne saurions nous dissimuler la valeur. Sans doute, il ne nous semble
pas être arrivé à une certitude absolue; pour des événements si
lointains et si obscurs, avec le peu de renseignements que les sources
historiques nous fournissent à leur sujet, on est réduit forcément
aux conjectures. En réfutant notre opinion, le P. Jubaru n'a pas tenu
assez compte, à notre sens, de l'oratoire de Saint-Pierre du palais
archiépiscopal, dont l'existence est attestée, comme nous l'avons vu,
pour une époque assez reculée. Nous persistons à croire que notre
hypothèse n'est pas insoutenable, et qu'il y a toujours de bonnes
raisons en sa faveur. Mais d'autre part, celle qu'a émise notre savant
contradicteur est très plausible, et s'appuie sur un ensemble de
preuves qui méritent un sérieux examen. On a donc le choix entre les
deux opinions en présence; elles peuvent se défendre l'une et l'autre.
Nous devons avouer toutefois qu'après mûr examen, nos préférences vont
plutôt maintenant à celle du P. Jubaru, pour des motifs que nous allons
énoncer.
[Note 401: Voyez le _Clovis_ de M. Kurth, appendice, p. 619 et
suiv.]
[Note 402: _Clovis a-t-il été baptisé à Reims?_ dans les _Études
religieuses_ des Pères de la Compagnie de Jésus, t. LXVII (1896), p.
292 à 320.]
Cette opinion a été proposée pour la première fois au dix-huitième
siècle par l'abbé Lebeuf. Dans une de ses savantes dissertations[403],
cet érudit prétend qu'il y avait à Reims un palais royal d'où Clovis
sortit pour aller au baptistère, et que «c'était l'ancien palais
des empereurs romains», résidence de Valentinien Ier, qui y rendit
plusieurs décrets dont le texte nous a été conservé dans le code
Théodosien[404]. Les décrets en question sont datés du 27 janvier, du
13 février et du 29 mars 367; ils nous montrent que Valentinien a bien
en effet séjourné à Reims durant les premiers mois de cette année.
[Note 403: _Dissertation sur plusieurs circonstances du règne de
Clovis_, Paris (1738), p. 10 et 11.]
[Note 404: Marlot, _Metrop. Remensis historia_, t. I, p. 43; cf.
_Hist. de la ville de Reims_, t. I, p. 554.]
Plus tard, Clovis et ses successeurs ont pu occuper à leur tour la
demeure impériale. Le fils de Clovis, Thierry Ier, paraît avoir
habité Reims[405]; Sigebert Ier, neveu de Thierry, y avait établi le
siège de son gouvernement, au témoignage de Grégoire de Tours[406].
Le séjour permanent d'un roi suppose l'existence d'un palais; Reims,
qui conservait encore des restes de son antique splendeur, avait pu
aisément offrir aux princes mérovingiens un abri parmi les monuments
qui avaient été élevés du temps de l'empire. Le palais destiné aux
empereurs était tout désigné pour leur servir de résidence; c'est là
sans doute qu'ils s'étaient fixés et qu'ils tenaient leur cour; c'est
bien, nous dit-on, la «_domus regia_» désignée par Hincmar, le lieu où
Clovis a passé la nuit qui précéda son baptême.
[Note 405: Marlot. _Metr. Rem. hist._, t. I, p. 175.]
[Note 406: «... Sigiberto quoque regnum Theuderici, sedemque habere
Remensem.» L. IV, ch. XXII. Voy. D. Bouquet, _Rec. des historiens de la
France_, t. II, p. 214, note e.]
Mais en quel endroit se trouvait ce palais? On a pensé qu'il devait
être voisin de la porte Basée, l'antique _porta Basilica_, l'une des
entrées principales de la ville. Cette porte, détruite seulement au
dix-huitième siècle, était à l'origine, comme la porte de Mars qui a
eu un meilleur sort et subsiste encore aujourd'hui, un arc de triomphe
érigé, dans des temps prospères, à l'entrée de la cité, au point de
départ des grandes voies qui reliaient Reims aux autres villes de la
Gaule[407]. A la fin du troisième siècle, sous la menace des invasions
barbares, on se vit forcé, pour faciliter la défense, d'abandonner
les faubourgs et leurs opulentes villas, de rentrer dans les étroites
limites de l'ancienne cité, et d'entourer cet espace restreint d'une
ceinture de remparts. L'arc de triomphe de la _porta Basilica_ devint
une porte fortifiée de la nouvelle enceinte[408]. Cette position était
très importante; elle donnait accès à la _via Cæsarea_, l'une des voies
les plus notables de la région; elle jouait dans la protection de la
ville un rôle capital. Il n'est pas étonnant qu'un palais ait été élevé
en ce lieu et compris dans ce système défensif. On connaît ailleurs
d'autres exemples analogues: c'est ainsi que la _porta Nigra_ de Trèves
a été également transformée en palais. Au moyen âge, la tradition s'est
conservée, et l'on a, de même, construit des châteaux aux portes des
villes: sans quitter Reims, nous pouvons citer la demeure féodale des
archevêques, construite au douzième siècle pour commander la porte de
Mars[409].
[Note 407: Voy. notre notice sur _Les Portes antiques de Reims_,
dans les _Travaux de l'Académie de Reims_, t. LXV (année 1878-79), p.
442 et suiv.]
[Note 408: Elle portait aussi le nom de _porta Collaticia_, qui
paraît répondre à l'expression de _porte coleïce_ dans l'ancienne
langue française, et qui désigne une porte munie d'une herse (_ibid._,
p. 444).]
[Note 409: Le château de Porte-Mars a été probablement bâti par
l'archevêque Henri de France, d'après une chronique citée par Marlot,
_Metr. Rem. hist._, t. II, p. 401.]
Des fouilles faites à différentes époques dans les terrains voisins
de la porte Basée ont révélé la présence de substructions romaines
assez considérables. Quand on a creusé près de la muraille antique les
fondations des bâtiments de l'université et du séminaire, on a trouvé
des débris de sculpture, des pans de murs incrustés de marbre et des
restes de mosaïques[410]. Partout, dans ces environs, les vestiges
antiques abondent et décèlent l'existence d'un édifice important.
[Note 410: Tarbé, _Reims_, p. 221.]
Mais nous avons mieux que ces documents archéologiques; nous possédons
un texte historique d'une authenticité indiscutable, qui nous montre
à la porte Basée une demeure encore habitée à l'époque mérovingienne.
La Vie de saint Rigobert, archevêque de Reims vers le premier quart
du huitième siècle[411], vie écrite antérieurement à Flodoard, nous
rapporte que le prélat s'était créé une installation sur le vieux
rempart, au-dessus de la porte[412]. Des fenêtres de son logis, il
jouissait d'une vue étendue sur les faubourgs, et se plaisait à
contempler l'aspect riant des églises qui s'offraient partout aux
regards du côté du quartier de Saint-Remi, le long de l'ancienne
voie Césarée[413]. Chef et défenseur de la cité, il en gardait les
clefs dans cette espèce de maison forte[414], et son biographe nous
raconte qu'il interdit un jour l'entrée de la ville à Charles Martel.
Avait-il approprié à son usage la vieille construction romaine que l'on
suppose avoir existé en cet endroit? Peut-être, et l'on est porté à en
reconnaître un reste dans les assises d'un mur en petit appareil qui
surmontait encore au dix-septième siècle le sommet ruiné et mutilé de
l'arc de triomphe primitif, comme il paraît d'après un dessin exécuté
en 1602 par l'habile artiste rémois G. Baussonnet[415].
[Note 411: Il mourut vers 739.]
[Note 412: «... Super quam (portam), structis inibi ædibus sibi
congruis, almificus manebat Rigobertus...» _Vita S. Rigoberti_, _AA.
SS. Boll._, janvier, t. I, p. 176.]
[Note 413: «Fenestris cœnaculi sui patefactis, eas (basilicas) inde
consueverat contemplari.» _Ibid._]
[Note 414: «... Ibique tam hujus quam singularum claves totius
urbis portarum apud se reconditas pro tempore servabat.» _Ibid._]
[Note 415: Ce dessin, gravé par Moreau, figure en tête du _Dessein
de l'histoire de Reims_ par Nicolas Bergier, Reims (1635). On peut
consulter aussi des dessins de la porte Basée, exécutés un peu avant
sa démolition, en 1751, et conservés aux archives de Reims (Diverses
matières, liasse 55, nº 2).]
D'autre part, certains indices permettent de supposer que les terrains
adjacents à la porte Basée, à l'intérieur de la cité, faisaient partie
sous l'empire romain du domaine de la couronne. Nous savons par
Flodoard qu'ils continuaient au septième siècle à appartenir au domaine
royal. A cette époque, un pieux personnage de haute naissance, Gombert,
frère de l'évêque de Reims, saint Nivard, avait fondé en cet endroit un
monastère de religieuses en l'honneur de saint Pierre: «... Monasterium
in honore sancti Petri construxisse traditur, quod regale vel fiscale
vocatur, eo quod in regali potestate usque ad moderna tempora fuerit
habitum[416].»
[Note 416: _Hist. Remensis ecclesiæ_, l. IV, ch. XLVI, _Mon.
Germ._, t. XIII, p. 595.--Saint Gombert vivait au VIIe siècle; son
frère, saint Nivard, mourut vers 672.]
Remarquons en passant que si Gombert a été le fondateur du couvent,
rien n'indique qu'il l'ait été aussi de l'église. Il a pu établir ce
monastère près d'une chapelle de Saint-Pierre beaucoup plus ancienne,
dont le vocable existait longtemps avant lui[417].
[Note 417: Il semblerait résulter d'un passage de la Vie de
saint Gombert qu'il a, au contraire, fondé également cette chapelle:
«Oratorium... inibi construxit, et in honore sancti Petri consecrans,
ex janitore supernæ aulæ fecit patronum ipsius ecclesiæ.» _AA. SS.
Boll._, avril, t. III, p. 623. Mais cette vie, telle que l'ont publiée
les Bollandistes, est empruntée aux leçons de l'office du saint,
rédigé, suivant Papebroch, après le milieu du dixième siècle; il est
permis de croire que l'auteur de ce texte, relativement peu ancien,
a pu commettre ici une confusion. Flodoard, au contraire, a utilisé
la première vie de saint Gombert, composée vers 800, et aujourd'hui
perdue. _Ibid._, p. 621-622.]