historiens de Reims, à l'église paroissiale de Saint-Pierre-le-Vieil,
que nous rapportons maintenant le legs fait par le testament de
saint Remi «ecclesiæ Sancti Petri infra urbem quæ curtis dominica
dicitur[418].» Il faut dire que ce passage ne se trouve que dans le
grand testament, document interpolé dont l'authenticité est rejetée
aujourd'hui par tous les critiques les plus compétents, mais qui
nous reporte au moins à l'époque carolingienne, date à laquelle il
paraît avoir été fabriqué. L'expression de _curtis dominica_, tout
en ne remontant pas d'une façon certaine au temps de saint Remi, est
néanmoins fort intéressante et mérite de fixer notre attention. Nous
avions jugé d'abord qu'il s'agissait de la demeure de l'évêque et de
ses dépendances, mais il est peu vraisemblable que l'on ait désigné
ainsi le palais épiscopal. La _curtis_ en question est plutôt le
domaine du fisc dont parle Flodoard, la propriété royale où s'élevait
l'église de Saint-Pierre, à l'intérieur de l'enceinte et près de la
muraille, «infra urbem[419].»
[Note 418: Flodoard, _Hist._, t. I, ch. XIX, _Mon. Germ._, t. XIII,
p. 430.]
[Note 419: On trouve l'expression de _Dominica villa_ appliquée à
un domaine de la couronne, situé près de Reims, dont Louis le Pieux
fit don à l'abbaye de Charroux en Poitou, par un diplôme daté de 830:
«... in pago Remensi villam qua dicitur Dominica villa.» Elle faisait
partie de ses propriétés: «... quasdam res proprietatis nostræ.» C'est
aujourd'hui Villedomange (arr. de Reims). Voy. ce diplôme dans le _Rec.
des hist. de la France_, t. VI, p. 566.]
L'empereur Louis le Pieux fit don de ce monastère de Saint-Pierre à
sa fille Alpaïde, épouse du comte Bégon, et celle-ci en transmit la
possession à l'église de Reims[420]. C'est sans doute aussi par suite
d'une aliénation du domaine royal que les archevêques de Reims étaient
devenus propriétaires d'un terrain assez vaste, attenant à la porte
Basée et voisin de Saint-Pierre, mais situé de l'autre côté de la
grande rue qui aboutissait à cette porte. Ils y avaient une grange et
une cense qu'ils ont conservées jusque dans les temps modernes[421];
près de cette grange, l'archevêque Guillaume de Champagne fonda en 1201
un hôpital desservi par les religieux de l'ordre de Saint Antoine[422].
Il est permis de conjecturer que tous ces terrains, qui étaient
demeurés, comme le dit Flodoard, «in regali potestate» jusque sous
les souverains carolingiens, avaient eu la même destinée à l'époque
romaine, et qu'ils avaient pu être compris dans les dépendances du
palais construit près de la _porta Basilica_.
[Note 420: «Quod monasterium Ludowicus imperator Alpheidi, filiæ
suæ, uxori Begonis comitis, dono dedit... Quod cœnobium postea per
precariam ipsius Alpheidis, vel filiorum ejus Letardi et Ebrardi,
ad partem et possessionem Remensis devenit ecclesiæ.» Flodoard,
_Hist._, l. IV, ch. XLVI, _Mon. Germ._, t. XIII, p. 595. Cf. _Vita S.
Rigoberti_, _AA. SS. Boll._, janvier, t. I, p. 177.]
[Note 421: Cette cense a été cédée, en 1551, par le cardinal
de Lorraine aux religieuses de l'abbaye de Saint-Pierre-les-Dames
(Archives de Reims, G. 25; voy. l'_Inventaire des Archives
départementales de la Marne_, série G, t. I, p. 19).]
[Note 422: Voy. la charte de cette fondation dans Marlot, _Metr.
Remens. hist._, t. II, p. 449.]
La Vie de saint Rigobert, déjà citée, nous fournit de curieux
renseignements sur la petite église de Saint-Pierre et sur la situation
qu'elle occupait. Elle était contiguë, et peut-être même adossée à
la muraille antique, sur la droite de la porte Basée, en sortant
de la ville; la chapelle Saint-Patrice du collège des Bons-Enfants
lui a succédé plus tard sur le même emplacement, et la position de
celle-ci est encore nettement indiquée en divers plans du dix-huitième
siècle[423]. Saint Rigobert avait fait ouvrir une porte dans le
pignon de l'église Saint-Pierre qui touchait à son logis, et de là,
il descendait par des degrés jusque dans le sanctuaire pour y prier
Dieu: «... Ostium in pinnaculo ecclesiæ Sancti Petri quæ finitima
erat suæ domui, præcepit fieri, per quod in eamdem gradibus adjectis
descendebat ad adorandum[424].» Il remontait ensuite et entrait par
cette porte dans un oratoire qu'il avait bâti sur le mur de la cité,
près de sa maison, et avait dédié à l'archange saint Michel: «...
indeque revertens per hoc ipsum intrabat in oratorium quod juxta domum
suam fecerat super civitatis murum, dedicavitque in memoriam sancti
Michaelis archangeli[425].» Le comte Bégon, gendre de Louis le Pieux,
fit détruire cet oratoire, parce qu'il masquait la fenêtre de l'église,
et lui enlevait du jour[426]. En lisant ces descriptions, on ne peut
s'empêcher de songer au récit d'Hincmar, et de rapprocher l'_oratorium
Sancti Petri_ qui tenait, suivant cet auteur, à la chambre de Clovis,
«cubiculo regis contiguum», de l'église ou chapelle Saint-Pierre,
voisine de la demeure de saint Rigobert, «quæ finitima erat suæ domui.»
Il est vrai, la chapelle Saint-Pierre du palais épiscopal se présentait
un peu dans les mêmes conditions; mais les diverses raisons que nous
venons de passer en revue sont plutôt en faveur du séjour de Clovis
dans le palais de la porte Basée, la _domus regia_ distincte de la
_domus episcopi_.
[Note 423: On peut consulter en particulier un plan de la
seigneurie de l'abbaye de Saint-Pierre en la ville de Reims et des
lieux voisins, copie faite en 1776 d'après un plan de 1754 (Archives de
Reims, fonds de l'abbaye de Saint-Pierre).]
[Note 424: _AA. SS. Boll._, t. I, p. 176.]
[Note 425: _Ibid._]
[Note 426: «Bego hoc oratorium dirui jussit, considerans quod præ
altitudine sui, quasi quodam umbraculo obnubebat prædictæ ecclesiæ
fenestram, sed potius quia quadam die caput suum in superliminari
ejusdem ostioli graviter eliserit, eo quod statura fuerit procerus.»
_Ibid._, p. 177.]
Cette dernière opinion permet aussi d'écarter une difficulté que l'on
avait soulevée au sujet de la proximité du palais de l'évêque et du
baptistère de la cathédrale où Clovis reçut le baptême. D'après la
_Vita Remigii_ d'Hincmar, saint Remi et Clovis se seraient rendus en
grande pompe du palais au baptistère, au milieu des hymnes et des
cantiques, à travers les rues somptueusement décorées[427]. Pour qu'une
telle procession ait pu avoir lieu, il faut supposer une certaine
distance entre le point de départ et le lieu d'arrivée, condition qui
ne se trouve point réalisée, si l'on admet un baptistère voisin de la
cathédrale, et par conséquent trop rapproché du palais[428]. On peut
répondre, il est vrai, que le récit d'Hincmar n'a pas la valeur d'une
source originale. Toute sa narration est empruntée, en substance, à
Grégoire de Tours par l'intermédiaire des _Gesta Francorum_[429]; il y
a seulement ajouté des traits légendaires et des développements de pure
imagination[430]. Il ne peut donc fournir la matière d'une objection
sérieuse. Mais le récit de Grégoire de Tours mérite plus d'égards,
et s'il ne parle pas expressément d'un cortège, les termes dont il
se sert paraissent du moins y faire allusion. Il nous représente la
ville en fête, les grandes rues et les églises richement pavoisées:
«Velis depictis adumbrantur plateæ, ecclesiæ cortinis albentibus
adornantur[431].» Ces décorations ont dû être faites sur le passage de
Clovis; or, entre l'évêché et le baptistère, il n'y avait pas de place
suffisante pour qu'un cortège pût se déployer; on n'avait qu'un faible
espace à franchir, et l'on ne rencontrait sur son chemin ni ces rues,
ni ces églises qui avaient pris une si brillante parure. Au contraire,
si l'on admet que le roi des Francs, avec sa suite, est parti de
son palais, de la _domus regia_ de la porte Basée, en suivant, pour
gagner la cathédrale, la grande rue qui conduisait jusqu'au centre de
la cité, alors tout s'explique, la cérémonie s'accomplit d'une façon
très naturelle, la procession peut être admise et n'est plus l'objet
d'aucune discussion[432].
[Note 427: «Eundi via ad baptisterium a domo regia præparatur,
velisque atque cortinis depictis ex utraque parte prætenditur et
desuper adumbratur. Plateæ sternuntur et ecclesiæ componuntur...
Sicque, præcedentibus sacrosanctis evangeliis et crucibus, cum ymnis
et canticis spiritalibus atque letaniis, sanctorumque nominibus
acclamatis, sanctus pontifex, manum tenens regis, a domo regia pergit
ad baptisterium, subsequente regina et populo.» Ch. IV, 62, _AA. SS.
Boll._, octobre, t. I, p. 146. Flodoard n'a fait que copier ce passage,
_Hist.,_ l. I, ch. XIII.]
[Note 428: Notice sur le _Baptême de Clovis_, par M. le chanoine
Cerf (1891), p. 6 et suiv.]
[Note 429: H. Schrörs, _Hinkmar Erzbischof von Reims_, p. 448.]
[Note 430: Pour ce qui concerne le récit de la cérémonie; quant
au lieu de la résidence de Clovis et à l'oratoire de Saint-Pierre, il
paraît, comme nous l'avons dit, s'inspirer de traditions locales.]
[Note 431: _Hist. Francorum_, l. II, ch. XXXI.]
[Note 432: Le P. Jubaru, _l. cit._, p. 316-317.]
Nous avons attribué plus haut à l'église de la porte Basée, et non à
la chapelle du palais, le legs fait dans le grand testament de saint
Remi «ecclesiæ Sancti Petri infra urbem.» C'est à elle aussi que nous
assignons le legs de trois sous d'or fait au septième siècle par
l'évêque Sonnace «ad basilicam Sancti Petri in civitate[433],» et le
don de l'évêque Landon à l'église «Sancti Petri _ad cortem_[434].»
Cette _cortis_ est bien incontestablement la _curtis dominica_ nommée
dans le grand testament.
[Note 433: Flodoard, _Hist._, l. II, ch. V, _Mon. Germ._, t. XIII,
p. 454.]
[Note 434: _Ibid._, l. II, ch. VI, _Mon. Germ._, t. XIII, p.
455.--L'évêque Sonnace, mourut le 20 octobre 631, et Landon le 14 mars
649.]
Il faut aussi sans doute identifier avec cette église l'«ecclesia
Sancti Petri quæ est infra muros urbis Remensis» de la Vie de sainte
Clotilde[435]. Peut-être cependant, à la date assez tardive où
écrivait l'auteur de cette vie, s'était-il déjà produit avec l'église
Saint-Pierre-le-Vieil une confusion que nous verrons prendre corps à
une époque plus avancée du moyen âge.
[Note 435: _Mon. Germ._, _Scriptores rerum merovingicarum_, t. II;
_Rec. des hist. de la France_, t. III, p. 401.]
La multiplicité des églises et des chapelles consacrées à saint
Pierre, qui existaient jadis à Reims, en rend souvent la distinction
très difficile. Ainsi, quand l'auteur de la _Vita sancti Gildardi_,
composée vers le dixième siècle et récemment mise en lumière par les
Bollandistes[436], parle de la «basilica Sancti Petri _quæ nunc dicitur
ad palatium_», nous ne saurions dire au juste quel édifice il a en vue.
En raison de la date de ce texte, nous inclinons à croire qu'il s'agit
ici de la chapelle du palais de l'archevêché.
[Note 436: _Analecta Boll._, t. VIII, p. 397.]
A la fin de la période carolingienne, il s'est produit une opinion
qui voulait associer au récit du baptême de Clovis le souvenir
d'une ancienne église dédiée à saint Pierre. Elle n'a aucune valeur
traditionnelle et est née d'une méprise qui s'est manifestée
postérieurement à Hincmar. Ni Grégoire de Tours ni Hincmar ne laissent
supposer que Clovis ait été baptisé dans une basilique de Saint-Pierre.
Hincmar nous représente seulement, ainsi que nous l'avons vu, Clovis, à
la veille de son baptême, conférant avec saint Remi dans l'«_oratorium
Sancti Petri_», contigu à ses appartements. Ce passage a été la source
de toute l'erreur. On a retenu vaguement, un peu plus tard, ce nom
de saint Pierre; on en a exagéré la portée, et l'on en a fait à tort
l'application au lieu du baptême de Clovis. Et l'auteur de la Vie de
sainte Clotilde, par exemple, est venu nous dire que la pieuse reine
avait une grande prédilection pour l'église de Saint-Pierre, parce que
son époux y avait reçu la grâce du baptême: «_Hanc itaque ecclesiam
cunctis diebus quibus advixit, multum dilexit et excoluit, pro eo quod
vel suus rex Ludovicus in ea sancti baptismatis gratiam accepit_[437].»
Il se fait ici évidemment l'écho, non d'une tradition sérieuse, mais
d'une conjecture erronée. Au reste, cette Vie de sainte Clotilde n'est
qu'une compilation sans caractère original, rédigée vers le dixième
siècle[438]. Un autre ouvrage, qui est à peu près du même temps et
n'a pas plus d'autorité au point de vue historique, la Vie de saint
Gildard, semble placer aussi la cérémonie du baptême dans la «_basilica
Sancti Petri_[439].» On aurait tort d'attribuer quelque importance à
ces deux textes; ils ne prouvent rien, sinon qu'il s'était produit sur
ce point, au dixième siècle, une croyance absolument fausse.
[Note 437: _Ibid._]
[Note 438: B. Krusch, _Script. rerum merov._, t. II, p. 341.]
[Note 439: «... In civitatem Remorum venientes, in basilica Sancti
Petri, quæ nunc dicitur ad palatium, missas celebraverunt, et ea quæ
Dei sunt agentes, beatus Remedius regem baptizavit, et de sacro fonte
illum beatus Medardus suscepit.» _Analecta Boll._, t. VIII, p. 397.]
L'idée du baptême de Clovis dans l'église de Saint-Pierre une fois
admise, il s'est formé,--et cela dès le moyen âge,--un courant
d'opinion en faveur de l'église paroissiale de Saint-Pierre-le-Vieil.
Un chanoine de Reims, du dix-septième siècle, Pierre Cocquault,
dans un vaste recueil historique dont le manuscrit est aujourd'hui
conservé à la bibliothèque de cette ville, nous révèle à ce sujet
un détail assez curieux. En l'année 1486, les paroissiens de
Saint-Pierre-le-Vieil faisaient courir le bruit que Clovis avait été
baptisé dans leur église. «Le 22 novembre, ajoute notre chroniqueur,
leur fut imposé silence comme estant chose non véritable, car Clovis
fut baptisé à l'église de Reims.» Et il fait observer, en s'appuyant
sur le vocable de saint Pierre, conservé de son temps à la chapelle
basse de l'archevêché, que l'_oratorium Sancti Petri_, indiqué par
Hincmar, était dans le palais de l'évêque et à proximité de l'église
cathédrale[440].
[Note 440: «Les parrochians de l'église de Saint Pierre le Vielle
de Reims faissoient courir un bruict contre toutes apparences de
vérité, que la Sainte Ampoule avoit esté aultrefois en ceste paroisse,
et que Clovis, premier roy de France chrestien, y avoit esté baptissé
et coronné roy de France. Le 22 novembre leur fut imposé silence comme
estant chose non véritable, car Clovis fut baptissé à l'église de
Reims, et en ce lieu la Sainte Ampoule y fut apportée à saint Remy.»
_Chronique de Pierre Cocquault_, t. IV, fol. 75 vº.]
Ainsi tout ce que l'on a dit de Saint-Pierre-le-Vieil, à propos
du baptême de Clovis, est inexact, et l'on doit, en la question,
mettre cette église complètement à l'écart. Nous ignorons, du reste,
entièrement son origine et le temps de sa fondation. L'épithète de
_Vieil_ (Sancti Petri Veteris) lui a été appliquée de bonne heure:
on la trouve dès le douzième siècle[441]; mais la vieillesse d'un
monument est une chose relative, et l'on se tromperait peut-être en
assignant à notre église une date trop reculée. En tout cas, nous ne
voyons dans Flodoard aucune mention qui puisse lui être rattachée
avec certitude. Les plus anciens documents qui la concernent ne nous
permettent pas de remonter au delà du douzième siècle. En 1172, on y
établit une confrérie, dite de Saint-Pierre-aux-Clercs, dont les titres
originaux furent brûlés en 1330, dans un grand incendie qui consuma
plusieurs maisons de la ville[442]. Par suite de cet événement, la
série des pièces comprenant l'ancien chartrier de l'église Saint-Pierre
ne s'ouvre plus qu'au quatorzième siècle, et encore les pièces de
cette dernière date sont-elles rares, car ce fonds, tel qu'il existe
maintenant aux archives de Reims, offre bien des lacunes. Les matériaux
dont nous disposons sont donc insuffisants pour reconstituer toute
l'histoire de cette paroisse, et surtout pour éclaircir le mystère de
son origine.
[Note 441: Ordinaire de l'église de Reims du douzième siècle, Ul.
Chevalier, _Bibliothèque liturgique_, t. VII, p. 298-299; cf. une
charte du 4 février 1259, citée dans Varin, _Archives administratives
de Reims_, t. I, p. 788.]
[Note 442: Archives de Reims, fonds de la paroisse Saint-Pierre,
Inventaire des titres et papiers de la confrérie du Saint-Nom-de-Jésus
et de Saint-Pierre-aux-Clercs, 1724, p. 9 à 11.]
Nous savons qu'on a parlé aussi d'une prétendue fondation, faite par
saint Remi en l'église Saint-Pierre-le-Vieil; mais c'est une simple
conjecture, sans aucun fondement, ainsi que Marlot l'a fort bien vu
en son histoire de Reims: «On tient, dit-il, que cette église servit
autrefois d'un monastère où saint Remy logea quarante vefves, dont
il est parlé en la vie de saint Thierry, et qu'elle devint paroisse,
lorsque ces vefves furent transférées à Sainte-Agnès; mais... Floard
ne dit rien de tout cela[443].» Flodoard, effectivement, garde sur ce
point un silence complet, et la Vie de saint Thierry ne dit rien non
plus qui autorise cette supposition. Nous sommes encore en présence
d'une de ces fausses légendes dont on a encombré les histoires locales,
et qu'il appartient à la critique d'éliminer.
[Note 443: _Histoire de la ville, cité et université de Reims_, t.
I, p. 689.]
Pour en revenir à Clovis, il est certain qu'aucune église de
Saint-Pierre n'a été témoin de son baptême, et que les traditions
invoquées en faveur de cette opinion n'ont rien d'historique. Ainsi
s'écroulent par la base toutes les raisons accumulées pour démontrer
que la cérémonie a eu lieu dans un baptistère situé près de l'ancienne
cathédrale, dédiée aux Apôtres, et devenue plus tard l'église
Saint-Symphorien[444]. Cette opinion s'appuie surtout sur les passages
précédemment cités des Vies de saint Gildard et de sainte Clotilde;
c'est là un étai bien fragile, sur lequel on ne peut se reposer en
sécurité. On pourrait observer au surplus que le vocable des Apôtres
n'est pas tout à fait identique au vocable de saint Pierre; mais à quoi
bon, puisqu'il ne doit plus être question ici de saint Pierre lui-même?
[Note 444: Voy. la notice de M. le chanoine Cerf sur le _Baptême de
Clovis_, p. 16 et suiv.]
Clovis n'a pas été baptisé davantage dans l'église de Saint-Martin de
Reims, ainsi que l'a supposé Adrien de Valois[445], pour expliquer
une allusion de la lettre de saint Nizier, dont nous avons parlé plus
haut, et d'après laquelle Clovis, décidé à embrasser la foi chrétienne,
se serait rendu «ad limina domini Martini[446]». Cette expression ne
peut assurément désigner autre chose que la basilique de Saint-Martin
de Tours, qui reçut, en effet, une visite solennelle du roi des
Francs[447].
[Note 445: _AA. SS. Boll._, octobre, t. I, p. 82. Cf. Krusch, _Zwei
Heiligenleben des Jonas von Susa_, p. 443.]
[Note 446: Voy. ci-dessus.]
[Note 447: En l'année 508, au retour de sa campagne contre les
Visigoths, Grégoire de Tours, _Hist. Francorum_, l. II, chap. XXXVII et
XXXVIII.]
Ainsi ces diverses solutions doivent être écartées, et Clovis, suivant
toute vraisemblance, a reçu le baptême dans un baptistère attenant à
la cathédrale qui existait de son temps, à celle que saint Nicaise
avait bâtie en l'honneur de la sainte Vierge[448]. Il n'y avait alors
sans doute à Reims, comme dans les autres villes épiscopales, qu'un
seul baptistère, où l'évêque administrait le sacrement à des époques
déterminées[449]. C'est bien là le _templum baptisterii_, désigné par
Grégoire de Tours dans son récit de la conversion de Clovis[450].
Toutes les présomptions sont en faveur de cette assertion; pour la
combattre, il faudrait avoir des preuves, or on n'en découvre nulle
part.
[Note 448: Il ne serait pas impossible, à la rigueur, que l'on ait
conservé alors un baptistère dépendant de la cathédrale antérieure,
celle qui était dédiée aux Apôtres; mais il était plus naturel qu'en
construisant une nouvelle cathédrale, au commencement du cinquième
siècle, on lui eût annexé un nouveau baptistère.]
[Note 449: Martigny, _Dict. des antiquités chrétiennes_, p. 74.]
[Note 450: _Hist. Francorum_, t. II, chap. XXXI.]
Du reste, cette opinion avait déjà cours au neuvième siècle, Louis le
Pieux, dans un diplôme donné à l'archevêque Ebbon, entre les années
817 et 825[451], pour lui permettre d'employer les pierres des murs de
Reims à la reconstruction de la cathédrale, rappelle que Clovis, son
prédécesseur, a été dans cette église régénéré par le baptême[452].
Nous n'insistons pas, bien entendu, sur un témoignage aussi tardif,
et nous ne lui attribuons aucune force probante; nous nous bornons
à reconnaître que, malgré les divergences qui allaient bientôt se
manifester, la vérité historique avait dès lors reçu une sorte de
consécration officielle.
[Note 451: Telle est la date assignée par Sickel, _Acta Karolin._,
II, p. 150 et 330.]
[Note 452: «... Metropolis urbis sancta mater nostra ecclesia,
in honore sanctæ semperque virginis ac [Dei] genitricis Mariæ
consecrata,... in qua, auctore Deo et cooperante sancto Remigio, gens
nostra Francorum, cum æquivoco nostro rege ejusdem gentis, sacri fontis
baptismate ablui... promeruit.» Flodoard, _Hist._, l. II, chap. XIX,
_Mon. Germ._, t. XIII, p. 469.]
Il nous reste à rechercher en quel endroit au juste s'élevait le
baptistère. Deux textes peuvent nous fournir quelques indices à ce
sujet. On lit dans une continuation de la chronique de Flodoard que
l'archevêque Adalbéron fit détruire, en l'année 976, un ouvrage muni
d'arcades, qui était voisin des portes de l'église de Notre-Dame de
Reims, et près duquel se trouvait un autel dédié au Saint Sauveur,
et des fonts d'un admirable travail: «Destruxit Adalbero arcuatum
opus quod erat secus valvas ecclesiæ Sanctæ Mariæ Remensis, supra
quod altare Sancti Salvatoris habebatur, et fontes miro opere erant
positi.» Ce passage semble bien s'appliquer à un baptistère primitif,
construction isolée, située en dehors et à proximité de l'entrée de
l'église, et telle a été l'interprétation adoptée par Marlot[453].
Mais Richer, en rapportant le même fait dans sa chronique, se sert de
termes assez obscurs, qui viennent compliquer un peu la question. Il
nous parle d'arcades élevées qui s'avançaient depuis l'entrée jusqu'au
quart environ de la basilique entière, et que l'archevêque fit démolir
pour donner à celle-ci plus d'ampleur: «Fornices qui ab ecclesiæ
introitu per quartam pene totius basilicæ partem eminenti structura
distendebantur, penitus diruit. Unde et ampliori receptaculo et
digniore scemate tota ecclesia decorata est[454].» On pourrait croire,
en lisant ces lignes, qu'il s'agit d'une construction intérieure qui
encombrait l'église, d'une tribune peut-être, ainsi que le pensait
Jules Quicherat[455]. A vrai dire, on ne se représente guère ce que
pouvait être une semblable disposition, et l'explication est en somme
peu satisfaisante. Le P. Jubaru, dans l'article déjà cité[456], émet à
ce sujet d'autres vues qui nous semblent fort justes, et qui concilient
très bien les données fournies par nos deux chroniqueurs. Nous croyons
qu'il a eu le mérite de découvrir la vraie solution du problème.
[Note 453: _Metr. Remens. hist._, t. I, p. 160.]
[Note 454: L. III, ch. XXII.]
[Note 455: _Mélanges d'archéologie, moyen âge_, p. 133.]
[Note 456: P. 301 à 310.]