M. A. Hauck (_Kirchengeschichte Deutschlands_, tome I (1887), p. 108,

note 2), a imaginé une autre manière de se débarrasser du récit de

Grégoire de Tours. Ce récit, selon lui, est contradictoire, parce qu'il

est la contamination, maladroitement faite par Grégoire lui-même, de

deux versions antérieures qui racontaient d'une manière fort différente

le baptême de Clovis. Selon la première, le baptême est l'œuvre des

exhortations de Clotilde. Celle-ci obtient d'abord de son époux qu'il

laisse baptiser son fils aîné. Malgré la mort de l'enfant, elle

obtient la même faveur pour le second. La guérison de celui-ci à la

suite des prières de sa mère ne laisse pas de faire une impression

sur le roi: aussi Clotilde, croyant le terrain préparé, mande-t-elle

en secret saint Remi, qui exhorte Clovis à se faire chrétien. Le

roi est disposé à écouter le prélat, mais il objecte la difficulté

de faire cette démarche sans l'aveu de son peuple. Cette difficulté

ayant été écartée elle-même d'une manière presque surnaturelle, le

baptême a enfin lieu. Telle serait, d'après M. Hauck, la première

version qui a, selon lui, un caractère historique et qui se suffit à

elle-même. La deuxième version (Grég. de Tours, _H. F._ II, 30), qui

explique la conversion par le vœu fait sur le champ de bataille, vient

s'intercaler dans la première de la manière la plus importune, et est

de plus en contradiction avec elle. Au chapitre 30, Clovis se convertit

miraculeusement, au chapitre 31, il n'est pas converti, puisque saint

Remi doit l'exhorter et lui montrer la vanité de ses dieux. Au chapitre

30, Clovis fait vœu de se faire baptiser; au chapitre 31, ni lui ni

saint Remi ne savent rien d'un vœu de ce genre. Voilà donc bien, selon

M. Hauck, deux versions contradictoires, que Grégoire s'est donné

pour tâche de concilier. Or, nous avons la bonne chance, continue

l'ingénieux critique, de les posséder chacune isolément. La première se

trouve dans la lettre de saint Nizier de Trèves à la reine Clotsinde;

il n'y est pas dit mot du vœu fait sur le champ de bataille. «Si Nizier

avait connu ce fait, l'aurait-il passé sous silence, lui qui représente

les victoires ultérieures de Clovis comme la récompense de sa

conversion? Ce serait raconter l'accessoire, et négliger le principal.»

(p. 109.) La seconde version se trouve, toujours d'après M. Hauck, dans

le _Vita Vedasti_, qui est le premier à expliquer la victoire sur les

Alamans et, par suite, le baptême de Clovis, par le vœu du champ de

bataille. C'est au _Vita Vedasti_ que Grégoire a emprunté cette version

miraculeuse, comme on peut le voir par l'identité de certains passages

de son récit avec des passages correspondants de l'hagiographe. Il

est inutile d'ajouter que pour M. Hauck, la vraie version, c'est la

première, celle qu'il déduit de la lettre de saint Nizier de Trèves,

et qui est d'ailleurs confirmée, à son sens, par la lettre de saint

Avitus de Vienne à Clovis. Avitus ne dit mot du vœu fait sur le champ

de bataille; au contraire, il fait allusion aux hésitations de Clovis

entre l'arianisme et le catholicisme, chose qui se comprend seulement

dans l'hypothèse que sa conversion est le fruit de mûres réflexions et

non d'une inspiration soudaine.

Ce système est très ingénieux, et même, pour qui n'y regarde pas de

près, très séduisant; par malheur, il ne contient pas un atome de

vérité, et il ne résiste pas au plus rapide examen. Il est faux que

la version de la lettre de saint Nizier soit en contradiction avec

celle du _Vita Vedasti_; nous l'avons montré ci-dessus, et on pourrait

même soutenir, sans être taxé de hardiesse excessive, qu'elle la

confirme implicitement. M. Hauck serait d'ailleurs bien embarrassé de

prouver que Grégoire, qui écrivait son livre II en 573, à Tours, a eu

connaissance de la lettre de saint Nizier, écrite en 561 à une reine

d'Italie. D'autre part, il est faux que Grégoire de Tours ait trouvé

la version miraculeuse dans le _Vita Vedasti_; M. Krusch s'est chargé

lui-même de prouver, d'une manière à mon sens péremptoire, que le

_Vita Vedasti_ est l'œuvre de Jonas, et que Grégoire de Tours, loin de

le copier, lui a au contraire servi de source.

La prétention de M. Hauck, de retrouver isolées les deux versions que

Grégoire de Tours aurait contaminées, croule donc par le fondement,

et ce n'est pas la moindre défectuosité de sa thèse. Mais ce n'est

pas tout. Les contradictions qu'il croit découvrir dans le récit de

Grégoire n'existent, j'ose le dire, que dans son imagination. Aucun

lecteur non prévenu ne les y verra, et, de fait, elles n'ont jamais

frappé les nombreux critiques qui, depuis deux siècles, ont soumis

ce récit à l'analyse la plus minutieuse. Saint Remi, d'après M.

Hauck, parle comme s'il ne savait rien du vœu fait par Clovis. Mais

Grégoire de Tours, lui, le sait, et comme c'est lui qui met dans la

bouche du saint les paroles dont notre critique fait état, l'argument

s'évanouit en fumée. Prétendre que Grégoire aurait trouvé ces paroles

dans quelque source antérieure, c'est méconnaître le procédé de

notre auteur, qui consiste à dramatiser et à faire le plus possible

parler ses personnages. Rien, au surplus, dans le récit de Grégoire,

ne permet à Hauck de soutenir que la guérison de son second fils a

disposé Clovis à recevoir le baptême; c'est le contraire qui est vrai,

puisqu'immédiatement après avoir raconté cette guérison, Grégoire

ajoute: _Regina vero non cessabat predicare, ut Deum verum cognosceret

et idola neglegerit. Sed nullo modo ad hæc credenda poterat commoveri,

donec tandem aliquando bellum contra Alamannos commoveretur, in quo

compulsus est confiteri necessitate, quod prius voluntate negaverat._

Voilà qui est clair: Clovis s'est toujours refusé à écouter Clotilde,

jusqu'à ce qu'il a été amené, par la nécessité, à confesser une foi

qu'il ne voulait pas confesser de plein gré. Je crois donc être en

droit de conclure qu'il ne reste rien de l'hypothèse de M. Hauck.

M. Levison, plus récemment (_Zur Geschichte des Frankenkœnigs

Chlodowech_ dans _Bonner Jahrbücher_, 103) a fait une nouvelle

tentative pour écarter le récit de Grégoire de Tours, en combinant les

idées de MM. Krusch et Hauck. Il abandonne, à la vérité, l'hypothèse

ruineuse de M. Krusch sur le lieu du baptême de Clovis, et il renonce

à trouver avec M. Hauck une source de Grégoire de Tours dans le _Vita

Vedasti_. Mais à part ces réserves, il adhère entièrement aux vues de

M. Krusch trouvant des arguments contre le récit de Grégoire de Tours

dans la lettre de saint Nizier et dans celle de saint Avitus, et à

celles de M. Hauck sur les deux versions contradictoires qui auraient

été contaminées par Grégoire de Tours. Il découvre même de nouvelles

difficultés contre le récit de celui-ci dans l'objection faite par

Clovis aux instances de saint Remi: _Populus qui me sequitur non

patitur relinquere deos suos_. Clovis, dit M. Levison, parle ici comme

si personne ne savait rien de son vœu (_da macht er, wie wenn niemand

von seinem Gelübde wisse, das Bedenken geltend, etc._) Cette objection

ne tient pas debout: encore une fois, c'est Grégoire de Tours qui met

ces paroles dans la bouche de son héros, et Grégoire de Tours vient

de raconter le vœu du champ de bataille. Et puis, encore une fois,

où serait la contradiction? Comme si, au moment de remplir son vœu,

Clovis n'avait pas pu être frappé de certaines difficultés, comme s'il

n'avait pas dû en entretenir saint Remi, comme si la manière même dont

il le fait n'attestait pas de sa part une résolution déjà arrêtée, qui

est, dans la pensée du narrateur, le fruit de son vœu! En vérité, on

est étonné de devoir discuter de pareilles assertions. Au surplus ce

ne sont là, pour M. Levison, que les bagatelles de la porte. Convaincu

qu'on ne détruit que ce qu'on remplace, il imagine de construire un

tout autre récit opposé à celui de Grégoire de Tours. Il part de cette

prémisse que la ville de Tours, bien qu'elle ne soit pas, comme l'a

voulu M. Krusch, le lieu du baptême de Clovis, a dû néanmoins jouer un

certain rôle dans l'histoire de ce baptême, comme cela résulte, à son

sens, de la lettre de saint Nizier de Trèves. Mais quel est ce rôle?

S'appuyant sur le _Continuatio Prosperi Havniensis_, M. Levison admet

une guerre franco-visigothique dont certains épisodes sont placés par

l'annaliste en 496 et en 498. Or, selon Grégoire, le baptême de Clovis

est de 496-497, et, selon saint Nizier, il a été à Tours peu avant

son baptême. D'après cela, on pourrait supposer qu'au cours de cette

première guerre avec les Visigoths, Clovis se sera trouvé, en 496,

maître de Tours. Or, continue M. Levison, il se trouve précisément

qu'une de nos sources établit un rapport entre le baptême de Clovis et

une guerre visigothique qui ne peut être que celle-ci. Il s'agit de la

vie de saint Solein de Chartres, écrite au neuvième siècle, qui raconte

que, passant à Chartres au cours d'une expédition contre les Visigoths,

Clovis promit à saint Solein de se faire baptiser avec son peuple,

s'il remportait la victoire. Revenu victorieux, il tint sa promesse,

et avec 364 principaux de son peuple, il reçut le baptême des mains de

saint Solein et de saint Remi de Reims. Quels que soient, ajoute notre

critique, les embellissements de cette légende, il semble qu'on puisse

affirmer ceci: c'est au cours d'une expédition contre les Visigoths

que Clovis promet de se convertir s'il remporte la victoire. A son

retour, il vient faire ses dévotions à Tours pour remercier Dieu et va

ensuite se faire baptiser à Reims: ainsi se trouvent conciliés le _Vita

Solemnis_, le _Continuatio Prosperi_, et la lettre de saint Nizier,

ainsi, surtout, se trouve écarté le récit de Grégoire de Tours!

Il y a dans le travail de M. Levison une part de progrès: il a rendu

vraisemblable une opinion déjà précédemment émise par moi-même

(_Histoire poétique des Mérovingiens_, p. 291), et le lecteur aura pu

voir qu'à mon tour j'ai profité des curieux développements donnés par

M. Levison à cette hypothèse. Mais, si nous admettons la possibilité

des combats entre Francs et Visigoths avant la guerre de 506, en quoi

aurons-nous infirmé le récit de Grégoire de Tours sur les causes de

la conversion de Clovis? Croit-on sérieusement pouvoir écarter un

témoignage presque contemporain des faits par celui d'un hagiographe du

neuvième siècle, et par quel hagiographe! N'est-ce pas, comme le disait

quelque part M. Krusch dans une circonstance analogue, nous ramener

au temps où l'on faisait d'Aimoin le père de l'histoire des Francs?

Qu'il y ait dans le _Vita Solemnis_ au moins un noyau historique, nous

pouvons à la rigueur l'admettre, bien que cela ne soit pas prouvé; mais

où faut-il chercher ce noyau? Est-ce dans la partie du récit qui est

formellement contredite par le récit de Grégoire, ou bien dans celle

qui se laisse concilier avec lui? La réponse n'est pas douteuse. S'il y

a quelque chose qu'on puisse retenir du _Vita Solemnis_, c'est que ce

saint a été en relations avec Clovis au moment où ce roi partait pour

la guerre contre les Visigoths: voilà tout, et ce que l'hagiographe

ajoute n'est qu'imagination pure, pour embellir et augmenter le rôle de

son saint selon le procédé ordinaire des hagiographes de basse époque.

Il ne subsiste donc rien de tous les systèmes qu'on a imaginé d'opposer

à Grégoire de Tours, et celui-ci reste la seule source par laquelle

nous connaissons l'histoire du baptême de Clovis. Il se peut qu'il en

ait embelli le détail, et il est très probable qu'il en a omis plus

d'un épisode caractéristique, étant donnée sa brièveté, mais nul n'est

fondé à le récuser. C'est l'opinion qu'émettait récemment M. Walther

Schultze, un des connaisseurs les plus sérieux du monde mérovingien.

(_Das Merovingische Frankenreich_, p. 69 dans la _Bibliothek Deutscher

Geschichte_, de Zwiedineck-Südenhorst.) C'est celle aussi qu'a

excellemment fait valoir M. Funk dans un court et substantiel article

de la _Theologische Quartalschrift_, tome LXXVII, année 1895, pp.

351-352. «On peut admettre, écrit-il, que la version de Grégoire a

embelli la réalité, mais il n'existe aucune raison pour la rejeter

purement et simplement. C'est en vain qu'on invoquera la lettre de

saint Nizier, où le motif allégué de la conversion n'est pas plus

vraisemblable que dans Grégoire. D'ailleurs, saint Nizier n'est guère

plus rapproché des faits que l'évêque de Tours. Sa lettre n'est pas

antérieure à la mort de Clotaire Ier, en 561. Par contre, nous avons

bien lieu de supposer chez Grégoire une connaissance plus exacte du

sujet. Il ne résulte pas du texte de Grégoire que Reims doive être

écarté comme lieu du baptême; ce texte, au contraire, se concilie

parfaitement avec l'hypothèse opposée, surtout si, comme le fait M.

Krusch, on maintient que c'est saint Remi qui a conféré le baptême

à Clovis... Et, d'autre part, rien n'autorise à penser à Tours. Un

événement comme le baptême de Clovis, qui eut pour conséquence la

conversion d'un peuple, n'était pas de ceux qu'on oublie facilement

là où il a eu lieu, et s'il y a eu un homme qui a dû en garder le

souvenir, c'est assurément l'évêque de la ville même, qui était

l'historiographe des Francs.»

III

LE LIEU DU BAPTÊME DE CLOVIS

La question du lieu où Clovis reçut le baptême n'est pas une simple

affaire de curiosité historique, livrée uniquement aux investigations

des érudits. Le public lui-même, si peu attentif en général aux

discussions purement scientifiques, ne saurait y rester indifférent.

Ce problème ne s'impose pas seulement aux recherches des savants;

il intéresse aussi la piété des fidèles; les uns et les autres ont

toujours été désireux de connaître l'endroit précis où s'est accompli

ce grand événement qui a eu une influence si décisive sur les destinées

de l'Église et de la France. Dès le moyen âge, l'attention s'est

portée sur ce point; diverses solutions ont été proposées, et comme

les procédés d'une critique rigoureuse étaient fort étrangers aux

habitudes de cette époque, on a tiré de quelques textes mal compris

des conclusions arbitraires, et l'on a créé, à côté de la vérité et de

l'exactitude, certains courants d'opinion qui se sont maintenus jusqu'à

nos jours. Puisque ces erreurs ont trouvé longtemps du crédit, il est

utile de les réfuter; nous nous efforcerons donc de reviser la cause

et d'établir de notre mieux la thèse que nous jugeons la seule vraie

et la seule admissible, celle qui fait d'un baptistère dépendant de la

cathédrale de Reims le théâtre de la conversion du roi des Francs.

Cette thèse n'est pas nouvelle: elle a été soutenue par la plupart

des anciens érudits, en particulier par Marlot[367], cet éminent

bénédictin du dix-septième siècle, auquel nous devons la meilleure et

la plus approfondie des histoires de Reims, et dont la science actuelle

confirme très souvent les décisions, là où son esprit judicieux n'a

pas trop subi le prestige des traditions locales. Si l'opinion que

nous soutenons est déjà vieille,--nous la constaterons plus loin dès

l'époque carolingienne,--la démonstration en peut être neuve: il

est, en effet, certains détails qui ont échappé à nos devanciers,

et certaines confusions dont ils n'ont pas assez nettement discerné

l'origine. Aurons-nous réussi à compléter leurs recherches, et à faire

la lumière sur ces points si obscurs? Tel est au moins le but que nous

nous sommes proposé.

[Note 367: _Metropolis Remensis historia_, t. I, p. 159; cf. _Hist.

de la ville, cité et université de Reims_, t. II, p. 46.]

Avant d'entrer en matière, une première question devrait appeler

notre examen, si elle n'avait été traitée ici même par une plume

plus autorisée que la nôtre: Clovis a-t-il été réellement baptisé à

Reims? Cette question, nous devons le reconnaître, est de celles qui

peuvent être controversées; elle n'a pas pour elle de ces témoignages

contemporains irrécusables qui suffisent à enlever toute incertitude,

et à mettre un fait historique hors de contestation. De nos jours,

on l'a vu résoudre dans le sens de la négative, contrairement à

l'opinion générale, par un érudit fort compétent dans les questions

mérovingiennes[368], et sa thèse a trouvé depuis assez de faveur

près de la science allemande. Mais nous ne saurions accepter cette

solution comme définitive, et les arguments présentés en sa faveur

sont loin d'avoir cette clarté qui fait naître une conviction

absolue dans tout esprit impartial. L'un des principaux et des plus

solides en apparence est tiré d'une lettre de saint Nizier, évêque de

Trèves, presque un contemporain de Clovis, qui semble placer à Tours

le baptême de ce monarque[369]. Ce texte mériterait d'être pris en

sérieuse considération, si les termes en étaient assez précis pour

autoriser cette explication et la rendre décisive; mais on en a donné

d'autres interprétations qui nous paraissent aussi bien justifiées,

et permettent de le concilier avec l'opinion traditionnelle fixant à

Reims le lieu du baptême de Clovis[370]. Cette opinion, il est vrai,

ne se manifeste pas d'une façon formelle antérieurement au septième

siècle[371]; est-ce une raison pour en conclure qu'elle a été inventée

seulement à cette date, et qu'elle est dépourvue de toute valeur

historique? Si Grégoire de Tours ne désigne point la ville où fut

baptisé Clovis et ne fait pas mention de Reims dans son récit, toutes

les circonstances qu'il indique concourent implicitement à faire

attribuer à Reims cette scène du baptême, dont il nous trace un si

poétique tableau[372]. Et la chose est si vraie, que ceux-là mêmes qui

veulent voir en cette attribution une simple invention du septième

siècle lui donnent pour origine une conjecture fondée sur le texte de

Grégoire de Tours[373]. Le silence de cet historien serait au contraire

inexplicable, dans le cas où le baptême aurait eu lieu à Tours.

Comment, en sa qualité d'évêque de cette ville, aurait-il pu l'ignorer,

lui qui cherchait toujours, en écrivain consciencieux, à s'instruire de

tous les faits et à recourir à toutes les sources d'informations[374]?

Il pouvait encore interroger des témoins contemporains, et l'événement

n'était pas assez ancien pour qu'on en ait perdu le souvenir. Et s'il

en avait eu connaissance, s'il savait qu'il s'était passé dans sa

ville épiscopale, comment comprendre qu'il n'ait point fait à cette

circonstance la moindre allusion?

[Note 368: B. Krusch, _Zwei Helligenleben des Jonas von Susa;

die ältere Vita Vedastis und die Taufe Chlodovechs_, dans les

_Mittheilungen des Instituts für œsterreichische Geschichtsforschung_,

t. XIV, p. 441 et suiv.--Un doute sur le baptême de Clovis à Reims a

déjà été émis au dix-septième siècle par les frères de Sainte-Marthe;

voy. Marlot, _Metr. Rem. hist._, t. I, p. 158.]

[Note 369: Dans cette lettre adressée à Clodoswinde, reine des

Lombards, pour l'exhorter à convertir, à l'exemple de Clotilde, son

époux Alboin à la religion catholique, Nizier (évêque de Trèves depuis

525), dit en parlant de Clovis: «Cum esset homo astutissimus, noluit

adquiescere, antequam vera agnosceret. Cum ista... probata cognovit,

_humilis ad domini Martini limina cecidit, et baptizare se sine mora

promisit_.» _Monumenta Germaniæ, Epistolæ_, t. I, p. 122; _Recueil des

hist. de la France_, t. IV, p. 77.]

[Note 370: Voy. l'explication proposée par Suysken, _AA. SS.

Boll._, octobre, t. I, p. 83.]

[Note 371: Elle est formulée pour la première fois dans la _Vie

de saint Vaast_ et dans la _Chronique_ dite de Frédégaire. Ces deux

ouvrages ont été composés vers 642 (Krusch, _l. cit._, p. 440; G.

Kurth, _L'histoire de Clovis, d'après Frédégaire_, dans la _Revue des

questions historiques_, t. XLVII (1890), p. 62.)]

[Note 372: _Historia Francorum_, l. II, chap. XXXI.]

[Note 373: Krusch, _l. cit._, p. 442.]

[Note 374: Sur la valeur de Grégoire de Tours comme historien,

voyez le savant travail de M. Kurth sur _les Sources de l'histoire

de Clovis dans Grégoire de Tours_, dans la _Revue des questions

historiques_, t. XLIV (1888), p. 386; cf. G. Monod, _Études critiques

sur les sources de l'histoire mérovingienne_.]

C'est à tort aussi que l'on refuse toute autorité à la Vie de saint

Vaast, qui place très nettement le baptême à Reims, et dont le

témoignage a été fréquemment invoqué à ce sujet. Sans doute cette vie a

été écrite vers 642, à une date notablement postérieure aux événements

qu'elle relate; mais elle paraît s'appuyer en certains points sur

d'antiques traditions locales. Il en est ainsi pour l'épisode de la

guérison d'un aveugle opérée par saint Vaast près du village de Rilly,

après qu'il eut franchi la rivière d'Aisne en compagnie de Clovis,

«in pago Vongise, ad locum qui dicitur Grandeponte, juxta villam

Reguliacam, super fluvium Axona.» C'était bien une tradition du pays;

une église avait été élevée dans cet endroit, en souvenir du miracle,

et elle existait encore au onzième siècle, ainsi que l'atteste un

chroniqueur de cette époque[375]. Le pont dont il est ici question

donnait passage sur la rivière à la voie romaine de Trèves à Reims,

que Clovis n'avait qu'à suivre pour se rendre en cette dernière

ville. Suivant l'itinéraire indiqué par notre hagiographe, après sa

victoire sur les Alamans, il avait d'abord passé par Toul, puis avait

remonté vers le nord et s'était dirigé du côté de l'Aisne et du pays

de Voncq[376]. On s'est étonné de lui voir prendre un chemin si peu

direct; ce voyage a semblé fort invraisemblable, et l'on a voulu en

tirer un argument contre l'authenticité du récit[377]. Mais si étrange

que ce détour paraisse, il a pu être déterminé par un motif qui nous

est inconnu[378], et nous ne voyons pas de raisons suffisantes pour

nous inscrire en faux, et pour rejeter d'une façon absolue toutes les

données fournies par la Vie de saint Vaast.

[Note 375: L'auteur des _Gesta episcoporum Cameracensium_, l. 1,

ch. VI: «Cernitur usque in hodiernum ecclesia», dit-il (éd. Colvener,

p. 19); voy. aussi _AA. SS. Boll._, février, t. I, p. 797, note. Il

faut observer toutefois qu'il paraît faire ici un emprunt à la Vie de

saint Vaast, composée par Alcuin (_ibid._, p. 796), dont il reproduit

certaines expressions. Quoi qu'il en soit, l'existence de l'église

est très réelle; l'église du village de Rilly-aux-Oies avait hérité

du vocable de saint Vaast, et le conservait encore au dix-septième et

au dix-huitième siècle. Un document de 1774 constate qu'on y venait

en pèlerinage pour invoquer ce saint (Archives de Reims, fonds de

l'archevêché, G. 231, doyenné d'Attigny; cf. _Inventaire sommaire_,

série G, t. I, p. 300).]

[Note 376: Cf. von Schubert, _Die Unterwerfung der Alamannen unter

die Franken_, p. 169.]

[Note 377: Krusch, _l. cit._, p. 430.]

[Note 378: Le R. P. Jubaru, dans l'excellent article qu'il a publié

sur le baptême de Clovis (_Études religieuses_, t. LXVII, 15 février

1896, p. 297 et suiv.), présente une explication fort ingénieuse. La

ville d'Attigny, située non loin de Voncq, au bord de l'Aisne, aurait

été dès lors un domaine royal, et l'une des résidences préférées du

monarque. S'il en est ainsi, celui-ci a très bien pu, à l'issue de

sa campagne, venir y faire un séjour, et pour s'y rendre en arrivant

de Toul, il devait forcément passer l'Aisne à l'endroit désigné par

l'auteur de la Vie de saint Vaast. C'est à Attigny que Clotilde aurait

mandé en secret saint Remi, pour achever l'instruction religieuse de

son époux et pour le décider à recevoir le baptême, et de là, une

fois la résolution prise, Clovis et sa suite auraient gagné Reims

directement par la voie antique de Trèves. Cette hypothèse est, à

première vue, assez séduisante; malheureusement, elle pèche par la

base, car Attigny n'est entré dans le domaine royal que beaucoup plus

tard, sous le règne de Clovis II. Helgaud dans son _Epitoma vitæ

Roberti regis_ (Duchesne, _Hist. Francorum script._, t. IV, p. 59),

nous apprend que Liébaud, abbé de Saint-Aignan d'Orléans, avait cédé

à Clovis II la terre d'Attigny, «agellum Attiniacum, cum cunctis sibi

adjacentibus, super Axonam fluvium situm», en échange du domaine de

Fleury-sur-Loire (voy. Murlot, _Metrop. Remensis hist._, t. II, p. 227;

Mabillon, _De re diplomatica_, p. 248). En présence d'un texte aussi

formel, il est impossible de faire remonter le palais royal d'Attigny

jusqu'aux premiers Mérovingiens.]

Ainsi, sans vouloir pénétrer plus avant dans le débat, nous nous en

tenons à l'opinion admise jusqu'ici par la très grande majorité des

historiens, et malgré les objections qu'on lui a opposées, nous

pensons qu'elle a toutes les probabilités pour elle. Avec les érudits

du dix-septième et du dix-huitième siècle, avec Junghans[379], avec

M. Kurth[380], nous admettons que les prétentions de Reims sont fort

légitimes, et que cette ville a été véritablement le berceau de la

France chrétienne.

[Note 379: _Geschichte der frankischen Kœnige Childerich und

Chlodovech_, p. 57.]

[Note 380: _L. cit._, p. 415.]

Après avoir reconnu que Clovis se rendit à Reims pour recevoir

le baptême, il est permis de serrer de plus près la question

topographique, et de rechercher en quel endroit il a dû être logé

pendant son séjour, et dans quelle église il a embrassé la foi

catholique.

Clovis, Tome 2 (of 2) · 第 22 / 26 段