écrite au dixième siècle par un moine de Saeckingen nommé Balther,
et dédiée à Notger de Saint-Gall, se trouve au tome I de mars des
Bollandistes, au tome I de Mone, _Quellensammlung der badischen
Landesgeschichte_, Karlsruhe, 1848, et au tome III des _Scriptores
Rerum Merovingicarum_. D'après ceux-là, il s'agirait de Notger le
Bègue; d'après M. Krusch, de Notger à la Lèvre.
L'auteur raconte, à peu près à la manière de Hincmar dans sa vie de
saint Remi, qu'en rentrant d'un voyage de quatre ans à travers la
France jusqu'aux confins de l'Espagne, il a trouvé cet écrit dans le
monastère de Helera, fondé autrefois par le saint sur la Moselle;
l'exemplaire qui existait à Saeckingen même avait été, dit-il, détruit
par les Normands, mais il était encore dans le souvenir de plus d'un
moine de ce lieu: «Adhuc etiam supersunt multi, qui eumdem librum
antequam ita, ceu dixi, perderetur, non solum viderunt sed sæpius
legerunt: sicque verum esse profitentur, veluti jam per me narratur.»
_o. c._ p. 434, A. Il ajoute que, comme on ne voulut pas lui laisser
emporter le volume, il l'apprit par cœur, en partie textuellement, et,
rentré chez lui, le mit par écrit en se servant de sa seule mémoire. Ni
ces détails, qui sentent le roman, ni la vie elle-même, ne peuvent nous
empêcher de constater que nous sommes en présence d'une fiction.
SAINT GERMIER DE TOULOUSE (16 mai).--La vie de saint Germier est
signalée comme ayant existé avant 1245 dans un passionnaire de l'abbaye
de Lézat; mais on ne la possède aujourd'hui que dans le manuscrit 477
de la bibliothèque de Toulouse, qui est du commencement du quatorzième
siècle. C'est d'après une copie défectueuse de ce texte que Papebroch
l'avait publiée dans les _Acta Sanctorum_, t. III de mai, p. 592.
L'abbé Douais vient de la publier d'après le manuscrit 477 lui-même
dans le tome L des _Mémoires de la Société des Antiquaires de France_
(1890). Les auteurs de l'_Histoire générale du Languedoc_ placent la
composition de cette vie à la fin du onzième siècle, ce qui n'est pas
de nature à lui faire accorder beaucoup de valeur. Il est vrai qu'elle
semble se référer à un écrit plus ancien; car on y lit, p. 80, que
saint Germier, passant la mer, vint à Toulouse accompagné seulement de
deux jeunes clercs: _quorum unus Placidius alter Preciosus vocabatur...
quorum unus Preciosus sanctissimi confessoris Germerii vitam vel actus
longe post scripsisse peribetur_. M. Douais croit même retrouver
dans le texte qu'il publie des indices d'une rédaction mérovingienne
antérieure, qui aurait été fondue dans l'actuelle; j'avoue que je n'ai
pas été aussi heureux que lui.
Selon M. l'abbé Douais, dans l'_Examen critique_ qu'il place en tête de
la vie du saint, celui-ci serait devenu évêque de Toulouse en 507 ou au
plus tard en 511, et son entrevue avec Clovis aurait eu lieu pendant la
guerre d'Aquitaine, soit à l'aller, soit au retour de l'armée franque.
M. Douais s'attache aussi à rendre probable la tradition relative à
l'amitié de saint Germier et de saint Remi de Reims. En revanche, Mgr
Duchesne ne paraît pas sûr que saint Germier ait jamais existé, et,
de fait, il ne l'accueille pas sur sa liste des évêques de Toulouse
(Duchesne, _les Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule_, Paris, 1894, p.
296, cf. _Analecta Bollandiana_, t. X, p. 61.)
SAINT GILDARD ou GODARD DE ROUEN (8 juin).--La vie de ce saint a été
publiée dans les _Analecta Bollandiana_, t. VIII, pp. 393-402. Elle
n'est pas antérieure au premier quart du dixième siècle, puisqu'il
y est parlé de Rouen comme de la capitale des Normands (_metropolis
Danorum_, p. 397). Saint Gildard y est présenté comme un jumeau de
saint Médard, mort le même jour et à la même heure; bon nombre de
faits de la vie de saint Médard par le pseudo-Fortunat sont purement
et simplement racontés ici de saint Gildard. Cette substitution de
personnages paraît devoir son origine à la coïncidence de la fête des
deux saints au même jour du calendrier. La partie originale de la vie
de Saint Gildard, c'est un curieux passage où la conversion de Clovis
est présentée comme le résultat de ses efforts et de ceux de son frère
Médard: tous deux, étant du palais, auraient fréquemment exhorté le roi
à se faire chrétien, et, unis à saint Remi, ils auraient fini par le
décider. Je reproduis ici tout le passage, qui est peu connu:
«His crebro cum rege Clodoveo ratiocinantibus et de futura vita vel
ex perceptione regni cœlestis philosophantibus vera quoque assertione
quæ sunt supernæ patriæ declarantibus patienter idem princeps aurem
præbebat divinis persuasionibus. Tandem tactus Spiritu sancto
intrinsecus non solum monitis salutaribus consensit, sed etiam
tirocinium christianæ militiæ suscepit, ac non multo post, defuncto
Remorum archiepiscopo, clamore populi et providentia Dei Remedius in
cathedra pontificali levatur præsul.
»Eadem tempestate accidit etiam Veromandensium pontificem obisse et
Rotomagensium metropolis Danorum archipræsulem hominem exuisse. In
quorum patriarchio et favore vulgi ac auctoritate regis divinique
testimonio oraculi, duæ ecclesiæ statuuntur columnæ: Medardus
Veromandensium, Gildardus vero Rotomagensium sedis consecrantur
episcopi. Beatus itaque Remedius qui et Remigius non destitit cum
beatissimo Medardo cœptum christianæ fidei iter regi propalare, donec
quirent sæpe dictum principem sacri fonte baptismatis perfundere. Quod
et factum est. Nam in civitatem Remorum venientes in basilica sancti
Petri, quæ nunc dicitur _ad palatium_, missas celebraverunt et ea quæ
Dei sunt agentes, beatus Remedius regem baptizavit, et de sacro fonte
illum beatus Medardus suscepit. Persuasu denique patris, benevolentia
ac devotione regia nobilissimus filius vocabulo Clotharius ejusdem
fidei suscepit sacramentum, et suæ acceptionis sanctissimum patrem
habere promeruit Medardum.» (_O. c._, p. 397.)
La grosse erreur qui consiste à mentionner dans la dernière phrase
Clotaire, fils catholique de Clotilde, et qui peut-être n'était pas
encore né à l'époque du baptême de son père, donne la mesure qu'il
convient d'attribuer à la Vie de saint Gildard.
SAINT HILAIRE DE POITIERS (14 janvier).--La vie de ce saint, mort en
378, fut écrite au sixième siècle, à la demande de l'évêque Pascentius
de Poitiers, par le célèbre Fortunat; on la trouve dans l'édition des
œuvres de cet auteur par Leo et Krusch, M. G. H., _Auctor. Antiquiss._,
t. IV. Elle est composée de deux parties: la biographie proprement
dite, dont la paternité a été souvent contestée à Fortunat pour des
raisons d'ailleurs insuffisantes, et les miracles du saint, que tout le
monde s'accorde à reconnaître comme l'œuvre de cet auteur. C'est dans
cette dernière partie que se trouve l'épisode du signal de feu qui, de
la tour de Saint-Hilaire, vint briller sur la tente de Clovis. Écrit
entre 565 et 575, d'après les traditions poitevines recueillies sur
place, il a fort probablement été puisé à la même source que le récit
de Grégoire de Tours, et cependant il s'en écarte considérablement.
On connaît la version de Grégoire. Il est à remarquer que, d'après
Fortunat, le signal de feu fut donné au milieu de la nuit (_media nocte
meruit de basilica beati viri lumen super se venientem aspicere_), et
que Clovis fut averti de ne pas aller au combat avant d'avoir été prier
sur le tombeau de ce saint (_admonitus ut festinanter sed non sine
venerabilis loci oratione adversum hostes conflictaturus descenderet_),
enfin, que le saint fit entendre sa voix au roi franc (_parum illi
fuit pro solatio regis signum ostendere luminis, nisi aperte monitus
addidisset et vocis_). D'après cela, il faudrait admettre que Clovis
était déjà maître de Poitiers lorsqu'il reçut le signe lumineux
et qu'il entendit la voix du saint: il ne pouvait pas aller prier
dans la basilique si Poitiers n'était à lui, et le mot _descenderet_
indique bien qu'il occupait la ville. Il faudrait admettre encore que
la bataille ne s'est pas livrée à Vouillé, mais au sud de Poitiers;
car comment supposer que le roi franc eût pu s'emparer de la ville
sans coup férir, si Alaric avait été campé dans le voisinage pour la
protéger? Il faudrait donc modifier singulièrement notre récit de la
bataille de Vouillé, si l'on pouvait croire que Fortunat est l'écho
fidèle de la tradition poitevine. Mais Grégoire de Tours lui-même, par
la manière dont il la rapporte, semble n'avoir pas cru aux détails
donnés par Fortunat. Et, de fait, ces derniers sont contradictoires: le
signe lumineux devient absolument inutile, si la ville de Poitiers et
la basilique de Saint-Hilaire sont aux mains de Clovis; à plus forte
raison la voix surnaturelle. Aperçu de loin, et venant d'un poste
encore aux mains de l'ennemi, le signe lumineux a toute sa valeur. Nous
sommes donc obligé de croire que la version de Grégoire est la seule
admissible, et tout ce qui se trouve en plus dans Fortunat est une
superfétation oiseuse.
SAINT JEAN DE RÉOMÉ (28 janvier).--La vie de saint Jean de Réomé fut
écrite vers 659 par l'abbé Jonas de Bobbio, pendant le court séjour
qu'il fit au monastère de Moutier-Saint-Jean, fondé par ce saint
dans les environs de Semur (Côte-d'Or). Nous n'en avons possédé
longtemps qu'un remaniement du neuvième siècle, publié par Mabillon
(_Acta Sanctorum O. S. B._ t. I), et un second remaniement plus
développé qui a été publié d'abord par Roverius (_Reomaus seu historia
monasterii sancti Joannis Reomaensis_, Paris, 1637), et ensuite par
les Bollandistes (_Acta Sanctorum_, t. II de février). Le texte
original a été retrouvé de nos jours par Krusch et publié par lui dans
_Mittheilungen des Instituts für œsterreichische Geschichtsforschung_,
t. XIV. Les principales questions relatives à cet écrit ont été
savamment élucidées par Stoeber dans _Sitzungsberichte der phil. hist.
Classe der K. Akademie der Wissenschaften_, Vienne, 1885, et par Krusch
en tête du texte publié par lui.
SAINT LÉONARD, solitaire en Limousin.--La vie de saint Léonard a été
publiée pour la première fois par M. le chanoine Arbellot (_Vie de
saint Léonard, solitaire en Limousin_, Paris, 1863, pp. 277-289);
elle vient d'être rééditée dans _S. R. M._, t. III. Cet ouvrage, que
l'éditeur voudrait faire remonter jusqu'au huitième siècle tout au
moins, ne semble pas antérieur au onzième (_Histoire littéraire de
France_, t. VIII). A cette date, l'évêque Jourdain de Limoges ne la
connaissait pas encore, puisqu'il demandait à Fulbert de Chartres de
lui procurer une biographie de son saint: «Jordanus etiam, Lemovicensis
episcopus, cui olim suffragium præstiti apud archiepiscopum
Bituricensem, plurima te salute impertiens, rogat suppliciter ut mittas
ei vitam sancti Leonardi, in episcopatu suo quiescentis ut aiunt;
sicubi reperire poteris, pulchre dicas hoc feneratum esse (_Patrol.
lat._, t. CXLI, col. 275, cité par M. le chanoine Arbellot, _o. c._,
p. 241). Ce passage n'est susceptible que d'une seule interprétation,
celle que lui ont donnée les auteurs de l'_Histoire littéraire de
France_, en concluant qu'il n'existait pas de vie de saint Léonard
à la connaissance de Jourdain, et qu'il désirait ardemment qu'on en
découvrît une. Comment le vénérable éditeur de la vie a-t-il pu traiter
d'_étrange méprise_ cette interprétation et écrire: «Sans doute, elle
(la vie de saint Léonard) ne se trouvait pas dans la bibliothèque
de l'évêque de Limoges, mais si elle n'eût existé nulle autre part,
Jourdain l'eût-il fait demander à l'évêque de Chartres?» L'erreur est
manifeste. Au surplus, l'ouvrage, conservé dans plusieurs manuscrits du
onzième et du douzième siècle, est à peu près entièrement fabuleux, et
on ne doit rien croire des prétendues relations du saint avec Clovis.
M. le chanoine Arbellot montre lui-même (_o. c._, pp. 259 et suivantes)
qu'il ne peut pas être question de ce roi, bien qu'il se refuse à
reconnaître le caractère légendaire de l'épisode.
SAINT MAIXENT (26 juin).--La rédaction primitive de la vie de ce
saint, connue et utilisée par Grégoire de Tours (v. ci-dessus p. 237),
a été remplacée de bonne heure par deux recensions plus modernes. La
première se trouve dans Mabillon (_Acta Sanctorum O. S. B._, t. I), la
seconde dans les Bollandistes (_Acta Sanctorum_, t. V de juin). Cette
dernière contient des indices de postériorité qui ne permettent pas de
la faire remonter au delà du commencement du septième siècle. L'autre
n'est guère plus ancienne, car elle a en commun avec la précédente
l'amplification légendaire qui introduit Clovis lui-même dans l'épisode
du soldat pillard, et le fait tomber aux genoux du saint. Sur la
modernité de ces recensions, voir mon étude sur _les Sources de
l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_.
SAINT MELAINE (6 janvier).--Nous possédons actuellement la vie de saint
Melaine en trois recensions. L'une se trouve dans les _Acta Sanctorum_
des Bollandistes, t. I de janvier; une autre a été publiée par les
Bollandistes dans le t. I du _Catalogus codicum hagiographicorum
bibliothecæ nationalis Parisiensis_, p. 71, et en partie dans les
_Scriptores Rerum Merovingicarum_, t. III, la troisième enfin dans le
t. II du _Catalogus_, p. 531.
C'est cette dernière qui paraît aux Bollandistes modernes la plus
ancienne, tandis que M. Lippert (_Zur Vita Melanii_ dans _Neues
Archiv_, t. XIV, 1889) et M. Krusch, (_S. R. M._, t. III, p. 370) ont
prouvé, d'une manière selon moi irréfutable, que c'est la première
qui est la plus ancienne. Contrairement à Bollandus, qui regarde la
vie comme contemporaine, et qui est suivi par dom Rivet (_Histoire
littéraire de la France_ t. III) et par dom Plaine (_Étude comparative
des trois anciennes Vies de saint Melaine_ dans _Revue historique
de l'Ouest_, t. V et VIII; cf. _Analecta Bollandiana_, t. XIII, p.
179) les deux érudits allemands rendent vraisemblable qu'elle est du
neuvième siècle, et antérieure à la translation des reliques du saint
à Bourges en 853, mais postérieure à l'_Adnotatio de Synodis_, qui est
elle-même du huitième ou du neuvième siècle et qui a servi de source à
la Vie.
SAINT MESMIN, abbé de Micy (15 décembre).--Nous possédons deux Vies de
saint Mesmin de Micy. La première existe dans des manuscrits du dixième
siècle, et a été copiée au onzième par Hugues de Flavigny. Mabillon,
qui l'a publiée dans les _Acta Sanctorum O. S. B._, t. I, la croit du
septième siècle. Nous en possédons une rédaction assez différente,
dont la partie substantielle a été publiée par les Bollandistes, dans
le _Catalogus codicum hagiographicorum bibl. nat. Paris._, t. I, pp.
300-303, d'après un manuscrit du onzième siècle. Bien que cette Vie
ait déjà un caractère assez légendaire, elle paraît cependant reposer
sur un fond historique solide, et avoir connu un diplôme de fondation
de l'abbaye, émis par Clovis. La seconde a pour auteur Bertold, moine
de Micy, et est dédiée à l'évêque Jonas d'Orléans († 843). Il y aurait
lieu d'examiner les rapports qu'il y a entre ces deux documents,
jusqu'à présent fort peu étudiés, et dont le premier mérite une
sérieuse attention.
SAINT PATERNE, évêque de Vannes (15 avril).--Sa vie se trouve dans les
_Acta Sanctorum_ des Bollandistes, tome II d'avril. C'est un écrit du
quatorzième siècle, dû au moine Jean de Tynemouth, rempli de fables,
et qui identifie de la manière la plus bizarre ce saint d'Armorique
avec un saint gallois du même nom, vénéré dans le Cardiganshire. Le
saint Paterne historique fut ordonné évêque de Vannes vers 465; on
ne sait pas la date de sa mort, mais au concile d'Orléans, en 511,
son successeur était Modestus. Au reste, le premier document qui le
mette en rapport avec Clovis est un sermon prêché au douzième siècle à
Vannes et contenant une description des reliques de l'église de cette
ville; un fragment de ce document a été publié par M. A. de la Borderie
dans _Saint Paterne, premier évêque de Vannes_, Vannes 1893, et dans
l'_Histoire de Bretagne_, t. I, p. 331. Contre ce rapprochement, voyez
Mgr Duchesne, _Saint Paterne_, _Revue Celtique_, (1893) et _Fastes
épiscopaux de l'ancienne Gaule_ t. II (1900), p. 371.
SAINT REMI, évêque de Reims (1er octobre).--Nous savons qu'il existait
du temps de saint Grégoire de Tours une Vie de saint Remi, dans
laquelle, selon toute apparence, le chroniqueur franc avait puisé une
bonne partie de ses renseignements sur Clovis. (V. ci-dessus p. 236.)
Cette Vie, malheureusement, disparut de bonne heure, et fut remplacée
vers le commencement du huitième siècle, si je ne me trompe, par un
écrit qui laissait de côté le rôle public du saint pour ne le faire
connaître que comme thaumaturge (_Acta Sanctorum_ des Bollandistes,
t. I d'octobre; Ghesquière, _Acta Sanctorum Belgii_, t. I; _M. G.
H., Auctores Antiquissimi_, t. IV, édition de Krusch dans les œuvres
de Fortunat). Cette Vie, que Hincmar attribue par erreur à Fortunat,
trahit sa basse époque par sa destination exclusivement liturgique
et par son ignorance de la biographie du saint, et elle est presque
entièrement dépourvue de valeur historique; aussi est-on étonné de voir
un critique du mérite de M. Krusch s'obstiner à l'identifier avec le
_Vita Remigii_ lu par Grégoire de Tours. Revenant sur la question pour
répondre aux objections que je lui ai présentées en 1888, M. Krusch
ne trouve à m'opposer que de gros mots au lieu de bonnes raisons,
et se voit finalement obligé, par la logique de son erreur et par
l'impossibilité où il s'est mis d'expliquer l'origine du récit de
Grégoire sur la conversion de Clovis, d'imaginer que le tout est une
invention de Grégoire lui-même. (V. _Neues Archiv_, t. XX, 1895, et mon
étude sur _Les Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_,
avec les auteurs qui y sont cités). Cette conclusion s'impose, étant
donné le point de vue défendu par M. Krusch, mais elle en démontre
aussi la foncière défectuosité. Aucun critique au courant des choses
mérovingiennes n'admettra que Grégoire ait tiré de sa seule imagination
des tableaux comme celui du baptême de Clovis. Et j'imagine que
l'identification de l'œuvre du pseudo-Fortunat avec la Vie primitive de
saint Remi rencontrera peu de partisans. Hincmar nous dit d'ailleurs
qu'elles étaient distinctes, et ce n'est pas écarter son témoignage que
de dire qu'il est un faussaire, et d'alléguer qu'il nous raconte sur
ce vieil écrit un vrai roman. Même en accordant ces deux points à M.
Krusch, il n'en restera pas moins établi que Hincmar était convaincu
de la non-identité des deux textes. Nous le voyons qui cherche à se
procurer l'ancienne Vie et qui écrit au roi Louis pour s'en informer
(V. Flodoard dans _M. G. H._ XIII, pp. 511, 512); sa sincérité sous ce
rapport ne fait donc pas de doute, et, s'il en est ainsi, il devient
bien difficile de contester la valeur de son témoignage. Et sur quoi
se fonderait-on aujourd'hui pour se croire autorisé à prétendre que
Hincmar se trompait et que la Vie qui était l'objet de ses recherches
n'avait jamais existé?
On comprend que, la vie primitive ayant disparu et l'œuvre du
pseudo-Fortunat n'ayant aucune valeur, Hincmar se soit préoccupé de
fournir au public une biographie plus sérieuse de l'apôtre des Francs.
Il composa donc, vers 878, l'écrit que nous possédons sous son nom. (V.
_Acta Sanctorum_ des Bollandistes, t. I. d'octobre et _S. R. M._, t.
III (édition de Krusch, qui donne un texte plus complet.)
C'est un ouvrage composé selon les procédés compilatoires de
l'érudition d'alors, et prenant pour principe cette parole de Beda que
«_la vraie loi de l'histoire, c'est de mettre simplement par écrit,
pour l'instruction de la postérité, ce que l'on a recueilli sous la
dictée de la voix publique_. (_Vita S. Remigii præf._ p. 253, d'après
Beda le Vénérable, _Hist. eccl. Angl., præf._) Les sources principales
sont le _Vita_ du pseudo-Fortunat et le _Liber Historiæ_, qu'il cite
sous le nom de _Historiæ_ (c. 11) et auquel il renvoie ailleurs par
ces mots: _Sicut lector in suo loco pluries legere potest_. (_Vita.
S. Remigii_ dans _AA. SS._ IV, 53, et dans Krusch _S. R. M._ III,
p. 293.) Il dit également avoir possédé quelques feuillets, en fort
mauvais état, de la vie du sixième siècle, et il raconte au sujet de
cet ouvrage une historiette qui a tout l'air, à première vue, d'un
de ces lieux communs, chers aux romanciers et aux poètes du moyen
âge. Par contre, il ne paraît pas avoir connu Grégoire de Tours ni
Frédégaire, puisqu'il ne leur emprunte rien de ce qu'ils ont en plus
que le _Liber Historiæ_, et qu'il suit pas à pas ce dernier[365]. Outre
les renseignements puisés dans ces sources écrites, Hincmar a mis
en œuvre bon nombre de traditions orales, les unes ecclésiastiques,
les autres populaires, qui présentent un vif intérêt pour la
connaissance du milieu où elles se racontaient. Enfin, ne résistant
pas à l'envie d'exagérer l'importance de Remi et aussi celle du
siège de Reims, Hincmar a introduit son héros dans tous les épisodes
de la vie de Clovis et lui a fait honneur de toutes ses œuvres. Il
serait très intéressant de faire le départ de ces trois catégories de
renseignements, et d'établir, par une étude critique sur les sources
du _Vita Remigii_, comment procédait l'érudition du neuvième siècle
pour reconstituer l'histoire d'un passé lointain. Dès maintenant,
toutefois, on est fixé sur le degré d'historicité de l'ouvrage, et l'on
ne souscrira plus au jugement de Dubos, disant qu'«on doit regarder
la vie de saint Remi, compilée par Hincmar, plutôt comme un monument
du sixième siècle que comme une production du neuvième, puisque son
auteur s'est servi pour le composer d'un ouvrage écrit dès le sixième
siècle, etc.» (_Histoire critique de l'établissement de la monarchie
française dans la Gaule_, livre III, ch. 19). D'autre part, traiter
tout bonnement Hincmar de faussaire, et placer la _Vie de saint Remi_
dans les documents apocryphes, comme font M. Krusch et à sa suite
Wattenbach (_Deutschlands Geschichtsquellen_, 6e édition, Berlin
1894, t. II, p. 494), c'est une injustice manifeste, et qui ne peut
s'expliquer que par la plus étrange prévention.
[Note 365: M. Krusch _S. R. M._, III, p. 240, croit que Hincmar a
connu Grégoire de Tours et Frédégaire, mais reconnaît qu'il les a peu
utilisés: _Neque vero ex ipsis deprompsit nisi pauca verba_. Et il cite
Grégoire _H. F._ II, 27 et 31, et Frédégaire, II, 58, III, 16, 21 dont
on retrouverait trace dans le _Vita Remigii_, cc. 11, 15, 14. Je ne
puis me le persuader. En ce qui concerne Grégoire, les deux passages où
la coïncidence verbale du _Vita Remigii_ est un peu plus grande avec
Grégoire qu'avec sa source ordinaire, qui est le _Liber Historiæ_,
ils prouvent peut-être que Hincmar avait sous les yeux une meilleure
recension de ce dernier ouvrage que celle que nous avons conservée.
Quant à Frédégaire, que Hincmar suit pour le nom de l'évêque qui est le
héros du vase de Soissons, et aussi pour la date du baptême de Clovis,
qu'il place à Pâques et non à Noël comme Grégoire, le doute serait plus
plausible; cependant il n'est pas prouvé que Hincmar n'ait pas trouvé
ce double renseignement ailleurs, et que le premier, notamment, ne lui
avait pu être fourni par des écrits de sa propre église. Par contre,
si Hincmar avait connu Grégoire, ne lui aurait-il pas emprunté sa
comparaison de saint Remi avec saint Silvestre, si flatteuse pour son
héros, et n'aurait-il pas reproduit, d'après lui, la lettre du saint à
Clovis, pour le consoler de la mort de sa sœur?]
Les vies modernes de saint Remi, parmi lesquelles nous ne signalerons
que celle de M. l'abbé Haudecœur: _Saint Remy évêque de Reims, apôtre
des Francs_, Reims, 1896, pèchent toutes par la même répugnance que
montrent leurs auteurs à débarrasser une bonne fois sa biographie de
la végétation légendaire et fabuleuse qui en défigure le caractère.
On trouvera l'énumération de tous ces écrits, jusqu'à 1890, dans
l'excellent opuscule de M. H. Jadart: _Bibliographie des ouvrages
concernant la vie et le culte de saint Remi_ (_Travaux de l'Académie
nationale de Reims_, t. LXXXVII, 1891), et on lira aussi avec fruit,
du même auteur, _La Vie de saint Remi dans la poésie populaire_. (Même
recueil, t. XCVII, 1895.)