Il est inutile de continuer cette énumération. L'histoire des

Mérovingiens gardera à travers tout le moyen âge la forme que lui

ont donnée le _Liber Historiæ_ et Aimoin, et tous les auteurs

qui l'étudieront la raconteront d'après eux. Les _Chroniques de

Saint-Denis_ ne sont, pour la période qui nous occupe, que la

traduction d'Aimoin. Sigebert de Gembloux, Hermannus Contractus, Otton

de Frisingue et tous les autres chroniqueurs ayant quelques vues

générales se bornent à copier ces sources de seconde main, fidèlement

mais servilement. Le premier progrès de la science historique, ce fut

de percer la couche sous laquelle a été enterrée la vraie source, qui

est Grégoire de Tours, et de faire de nouveau jaillir ses informations

originales dans l'historiographie. Le second, auquel je crois avoir

contribué, consiste en ce qu'au lieu de reproduire simplement Grégoire

de Tours, on s'est informé de ses sources à lui, et qu'on a tâché

de se rendre un compte exact de la valeur respective de ses divers

renseignements. Une histoire scientifique de Clovis ne pouvait pas être

écrite avant que ce travail fût terminé.

§ II.--VIES DE SAINTS

Nous sommes obligés de faire une classification à part pour les

nombreuses vies de saints dont les héros ont été en rapports réels

ou fictifs avec Clovis. L'intérêt et la valeur de ces documents sont

fort variables, selon le degré de leur authenticité, et aussi selon la

nature des relations qui y sont consignées. On trouvera ci-dessous,

rangées par ordre alphabétique de sujets, les notices que je leur ai

consacrées. L'ordre adopté n'est certes pas le plus scientifique:

j'eusse de beaucoup préféré les ranger d'après la date des documents,

si celle-ci était connue pour tous, ou encore d'après la place que

les divers saints prennent dans l'histoire de Clovis, si cette place

était vraiment attestée par l'histoire. Je crois n'avoir omis aucun

document. Ma liste est plus complète que celle de dom Bouquet, III,

369-405. Je ne me suis d'ailleurs pas contenté des extraits de dom

Bouquet, mais mon étude critique a porté sur les textes entiers. Le

travail ci-dessous, sans être original, est toujours personnel, et les

indications sont tenues au courant de la science.

SAINT ARNOUL DE TOURS (18 juillet)[362].--Le texte le plus ancien de

la vie de saint Arnoul de Tours est celui que les Bollandistes ont

publié dans le _Catalogus codicum hagiographicorum... bibliothecæ

Parisiensis_, t. I, pp. 415-428, et dont celui des _Acta Sanctorum_

n'est qu'un résumé. Cette histoire de saint Arnoul n'est qu'un roman

pieux, qui semble dépourvu de tout fondement historique; elle contient

un tissu d'invraisemblances et de fictions manifestes. Le _Translatio

sancti Arnulfi_ (_Analecta bollandiana_, t. VIII, p. 97) augmente

encore le caractère légendaire de la vie, en identifiant l'évêque

Patrice, oncle de sainte Scariberge, qui est la femme d'Arnoul, avec

saint Patrick, apôtre de l'Irlande. Il est d'ailleurs inutile d'ajouter

que les diptyques de l'Église de Tours ignorent absolument le nom

d'Arnoul. (Voir Mgr Duchesne, _les Anciens catalogues épiscopaux de la

province de Tours_; Paris, 1890.)

[Note 362: Les dates marquées entre parenthèses à la suite des

noms des saints sont celles de leur fête; on les trouve sous ces dates

dans le recueil des Bollandistes; _S. R. M._ désigne le recueil des

_Scriptores Rerum Merovingicarum_, éd. B. Krusch, qui contient aux

tomes II et III un bon nombre de vies de saints du sixième siècle.]

SAINT CÉSAIRE D'ARLES (27 août).--Sa vie se trouve dans Mabillon, _Acta

Sanctorum O. S. B._, t. I, dans les Bollandistes, _Acta Sanctorum_, t.

VI d'août (1743), et dans _S. R. M._, t. III. Écrite par ses disciples

quelques années après sa mort (pas après 549) et dédiée à sa sœur

l'abbesse Césarie, elle est divisée en deux livres, dont le premier,

de beaucoup le plus important, est le seul qui intéresse l'histoire

de Clovis. Ce livre premier a pour auteurs les évêques Cyprien de

Toulon et Firmin d'Uzès, sans compter un inconnu du nom de Viventius.

Il y a peu d'écrits hagiographiques de cette valeur; il mérite une

entière confiance, et il nous a raconté, dans un tableau plein de vie,

l'épisode le plus intéressant de la guerre de Provence, faite par le

fils de Clovis aux lieutenants de Théodoric. Saint Césaire a trouvé de

nos jours deux biographes de valeur: ce sont C. F. Arnold, _Cæsarius

von Arelate und die gallische Kirche seiner Zeit_, Leipzig, 1894, et

l'abbé Malnory, _Saint Césaire, évêque d'Arles_, Paris, 1894, (103e

fascicule de la _Bibliothèque de l'École des Hautes Études_.)

SAINTE CLOTILDE (3 juin).--La vie de sainte Clotilde (Mabillon,

_Acta Sanctorum O. S. B._, t. I; _Acta Sanctorum_ des Bollandistes,

t. I de juin; _S. R. M._, t. II) n'a guère été écrite que vers le

dixième siècle, à preuve la légende de la sainte Ampoule, qu'elle

emprunte, en l'amplifiant encore, à la vie de saint Remi par Hincmar,

et une allusion à la filiation mérovingienne de Charlemagne et de

ses descendants. La partie purement biographique de ce texte n'est

qu'une reproduction du _Liber Historiæ_; mais, ce qui lui donne de

l'intérêt, c'est qu'il a conservé un certain nombre de traditions

relatives à des fondations d'églises par sainte Clotilde. Bien qu'on

ne puisse revendiquer pour toutes ces traditions un caractère de

rigoureuse authenticité, leur âge et leur accent de sincérité les

rend hautement respectables, et je n'admets pas le jugement sommaire

de M. Krusch écrivant au sujet de l'auteur: _Omnes quas novit sancti

Petri ecclesias gallicanas a Chrotilde vel constructas vel ampliatas

esse finxit_. M. Krusch oublie que l'immense majorité des églises

du haut moyen âge était dédiée à saint Pierre, tantôt seul, tantôt

associé aux autres apôtres, et qu'il n'est pas étonnant que quatre ou

cinq fondations connues de Clotilde soient sous son patronage. Il y a

quantité de vies modernes de sainte Clotilde, mais, reposant toutes sur

des données légendaires, elles n'ont plus aujourd'hui aucune valeur.

Celle que j'ai écrite moi-même pour la collection _Les Saints_ (_Sainte

Clotilde_, Paris, 1897), a rencontré deux espèces de contradicteurs:

ceux qui, comme M. l'abbé Poulain, étrangers à la méthode critique

et à la bibliographie du sujet, ont ignoré que les légendes racontées

par Grégoire de Tours sont définitivement rayées de l'histoire, et

ont cru pouvoir les raconter une fois de plus d'après lui, (_Sainte

Clotilde_, Paris, 1899), et ceux qui refusent à l'historien le droit

de reconstituer une physionomie d'après les quelques traits qui en

restent, en s'aidant des indications fournies par ceux-ci et des lois

psychologiques.

SAINT DIÉ, solitaire à Blois (24 avril).--La vie de saint Dié, en

deux rédactions dont la plus développée est, comme d'ordinaire, la

plus récente, veut que Clovis ait recherché ce saint lors de son

expédition contre les Visigoths, se soit recommandé à ses prières,

et, à son retour victorieux, lui ait fait des libéralités en terres

et en argent, _sigillo suo largitate communita_, dit-elle au sujet de

la donation en terres. Le saint aurait fondé un monastère, et sur son

tombeau aurait surgi une église qui, détruite par les flammes, aurait

été rebâtie sous Charles le Chauve. On avait oublié la date de sa mort;

selon l'hagiographe, elle fut révélée en songe à l'abbé Blodesindus.

Ce document, en ce qui concerne la partie relative à Clovis, semble

s'inspirer de la vie de saint Solein, dont on gardait le corps à Blois;

il mentionne même ce saint et rappelle qu'au moment où Clovis fit la

connaissance de Dié, il n'était encore que le catéchumène de l'évêque

de Chartres.

SAINT ÉLEUTHÈRE DE TOURNAI (20 février).--Les documents relatifs à ce

saint ont été publiés par les Bollandistes dans les _Acta Sanctorum_ au

tome III de février, et reproduits d'après eux par Ghesquière, _Acta

Sanctorum Belgii_, t. I. La plus ancienne rédaction de sa vie serait,

d'après Henschenius, antérieure aux invasions des Normands. La seconde,

qui contient et qui continue la première, est d'un auteur qui se dit

contemporain de Hédilon, évêque de Noyon-Tournai (880-902). C'est dans

cette dernière que se trouve le récit de la confession faite par Clovis

à saint Éleuthère, avec quantité d'autres épisodes invraisemblables.

La valeur historique de cet ouvrage est très faible, quoi qu'en dise

Ghesquière, _o. c._, p. 453. On en jugera par ce seul fait que, dans

les deux rédactions, le saint est donné comme contemporain à la fois de

Dioclétien et de Clovis!

SAINT EPTADE (24 août).--Sa vie est dans les _Acta Sanctorum_ des

_Bollandistes_, au t. IV d'août (lire le commentaire de Cuperus)

et dans les _S. R. M._, t. III. Ce document, bien que le texte en

soit fort corrompu, présente divers caractères de bonne ancienneté,

et le récit paraît bien reposer sur une base historique. C'est

l'opinion de Pétigny, _Études sur l'histoire, les lois et les

institutions à l'époque mérovingienne_, t. II, p. 647, de Binding,

_Das Burgundisch-Romanische Kœnigreich_, pp. 188 et 196, de Lœning,

_Geschichte des deutschen Kirchenrechts_, t. II, p. 176, de Kaufmann,

_Forschungen zur deutschen Geschichte_, t. X, pp. 391-395, d'Arnold,

_Cæsarius von Arelate_, p. 242, et de Mgr. Duchesne, _Bulletin

critique_, 1897, pp. 451-455. Binding, _o. c._, est le premier qui

en ait constaté la valeur historique. A. Jahn, _Die Geschichte der

Burgundionen und Burgundiens_, t. II, pp. 106-112, a essayé vainement

de contester l'authenticité de ce document. M. Krusch, qui fait sienne

la démonstration de Jahn en y ajoutant de nouvelles considérations,

n'est pas plus heureux dans la préface qu'il a mise en tête de la

Vie (_S. R. M._, t. III) et dans une dissertation du _Neues Archiv._

(t. XXV, pp. 131-257) en réponse à l'article ci-dessus mentionné

de Mgr Duchesne. Ses deux raisons sont: 1º que le _Vita_ fait du

saint un évêque-abbé, dans l'intention d'arracher son monastère à

la juridiction de l'évêque, alors que c'est seulement à la fin du

septième siècle que la Gaule a connu ce genre de dignitaires; 2º que

le passage du _Vita_, c. 6: _Erat beatissimus vir totius prudentiæ,

in sermone verax, in judicio justus, in consiliis providus, in

commissu fidelis, in interventu strenuus, in veritate conspicuus et

in universa morum honestate praecipuus_ est emprunté à Grégoire de

Tours, _Historia Francorum_, II, 32, où il est dit d'Aredius: _Erat

enim jocundus in fabulis, strenuus in consiliis, justus in judiciis et

in commisso fidelis_. A quoi l'on peut répondre: 1º que nulle part le

_Vita_ ne parle de saint Eptade comme d'un abbé, et que l'accusation

d'avoir voulu étayer l'immunité du monastère de Cervon sur la double

qualité revendiquée pour le fondateur s'évanouit devant cette simple

constatation; qu'au surplus, même dans l'hypothèse que le biographe

aurait considéré le saint comme le premier abbé de Cervon, l'intention

qui lui est prêtée est absolument chimérique, attendu que c'est en

qualité d'évêque d'Auxerre, élu canoniquement, et non d'évêque-abbé

qu'il figure ici. Quant au second point, l'identité d'une formule

probablement très répandue dès le sixième siècle ne prouve rien,

d'autant plus que le texte du _Vita_ est fort défiguré et que M.

Krusch lui-même l'appelle _einen ausnehmend verzweifelten Fall von

Textcorruption_ (_o. c._, p. 157). Il faudrait d'autres arguments

pour démentir l'auteur, qui dit formellement au c. 14 qu'il fut un

contemporain du saint et qui insinue au c. 22 qu'il fut son familier

(_qui erat illi familiaris, quem nominare necesse non est_).

Il y a quelques années, M. A. Thomas, dans un article intitulé: _Sur

un passage de la Vita sancti Eptadii_ (_Mélanges Julien Havet_, Paris,

1895, pp. 593 et suivantes), a discuté l'interprétation du passage du

_Vita Eptadii_ qui est relatif à l'histoire de Clovis. Il ne veut pas

y lire le nom de la Cure (_Quoranda_) mais celui du Cousin (_Quossa_),

son affluent.

Je lui emprunte le texte de ce passage d'après les deux manuscrits

conservés à la Bibliothèque nationale de Paris, parce qu'il a été

défiguré d'une manière fort arbitraire par les conjectures de M. Krusch

dans l'édition des _S. R. M._

Ms. 17002, fonds latin. Ms. 3809, fonds latin.

Eodem tempore quosse ad Eodem vero tempore ad fluvium

fluvium quorundam pacis mediante quendam pacis mediante

concordia duorum regum concordia duorum regum potencia,

supersticiosa complexa potentia id est Burgundionum et

id est Burgondionum genus et Francorum, convenit ac regem

Francorum hec rege Gundobado Gondebadum precellentissimus

precellentissimus rex Francorum rex Francorum Clodoveus suppliciter

Clodoveus suppliciter exoravit exoravit ut beatissimum

ut hunc beatissimum virum virum Dei Eptadium civitati sue

Dei Eptadium civitatis sue Autissiodorensi concederet antistitem

autisiodorense prestaret antestitem ordinandum.

ordinandum.

On trouve de bons renseignements sur le culte local de ce saint dans

Henry, _Vie de saint Eptade_, Avallon, 1863.

SAINTE GENEVIÈVE DE PARIS (3 janvier).--Cette vie a été diverses fois

rééditée depuis 1643, qu'elle a paru dans le 1er volume des _Acta

Sanctorum_ des Bollandistes. Trois éditions critiques en ont paru

coup sur coup dans les vingt dernières années: celle de M. Ch. Kohler

(_Etude critique sur le texte de la vie latine de sainte Geneviève de

Paris_, dans le 48e fascicule de la _Bibliothèque de l'École des Hautes

Études_, Paris, 1881), celle de M. l'abbé Narbey (_Quel est le texte

de la vie authentique de sainte Geneviève? Étude critique suivie de

sa vie authentique et de la traduction_, dans le _Bulletin d'histoire

et d'archéologie du diocèse de Paris_, 1884), et enfin celle de M.

Krusch dans _S. R. M._, t. III, 1896. Ces savants sont totalement en

désaccord sur le point de savoir comment il faut établir le texte de

la vie. M. Kohler, qui en a étudié vingt-neuf manuscrits, les classe

en quatre familles dont la première représente, selon lui, le texte

le plus ancien, diversement interpolé ou altéré dans les trois autres

familles. Selon M. Narbey, au contraire, suivi par M. Krusch, le plus

ancien se retrouverait dans les manuscrits de la seconde famille de M.

Kohler, et c'est d'après ceux-ci, dont le nombre est porté à treize par

les recherches de M. Krusch, que ce dernier, comme M. Narbey lui-même,

a établi son texte. Cette discussion n'est pas close d'une manière

définitive, car, comme le fait remarquer Mgr. Duchesne, rien n'empêche

que les manuscrits de la deuxième famille Kohler, tout en présentant un

texte moins altéré au point de vue de la langue et de l'orthographe,

ne fût-ce que parce qu'ils sont en général plus anciens, aient été

d'autre part l'objet des interpolations dont les manuscrits de la

première famille Kohler sont exempts d'après ce dernier éditeur. On

ne peut donc pas dire que malgré tous les travaux sur ce document

hagiographique, nous soyons aujourd'hui en possession d'une édition

définitive. MM. Kohler et Krusch ont d'ailleurs mis parfaitement en

lumière, chacun dans un sens opposé, les indices qui plaident en faveur

de l'antériorité de l'une et de l'autre des deux familles.

La question de la date à laquelle fut composée la vie de sainte

Geneviève présente une importance capitale. L'auteur, qui avoue n'avoir

pas connu la sainte, nous dit qu'il écrit dix-huit ans après la mort

de celle-ci, c'est-à-dire, par conséquent, en 519 ou 520. C'est sur la

foi de cette affirmation qu'on a été à peu près unanime à considérer

son travail comme ayant la valeur d'une œuvre presque contemporaine.

Toutefois, certaines assertions de l'auteur, qui semblaient difficiles

à concilier avec ce que nous savons de l'histoire des Mérovingiens,

et en particulier les épisodes où il est parlé de Childéric et du

siège de dix ou cinq ans soutenu par la ville de Paris contre les

Francs, avaient déjà inspiré de la défiance à Adrien de Valois (_Rerum

Francicarum, libri VIII_, Paris, 1646, t. I, pp. 317-319), sans

que cependant il s'avisât de contester l'authenticité du document.

Bollandus, lui, n'avait pu se persuader totalement que la Vie qu'il

publiait était le texte primitif (_Eademne tamen sit quæ est in manibus

ingenue fateor mihi non liquere_, p. 137), mais ces doutes, exprimés en

passant, avaient été peu remarqués. Vers la fin du dix-septième siècle,

le génovéfain Claude du Molinet, dans son _Histoire de sainte Geneviève

et de son abbaye royale et apostolique_, conservée en manuscrit à la

bibliothèque de Sainte-Geneviève à Paris, et, quelque temps après lui,

Claude du Moulinet, abbé des Tuileries, dans une _Lettre critique sur

les différentes Vies de sainte Geneviève_, également en manuscrit

à la même bibliothèque, émirent l'opinion que l'ouvrage était tout

au plus du neuvième siècle. Mais ces deux livres, n'ayant jamais vu

le jour, restèrent sans influence sur la conviction générale; au

surplus, tous les deux partaient d'un faux point de vue en prenant

le texte de la quatrième famille Kohler, rempli d'interpolations

et d'anachronismes, pour le texte original. Enfin, un protestant

suédois du nom de Wallin porta la question devant le public dans une

véhémente dissertation intitulée: _De sancta Genovefa..... disquisitio

historico-critico-theologica_, Wittenberg, 1723, in 4º. Pour Wallin,

qui travaillait selon l'esprit des centuriateurs de Magdebourg et

avec une rare absence de sérénité scientifique, l'auteur de la Vie

était un faussaire du neuvième siècle qui l'avait inventée de toutes

pièces, et il n'était pas même certain que sainte Geneviève eût

jamais existé (_si qua unquam fuit_, p. 55). Wallin alléguait contre

l'authenticité divers arguments dont quelques-uns ne laissent pas

d'être spécieux, mais il était beaucoup plus faible dans la réfutation

de ceux qu'on alléguait en sa faveur; c'est ainsi que, d'après lui,

si l'auteur parle une langue manifestement mérovingienne, c'est une

ruse de plus pour se donner un vernis d'antiquité. L'opinion de Wallin

était d'ailleurs restée sans écho jusqu'à nos jours, et un seul érudit

à ma connaissance, M. L. Lœning, dans sa _Geschichte des deutschen

Kirchenrechts_, Strasbourg, 1878 (t. II, p. 6, note) avait cru devoir,

mais sans insister, lui contester le caractère de source historique

pour l'époque mérovingienne. Le vrai débat ne commença en réalité que

lorsqu'en 1893 M. B. Krusch se jeta dans l'arène avec sa retentissante

dissertation intitulée hardiment: _Die Faelschung der Vita Genovefae,

Neues Archiv._, t. XVIII.

Reprenant la thèse de Wallin, que d'ailleurs il ne mentionnait

pas[363], mais en s'appuyant sur une connaissance approfondie des

manuscrits, il concluait, comme le Suédois, que l'auteur est un

audacieux faussaire, moine de sainte Geneviève. Ce moine aurait écrit

vers 767, et aurait tiré toute l'histoire de sainte Geneviève de sa

cervelle, en vue de créer à son abbaye des titres de possession sur

certaines terres disputées par elle à l'église de Reims. Cette thèse

si aventureuse, et dont la démonstration laisse tant à désirer, a

rallié tout de suite M. Wattenbach, qui s'est empressé de qualifier

le _Vita Genovefæ_ d'impudente fiction, _freche Faelschung_ (Voir

_Deutschlands Geschichtsquellen im Mittelalter_, 6e édition, t. II, p.

498.) M. Krusch a trouvé un redoutable contradicteur dans Mgr Duchesne,

qui réfute point par point l'argumentation du savant archiviste de

Bresslau, et qui maintient avec énergie la date traditionnelle donnée

par l'hagiographe lui-même (_La vie de sainte Geneviève est-elle

authentique?_ dans la _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. 54,

1893). M. Krusch lui a répondu assez faiblement dans une dissertation

intitulée, plus modestement, cette fois: _Das Alter der Vita Genovefæ_

(_Neues Archiv_, t. XIX, 1894), où il maintient, d'ailleurs, toutes

ses positions. Deux années plus tard, dans la préface qu'il a mise

en tête de son édition du _Vita_ (_Scriptores Rerum Merovingicarum_,

t. III.), il rompait une nouvelle lance en faveur de sa thèse et

ajoutait quelques arguments à ceux qu'il avait présentés en 1893, ce

qui provoqua une courte réplique de Mgr Duchesne dans le _Bulletin

critique_ de 1897. Enfin, en 1898, M. Ch. Kohler à son tour entrait

en lice avec une solide dissertation intitulée: _La vie de sainte

Geneviève est-elle apocryphe?_ (_Revue historique_, t. 67, 1898), où

il battait en brèche la classification des manuscrits faite par M.

Krusch et soutenait que le passage relatif à Saint-Denis, qui se trouve

dans la recension considérée par M. Krusch comme l'original, était

une interpolation. A la suite de cette longue discussion, le critique

bollandien qui s'est constitué juge des coups, et dont les articles

très judicieux ont reflété avec la plus grande sincérité l'impression

mêlée que produisait l'argumentation des divers contradicteurs

(_Analecta Bollandiana_, t. XII, p. 470; XIV, pp. 334-335; t. XVI,

p. 87) a finalement abandonné M. Krusch (t. XVI, p. 368), malgré

la sympathie visible que lui inspirait la vigoureuse polémique du

savant allemand[364]. Moi-même, s'il m'est permis de me citer, après

un nouvel et consciencieux examen de la question, j'ai abandonné

l'opinion mitoyenne que j'avais formulée dans l'_Histoire poétique des

Mérovingiens_, p. 503, et dans l'appendice de la première édition du

présent livre, p. 601. Loin de faire un pas de plus du côté de la thèse

de M. Krusch, comme celui-ci l'espérait (_S. R. M._, III, p. 685), je

me suis convaincu que mes raisons pour admettre un certain remaniement

du _Vita_ au neuvième siècle étaient, en grande partie, écartées par

la démonstration de Mgr Duchesne et de M. Kohler, et je vois contre

la thèse de M. Krusch d'autres raisons que je me propose d'exposer

prochainement.

[Note 363: Dans la première édition de ce livre, p. 600, j'avais

cru pouvoir conclure de ce silence à l'endroit de son prédécesseur

que M. Krusch ignorait le travail de Wallin. Depuis lors, M. Krusch a

protesté contre cette hypothèse (_S. R. M._, t. III, p. 686): il n'a

pas ignoré l'écrit en question, dit-il, mais _ad rem ea fere nihil

facit, cum auctor doctissimus Carpentarii usus editione recensionem

falsam esse demonstraverit_. Cette raison me paraît étrange; quelle

qu'ait été l'opinion de Wallin, trompé comme du Molinet et du Moulinet

sur le texte original de la Vie, il est certain que ce n'est pas à une

recension de celle-ci, mais à la vie elle-même qu'il s'est attaqué, et

cela avec des arguments que M. Krusch n'a pas dédaigné de lui emprunter

tacitement.]

[Note 364: Je serais reconnaissant à M. Krusch de ne pas me

dénoncer outre-Rhin comme un ennemi de la science allemande parce

que je lui donne, comme à d'autres de ses compatriotes, le double

qualificatif de savant allemand, ainsi qu'il l'a fait dans le _Neues

Archiv_, t. XX, p, 511. Tous ses amis français lui diront que l'emploi

d'une pareille expression n'implique nullement les noires intentions

qu'il m'a attribuées.]

Mais, de ce qu'il reste établi que la _Vie_ a bien été écrite au

sixième siècle, il ne s'ensuit nullement qu'elle mérite d'être crue

sur parole dans toutes ses parties. Il est certain qu'écrivant, comme

il le dit, dix-huit ans après la mort d'une sainte qui en a vécu

plus de quatre-vingts, et, de plus, ne la connaissant que par une

tradition qui avait dû, sur plus d'un point, subir l'influence de

l'enthousiasme populaire pour elle, il a pu introduire dans son récit

des amplifications et des légendes, tout spécialement dans l'histoire

de l'enfance et de la jeunesse de son héroïne. Faire le départ de cet

élément légendaire et du fond historique de la vie sera toujours un

travail difficile, sinon impossible, en l'absence de presque tout moyen

de contrôle, et on devra continuer de se servir des données du _Vita_

avec une certaine réserve. C'est avec les mêmes restrictions qu'il faut

signaler les principales vies modernes de la sainte, à savoir celle de

Saintyves: _Vie de sainte Geneviève, patronne de Paris et du royaume de

France_, Paris, 1846, qui reste la meilleure; celle de l'abbé Vidien,

_Sainte Geneviève, patronne de Paris et son influence sur les destinées

de la France_, Paris, 1889; et celle de M. l'abbé Lesètre, _Sainte

Geneviève_, Paris, 1900 (Collection _Les Saints_), qui, toutes les

deux, pèchent par l'insuffisance de la critique.

Clovis, Tome 2 (of 2) · 第 19 / 26 段