Romanusque lyra, plaudat tibi barbarus harpa...

Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudos.

]

Le gouvernement du nouveau royaume aura le même cachet d'originalité.

Cette originalité sera plus réelle qu'apparente, et ceux qui le disent

germanique ou romain trouveront sans peine, dans ses institutions

et surtout dans le nom de celles-ci des arguments pour défendre les

systèmes les plus opposés. Mais, à y regarder de près, on voit sur les

débris de l'organisation impériale apparaître un système d'institutions

simple et rudimentaire, qui se développera tout seul au cours des

circonstances.

Maître du pays, le roi l'administre au moyen de gens qui ont sa

confiance, et qu'il choisit comme il lui plaît, tantôt parmi ses

familiers et même parmi ses esclaves, tantôt parmi les grandes familles

locales. Il ne pense pas un instant à ressusciter les anciennes

divisions administratives, et les dix-sept provinces de la Gaule ne

seront plus même un souvenir dans le royaume franc. Si le roi prend

pour unité administrative la cité, ce n'est pas pour se conformer aux

traditions romaines, c'est parce que la cité est un cadre existant qui

a survécu à la ruine universelle. Pendant les destructions du cinquième

siècle, grâce à l'Église, la cité est devenue le diocèse et n'est plus

que cela. Son individualité collective trouve son expression dans son

évêque, le gouverneur des âmes. La société politique, se modelant

sur la société religieuse dont elle calque l'organisation, place un

gouverneur laïque à côté de chaque pasteur spirituel, un représentant

du roi auprès du dignitaire de l'Église. Sous le nom romain de comte,

ce personnage sera tout autre chose qu'un fonctionnaire selon le

type antique. Ce sera un agent du roi et non pas un fonctionnaire de

l'État. Son mandat cessera avec le règne du maître qui l'a nommé. A la

différence du gouverneur romain, il réunira de nouveau dans ses mains

les pouvoirs civil et militaire: il sera gouverneur, général, juge et

administrateur tout à la fois. Le divorce du civil et du militaire,

expression atténuée mais toujours redoutable du divorce du Romain et du

barbare, tel que l'avait connu l'Empire agonisant, sera chose ignorée

dans le royaume franc. Il faut le remarquer, dans l'Empire, comme dans

les royaumes ariens fondés sur ses ruines, le barbare seul servait, et

seul aussi commandait. Ici, tout le monde participe aux charges et aux

honneurs. Romains et barbares sont égaux devant le roi, devant l'impôt,

à l'armée, à l'autel. Si le droit reste personnel, c'est encore un

résultat de l'égalité: pour que personne ne soit lésé, il faut que

personne ne soit arraché à son atmosphère juridique.

Sans doute, dans la vie quotidienne de la nation, les grandes

lignes de cette organisation à la fois simple et féconde semblent

souvent rompues, brouillées ou effacées. Dans ce monde en formation,

la violence est partout à côté du droit. Le trône, les fonctions

publiques, la haute société, le clergé même, jusque dans les rangs

supérieurs de sa hiérarchie, nous donnent plus d'une fois l'impression

d'une barbarie indomptée. Les abus sont nombreux et graves; ils

apparaissent plus graves et plus nombreux encore qu'ils ne sont,

parce qu'ils ont trouvé un observateur qui, avec une merveilleuse

puissance de reproduction, les a fait vivre à jamais dans ses naïfs et

dramatiques tableaux. Tout cela n'empêche pas que la nation prospère

et grandisse sous les giboulées printanières. Elle a conscience de son

avenir; elle est fière d'être le premier des peuples catholiques, et

nous avons entendu l'expression juvénile et ardente de ce sentiment, se

traduisant pour la première fois dans l'histoire sur la première page

d'un vieux code barbare.

Tel est, tel sera au cours des siècles le royaume fondé par les

évêques et par Clovis. La gloire de celui-ci, c'est de s'être fait

sans hésitation l'agent de la politique épiscopale. Que cette attitude

soit due, chez lui, à un sûr instinct de l'avenir ou à une souveraine

intuition du génie, il n'importe. La grandeur des hommes d'État

consiste moins dans leurs aptitudes individuelles que dans la décision

avec laquelle ils correspondent aux circonstances, ces mystérieux

interprètes des volontés supérieures. Qu'on ne diminue donc pas le rôle

de Clovis en ne voyant en lui qu'un barbare plus heureux que d'autres.

En politique, c'est un mérite encore que le bonheur. Les pilotes à

qui la Providence confie les destinées des peuples ont pour devoir de

les faire arriver au port, et l'histoire a celui de constater comment

ils ont rempli leur itinéraire. La fortune du peuple franc n'a point

périclité aux mains de Clovis: il avait reçu une peuplade barbare, il a

laissé une grande nation chrétienne.

APPENDICES

I

LES SOURCES DE L'HISTOIRE DE CLOVIS

Dans les pages qui vont suivre, je me propose de donner au lecteur

un aperçu complet des sources de l'histoire de Clovis. Il n'y sera

pas question de tous les écrivains dans lesquels on peut trouver des

renseignements généraux sur l'histoire du cinquième et du sixième

siècle; mais je signalerai tous les écrits où il est question de

Clovis, j'en ferai connaître la valeur, et je dirai ce que la

critique moderne a fait pour en élucider la connaissance. Celui qui

voudra contrôler ou refaire mon livre trouvera ici tous les moyens

d'information triés et classés selon leur valeur respective.

§ I.--CHRONIQUES

GRÉGOIRE DE TOURS

(Éd. Dom Ruinart, Paris, 1699; Arndt et Krusch, M. G. H., _Scriptores

Rerum Merovingicarum_, t. I, Hanovre, 1884; Omont et Collon, Paris,

1886-1893.)

L'_Histoire des Francs_ de Grégoire de Tours est de loin le plus

important de tous les documents historiques relatifs à Clovis. A elle

seule, elle dépasse en importance et en intérêt tous les autres réunis.

Si nous ne la possédions pas, c'est à peine si nous saurions de ce roi

autre chose que son existence, et çà et là un trait curieux. Sans elle,

ce livre n'aurait pu être écrit. Il est donc indispensable de connaître

la valeur d'un témoignage si précieux.

Grégoire de Tours, né à Clermont en Auvergne, vers 538, d'une famille

patricienne apparentée aux plus illustres maisons de la Gaule, grandit

dans un milieu foncièrement romain; mais l'éducation qu'il reçut

dans sa ville natale, chez les évêques Gallus et Avitus, était plus

ecclésiastique que mondaine, et le tourna beaucoup plus vers les

lettres sacrées que vers les poètes profanes. Sans ignorer l'antiquité

classique, il n'en fut pas nourri comme les écrivains l'avaient été

avant lui, et, sous ce rapport, l'on peut dire qu'il représente dans

la littérature en langue latine le premier des écrivains modernes.

Devenu évêque de Tours en 573, il a été mêlé activement aux principaux

événements de son temps; il a parcouru une bonne partie de la Gaule,

il s'est fait raconter l'histoire par ceux qui étaient à même de la

connaître, il a vu de près les rois et a vécu dans la familiarité

de plusieurs, il a dû à ses relations, à son esprit de recherche,

une connaissance approfondie de la Gaule du sixième siècle, et son

_Histoire des Francs_ a profité de tout cela.

Mais l'histoire de Clovis échappait à son regard. Clovis était mort

deux générations avant le moment où Grégoire prit la plume, et c'était

un laps de temps considérable à une pareille époque, où les légendes

défiguraient si rapidement la physionomie des événements. Grégoire

ne trouva nulle part une biographie de Clovis conservée par écrit:

il lui fallut rassembler péniblement les rares notices qu'il lui fut

donné de trouver dans les chroniqueurs du cinquième et du sixième

siècle, dans les vies de saints, et dans un petit nombre de documents

officiels. Avec ces débris incohérents, venus de toutes parts, il

fit ce qu'il put, et le récit qu'il a élaboré n'a cessé de dominer

l'historiographie.

Grégoire est d'ailleurs bien loin de connaître toute l'histoire de

Clovis. Il ne sait rien de la guerre de Provence, il ignore le siège de

Verdun, ainsi que le concile d'Orléans. Les événements qu'il raconte ne

sont généralement pour lui qu'un point dans l'histoire. De la guerre

de la Gaule, il ne mentionne que la bataille de Soissons et la mort de

Syagrius, plus une anecdote, celle du vase de Soissons. De la guerre de

Thuringe il ne sait que le nom, de la guerre contre les Alamans il ne

connaît qu'un épisode. Il est d'autres événements sur lesquels il ne

possède que des légendes fabuleuses, comme la mort des rois de Tongres,

de Cambrai et de Cologne.

Voici les sources dont Grégoire de Tours s'est servi pour écrire sa vie

de Clovis:

I. ANNALES D'ANGERS, continuées à Tours.--Grégoire paraît avoir eu à

sa disposition un recueil d'annales fort sèches et gardant surtout

le souvenir de faits locaux; c'est manifestement à ce recueil qu'il

a emprunté ce qu'il dit, aux chapitres 18 et 19 de son livre II,

des combats de Childéric. C'est là aussi qu'il doit avoir trouvé la

rapide mention de la bataille de Soissons (486), de la guerre contre

les Thuringiens (491), de la bataille contre les Alamans (496), de la

guerre d'Aquitaine (506) et de la mort de Clovis (511). Ces mentions

ont dû être sommaires, et telles qu'on les trouve dans les recueils de

ce genre. Les détails que Grégoire y ajoute paraissent puisés ailleurs.

La grande raison qui me fait regarder Angers comme la patrie de ces

annales, c'est que l'existence d'annales d'Angers est rendue presque

manifeste par _Hist. Franc._, II, 18 et 19; c'est aussi parce que

plusieurs faits qui ont dû se passer simultanément un peu partout sont

signalés seulement pour Angers. Ainsi VI, 21 et VII, 11, il est parlé

de tremblements de terre à Angers, alors qu'il est bien certain que

la terre a encore tremblé ailleurs que là, et que même la chute des

murs de Soissons, mentionnée dans le premier de ces deux passages,

paraît due au même accident. Si je suppose que les annales d'Angers

auront été continuées à Tours, c'est à cause du grand nombre de

dates relatives à l'histoire de Tours; on ne s'en expliquerait pas

l'existence si l'on n'admettait des annotations chronologiques. Ces

annotations peuvent avoir constitué un recueil indépendant; mais en

général, au moyen âge, on aimait à continuer ceux qu'on possédait,

et l'hypothèse que nous avons admise avec Junghans rend compte,

nous semble-t-il, d'une manière assez naturelle de la familiarité

de Grégoire avec les _Annales d'Angers_. Elle ne plaît pas à M.

Lair, qui m'appelle de ce chef «_l'Œdipe du sphinx mérovingien_»,

(_Annuaire-bulletin de la Société de l'Histoire de France_, t. XXXV,

1898, p. 4 du tiré à part), et qui, pour son compte, s'est vainement

attaqué à l'énigme.

II. ANNALES BURGONDES.--Grégoire de Tours et son contemporain Marius

d'Avenches offrent un récit parallèle des événements qui ont eu la

Burgondie pour théâtre, et les nombreuses ressemblances de ces récits

ne peuvent s'expliquer que par des rapports entre les deux auteurs.

Après avoir tour à tour supposé que Marius avait copié Grégoire, et

que Grégoire avait copié Marius, on a finalement conclu, avec raison,

que l'un et l'autre avaient consulté une source commune, à savoir,

un recueil d'_Annales burgondes_ contenant des notices sèches et

sommaires. Tout ce que Grégoire nous dit de la guerre de Clovis en

Burgondie semble emprunté à cette source, à l'exception toutefois du

récit du siège d'Avignon, qu'on ne retrouve pas dans Marius d'Avenches,

et qui est, selon toute probabilité, puisé dans la tradition

populaire. V. Monod, _Études critiques sur les sources de l'histoire

mérovingienne_, 1e partie p. 161, rectifié par Arndt, _Historische

Zeitschrift_ de Sybel, t. XXVIII, p. 421.

III. VIE DE SAINT REMI.--Il existait, du temps de Grégoire de Tours,

une précieuse vie de saint Remi, écrite, à ce qu'il paraît, par un

clerc de l'église de Reims peu de temps après la mort du saint,

et qui, ayant disparu d'assez bonne heure, a été remplacée par une

biographie sans valeur historique, mise, on ne sait pourquoi, sous le

nom de l'évêque Fortunat. Grégoire de Tours a connu la vieille vie, au

sujet de laquelle il écrit: _Est enim nunc liber vitæ ejus, qui eum

narrat mortuum suscitasse_. (_Hist. Franc._, II, 31.) Il n'est pas

douteux qu'il ait lu ce document, et qu'il lui ait emprunté l'histoire

de la conversion et du baptême de Clovis. Peut-être même y a-t-il

trouvé aussi l'épisode du vase de Soissons. La supposition de M. Monod,

_o. c._ p. 99, qui, pour des raisons d'ailleurs fallacieuses, suppose

que sa source aurait pu être un poème latin sur la conversion de

Clovis, et celle de Schubert, _Die Unterwerfung der Alamannen unter die

Franken_, pp. 134-140, qui serait disposé à admettre aussi une vie en

vers de sainte Clotilde, n'ont guère de vraisemblance.

IV. VIE DE SAINT MAIXENT.--Grégoire de Tours a connu aussi la

biographie de saint Maixent, abbé d'un monastère dans le Poitou. Il

dit au sujet de ce saint: _Multasque et alias virtutes operatus est,

quas si quis diligenter inquiret, librum vitæ illius legens cuncta

repperiet_. (_Hist. Franc._, II, 37.) Le texte primitif de cette vie

a disparu, mais il en reste deux recensions, dont la première, qui

paraît la plus ancienne, a été publiée par Mabillon (_Acta Sanctorum

O. S. B._, t. I), et la seconde par les Bollandistes (_Acta Sanctorum_

26 juin, t. V). Toutes les deux ont amplifié dans un sens légendaire

l'épisode emprunté à cette vie par Grégoire de Tours lui-même,

et mettent en scène Clovis d'une manière moins vraisemblable que

dramatique.

V. TRADITIONS ORALES.--Les souvenirs conservés par la bouche des

contemporains ont été transmis de différentes manières à Grégoire de

Tours. Quelques-uns ont été trouvés par lui dans sa famille ou dans son

entourage clermontois; de ce nombre est, sans contredit, la mention

de la part prise par les Clermontois à la bataille de Vouillé, et du

nom de leur chef Apollinaire (_Maximus ibi tunc Arvernorum populus, qui

cum Apollinare venerat, et primi qui erant ex senatoribus corruerunt_

(_Hist. Franc._, II, 37). Il en a emprunté d'autres aux souvenirs du

clergé de Tours, comme les preuves de respect données par Clovis à

saint Martin dans la guerre d'Aquitaine (_Hist. Franc._, II, 37), ou

les détails de l'inauguration consulaire de Clovis à Tours (_Ibid._,

II, 38); à ceux du clergé de Poitiers, comme l'épisode du signe de feu

donné par saint Hilaire à Clovis, raconté aussi par son ami Fortunat,

évêque de cette ville (_Liber de Virtutibus sancti Hilarii_, VII, 20,

dans M. G. H. _Auct. antiquiss._, IV); à ceux du clergé d'Angoulême

(_Hist. Franc._, II, 37: chute des murs de cette ville).

Parmi ces traditions orales, il en est plusieurs qui portent les traces

de l'élaboration considérable que leur a fait subir l'imagination

populaire. L'histoire du siège d'Avignon est de ce nombre: c'est de la

légende et non de l'histoire. Plus d'une fois, la légende a été l'objet

de chants populaires, et est devenue l'occasion d'un petit poème

épique: de ce nombre semble avoir été l'histoire du mariage de Clovis

(_Hist. Franc._, II, 28), y compris celle des malheurs de Clotilde et

de la vengeance qu'elle en tira par la suite (_Ibid._, III, 6), et

celle de la manière dont Clovis se débarrassa des autres rois francs

(_Ibid._, II, 40-42.)

Pour les preuves de ce travail de dépouillement des sources de Grégoire

de Tours, je renvoie à mon étude intitulée: _les Sources de l'histoire

de Clovis dans Grégoire de Tours_, parue à la fois dans la _Revue des

questions historiques_, t. XLIV (1888), et dans le tome II du _Congrès

scientifique international des catholiques, tenu à Paris du 8 au 13

avril 1888_ (Paris, 1889), ainsi qu'à mon _Histoire poétique des

Mérovingiens_ (Paris-Bruxelles, 1893).

Pour la connaissance plus approfondie de Grégoire de Tours, lire: G.

Monod, _Études critiques sur les sources de l'histoire mérovingienne_,

1re partie. Paris 1872 (8e fascicule de la _Bibliothèque de l'école

des hautes études_), et Arndt-Krusch, M. G. H., _Scriptores Rerum

Merovingicarum_, t. I; Hanovre, 1884, (préface de la 1re et de la 2e

partie de ce tome).

CHRONIQUE DITE DE FRÉDÉGAIRE

(Éd. Ruinart, à la suite de son _Grégoire de Tours_, Paris, 1699;

Monod, dans la _Bibliothèque de l'école des hautes études_, fascicule

63, Paris, 1885; Krusch, M. G. H., _Scriptores Rerum Merovingicarum_,

t. II, Hanovre, 1888)

La compilation historique que depuis Scaliger (1598) il est convenu, on

ne sait pourquoi, de mettre sous le nom de Frédégaire, est l'œuvre de

trois auteurs différents. La magistrale démonstration de cette vérité

est due à Krusch, dans _Die Chronicæ des sogenannten Fredegar_ (_Neues

Archiv der Gesellschaft für aeltere deutsche Geschichtskunde_, t.

VII, 1882), dont la substance a passé dans la préface de l'édition de

Frédégaire par le même savant. Selon Krusch, le premier de ces trois

auteurs est un Burgonde qui, vers 613, a fait un résumé du _Liber

generationis_ de saint Hippolyte, de la chronique de saint Jérôme et de

celle d'Idacius; il y a ajouté la légende sur l'origine troyenne des

Francs, et quelques menus faits empruntés à des _Annales burgondes_.

Le deuxième est un Burgonde d'outre-Jura qui, vers 642, a ajouté à

cette compilation un résumé des six premiers livres de l'_Historia

Francorum_ de Grégoire de Tours, sous le nom d'_Epitome_, et l'a fait

suivre d'une continuation originale allant jusqu'à 642. C'est lui qui

nous intéresse, tant à cause du résumé en question que des additions

qu'il y a faites.

Le troisième enfin est un Austrasien dévoué à la famille carolingienne,

qui, vers 658, a ajouté quelques chapitres, en particulier 84-88,

destinés à glorifier ses héros.

Ces résultats viennent d'être en partie confirmés, en partie complétés

ou rectifiés par M. G. Schnürer dans son ingénieuse dissertation

intitulée: _Die Verfasser der sogenannten Fredegar-Chronik_, Fribourg

en Suisse 1900, (fascicule 9 des _Collectanea Friburgensia_).

L'_Epitome_ de Frédégaire qui forme le livre III de la chronique dans

l'édition de Krusch, est un résumé consciencieux, mais non toujours

exact, des six premiers livres de Grégoire de Tours. Il s'y est glissé

plus d'une bévue, et l'auteur a inséré des légendes puisées à la

source populaire, qui amplifient le côté épique de certains récits.

Dans l'ensemble, Frédégaire ajoute très peu de chose à l'histoire

authentique de Clovis; mais il ne manque pas d'intérêt par rapport à

son histoire poétique, pour laquelle il nous a conservé de précieux

éléments.

Ranke a essayé de prouver, dans l'appendice du tome IV de sa

_Weltgeschichte_, que l'_Epitome_ n'est pas un résumé de Grégoire,

mais un texte original reposant sur la base d'un récit historique

antérieur à la rédaction de l'_Historia Francorum_ de ce dernier. Dans

cette hypothèse, Frédégaire, là où il s'écarte de Grégoire, mériterait

plus de confiance que ce dernier. Je crois avoir réfuté d'une manière

péremptoire cette bizarre et insoutenable opinion, dans mon étude

intitulée: _l'Histoire de Clovis d'après Frédégaire_ (_Revue des

questions historiques_, t. XLVII, 1890).

_LIBER HISTORIÆ_

(Éd. Dom Bouquet, _Recueil des historiens de Gaule et de France_,

t. III; Krusch, M. G. H., _Scriptores Rerum Merovingicarum_, t. II,

Hanovre, 1888).

Cet ouvrage, connu jusque dans ces derniers temps sous le titre de

_Gesta regum Francorum_, que M. Krusch eût peut-être bien fait de

lui laisser dans l'intérêt de la clarté, est l'œuvre d'un moine de

Saint-Denis qui paraît originaire du pays de Laon ou de Soissons, et

qui l'acheva en l'année 727. Un Austrasien, chaud partisan de la

maison carolingienne, l'a remanié quelques années plus tard, et l'a en

partie abrégé, en partie complété. L'ouvrage est, comme l'_Epitome_ de

Frédégaire, un résumé des six premiers livres de Grégoire de Tours,

continué par le récit des événements qui s'écoulèrent de 584 à 727. Le

résumé, qui seul nous intéresse, n'est pas toujours exact, car l'auteur

n'a pas toujours compris Grégoire; lui aussi est retourné puiser à

la source populaire indiquée par l'évêque de Tours, et a ajouté à sa

narration divers ornements légendaires. Il a visé encore à augmenter la

précision géographique d'un bon nombre de renseignements donnés par ce

dernier, et il les a complétés le plus souvent par conjecture. Comme

Frédégaire, il n'ajoute rien à l'histoire réelle de Clovis; mais il

nous sert à constater une nouvelle phase de son histoire poétique. Voir

sur l'auteur et sur son ouvrage Krusch, dans la préface de son édition,

et mon mémoire intitulé: _Étude critique sur le_ Gesta regum Francorum

(_Bulletin de l'Académie royale de Belgique_, 3e série, t. XIII, 1889).

Le _Liber Historiæ Francorum_, confondu de bonne heure avec la

chronique de Grégoire de Tours, est devenu, au moyen âge, et déjà chez

Hincmar, la source de presque tous les auteurs qui se sont occupés des

origines franques.

Les écrivains que nous avons à citer encore ne peuvent plus être

regardés comme des sources de l'histoire de Clovis; tout au plus

méritent-ils de nous intéresser en ce qu'ils nous montrent la manière

dont cette histoire a été conçue au cours des temps, et les efforts

consciencieux d'une érudition dépourvue de critique pour arriver à

la reconstituer au moyen des matériaux dont on disposait. Sous ce

rapport, la tentative la plus remarquable est celle d'Aimoin, moine de

l'abbaye de Fleury-sur-Loire, qui vivait encore en l'an 1008, et duquel

nous possédons plusieurs ouvrages, tels que les livres II et III (en

partie) des _Miracles de Saint Benoît_ (éd. de Certain, Paris, 1857),

ouvrage écrit en 1005, et la _Vie d'Abbon de Fleury_, fragment d'une

histoire inachevée de l'abbaye de ce nom (Mabillon, _Acta Sanctorum

O. S. B._, t. VI). Avant ces deux ouvrages, Aimoin avait écrit son

_De Gestis regum Francorum libri IV_, à la demande de son abbé Abbon

(1004), auquel il l'a dédié. L'ouvrage, qui devait aller jusqu'à Pépin

le Bref, est interrompu à la seizième année du règne de Clovis II

(653). C'est un travail de compilation, dans lequel il a fondu tout ce

qu'il a pris dans les meilleures sources, à savoir, Grégoire de Tours,

Frédégaire, le _Liber Historiæ_ et autres. On n'y trouve naturellement

rien de nouveau, mais on devra y constater une mise en œuvre qui ne

manque pas d'intérêt, et le premier essai sérieux d'une histoire de

France. L'ouvrage d'Aimoin nous est conservé en deux versions: l'une,

qui représente son travail original, se trouve éditée par A. Duchesne,

t. III, et par Dom Bouquet, t. III. L'autre, interpolée et continuée

jusqu'en 1165, contient, au livre I, l'épitaphe de Clovis attribuée à

saint Remi. La meilleure notice que nous possédions sur cet intéressant

écrivain est toujours celle de l'_Histoire littéraire_, au tome VII.

Roricon est beaucoup moins connu qu'Aimoin, et mérite moins de l'être.

Il paraît avoir été prieur de Saint-Denis, à Amiens, vers l'an 1100,

et il est auteur d'un _Gesta Francorum_ en quatre livres allant depuis

les origines de la nation jusqu'à la mort de Clovis, en 511. Il ne fait

guère qu'amplifier le _Liber Historiæ_ et certains épisodes légendaires

de Frédégaire. Il ne faut pas prendre ses préfaces idylliques pour

autre chose que des fictions littéraires. La seule chose qui lui

appartient en propre, c'est d'avoir placé à Amiens la capitale

de Clodion et de Childéric; mais cette hypothèse, que nous avons

rencontrée ci-dessus, t. I, p. 183, note, et p. 220, ne sert qu'à nous

faire connaître le séjour de Roricon lui-même. Son œuvre a été publiée

par A. Duchesne, t. I, et par dom Bouquet, t. III. La meilleure notice

sur cet auteur est toujours celle de l'abbé Lebeuf dans les _Mémoires

de l'Académie des Inscriptions_, t. XVII (1751).

Clovis, Tome 2 (of 2) · 第 18 / 26 段