dans le repos du tombeau, la crypte royale avait donné l'hospitalité
à une gloire qui devait faire pâlir la leur aux yeux de la postérité.
Quand Geneviève mourut après avoir été pendant plus d'un demi-siècle
le bon génie de Paris, la reconnaissance publique ne trouva pas d'abri
plus digne de ses cendres que le souterrain où dormait son roi. La
vierge de Nanterre y fut donc déposée dans un sarcophage; mais dès que
cette royauté pacifique eut pénétré dans le caveau, son nom et son
souvenir y éclipsèrent tous les autres. L'église Saint-Pierre du mont
Lutèce ne fut plus pour les Parisiens que l'église Sainte-Geneviève. Ce
nom, le plus populaire de tous ceux du sixième siècle, se communiqua
au monastère et à la montagne elle-même. Du haut de sa colline,
Geneviève fut la patronne céleste de Paris adolescent; de là, comme un
phare tranquille et lumineux, sa pure et touchante mémoire brilla sur
la grande ville qu'elle aimait, et sur la dynastie dont le fondateur
reposait à son ombre, comme un client fidèle. Aucune gloire française
n'est composée de rayons plus purs; aucune n'a pénétré à une telle
profondeur dans l'âme du peuple, pas même celle de Jeanne d'Arc, cette
Geneviève du quinzième siècle, sœur cadette de la vierge de Paris. Quoi
d'étonnant si, dès les premières générations après sa mort, elle était
pour la foule la seule habitante de la basilique du mont Lutèce, tandis
que le tombeau de Clovis, isolé de la série des sépultures royales qui
s'alignaient à Saint-Denis, s'oubliait peu à peu et ne fut bientôt plus
connu que des moines qui le gardaient?
Que devinrent les sarcophages royaux de la crypte de Sainte-Geneviève,
et que devint en particulier celui de Clovis? Abandonné aux heures du
danger par les moines, qui fuyaient avec la châsse de la sainte, il
resta exposé trois fois en un siècle aux outrages des Normands, qui
vinrent piller les environs de Paris en 845, en 857 et en 885. Fut-il
violé à l'une de ces occasions, ou les cendres échappèrent-elles à la
triple profanation du sanctuaire? Nous l'ignorons; mais les multiples
tourmentes du neuvième siècle et la sécularisation des chanoines au
dixième ne durent pas augmenter à Sainte-Geneviève la sollicitude pour
un souvenir qui n'était pas protégé contre l'oubli par l'auréole de la
sainteté.
C'est seulement au douzième siècle, quand une réforme profonde et
salutaire eut rappelé les chanoines réguliers dans le cloître tombé en
décadence, qu'on se souvint enfin du trésor national que la France
avait confié à la garde des Génovéfains. L'illustre abbé Étienne de
Tournai, qui gouverna la communauté de 1176 à 1191, consacra ses
quinze années de prélature à la restauration morale et matérielle de
la maison. Le sanctuaire portait encore les traces lamentables des
profanations d'autrefois; sur les murs calcinés apparaissaient par
espaces les restes des mosaïques primitives. Étienne répara ces ruines,
orna l'église d'un nouveau plafond lambrissé, et couvrit le tout
d'une toiture de plomb[350]. Par ses soins, le tombeau de Clovis fut
transporté dans l'église supérieure à l'entrée du chœur. C'était un
monument d'élévation médiocre, sur lequel était couchée la statue de
ce roi[351]. La base en était ornée d'une inscription en vers latins,
due à la plume d'Étienne lui-même[352]. Ce mausolée subsista pendant
plusieurs siècles dans la basilique restaurée, où l'ont encore vu les
plus anciens historiens de Sainte-Geneviève. On ne sait s'il contenait
en réalité les cendres de Clovis, ou si c'était un simple cénotaphe.
[Note 350: Sur les travaux d'Étienne à Sainte-Geneviève, il faut
lire sa propre correspondance, lettres 176, 177, 178, 181 et 182,
édition Desilve, Paris-Valenciennes, 1893.]
[Note 351: Étienne ne parle pas de ce tombeau, mais il est décrit
comme un monument de peu d'élévation avec une statue royale couchée
dessus, par Lejuge, _l'Histoire de sainte Geneviefve, patronne de
Paris_, 1586, fol. 174, verso, et par Dubreuil, _le Théâtre des
antiquitez de Paris_. 1612, p. 271, qui donne une reproduction de la
statue, p. 272.]
[Note 352: Cette inscription, faussement attribuée à saint Remi, se
trouve dans un manuscrit d'Aimoin du quatorzième siècle (Bibliothèque
nationale, manuscrit 5925, ancien fonds latin): mais les meilleurs
manuscrits de cet auteur ne la contiennent pas, et elle n'est
manifestement pas de lui, quoi qu'en dise l'_Histoire littéraire_, t.
III, p. 161 (voir dom Bouquet, t. II, p. 538, note, et t. III, p. 44,
note). Elle a donc été composée entre le onzième et le quatorzième
siècle. De plus, elle s'est réellement trouvée sur le tombeau de
Clovis, où l'a vue Robert Gaguin, _Compendium super gestis Francorum_,
fol. 6, verso. Nous savons en outre qu'Étienne était poète; v. sur
ce point ses propres paroles dans ses lettres 43 (au cardinal Pierre
de Tusculum), et 277 (à l'abbé de la Sauve). Nous possédons de lui
l'épitaphe du roi Louis VII (Desilve, _Lettres d'Étienne de Tournai_,
p. 443) et celle de Maurice de Sully, évêque de Paris. Il a composé
aussi un office de saint Giraud (V. lettre 278). Tout donc le désigne
comme le véritable auteur de l'épitaphe de Clovis.]
Mais une nouvelle décadence de la maison appela, au commencement
du dix-septième siècle, une nouvelle réformation. Le cardinal de
la Rochefoucauld, devenu abbé de Sainte-Geneviève, entreprit cette
grande tâche avec la même énergie et le même zèle qu'y avait apportés
Étienne de Tournai. Lui aussi voulut s'occuper du tombeau de Clovis,
qui était alors en assez mauvais état, et dont la statue, rongée par
le temps, était devenue presque entièrement fruste[353]. Il en fit
faire une autre à l'imitation des modèles du douzième siècle, exhaussa
le monument et en renouvela les inscriptions[354]. Aux grandes fêtes,
les moines venaient encenser le tombeau[355], et tous les ans ils
chantaient, le 27 novembre, pour le repos de l'âme du roi, une messe
solennelle qui contenait l'oraison suivante:
[Note 353: «Sur le caveau où le corps du roi Clovis, fondateur de
cette abbaye, fut inhumé, l'on voioit ci-devant le tombeau de ce roi
eslevé à la hauteur de deux pieds ou environ, au-dessus duquel estoit
sa statue. Mais l'Ém. cardinal de la Rochefoucauld, abbé de ladite
abbaye, fit lever ce tombeau mangé et defformé d'antiquité, et en
faisant fouiller quelques fondements du cloistre, s'y trouvèrent deux
hautes et grandes statues de marbre blanc, de l'une desquelles il fit
tailler la statue de Clovis, qui se voit aujourd'hui couchée sur le
mesme tombeau au milieu du chœur.» Dubreuil, _le Théâtre des antiquitez
de Paris_, édition de 1639. Millin, _Antiquités nationales_, Paris, an
VII, t. V, article LX, p. 85, démontre par des arguments archéologiques
que la statue exécutée par ordre du cardinal de la Rochefoucauld est
copiée sur des modèles plus anciens.]
[Note 354: L'inscription en vers, par Étienne de Tournai, ne se
trouvait plus sur le tombeau au temps de Lejuge, p. 175, qui en a
lu une autre en prose. Celle que fit faire le cardinal est donc la
troisième.]
[Note 355: Le P. Modeste de Saint-Aimable _la Monarchie sainte_, t.
I, p. 23.]
«O Dieu et Seigneur des miséricordes, accordez à votre serviteur, le
roi Clovis, un séjour de rafraîchissement, avec la béatitude du repos
et la clarté de la lumière éternelle[356].»
[Note 356: Voir le texte de cette oraison et de deux autres presque
semblables dans Dubos, III, p. 403.]
Cette grande voix de la prière catholique s'élevait depuis près de
treize siècles autour de la tombe la plus française qu'il y eût en
France, lorsque la révolution éclata. Les restes de sainte Geneviève
furent brûlés en place publique, les sarcophages royaux profanés, la
congrégation dissoute et l'église vouée à la destruction. La honte de
cette œuvre impie, qui était un outrage au patriotisme plus encore qu'à
la religion, ne retombe cependant pas sur les seuls révolutionnaires.
C'est en 1807, en plein empire, sous le règne de l'homme qu'on a
justement appelé la Révolution couronnée, que l'entreprise sacrilège
fut consommée par un acte à jamais irréparable: la destruction de
l'édifice sacré! La crypte fut visitée à cette occasion; on y trouva
une quinzaine de sarcophages jetés pêle-mêle et qui ne contenaient plus
d'ossements; quelques-uns de ces sarcophages, pris pour ceux de Clovis
et des siens, furent transportés au Musée des monuments français, d'où
ils ont disparu quelques années après, vers 1817, sans laisser de
traces[357]. Seule, la statue couchée qui datait du temps du cardinal
de la Rochefoucauld put être sauvée; elle repose aujourd'hui dans la
crypte de Saint-Denis. Pas une voix ne s'éleva en France pour protester
contre un vandalisme qui n'avait plus même à cette date l'excuse des
fureurs politiques, et des barbares d'une espèce nouvelle purent
tranquillement abattre, sous les yeux d'un peuple muet et indifférent,
le plus antique et le plus vénérable monument de son histoire.
Aujourd'hui, une rue à laquelle on a donné comme par dérision le nom
de Clovis occupe l'emplacement du vieux sanctuaire patriotique, et
rien ne rappelle au passant qui la traverse qu'il foule aux pieds une
poussière sacrée. Les nations qui détruisent leurs autels et leurs
tombeaux ignorent-elles donc qu'elles arrachent leurs propres racines,
et qu'espèrent-elles gagner à extirper tous les souvenirs qui rendent
la patrie chère à ses enfants?
[Note 357: A. Lenoir, _Rapport sur la démolition de l'église
Sainte-Geneviève de Paris_ (_Mémoires de l'Académie celtique_, t. I).]
IX
CONCLUSION
Clovis est, en un sens, le créateur de la société politique moderne.
Il en a fondé l'état le plus ancien, celui qui a eu la direction des
destinées du monde pendant des siècles, et duquel sont sorties les
principales nationalités de l'Occident. Son nom est indissolublement
lié au souvenir des origines de cette société, dont il ouvre les
annales. Tant qu'il y aura une histoire, sa place y sera marquée,
non seulement parmi les conquérants fameux, mais surtout parmi les
créateurs de nationalités et les fondateurs de civilisation. Voilà sa
gloire, qu'on ne peut ni contester ni diminuer.
Sa grandeur, il est vrai, est tout entière dans son œuvre. L'ouvrier
nous échappe en bonne partie; nous ne sommes pas en état, on l'a
vu, de juger de ce qu'il peut avoir mis de talent et de vertu dans
l'accomplissement de sa tâche providentielle. Mais l'œuvre est sous
nos yeux, telle qu'elle est arrivée jusqu'à nous à travers quatorze
siècles, avec ses gigantesques proportions, avec sa vivante et forte
unité, avec sa durée à toute épreuve. Au cours de cette longue époque,
elle a été agrandie et embellie sans relâche par le travail des
générations; mais toute cette riche floraison se développe sur les
fondements jetés par la main conquérante de Clovis. Cachés dans le
sous-sol de l'histoire, ils se révèlent dans toute leur solidité par
l'ampleur majestueuse du monument qu'ils supportent.
A cette indéfectible pérennité de la monarchie créée par le fils de
Childéric, il faut opposer, pour en bien saisir la signification, la
caducité de tous les autres royaumes barbares qui sont nés vers le
même temps que le sien. Le seuil de l'histoire moderne est jonché
de leurs débris, et on les voit s'écrouler aussitôt que disparaît
leur fondateur. Les Ostrogoths d'Italie, les Vandales d'Afrique, les
Visigoths d'Espagne, les Burgondes, les Gépides, les Rugiens, ont eu,
eux aussi, des royautés qui croyaient hériter de l'Empire, et l'on nous
dit que parmi ces peuples il s'en trouvait qui étaient les mieux doués
de tous les Germains. On se plaît aussi à nous vanter le génie de plus
d'un de leurs fondateurs; on exalte l'esprit supérieur et le talent
exceptionnel d'un Théodoric le Grand, et on le place très haut, comme
homme d'Etat, au-dessus de Clovis. Mais cette supériorité réelle ou
prétendue ne sert qu'à mettre dans un jour plus éclatant le contraste
que nous signalons ici.
A quoi donc tient-il en définitive? Ce n'est ni l'aveugle hasard,
ni un concours de circonstances purement extérieures qui en fournit
une explication suffisante. Nous devons en demander le secret aux
différences que présente la constitution interne de chacune de ces
nationalités. Rien de saisissant, rien d'instructif comme la leçon
qui se dégage d'une étude de ce genre. Dans tous les autres royaumes
barbares, c'est une soudure maladroite d'éléments hétérogènes et
incompatibles, qui ne tiennent ensemble que par l'inquiète sollicitude
d'un seul homme, et dont la dislocation commence d'ordinaire sous ses
propres yeux. Dans le royaume franc, c'est une fusion si harmonieuse et
si profonde que toute distinction entre les matériaux qui entrent dans
l'œuvre disparaît dans son unité absolue. Là, ce sont des Romains d'un
côté, et des barbares de l'autre; ceux-ci opprimant ceux-là, ceux-là
répondant à la tyrannie par une haine sourde et implacable. Ici il n'y
a ni Romains ni barbares; tous portent le nom de Francs, tous possèdent
les mêmes droits, tous se groupent avec une fierté patriotique autour
du trône royal. Là, l'état de guerre intérieure est en permanence, et
le moindre conflit devient une catastrophe irrémédiable; ici, la paix
entre les races est tellement grande, et leur compénétration tellement
intime, que dès les premières générations elles ne forment plus qu'une
seule et même nation.
Ce n'était pas une politique ordinaire, celle qui a d'emblée élevé
le royaume franc si haut au-dessus de tous ceux de son temps, lui
permettant de soutenir seul l'effort des siècles, pendant qu'autour de
lui les nationalités nouvelles croulaient avant d'être édifiées. Elle
a reposé sur deux principes qui étaient méconnus partout en dehors de
lui, et dont la dynastie mérovingienne a fait la loi fondamentale des
rapports entre les deux races sur lesquelles elle régnait: le principe
de l'unité religieuse et celui de l'égalité politique.
Ce double et rare bienfait n'était pas l'œuvre de la force. Fondé
sur la violence, le bienfait aurait été un fléau. L'unité religieuse
avait été obtenue par la conversion spontanée du vainqueur; l'égalité
politique était le résultat d'un pacte que la conversion avait
facilité. Les barbares, jusqu'alors, pénétraient dans les populations
romaines à la manière d'un glaive qui déchire et meurtrit tout; les
Francs y entrèrent en quelque sorte comme un ferment qui soulève et
active tout. Les Francs devinrent des Romains par le baptême, et les
Romains devinrent des Francs par la participation à tous les droits des
vainqueurs. Ils se prêtèrent mutuellement leurs grandes qualités. Les
populations romaines retrouvèrent au contact des barbares le nerf et la
vigueur d'une nation jeune; les barbares acquirent dans le commerce des
civilisés la forte discipline qui fait les grands hommes et les saints.
L'une des deux races fut régénérée et l'autre civilisée, et c'est cette
parenté ainsi créée entre elles qui a amené, avec une promptitude
incroyable, la fusion merveilleuse. Avant la fin du sixième siècle,
l'on ne pouvait plus reconnaître en Gaule à quelle race appartenait
un homme, à moins qu'il ne le sût par des traditions de famille! La
dynastie mérovingienne était acceptée par tous comme l'expression de
la nouvelle nationalité, comme l'image de la patrie. Il naissait un
vrai loyalisme, qui se traduit parfois d'une manière touchante dans
les écrits des contemporains[358]. Et les plus vieux sacramentaires
de l'Église franque nous font entendre la voix des évêques de la
Gaule, demandant à Dieu, avec les paroles consacrées de la liturgie
catholique, de bénir le roi chrétien des Francs et son royaume[359].
[Note 358: Grégoire de Tours, IV, 50; V, _init._; VII, 27: ne quis
extraneorum Francorum regnum audeat violare.]
[Note 359: Ut regni Francorum nomenis secura libertas in tua
devotione semper exultet.--Et Francorum regni adesto principibus. Et
Francorum regum tibi subditum protege principatum.--Protege regnum
Francorum nomenis ubique rectores, ut eorum votiva prosperitas pax
tuorum possit esse populorum.--Et Francorum regni nomenis virtute tuae
compremas majestatem.--Hanc igitur oblationem servitutis nostræ quam
tibi offerimus pro salute et incolomitate vel statu regni Francorum,
etc. V. L. Delisle, _Mémoire sur d'anciens sacramentaires français_
(_Mém. de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres_, 1886, pp. 71
et 72.)]
A vrai dire, l'initiative d'une politique aussi généreuse et aussi
hardie n'appartient pas à Clovis. L'honneur en revient tout d'abord
à l'épiscopat des Gaules, et en particulier, à ce qu'il semble,
à l'illustre métropolitain de la deuxième Belgique. Ce sont les
évêques, selon le mot célèbre d'un écrivain protestant, qui ont
fait la France[360]; telle qu'elle a traversé les siècles, elle est
l'œuvre de leurs mains. Ils ont fondé son unité politique sur la base
d'une parfaite égalité des races; ils ont assis son unité morale et
religieuse sur l'adhésion sans réserve à la loi de Jésus-Christ. Devant
cette nation jeune et ardente, ils ont placé un grand idéal, celui que
les meilleurs de ses enfants poursuivront pendant des siècles, et pour
la réalisation duquel ils verseront joyeusement les flots de leur sang.
[Note 360: C'est le mot de Gibbon, _Hist. de la décadence de
l'Empire romain_, t. VII, ch. 38, p. 24, Paris 1812. Il ne faut pas
cependant, comme l'ont fait depuis un siècle une multitude d'écrivains
(en dernier lieu Lecoy de la Marche, _La fondation de la France_,
1893, pp. 64 et 100, qui fait sur l'origine du mot des raisonnements
hors de saison) lui faire dire que «_les évêques ont fait la France
comme les abeilles font leur ruche_.» Sous cette forme, le mot est
le produit de la collaboration très involontaire de Gibbon et de
Joseph de Maistre, ou plutôt de la légèreté avec laquelle on a lu ce
dernier. Voici comment s'exprime Gibbon en parlant des évêques: «Les
progrès de la superstition augmentèrent leur influence, et l'on peut
attribuer en quelque façon l'établissement de la monarchie franque à
l'alliance de cent prélats qui commandaient dans les villes révoltées
ou indépendantes de la Gaule.» Et voici ce qu'écrit J. de Maistre dans
le livre _Du Pape_ (éd. Pélagaud, 1870, p. 7): «Les évêques, c'est
Gibbon qui l'observe, _ont fait le royaume de France_; rien n'est plus
vrai. Les évêques ont construit cette monarchie, comme les abeilles
construisent une ruche.»]
Quel vain travail, par conséquent, que celui qui consiste à faire
l'analyse chimique du génie de la France, en cherchant, avec certains
historiens, à y démêler l'apport de Rome et l'apport des barbares,
combinés avec l'apport chrétien! On peut décomposer ainsi les
organismes matériels, mais l'âme d'une nation n'est pas faite à la
manière d'une mosaïque; elle est le souffle immatériel envoyé d'en
haut, qui vient animer le limon terrestre et qui y fait retentir à
travers toutes les parcelles son commandement de vie.
Cela ne veut pas dire, cependant, qu'il faille renoncer à décrire le
_comment_ de cette incarnation créatrice. Si le principe de vie est un
et indivisible, les éléments matériels qu'il a mis en œuvre, fécondés
et organisés en corps vivant, sollicitent au contraire l'analyse de
l'historien. Et nulle part, mieux qu'à la fin d'un livre consacré
à l'origine de la nation franque, un travail de ce genre ne semble
réclamé par le sujet.
Le nouveau royaume n'est ni romain ni germanique, et on aura
caractérisé sa vraie nature en se bornant à dire qu'il est moderne.
Étranger ou, pour mieux dire, indifférent aux anciennes oppositions
entre le monde romain et le monde barbare, il emprunte à l'un et à
l'autre les éléments constitutifs, les choisissant avec une souveraine
liberté selon les besoins. Semblable à un architecte bâtissant son
édifice au milieu des ruines antiques, il prend de toutes parts
les pierres qui conviennent le mieux à sa construction, tantôt les
encastrant purement et simplement dans ses murs sans leur enlever leur
marque de provenance, tantôt les retaillant pour les faire servir à
leur destination nouvelle. Nul parti pris de faire prévaloir un monde
sur l'autre, non plus que d'établir l'équilibre entre eux. L'œuvre sera
la fille des besoins du jour, et l'expression des aspirations d'un
monde qui commence à vivre.
La royauté franque ne se considère pas comme l'héritière des Césars, et
elle ne cherche pas davantage à continuer la tradition des monarchies
barbares de la Germanie. Elle a renoncé à la fiction du césarisme, qui
n'est plus comprise et qui ne répond plus à l'état des esprits. Le
roi n'est ni l'incarnation de l'État, ni le mandataire de la nation.
Il est roi de par sa naissance et de par la conquête à la fois, et son
royaume est son patrimoine comme l'alleu est celui de l'homme libre.
Ses enfants sont les héritiers naturels de sa qualité royale, qui fait
partie de leur rang, et de son royaume, qu'ils se partagent à sa mort
comme on ferait de tout autre héritage.
Est-il un roi absolu? Cette question ne se posait pas. Aucune théorie
n'affirmait ni ne contestait son absolutisme. En fait, l'Église, placée
en face de lui avec sa puissante organisation et avec son immense
prestige, créait à son arbitraire des bornes qu'il devait respecter.
L'aristocratie, qui devait entrer en scène bientôt après, offrait un
autre obstacle à l'extension de son autorité. Le roi, malgré qu'il
en eût, devait compter avec ces deux forces. Il ne se résignait pas
toujours à observer les limites dans lesquelles elles le renfermaient,
parce que l'orgueil, l'ambition, le tempérament le poussaient à n'en
respecter aucune. Mais chaque fois qu'il les avait franchies, il
y était ramené bientôt. Ses abus étaient des accès temporaires de
violence, et nullement un exercice légitime de son pouvoir.
La dynastie n'était ni germanique ni romaine; c'était la dynastie
nationale du peuple franc. Sans doute, elle gardait avec fierté ses
traditions de famille, et comme elle était d'origine barbare, ces
traditions étaient barbares aussi. Les armes, le costume, la chevelure
royale, l'entourage, tout rappelait l'époque de Clodion. Les rois
petits-fils de Clovis, parlaient encore la vieille langue d'Outre-Rhin,
et leur cour aussi[361]. Mais dans tout cela il n'y avait pas l'ombre
d'une réaction contre la romanité des milieux où ils vivaient. S'ils
restaient fidèles à tous les vieux usages, c'est parce que c'étaient
ceux de leur famille, et non parce qu'ils étaient germains. Jamais on
ne remarque ni chez eux, ni chez leurs familiers, le moindre esprit
de race. Le titre de Francs qu'ils portent ne désigne pas un groupe
particulier de leurs sujets, il leur appartient à tous sans exception.
Eux-mêmes, d'ailleurs, ils n'avaient pas craint, plus hardis et plus
heureux qu'Antée, de quitter le sol paternel, les plaines de la Flandre
et de la Campine, pour venir s'établir au milieu des Romains. Ils ne
reparaîtront plus sur la terre salienne, ils n'auront plus un regard
pour leur berceau. Dispargum, la ville des souvenirs épiques, est
abandonnée pour toujours, ainsi que Tongres et même Tournai. Leurs
résidences seront désormais les villes romaines: Soissons, Paris,
Reims, Orléans. Et ces Francs de la première heure qui les ont aidés
à conquérir la Gaule, ces barbares des bords de l'Escaut rentreront
dans la pénombre pour longtemps. Sans culte et même sans culture,
ils attendent les civilisateurs qui leur apporteront du fond de
l'Aquitaine, au septième siècle, les lumières de l'Évangile et les
biens de la civilisation. Le centre de gravité du peuple franc sera
pendant toute la durée de la dynastie mérovingienne en terre française.
[Note 361: On se rappelle les vers de Fortunat, _Carm._, VI, 2, 7,
97 sur Charibert:
Hinc cui barbaries, illinc Romania plaudit,
Diversis linguis laus sonat una viri.
Cum sis progenitus clara de gente Sicamber.
Floret in eloquio lingua latina tuo.
Qualis es in propria docto sermone loquella.
Qui nos Romanos vincis in eloquio.
Sur Chilpéric, _Carm._, IX, I, 91:
Quid quodcumque etiam regni dicione gubernas
Doctior ingenio vincis et ore loquax
Discernens varias sub nullo interprete voces.
Et generum linguas unica lingua refert.
Sur le duc Lupus, _Carm._, VII, 8, 63, 69: