Si nous nous en tenons, pour juger Clovis, au petit nombre des faits

avérés qui composent l'histoire de son règne, il ne nous apparaîtra

pas sous un jour défavorable. Sans doute, nous le voyons, avant sa

conversion, frapper avec une vigueur cruelle un de ses guerriers qui

l'a offensé, de même qu'après son baptême il tue de sa main le soldat

qui a violé le ban du roi en pillant un homme de Saint-Martin; mais il

ne faut pas oublier qu'il usait d'un droit du pouvoir royal, et que

si, dans le premier cas, il satisfait sa soif de vengeance, dans le

second, en tuant un pillard, il préservait des milliers d'innocents.

Toutes les guerres de cette époque étaient atroces; mais les siennes

furent relativement humaines, car ses édits protégèrent des contrées

entières contre les déprédations de ses soldats, et, la lutte

terminée, il aidait l'Église à fermer les plaies en lui fournissant

des ressources pour racheter les prisonniers. Loin que nous trouvions

chez lui des actes de véritable cruauté, nous le voyons au contraire

user de clémence envers les Alamans vaincus, et renoncer à poursuivre

son avantage sur Gondebaud. Converti à la foi catholique, il se montre

tolérant envers ceux de sa nation qui sont restés païens; il les

reçoit souvent à sa table, et rien ne laisse croire qu'ils soient

exclus de sa faveur. Dans ses relations domestiques, il est accessible

aux sentiments affectueux: il pleure sa sœur Alboflède, il s'attache

de tout cœur à sa femme Clotilde, et lui laisse prendre un grand et

légitime ascendant sur sa vie. Malgré ses répugnances personnelles,

il lui permet de faire baptiser ses deux enfants, et c'est en grande

partie sous l'influence de Clotilde qu'il se convertit. Fidèle à ses

devoirs, Clovis est, ce semble, un des rares princes de sa famille qui

aient su respecter le lit conjugal. Ses mœurs sont pures; on ne voit

pas qu'il ait donné une rivale à Clotilde. Et le palais, transformé

en harem après lui, a été de son vivant le sanctuaire d'une famille

chrétienne.

Ajoutons, pour ne rien omettre du peu qu'il nous est donné de

discerner, que le premier roi des Francs est resté un vrai Germain. Le

baptême qui l'a enlevé à ses dieux n'a pas effacé en lui les traits de

son origine. Chaque fois que sa personnalité se dégage assez des nuages

de l'histoire pour frapper nos yeux, on reconnaît le fils des races

épiques d'Outre-Rhin. Comme ses ancêtres, comme son père Childéric,

dans le tombeau duquel on retrouva sa francisque, il reste fidèle à la

vieille hache de guerre des Istévons; c'est elle qu'il abat sur la tête

des soldats indisciplinés et des rois ennemis; c'est elle encore qui,

lancée d'un bras puissant, vole de ses mains pour aller frapper le sol

dont il prend possession, par un rôle marqué au coin de la plus pure

liturgie barbare. Il conserve pieusement, pour les transmettre à ses

fils et à ses descendants, les traditions de la dynastie. Même alors

qu'il est devenu le collègue honoraire des empereurs, et qu'il a revêtu

la chlamyde de pourpre et le diadème d'or, il garde intacte la royale

crinière qui ondule sur ses épaules, et qui restera jusqu'au dernier

jour le signe distinctif de tous les princes de sa famille. Et n'est-ce

pas à lui encore qu'il faut faire remonter cette autre tradition

domestique des Mérovingiens, qui ne permet pas à un seul prénom romain

d'altérer l'aspect fièrement barbare de leur arbre généalogique?

Voilà les seuls traits que les brouillards de l'histoire nous

permettent d'entrevoir dans la physionomie du premier roi chrétien

des Francs. Ils sont bien loin de s'accorder avec l'image que nous

ont tracée de lui les chants populaires des barbares. Aussi la nation

française n'a-t-elle jamais connu ce Clovis païen et sanguinaire.

Son Clovis à elle, ç'a été, dès le temps de Grégoire de Tours, le

roi catholique, protecteur-né de tous les chrétiens opprimés, épée

victorieuse au service de l'Église et de la civilisation. «Dieu

prosternait devant lui tous ses ennemis, dit le chroniqueur, et ne

cessait d'augmenter son royaume, parce qu'il marchait le cœur droit

devant lui et qu'il faisait ce qui lui était agréable[330].»

[Note 330: Grégoire de Tours, II, 40.]

Il était pour le peuple le type anticipé de Charlemagne, dans lequel

sa physionomie poétique est souvent allée se fondre, et la nation ne

se l'est jamais représenté autrement que comme celui qui a réalisé le

programme de saint Remi et de saint Avitus, en étendant le royaume

de Dieu. Quoi d'étonnant si l'on a voulu parfois le faire participer

au culte rendu à la mémoire de Charlemagne, et s'il a été l'objet, à

son tour, d'une espèce de canonisation populaire? On nous dit qu'au

moyen âge plusieurs églises lui étaient dédiées comme à un saint, et

le chroniqueur Aymeri de Peyrac ne craint pas de l'invoquer sous

ce titre[331]. Au dix-septième siècle, plusieurs écrivains allèrent

jusqu'à soutenir la thèse de sa sainteté avec des arguments empruntés

à l'histoire, et l'un d'eux, soit par enthousiasme sincère, soit par

esprit d'adulation, proposa même formellement à Louis XIII de faire

célébrer dans tout son royaume le culte et la fête de saint Louys I, de

même que Philippe le Bel y avait fait célébrer le culte et la fête de

Louys IX[332].

[Note 331: Chronique d'Aymeri de Peyrac, manuscrit 4991 A de la

Bibliothèque nationale de Paris, fonds latin, fol. 104, verso.]

[Note 332: J. Savaron, _De la saincteté du roi Louys, dit Clovis_,

Paris, 1620. Ce livre a eu trois éditions en deux ans. Voir encore le

P. Dominique de Jésus, _la Monarchie sainte, historique, chronologique

et généalogique de France_, etc. etc., traduite et enrichie par le R.

P. Modeste de Saint-Aimable, Clermont, 1670. Saussay, disent les _Acta

Sanctorum_, cite deux écrivains du seizième siècle, Jacques Almainus et

Paul Émile, qui donnent le nom de _saint_ à Clovis.]

L'histoire ne fait de Clovis ni un barbare sanguinaire avec les Francs

du sixième siècle, ni un saint avec les Français du quatorzième et

du dix-septième. Écartant l'image _stylisée_ que lui présentent les

uns et les autres, et constatant qu'elle ne dispose pas d'assez de

renseignements pour tracer de lui un véritable portrait, elle doit

s'abstenir de porter sur lui un jugement formel et absolu. Elle peut

cependant reconnaître, dans le peu qu'elle sait de sa carrière, de

sérieux indices d'une vie morale épurée par l'Évangile, et elle doit

protester contre ceux qui le flétrissent comme un barbare brutal,

pour qui le baptême aurait été une formalité inefficace. Si l'on veut

absolument qu'il ait été un barbare, il ne faudra pas omettre de dire

que ce fut un barbare converti. C'est précisément la rencontre, dans

le même homme, du naturel indompté et de la grâce civilisatrice qui

semble avoir été le trait caractéristique de sa physionomie. Sachons

la respecter dans la pénombre où elle disparaît à nos regards, et,

jugeant ce grand ouvrier de Dieu d'après son œuvre, reconnaissons que

ni l'Église ni la France n'ont à rougir de lui.

Clovis laissait une famille jeune encore, mais en état de lui succéder

d'emblée, tous ses enfants masculins ayant atteint l'âge de la majorité

salique. Son fils aîné, Théodoric ou Thierry, né d'une première union,

avait déjà fait une campagne, et était arrivé au moins à la vingtième

année. Des trois fils de Clotilde, Clodomir, l'aîné, pouvait avoir

seize ans; les deux autres, Childebert et Clotaire, les suivaient de

près. A côté de ces princes grandissait une fille qui portait, comme

sa mère, le nom de Clotilde, et qui était encore enfant lorsque son

père mourut[333]. L'héritage paternel fut morcelé en quatre parts,

dont la plus considérable sans contredit fut celle de Thierry Ier.

Outre l'Austrasie, on lui attribua encore les provinces dont il avait

lui-même fait la conquête pendant la guerre de 507, c'est-à-dire

l'Auvergne avec le Velay, le Gévaudan, le Rouergue et le Quercy. Les

héritiers du glorieux fondateur de la France eurent son énergie et

ses qualités guerrières: ils continuèrent son œuvre, conquirent la

Bourgogne, achevèrent la soumission de l'Aquitaine, domptèrent la

Thuringe et humilièrent la Saxe. Ils comprirent aussi l'influence

sociale du christianisme, et, les premiers, ils firent passer dans les

lois civiles quelques-unes des principales prescriptions de la loi

canonique. Si l'on ne connaissait leur vie privée, ils auraient des

titres au respect de la postérité. Mais leurs tempéraments étaient

d'une frénésie et d'une brutalité qui les ramenaient bien au delà de

Clovis, dans les âges les plus sombres de la barbarie primitive.

[Note 333: Sur Théodechilde, voir ci-dessus, p. 186. Sur une

autre prétendue fille du nom d'Emma ou d'Emmia, qui figure dans le

martyrologe d'Usard, au 4 novembre, sous cette indication: _Sancta

Emmia virgo eximiæ sanctitatis filia Chlodovei regis_, voir Adrien de

Valois, _Rerum francicarum libri VIII_, t. I, p. 32. Le prétendant

Munderic, dont Grégoire de Tours raconte l'aventure (_H. F._ III, 14)

semble avoir voulu se faire passer pour un fils de Clovis, né, comme

Théodoric, d'une alliance irrégulière, peut-être de la même mère; du

moins nous voyons qu'il ne veut partager qu'avec Théodoric, et non avec

les fils de Clotilde. Mais Grégoire de Tours montre par son récit même

qu'il ne croit pas à la parenté.]

Clotilde cependant vieillissait dans l'espèce d'isolement moral qui lui

faisait sa supériorité sur son milieu. Sa vie, à partir de son veuvage,

fut plus que jamais une suite de bonnes œuvres. «Elle se faisait

vénérer de tous, écrit un contemporain. L'aumône remplissait ses

journées, et elle passait la nuit à veiller et à prier. Ses largesses

ne cessèrent de se répandre sur les monastères et sur les lieux saints.

La chasteté, la dignité la plus parfaite furent la marque de toute sa

vie. Insensible aux vaines préoccupations du siècle, cette femme qui

avait pour fils des rois était un modèle d'humilité. Ce n'était pas une

reine, c'était, à la lettre, une fidèle et consciencieuse servante de

Dieu[334].»

[Note 334: Grégoire de Tours, III, 18.]

Nombreuses sont les églises qui se vantent de l'avoir eue pour

fondatrice. On cite parmi les plus célèbres Saint-Georges de Chelles,

où elle mit une petite congrégation de religieuses qui fut plus

tard augmentée par la reine Bathilde, et qui devint une des perles

monastiques de la France. A Laon et à Tours, elle éleva des monastères

qu'elle consacra, comme celui de Paris, au prince des apôtres. A

Reims et à Rouen, elle répara et agrandit des églises qui avaient le

même saint pour patron. A Andély, elle bâtit un couvent qu'elle plaça

sous l'invocation de la sainte Vierge[335]. A Auxerre, elle éleva une

superbe basilique sur le tombeau de saint Germain[336]. La dévotion

particulière qu'elle avait toujours eue pour saint Martin de Tours

l'attira de bonne heure près du tombeau de ce saint: elle finit même

par s'y établir définitivement[337], et les Tourangeaux virent avec

édification la veuve du plus grand roi du siècle mener, à l'ombre

de leur basilique, la vie humble et retirée d'une religieuse. Il ne

lui fut pas donné d'y vivre entièrement absorbée en Dieu, et de se

dérober, comme Radegonde et Bathilde, à un monde qui n'était pas digne

d'elle: il lui fallut traîner jusqu'au dernier jour le fardeau de sa

grandeur royale et les soucis d'une maternité cruellement éprouvée.

Cette barbarie à laquelle elle avait arraché son époux, elle la voyait,

indomptée et farouche, envahir sa famille et s'épanouir dans le naturel

des siens. Pendant qu'elle prenait son essor vers le ciel, ses enfants

la ramenaient malgré elle dans l'enfer de leurs passions. Plus d'une

fois, son cœur de mère et de chrétienne saigna cruellement à la vue des

excès auxquels se livraient ces natures violentes et implacables. Elle

vit son cousin, le roi Sigismond de Bourgogne, ramené en captivité par

son fils Clodomir; elle le vit massacrer avec ses enfants, et leurs

cadavres jetés au fond d'un puits[338]. Ses larmes coulèrent plus

amères encore lorsque la seconde expédition que ses fils conduisirent

en Burgondie revint de ce pays sans Clodomir. Frappé par la main

vengeresse de Dieu, le cruel était tombé sans gloire au milieu des

ennemis, et sa tête, reconnaissable à sa longue chevelure royale, avait

été promenée sur une pique à la vue de l'armée franque désespérée[339].

Il laissait trois fils en bas âge: Théodebald, Gunther et Clodoald.

Leur grand'mère les recueillit, pendant que leurs oncles fondaient sur

l'héritage du père et le dépeçaient entre eux.

[Note 335: _Vita sanctae Chlothildis_, c. 11-13, dans M. G. H.,

_Scriptores Rer. Meroving._, t. I, pp. 346-347.]

[Note 336: _Miracula sancti Germani Autissiodorensis_, dans les

_Acta Sanctorum_ des Bollandistes, 31 juillet, t. VII, p. 263.]

[Note 337: Chrodéchildis autem regina post mortem viri sui Turonus

venit ibique ad basilica beati Martini deserviens, cum summa pudicita

atque benignitate in hoc loco commorata est omnibus diebus vitæ suæ,

raro Parisius visitans. Grégoire de Tours, II, 43.]

[Note 338: Grégoire de Tours, III, 6; _Passio sancti Sigismundi_,

c. 10; M. G. H., _Script. Rer. Merov._, II, p. 338.]

[Note 339: Grégoire de Tours, III, 6; Marius d'Avenches, année 524;

Agathias, _Histor._, I, 3.]

De nouvelles épreuves étaient réservées à la noble femme par la triste

destinée de sa fille Clotilde. Cette princesse avait été donnée

en mariage par ses frères au roi des Visigoths Amalaric, qui, se

souvenant peut-être du système d'alliances politiques pratiqué par son

grand-père, le roi d'Italie, avait jugé utile de devenir le parent

de ses puissants voisins[340]. Mais son mariage avec Clotilde était

une de ces unions contre nature, que la nature elle-même se charge de

défaire. La princesse catholique devint bientôt un objet d'aversion

pour son époux arien; la fille de Clovis ne pouvait inspirer que des

sentiments de haine au fils d'Alaric. Les passions du sectaire et

les ressentiments du fils se liguèrent contre la jeune reine, que le

roi son mari accablait des plus indignes traitements, lui faisant

même jeter de la boue et des immondices lorsqu'elle allait à l'église

catholique. En 531, Childebert, étant en Auvergne, reçut un messager

qui lui remit de la part de sa sœur un mouchoir trempé du sang

qu'elle avait versé sous les coups de son mari. Saisi de douleur et

d'indignation, Childebert se mit à la tête de son armée et alla fondre

sur la Septimanie. Amalaric fut vaincu dans une grande bataille livrée

près de Narbonne, et, peu de temps après, il périt sous les coups des

Francs à Barcelone, en essayant de gagner sa flotte. Le roi de Paris

rentra victorieux en France avec sa sœur délivrée. Mais l'infortunée

avait été brisée par tant de cruelles émotions; elle expira en route,

âgée de trente ans à peine, et son frère ne rapporta que son cadavre à

Paris. La crypte de Clovis devint la dernière demeure de cette triste

victime des mariages politiques[341]. Mais la France devait plus tard

venger cruellement sur Brunehaut les griefs de Clotilde.

[Note 340: Grégoire de Tours, III, 1.]

[Note 341: Grégoire de Tours, III, 10.]

Toute la tendresse de la mère éplorée se reporta sur ses petits-fils,

les orphelins de Clodomir. Ils étaient le lien qui rattachait à la vie

cette âme sur laquelle l'infortune semblait s'acharner; ils furent,

sans le savoir, la cause de ses suprêmes douleurs. Son fils Childebert

s'émut de l'affection dont elles les entourait. Prévoyant que, quand

ils auraient grandi, elle voudrait les faire couronner, et qu'alors

leurs oncles seraient mis en demeure de leur restituer leur royaume, il

s'aboucha avec Clotaire, qu'il manda à Paris. Là, il y eut entre les

deux frères un colloque sinistre dans lequel fut décidée la mort des

malheureux enfants.

Pendant ce temps, ils faisaient courir la rumeur que leur entrevue

avait pour but d'élever leurs neveux sur le trône. Puis, ne craignant

pas de se jouer de leur mère, ils lui mandèrent de leur remettre ses

petits-fils, parce qu'ils avaient l'intention de les faire proclamer

rois. Clotilde, remplie d'allégresse, fit venir les enfants, leur donna

à boire et à manger, puis se sépara d'eux en leur disant:

«Il me semblera que je n'ai pas perdu mon fils, lorsque je vous verrai

prendre sa place.»

Les enfants partirent joyeux: ils allaient à la mort. A peine arrivés

au palais de Childebert, qui se trouvait dans la Cité, ils furent

brutalement séquestrés et séparés de leur suite. Peu de temps après,

Clotilde voyait arriver chez elle un grand seigneur clermontois attaché

à la personne du roi de Paris; c'était Arcadius, petit-fils de Sidoine

Apollinaire et arrière-petit-fils de l'empereur Avitus. Ce fier

patricien, transformé en valet de bourreau, portait d'une main des

ciseaux et de l'autre une épée nue.

«Je suis chargé par les rois, dit-il à Clotilde, de vous demander ce

qu'il faut faire de vos petits-enfants: les tondre ou les mettre à

mort?»

Folle de douleur et d'épouvante, et ne sachant ce qu'elle disait,

la malheureuse femme laissa échapper dans son délire ces paroles

irréfléchies:

«J'aime mieux les voir morts que tondus.»

Arcadius ne lui laissa pas le temps de reprendre ce propos; il

courut dire aux deux rois que Clotilde consentait à la mort de ses

petits-fils. Alors se passa dans le palais de Childebert une des

scènes les plus déchirantes dont l'histoire ait gardé le souvenir.

Les malheureux enfants de Clodomir, à l'expression de physionomie de

leurs oncles, aux armes qu'ils brandissaient, devinent le sort dont

ils sont menacés; ils courent à travers la chambre pour échapper aux

royaux assassins, mais Clotaire, empoignant l'aîné par le bras, lui

plonge le couteau dans le flanc. Pendant que l'enfant agonise, son

cadet se jette aux genoux de Childebert, qui, épouvanté du drame

monstrueux qu'il a mis en scène, s'attendrit sur l'innocente victime

et supplie son frère de l'épargner. Mais Clotaire a respiré l'odeur du

sang, il a maintenant l'ivresse du meurtre; il s'emporte, reproche à

l'autre sa lâcheté, menace de le frapper lui-même s'il prétend mettre

obstacle à l'exécution du projet commun. Alors Childebert mollit; il

repousse l'enfant qui s'était jeté dans ses bras et l'abandonne aux

mains homicides de Clotaire, qui lui fait subir le même sort qu'à son

aîné. Après quoi, par un inutile raffinement de cruauté, le gouverneur

et toute la suite des enfants royaux furent également massacrés.

L'une des victimes était âgée de dix ans, l'autre de sept. Quant à

leur frère Clodoald, qui avait cinq ans tout au plus, il fut sauvé par

quelques hommes de cœur, qui parvinrent à le dérober aux fureurs de

leurs oncles[342], et la tradition veut qu'il soit mort sous l'habit

monastique dans l'abbaye de Saint-Cloud, à laquelle il aurait laissé

son nom[343]. Ainsi la justice divine frappait encore Clodomir dans ses

enfants, et réalisait la prophétie de saint Avitus de Mici:

[Note 342: Grégoire de Tours, III, 18. Le récit du chroniqueur

n'est pas sans obscurité. Clotilde paraît n'avoir livré que deux

enfants, puisque Arcadius lui demande «utrum incisis crinibus eos

vivere jubeas an _utrumque_ jugulare». Il est d'ailleurs assez

difficile de croire que, si Clodoald avait été livré, il eût pu

échapper aux mains de ses oncles. Mais, si Clodoald a été sauvé avant

l'extradition, tout le récit devient invraisemblable, et on est amené

à se demander si les circonstances n'en ont pas été dramatisées par la

poésie populaire.]

[Note 343: Grégoire de Tours, III, 18: His, postpositum regnum

terrenum, ad Dominum transiit, et sibi manu propria capillos incidens,

clericus factus est, bonisque operibus insistens, presbiter ab hoc

mundo migravit. Frédégaire, III, 38, écrit: Clodoaldus ad clerecatum

tundetur, dignamque vitam gerens, ad cujus sepulcrum Dominus virtutes

dignatur ostendere. Et le _Liber historiæ_, c. 24: Qui postea, relictum

regnum terrenum, ipse propria manu se totundit. Clericus factus est,

bonis operibus præditus, presbiter ordinatus, plenus virtutibus

migravit ad Dominum, Noviente villa Parisiace suburbana depositus

requiescit. Le _Vita sancti Clodoaldi_ est un écrit du neuvième siècle,

fait d'après Grégoire de Tours.]

«Si vous vous souvenez de la loi de Dieu, et que, revenant à une

meilleure inspiration, vous épargniez Sigismond et sa famille, Dieu

sera avec vous, et vous remporterez la victoire. Si, au contraire, vous

les faites mourir, vous tomberez vous-même aux mains de vos ennemis,

vous périrez sous leurs coups, et il sera fait à vous et aux vôtres

comme vous aurez fait à Sigismond et aux siens[344].»

[Note 344: Grégoire de Tours, III, 6.]

Clotilde surmonta sa douleur pour rendre elle-même les derniers

devoirs à ses infortunés petits-enfants. Elle les fit mettre dans

des cercueils, et, au son de lugubres psalmodies, fit porter leurs

petits corps dans l'église du mont Lutèce, où on les déposa auprès

de leur grand-père Clovis[345]. Puis, le cœur brisé, elle se hâta de

regagner sa retraite de Tours. Rarement, dit l'historien, on la revit

à Paris[346]. Le séjour où elle avait passé des années si heureuses

à coté de l'époux aimé lui était devenu insupportable; il n'évoquait

plus pour elle que la sanglante vision d'un forfait dont la seule

pensée bouleversait toute son âme, puisqu'elle devait pleurer sur les

assassins autant que sur les victimes.

[Note 345: Id., III, 18.]

[Note 346: Id., II, 43 Raro Parisios visitans.]

Mais on eût dit que ses fils avaient juré de lui briser le cœur. Repus

de carnage, ils finirent par tourner leurs armes contre eux-mêmes.

Childebert avait décidé la mort de Clotaire; il s'unit à son neveu

Théodebert, et les deux rois donnèrent la chasse au malheureux roi de

Neustrie. Réfugié dans la forêt de la Brotonne[347], aux environs de

Caudebec, avec des forces bien inférieures à celles des deux alliés,

Clotaire n'attendait plus que la défaite et la mort. Mais il avait une

mère, et, devant la suprême détresse qui menaçait le fils dénaturé,

Clotilde oublia tout pour ne penser qu'à le sauver. Sans pouvoir sur

des âmes féroces qui semblaient se rire de ses larmes, elle courut se

jeter aux pieds du céleste ami qui recevait depuis tant d'années la

confidence de ses douleurs. Prosternée en prières devant le tombeau

de saint Martin, pendant toute la nuit qui précéda la bataille,

elle pleura et pria, suppliant le Ciel, par l'intercession du grand

confesseur, de ne pas permettre cette lutte fratricide entre ses

enfants. Et le Ciel exauça ses prières, car un ouragan épouvantable,

qui jeta le désordre dans l'armée des alliés pendant que pas une goutte

de pluie ne tombait sur celle de Clotaire, parut le signe surnaturel

de la volonté d'en haut; il désarma sur-le-champ des barbares qui ne

cédaient qu'à un Dieu irrité. La paix fut faite, et Clotaire fut sauvé.

«Nul ne peut douter, écrit l'historien, que ce ne fût un miracle de

saint Martin, accordé aux prières de la reine Clotilde[348].»

[Note 347: Le _Liber historiæ_, c. 25, est seul à mentionner cette

forêt, qu'il appelle Arelaunum; sur l'identification, voyez Longnon, p.

136.]

[Note 348: Grégoire de Tours, III, 28.]

Cette grâce, obtenue au prix de tant de larmes, fut une des dernières

consolations de la mère cruellement éprouvée. Plusieurs années

s'écoulèrent encore pour elle, vides de joies humaines et remplies

seulement, comme toute sa vie, par l'humble et assidue pratique de

toutes les vertus.

Soumise à la haute volonté qui avait appesanti avec les années le

fardeau de ses tribulations, elle l'avait porté sans murmure et en

bénissant Dieu, et maintenant, détachée de tout lien terrestre, elle se

trouvait devenue mûre pour le ciel. Elle s'éteignit enfin à Tours, le 3

juin 545[349], à l'âge de plus de soixante-dix ans, pleine de jours et

de bonnes œuvres. Un cortège imposant transporta sa dépouille mortelle

à Paris, où ses fils la déposèrent auprès de Clovis et de ses enfants.

[Note 349: Id., IV, 1. Le jour est donné par le _Vita sanctæ

Chrothildis_, c. 14.]

Les fidèles ne cessèrent de vénérer la mémoire de Clotilde, et de

porter leurs pieux hommages à son tombeau. Et quels hommages furent

plus mérités? Ils n'allaient pas seulement aux vertus héroïques dont

la défunte avait donné le spectacle durant sa vie; ils s'adressaient

aussi à l'épouse qui avait été l'instrument providentiel de la

conversion de Clovis. Si la France a quelque droit de se féliciter

d'être une nation catholique, elle le doit avant tout à sa première

reine chrétienne. Il est vrai, les poètes populaires, qui entonnaient

sur les places publiques des chants faits pour des auditeurs grossiers,

n'ont pas su comprendre cette suave physionomie rencontrée par eux

dans l'histoire de leurs rois. Ils ont transformé l'épouse chrétienne

en virago barbare; ils ont mis dans son cœur tous les sentiments de

leur propre barbarie; à la noble veuve agenouillée sur des tombeaux,

à la douce orante qui, semblable aux chastes figures des catacombes,

prie les bras ouverts pour des enfants cruels, ils ont substitué la

furie germanique altérée de sang, la valkyrie soufflant la haine et la

vengeance, et armant ses parents les uns contre les autres pour des

guerres d'extermination. Leurs récits sont parvenus à se glisser dans

les écrits des premiers historiographes, et à jeter comme une ombre

sur l'auréole radieuse de la sainte. Mais l'histoire est enfin rentrée

en possession de ses droits, et elle ne permettra plus désormais à la

légende de calomnier ses noms les plus beaux.

Clovis, Tome 2 (of 2) · 第 16 / 26 段